‹ Dans les ruesChapitre 19 sur 59 · Ghialer, pleurer · texte numérisé non relu

Ghialer, pleurer

nuances. Sa parole aussi dépassa sa pensée :

— Tu finiras mal!... Tu tomberas sous la patte des flics, tu iras moisir dans une maison de correction...

Mais, affolée par ce qu'elle venait de dire, elle se précipita vers une porte pour toucher du bois. Puis, plus servile :

— Écoute- moi, mon p'tit n' homme, te mets pas contre les curieux et la rousse! Sois honnête... laisse-moi faire... laisse faire ta pauvre vieille loque de Rosalie...

Il avait eu un sursaut. Le petit bourgeois, perdu dans la nuit des instincts, se retrouvait parmi des fantômes, au haut de la rue Théophile- Gautier, devant des vitres claires... Une fois encore, il revit Lérande. ses yeux amers, cent gestes furtifs, et la voix grave, la voix sacrée!... Tremblant sur ses jarrets, il regarda la rue avec une brusque épouvante. L'énorme boulet rouge du soleil tombait sur la banlieue, les ouvriers passaient presque mystérieusement, insectes mélancoliques du chantier, de t'usine et de la fabrique; la vie opiniâtre s'élançait des jardins, en ramures vertes; on extirpait un malade d'une voiture sinistre, devant l'hôpital... Il vit surtout Rosalie.

Pendant une minute, sa stupeur fut prodi-

gieuse. Sa déchéance le tenait comme les griffes d'une bête. L'ancien Jacques fanfaron, téméraire et cruel, mais aussi différent du voyou des rues qu'un Européen d'un Hottentot, faisait face au compagnon de la Poule, de Bille-àla-Manque et de Rosalie... Parce qu'elle évoquait les scènes les plus intimes, et à cause de la pièce d'or, c'est Rosalie qui précisait le mieux la perdition...

Tout s'effaça; la petite crapule façonnée par les rôderies reparut avec ses sarcasmes. De son rapideTvoyage d'âme, il ne rapportait que la dernière impression; elle le soulevait davantage contre Rosalie.

Il montra, sur l'autre trottoir, deux artisans aux joues barbouillées de noir de fumée et de sueur, puis le malade que des infirmiers emportaient comme un cadavre :

— Moisir avec eux ou avec toi, c'est kif-kif. C'est pas des tunes que je veux... c'est pas même des sigues... Je veux des faffes1!

Page 1