CHAPITRE IV
LA BAGARRE (Suite)
Le terrain vague se développait en profondeur, sur les fondations de masures cariées et des restes de culture maraîchère. Une clôture le défendait mal; à l'arrière, une venelle conduisait jusqu'au chemin de fer. La terre était pleine de ciments, de calcaires et de boisages; des plantes infortunées tentaient le sort, exploitées par le monde affolant des insectes; les rats se rejoignaient au fond des galeries, dont ils surgissaient dès le crépuscule. Au haut d'une usine, un phare projetait sa lumière tranchante et
froide.
Les Cabs débouchèrent par la rue de la Convention, tandis que l' avant-garde des Brochets
arrivait du Pont-aux-Bœufs. Houtin dit l'Homard amenait dix guerriers; il faisait le onzième. La proportion des « vieux » était plus forte que dans la bande adverse. Le Homard atteignait son dix-neuvième anniversaire. Trois affiliés approchaient de la vingtaine; un vétéran la dépassait. Chez les Cabs, seuls Garmelot et Grand-Gail avaient dix-neuf ans. Mais Frichti, le Corbeau et Gargaille le Vieux déployaient de hautes statures.
Quand les premiers Cabs eurent distingué l'ennemi, ils se replièrent et la bande, échelonnée, s'avança silencieusement. En tête marchaient Carmelot avec le Grand-Gail, puis venaient Jacques et la Poule. Ils étaient douze.
Cette jeune humanité se révélait en général mal construite et tarée : de mauvais os, des peaux spongieuses, des muscles ratatinés', des estomacs acides et des torses sans profondeur. Une laideur hâve distordait les visages, les dents s'avariaient et quelques oreilles, s'écartant de crânes pointus, évoquaient des roussettes. Plusieurs ouvraient des yeux de loups ou de singes, d'autres louchaient, souffraient de blépharite ou arboraient un compère loriotl'un d'eux montrait une taie. Tous, en revanche5 déployaient de copieuses chevelures. C'étaient
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des déchus, à la mentalité brusque et brève, marines dans les taudis, confits dans une atmosphère putride, portant en eux le péché originel transmis par une ascendance alcoolique, affamée, asphyxiée, tuberculeuse ou syphilitique. Toutefois, Grand-Gail, Lérande, Gargaille le Vieux, le petit Cadrousse. et deux ou trois individus de la bande ennemie, bénéficiaient de charpentes saines.
Bientôt les deux bandes furent proches. Les Cabs se tenaient à l'extrémité nord-ouest de la clôture; les Brochets s'aggloméraient à l'autre bout. Il y avait du flottement, un état de guerre indécis; ni Homard ni Jacques ne savaient comment engager la partie et les plus timides prolongeaient l'attente par des propos vides ou des propositions dérisoires.
Quand Jacques se plaça devant les siens, un peu de biais, i) y eut un silence brusque. Homard crut devoir marcher à son tour. Il avait un teint cramoisi, qui s'étendait au cou et jusqu'à l'extrémité des doigts. Ses yeux avaient la couleur de la marcassite et sa tête s'enveloppait d'une toison épaisse comme un nid de corbeau. Gomme il se fâchait très vite, et qu'alors son sang, afflué aux tempes, annulait presque l'instinct de la conservation, il ne connaissait
guère la peur. A froid, il n'avait que du vice; à chaud, il aurait tué père et mère.
— C'est pas malheureux! s' exclama- t-il. Je croyais déjà que ta menée renâclait à se faire filer une purge...
— Fais pas le fendant, l'Homard; t'aimerais mieux d'être à scionner1 un pante!
— Guis ton foie... j'vas le bouffer!
— Apprête ta tronche2, j'apporte le persil. Ils restaient placides, n'osant pas crier, à
cause de la police. Et il faut de la voix pour se mettre en colère.
Cependant, Grand-Gail s'avançait à son tour. Il se tapa sur la cuisse, puis, d'un geste obscène, il insulta l'adversaire. Et un Brochet se bornant à l'imiter, avec des variantes et des amplifications, les rites se multiplièrent.
— Dans le vague! défia Grand-Gail.
Jacques ayant approuvé, les Cabs entrèrent par une brèche, les Brochets par une autre. Malgré le phare, on se voyait moins bien; une vapeur de pénombre flottait sur les groupes; le terrain semblait immense, plein de pièges; une petite stupeur éteignait les paroles.