CHAPITRE PREMIER
Chaque après-midi, le jeune Jacques Lérande filait le long des trottoirs à la recherche de son ami Alfred Gobiche, le fils du peintre en bâtiments. Le visage d'Alfred avait la couleur de la chaux vive, les joues collaient aux dents et les yeux luisaient faiblement, au fond de trous osseux. Quand Gobiche abaissait les paupières, elles formaient deux cavités qui faisaient peur et dégoûtaient. Il avait perdu la moitié de ses dents. Le reste s'effritait comme de la roche calcaire; il lui arrivait d'en avaler des fragments.
Il s'étirait et s'aplatissait; ses mains ressemblaient à des gants qui n'ont pas encore été portés, ses oreilles se collaient à son crâne ainsi que des hosties sales. Ahuri, méditatif et comme recru de fatigue, inséré dans une redingote d'homme, vaguement recoupée à sa taille, il attendait Jacques dans la rue de la Tombe- Issoire. C'était contre une muraille, en face d'un tas de vieille ferraille qui atteignait la hauteur d'un deuxième étage.
Gobiche aimait ce tas. Il dénombrait les ustensiles qui le composaient et ne manquait pas de
dire :
— Y a de la vaisselle de fer pour toute la
rive gauche!
Ce qui lui paraissait admirable.
Quand il voyait venir Jacques, il se détachait un peu de la muraille, en soulevant ses lugubres paupières :
— Mèche! susurrait-il.
Dans le fond, son plaisir était énorme. Il professait pour Jacques l'admiration des flasques pour les nerveux et des inertes pour les impulsifs. Et il y avait aussi une adaptation obscure qui faisait que les goûts de Jacques s'imposaient naturellement à Gobiche. Pendant quelques minutes, ils s'attardaient à considérer, le
tas de ferraille. Jacques tenait quelques propos dans ce genre :
— Il en faudrait des queues de chien, pour y attacher toutes ces casseroles!
Pendant qu'un rire très lent zigzaguait sut les joues de Gobiche.
Ils partaient enfin, et suivaient la rue du Commandeur. Elle est en demi-cercle, silencieuse et l'air vieillot, avec des bicoques qui évoquent Louis-Philippe, l'auberge des Adrets ou le capitaine Pamphile. Ils s'arrêtaient devant le chantier du marchand de combustibles et cherchaient aventure par la rue Halle ou sous le pont du chemin de fer. Les chiens les récréaient, soit qu'ils fussent à s' entreflairer, soit qu'ils se pourchassassent. On voyait un roquet dressé sur la patte d'une molosse ou bien une minuscule griffonne que traquaient un chien de boucher, un mâtin et un danois égarés par leurs passions.
Jacques les mystifiait. Il imitait les hurlements de la bête blessée; caché parmi des démolitions, il lançait des projectiles dont l'origine demeurait mystérieuse; et encore, se jetant à quatre pattes, avec de longs abois, il remplissait d'ébahissement les âmes canines.
Gobiche chérissait le pont du chemin de fer.
Collé contre un grillage, il épiait le passage des monstres. On les entendait siffler et souffler, vers le parc Montsouris ou la gare de Sceaux. Des wagons claquaient en se rejoignant, une locomotive manœuvrait d'un air joyeux et confortable. Enfin, dans un entrechoc de roues et de ferrailles, le train arrivait. Son souffle immense coupait la palpitation des cylindres; la vapeur s'étageait comme un long cumulus, ou bien la fumée épanchait des flocons fétides; on percevait le rugissement des énergies mêlé aux plaintes opaques de la matière.
— Ho là là ! criait Gobiche.
Par quoi il exprimait son contentement. Puis, ils rôdaient par ces pays vagues qui s'étendent autour du Parc et il leur arrivait d'aller voir le père Gobiche. Ce peintre, à la tête gouailleuse 3t tragique, traînait la jambe, à cause de ses varices :
— C'est la faute des échelles! Elles me scient le creux du pied. Et c'est rien encore, mais les coliques de plomb!
