‹ Dans les ruesChapitre 24 sur 59 · Feuille! de chou, oreilles · texte numérisé non relu

Feuille! de chou, oreilles

parce qu'il se désolait de ne plus les entendre et parce qu'ils sont, quelque ruse qu'un déploie, une occasion de dépense. Par contre, il chérissait la compagnie des plantes et les crinerrait avec une candeur minutieuse. Comme tons ceux qui les hantent par prédilection, il leur attribuait une personnalité, un caractère, des qualités et défauts. Certaines sont franches et certaines sournoises; les unes se montrent goulues et les autres sobres; on en rencontre de malicieuses et le sottes, de gaies et de chagrines, d'ingrates et le fidèles. Il ne détestait que les parasites, même olies.

Le liseron était sa bête noire. Il s'empare du

enrain avec une voracité sauvage, il rend la

ne impossible aux plantes délicates, qu'il

maque comme une limace; il est redoutable

e aux rustiques. A force de haine, le

i".x n'apercevait plus la grâce argentée de la

orolle; il se précipitait sur elle avec une fougue

laineuse et l'accablait d'injures.

Aux premiers temps de son séjour, U mani-

*ait une grande vigilance. La porte d'entrée

Jart close au verrou. Il inspectait avec soin les

Lâtures; un cadenas fermait l'armoire aux

'***; il y avait un revolver , hargé dans

table de nuit.

Aucune tentative de vol ne s' étant produite dans le voisinage, la prudence du vieillard s'amortit. Entravé dans ses manies, il avait, pour le demeurant, un fond d'indolence aggravé par la distraction. Il oublia de plus en plus les verrous et les cadenas, puis il s'en désintéressa complètement. Un voisin qu'il avait, personnage à l'ouïe fine et à l'esprit inquiet, exerçait une sorte de police sur les maisons prochaines. Il se fiait à cet homme. Il se fiait aussi à son chien, animal chétif et couard, qui émettait! des abois stridents lorsque quelqu'un touchait à la porte.

Pendant que les camarades poursuivaient leur enquête, la Poule entreprit de séduire 1< caniche. Le drille avait le sens des bêtes. I savait les rassurer par l'approche insensible par l'immobilité, les gestes lents et sans enver gure. Et il avait perfectionné ces qualité natives en capturant des chats, des moineaux des pigeons, ou même des chiens, dont il lu arrivait de trafiquer avec des industriels funam

bulesques.

Chaque fois que venait son tour d'espior nage, il trouvait moyen d'attirer le chien. L bête grognait, quoique sans éclat, car le jeun

garçon n'approchait guère de la porte. Puis, elle s'habitua au fumet et à ia silhouette du visiteur. Celui-ci, à l'aide de menue tripaille, établit une intimité supérieure. Après peu de' temps, la bête vint saisir la nourriture dans la main même de la Poule.

Ce fait capital se produisit le troisième jour et décida des événements :

-Pas la peine de traîner plus longtemps! déclara Jacques.

Ils étaient six dans le fossé des fortifications. L'heure était propice. Bille-à-la-Manque irait s'établir près de la clôture du fond : il pourrait voir le vieillard et se rendre lui-même invisible. Gargaille le Vieux se posterait vers la porte de Châtillon, Tire-à-Gauche dans la direction de la poterne Didot. Gobiche épierait les masures et les jardins. Quant à Jacques et à la Poule, ils allaient s'occuper directement de l'affaire.

Lancelin partit le premier, inaperçu. Les deux Gargaille n'eurent qu'à prendre position. Gobiche attendit que trois filles et deux voyous eussent disparu sur la sente :

— C'est mon tour! dit la Poule.

Il était calme. Si l'aventure l'intéressait plus que les expéditions d'antan, c'est qu'il en espérait davantage. Mais Jacques s'émouvait. Il

regardait fixement l'herbe, il avait le sens de l'irréparable et 'de la nécessité de réussir; sa poitrine lui faisait mal. Dans cette minute décisive, il voyait distinctement tous les risques et aurait préféré attendre. L'œil rond de la Poule lui rappela qu'il avait lui-même donné le signal et, saisi de honte :

Vas-y! commanda- t-il.

La Poule, après une investigation, ôta sa veste qu'il fourra dans son sac et remplaça sa casquette par une autre, qui lui descendait sur les yeux; puis il grimpa la pente, m disant : — Attends que je soye là-bas!

Les craintes de Jacques avaient disparu. L'action était en lui, fauve et ardente. Il boutonna son veston de haut en bas et en releva le collet, il changea autant qu'il le put la forme de son chapeau mou.

Quand il se mit en route, il ne ressentait que cette excitation confiante qui assouplit les mouvements. Un coup d'œil sur les fortifications lui révéla la présence de deux rôdeurs et d'une fiile : ils lui tournaient presque le dos. Du côté de la porte Didot, personne. Un gamin se dirigeait vers la porte de Chàtillon...

' Jacques traversa la zone d'herbe qui le séparait des jardins, des cahutes et des masures. Il

enfila une venelle qui le rendait invisible et s'arrêta, entre une imie et une clôture, l'ouïe tendue comme un Comanche. Rien. Encore quelques pas et il aperçut la Poule.

Celui-ci avait ouvert la porte de clôture : accroupi, il distribuait de petits morceaux de foie au caniche. A l'approche de Jacques, la bete s'interrompit, avec un léger grondement. La Poule lui passa la main sur la tête et offrit un fragment de viscère en grommelant :

- Acre ! fais pas un pas plus vite que l'autre... et bouge pas (es ailerons!

Jacques mit une demi-minute à franchir quelques mètres. Quand il fut devant la portev la Poule lui mit la main sur Fépaule et parla au chien d'une voix douce :

■ — C'est nu ;iminche, sale cabot. Si tu gueules, pas d'erreur, je te tords la carafe!

Il avait soulevé la bête et la tenait contre sa poitrine, tandis que Jacques pénétrait dans la courette. Alors, le chien eut une inquiétude soudaine e1 voulut bondir. La Poule le saisit à la gorge. Un aboiement s'étrangla, les yeux se déso-rbit'Tent, dans la mystérieuse horreur de la moi/1

— Va falloir lui faire avaler sa gaffe! chuchota la Poule.

Il serra de toutes ses forces. On vit le corps se tordre, les pattes sauteler convulsivement et la langue jaillir de la- gueule ouverte.

Jacques, s'étant glissé jusqu'à la porte de la maison, l'ouvrit vivement :

— Faut pas le finir à Fair! chuchota-t-il. C'était bien l'avis de la Poule, qui suivit le

petit chef dans un corridor où il acheva méthodiquement sa besogne. Quand le chien ne bougea plus, il donna une dernière pression, puis, rejetant le cadavre, il eut un petit rire :

— Un qui ne crampsera1 pas à la fourrière. Jacques, après avoir traversé une cuisine qui

servait de salle à manger, entra dans une chambre. On apercevait un lit couvert d'une courtepointe, pareille à une grosse couenne de lard, une table de nuit, deux chaises, un lavabo et une armoire à glace. Cette armoire était close.

Jacques l'inspecta avec effarement. Elle apparaissait menaçante et pleine de pièges; l'image qu'elle dénonçait, cette face crayeuse et ces prunelles soudain dépolies, remplissaient le garçon de stupeur. Il baissa les paupières pour ne pas se voir, mais alors il aperçut son corps,

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