CHAPITRE
Jacques Lérande appartenait à une famille déchue que les vicissitudes avaient menée au fond du quartier de Plaisance, dans une rue obscure. Ils étaient quatre, la mère, deux garçons et une fillette. Le père, après des spéculations malchanceuses, avait fui à la campagne; puis, ses dernières ressources éparpillées, il était mort. Pendant quelque temps, la veuve et les petits vécurent des dernières pécunes et de la vente successive des meubles. Puis, on trouva pour Maurice et Jacques des emplois besogneux. Maurice recevait quarante-cinq francs par mois chez un ingénieur. Moyennant deux louis, Jacques introduisait les visiteurs auprès d'un savant
homme qui déchiffrait l'avenir par les astres et par l'écriture. En principe, les affaires se traitaient par correspondance, mais aux personnes que passionnait la connaissance approfondie de leur destin, le savant accordait une entrevue; elle valait vingt francs. Il avait des manies et voulait du repos : à quatre heures, on fermait la « boîte ». Au reste, les visiteurs ne pullulaient point. Quoiqu'il eût à écrire chaque jour une centaine d'adresses et à découper maintes paperasses, Jacques jouissait de longs loisirs. Après la clôture, il rôdait jusqu'à l'heure de la soupe.
Mme Lérande et Maurice luttaient vainement contre cette humeur vagabonde : l'enfant était à peu près indomptable. La rue l'absorbait comme une pompe pneumatique. Au rebours, Maurice avait l'instinct des réguliers, encore que le malheur des siens lui donnât de l'existence une vision chaotique et pessimiste. Probe, non en vertu d'une morale, mais à la manière dont on est robuste ou courageux, par la seule puissance du tempérament, ce jeune garçon ne pouvait déchoir.
A peine âgée de dix ans, la petite Jeanne, pleine de froideur, de grâce et de vigilance, menaçait d'être une terrible machine à séduction.
La mère luttait éperdument contre la misère. Outre les travaux du ménage, Adrienne Lérande se livrait à quelques coutures pour des spéculateurs homicides. Jeune et encore charmante, les yeux étincelants d'un feu de courage et d'esperance, elle imaginait le sauvetage par F intervention d'une justice hasardeuse, qui remplaçait F antique providence.
Ces êtres, dont les ascendants avaient pratiqué des règles étroites, ne gardaient aucune croyance. Adrienne possédait à peine des vestiges traditionnels; Maurice vivait dans une incertitude effarante; Jacques tendait vers la sauvagerie du trottoir; la petite Jeanne était créée pour vivre aux dépens d'autrui, par la ruse et par la séduction.
Ils formaient un de ces groupes « libérés » dont le nombre croît selon une progression géométrique et qui troublent profondément nos milieux, même lorsqu'ils ne produisent que des êtres inoffensifs. On peut croire, si l'on veut, qu'ils sont le terrain où, au prix de lourds déchets, croîtront des morales nouvelles.
Ils occupaient deux petites chambres et un cabinet; ils vivaient dans le chaos, dans le vague, dans les ténèbres, enveloppés de choses dures et hideuses, d'où jaillissait continuelle-
ment de la souffrance : à chaque pas, on rencontrait un piège.
Autour d'eux, les gens du faubourg menaient des jours étranges. La mort, la maladie, l'accident, la faim frappaient au petit bonheur. La chute d'un être n'arrêtait pas un moment la force erratique qui poussait- les autres. Chacun allait sans autre but que de s'assurer la miche quotidienne, des rêves chez le bistro, quelques amours fugitives, quelques soirées dans la brume d'un café-concert. Les actes de ces créatures palpitantes étaient plus ingénieux, mais aussi baroques et plus incohérents que ceux des frelons ou des guêpes.