Le plus souvent, il s'arrêtait pour voir flânocher les camarades. Ceux qui ne descendaient pas à l'abreuvoir, rôtissaient une cigarette, subornaient une ménagère, résumaient la question sociale en trois épithètes ou échangeaient
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des idées éternelles. Ils chantaient aussi. Un jour qu'ils entonnaient, d'une voix paresseuse :
« Je lui dis, ma belle ! »
Et que leurs brosses, lentes et débiles, caressaient les murailles, le singe survint :
— Ce n'est pas ainsi qu'il faut chanter! goguenarda cet homme en saisissant une brosse.
Il clama, sur un rythme diabolique :
Le mariage est gai ! Le mariage est bon !
Sa brosse, suivant le rythme, bondissait comme un lièvre :
— Voilà comment il faut chanter! conclut-il. Les peintres daignèrent rire.
Presque toujours, Jacques et Gobiche finissaient par rencontrer la bande à Cigare. Ce Cigare dépassait ses quatorze ans et ne grandissait guère. Il avait eu le nez rompu dans une bagarre; ses petits yeux brillaient avec audace, son visage avait la teinte d'une tache de rousseur et, quoique bancroche, il excellait à la course. Il se nommait Paul Martin, mais on l'avait baptisé Cigare, parce qu'il fumait des crapulos et
des deux sous-tos; ceux de sa bande l'appelaient
aussi, pour lui faire plaisir, le Costaud de la Voie Verte. Il commandait à une douzaine de gosses. Ses lieutenants étaient Mangin dit Petite-Rosse et Loupeau dit la Poule. Petite- Rosse grimpait comme un chat et la Poule, avec ses yeux ronds, qui chevauchaient à moitié les tempes, déployait une adresse d'escamoteur. Personne ne subtilisait aussi lestement une bille, une toupie ou un diabolo; son regard en l'air déroutait les victimes.
Une fille vagabondait avec la bande, Rosalie Perrot, petite créature claire, aux cheveux de peluche noire, aux prunelles dilatables. Quand elle se tournait vers la pénombre, on voyait les iris s'amincir tellement que la pupille devenait un trou de lumière. Elle n'aimait pas Cigare, car elle avait les sens fins et il sentait le beurre; elle respectait en lui l'autorité.
La bande se livrait au commerce et à l'industrie. Par des jeux truqués, par des paris, souvent par la rafle, elle se procurait des ballons, des cerceaux, des toupies ou des billes; elle faisait concurrence aux biffîns et fouillait les poubelles; elle ramassait des clous, des rivets, des morceaux de planche, du charbon, de vieux pavés de bois, dans les chantiers de démolition et de construction; elle allait chercher des hannetons
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et des fleurs dans la banlieue. Des échanges astucieux la munissaient de sous.
Cigare, qui avait de la lecture, rêvait des opérations plus lucratives. Il voulait devenir le chef d'une bande réelle, un meg, un costaud, une terreur.
Quand survenaient Gobicne et Jacques, la bande interrompait ses exercices. Gobiche était connu depuis longtemps; Jacques étonnait encore. Ses gestes et ses discours décelaient cette différence d'éducation qui, chez les civilisés, fait presque une différence d'espèce. Cigare. Petite-Rosse et la Poule auraient voulu lui pocher l'œil ou l'avilir par des brimades. Leur alliance avec Gobiche et les allures du nouveau les en dissuadaient. Aussi leste que Petite-Rosse, il les dépassait tous par la témérité.
Au moindre incident, il regardait les camarades d'une manière froide et presque féroce. Du reste, il les amusait par des fumisteries ou des talents d'imitation. Quand il simulait la vieille qui a perdu son chien, l'aveugle de la rue Sarrette ou qu'il faisait signe au conducteur d'un corbillard vide en criant : « Tu ne recharges pas en route? » Petite-Rosse et Cigare même s'asseyaient pour mieux rire.
Rosalie le détestait aussi, mais autrement que
la bande. Il semblait qu'il lui eût fait tort et qu'il eût du dédain pour elle. De Petite-Rosse, de la Poule ou de ses compagnes, elle ne désirait pas d'autre estime que celle qui vient d'être la plus jolie, la plus rusée ou l'élue du plus fort. Quoique Jacques n'eût que douze ans et fût par suite méprisable, elle éprouvait devant lui un peu de cette honte qu'elle éprouvait en sortant avec Cigare des caves ou des terrains vagues, et qui était comme une mauvaise odeur de tout son petit être.
Quand il y avait des sous, on jouait au bouchon, aux cartes, à pile ou face. Les gosses s'assemblaient derrière une clôture, dans un terrain à bâtir ou choisissaient un coin près des fortifs. Leurs bouches crachaient des paroles immondes. Presque tous montraient des visages blêmes, des oreilles décollées, des mâchoires simiesques, des os mal équarris. Leurs yeux semblaient plus jeunes que leurs peaux; leur cruauté, à part celle de Cigare et de Petite-Rosse, ne dépassait pas la normale. Seulement, la normale demande peu de développement pour devenir épouvantable. Tous s'éloignaient de la morale courante et se rapprochaient de la morale des hordes, modifiée par la vie et les circonstances complexes des grands faubourgs.
La forme enviable de l'existence leur apparaissait avec ces hommes jeunes qui vaguent autour du café-concert, du cinéma, du bistro et du bar. On les voit, la tête projetée en avant, et qui palabrent. Ils se silhouettent devant le comptoir lunaire et se tassent au fond de salles fumantes. Le soir, ils savourent la gaudriole ou le drame, ils jouissent des clameurs d'un phonographe. Ils ne font rien. Us vivent. Parfois, ils vont à la chasse.
Les enfants nomades subissent leurs images et les comparent à celles des hcmmes qui se fatiguent comme des chevaux ou rentrent à la niche comme des chiens.
Un jeudi, il n'y eut que Gobiche, Jacques, Petite-Rosse, Cigare, la Poule et Rosalie, avec un boiteux nommé Cadrousse. Ils n'avaient pas un sou. Après avoir renoncé à des jeux fades, ils suivirent le ruisseau :
— La mouise, quoi! ricana Martin, qui connaissait le style des grands. Ça ne durera pas. Quand j'aurai l'âge, faudra que les thunes rappliquent. C'est moi que je le dis!
Il jetait sur Rosalie des regards comme il en avait vu jeter, là-bas, le long du Maine, sur des Casques profitables. Rosalie n'y entendait rien
encore: elle suivait le chef avec une astuce naïve.
— Faut faire un truc, suggéra la Poule, les yeux fixés sur une toiture.
Le temps était floche; quelques gouttes tombaient des nuages. Un ciel de caoutchouc dominait les cheminées, les odeurs se rabattaient insinuantes et criminelles. Ils firent halte devant une brasserie de la Voie Verte. Dans la cour gluante, où les tonneaux et les tonnelets s'accumulent comme des torses de bois, une odeur de drèche montait, acidulée :
— Ce qu'y bouffent du pèze! grommela Cigare. Hein! si qu'on pouvait aller jusqu'au fichet! »
Ils s'arrêtèrent aussi devant « les comestibles » Grobe, en face de la rue Montbrun. La boutique est étroite mais universelle. Des pains de seigle colosses y figurent la boulangerie, des saucissons, du lard jaune et des jambonneaux feuille morte pendent aux solives. On voit reluire les harengs cuivreux, les rollmops en cuve, la morue en tonne et les baquets de choucroute. Les pruneaux, les haricots, les figues, les cerises, les fraises et les légumes ont l'air d'avoir, coulé d'un tombereau. Il y a des grottes de sucre, des mines de café, des carrières de maca-
roni et de pâtes, des éboulis de Gruyère, de Cantal, de Brie, de Roquefort, de Gorgonzola et de Camembert...
Les enfants épiaient la boutique comme des Cafres un troupeau d'antilopes.
— ...Tention! susurra Petite-Rosse.
Ceux qui étaient près de l'étalage reculèrent : un garçon épicier faisait sa ronde.
— Rien à faire ! conclut Cigare crui donna le signal du départ.
Mais quand ils furent à cent pas, la Poule miaula et ouvrit sa main gauche : elle contenait trois pruneaux.
— Mon pot! fit Petite-Rosse avec jalousie. Des choses lointaines s'irritaient en Jacques
et n'arrivaient guère à sa conscience : il souhaitait de terrasser la Poule ou de lui frotter le visage dans la boue.
— Un pour moi, un pour Rosalie, un pour toi! partagea le chef.
La Poule respectait l'autorité : il garda pourtant le plus beau fruit.
A cause des nues, la nuit devait être précoce : on vit rougeoyer quelques lanternes Lèvent près de la Primaire, au bord d'un territoire dépavé :
— Y a du bon! remarqua Cadrousse, mon-
trant un monticule de pavés de bois. Et comme une chance ne vient jamais seule, ils virent la Vieille. Elle tendait son cou de dinde affilé par l'âge et la rapacité :
— Ça va? s'enquit Cigare. *
La Vieille détourna ses yeux pleins de rosée, comme si elle ne le connaissait pas.
Non seulement, elle se chauffait aux frais de la ville, mais elle revendait des pavés lorsque la récolte avait été bonne. Elle en ramassait tant qu'elle pouvait, lorsque l'homme de garde se révélait balourd ou apathique. Parfois, le chantier était solitaire ou l'homme faisait escale chez le mannezingue. Il fallait aussi se méfier des agents. La Vieille se gardait de multiplier les récidives : elle préférait recourir aux gosses.
— Ça va? répéta La Poule,
Elle consentit d'un coassement. Gomme le chantier semblait abandonné, il y eut une razzia impétueuse. Puis un agent surgit, qui mit la bande en fuite. Il avait vu, il s'arrêta, orienté vers le chantier et vers la pharmacie Goubin où de l'électricité verte compliquait les feux des bocaux... Les gosses avaient tourné le coin; la Vieille achevait de bourrer son sac derrière un échafaudage.
— Y est toujours? demanda Martin.
— Y lève une patte, renseigna Petite-Rosse. Ayant accompli la fraction de devoir qu' exigent
les pavés de bois, l'homme reprit son tour d'île. Les gosses hésitèrent, crainte d'un piège. Puis, Cigare donna le signal En deux tournées, le sac de la Vieille eut son compte.
Jacques comparait les trucs de Petite-Rosse ou de La Poule à ceux qu'il aurait employés lui-même. Mais le même instinct que naguère le -tarabustait. Moins vivement. Car les pavés de bois ne sont à personne :
T'as rien fait! remarqua Martin.
Il avait une voix blanche où passait le mépris. Rosalie, ricanante, dardait sur Jacques ses pupilles nocturnes :
— Il a peur de se mettre du cambouis sur les
pattes!
Non! dit froidement Jacques. Ça ne me
va pas.
La Poule, derrière lui, ébauchait un geste obscène. Rosalie se mit à rire :
Y a ceux qu'ont la trouille! Je ne dis
pas ça pour vous.
Un peu de sueur mouilla la tête de Jacques; il tourna vers la petite fille une face féroce. Sa lèvre était retroussée.
— H y en a qui n'osent pas?... Et qui oserait aller en prendre un lorsqu'un sergot passera? Toi qui es malin, Petite-Rosse?
— Et toi, t'oserais?
— On va voir.
Ils attendirent. Le sergent de ville redevint visible. Il changeait continuellement de place. Quand il fut près du chantier, Jacques se détacha. Les bocaux de Goubin le teignirent. Il fut successivement vert, rouge, violet. Ensuite, on le vit qui tournait le flic et filait à droite,' par la tangente. Finalement, il redevint violet,' rouge et vert...
— Voilà! dit-il en jetant trois pavés à la Vieille.
Il avait l'air si mauvais que Martin détourna la tête :
— C'est bath! déclara Rosalie.
— T'en as un culot ! admira Gobiche.
Le chef déclara, jaloux mais juste :
— T'auras ta part.
En montrant les douze sous que venait de verser la Vieille.
— Non! déclara Jacques.
Dans le silence qui suivit, l'âme de cette petite foule se désagrégeait. La haine s'accroissait chez Cigare et Petite-Rosse; la Poule avait
un élan de servage; le boiteux Cadrousse s'abandonnait à l'enthousiasme. Pleine d'incohérence, avec plus de colère encore contre le nouveau, Rosalie méprisa Martin. Et quelque chose lui soulevait le cœur.