L ANGOISSE
pouvons-nous? Il s'absentera de plus en plus. Tâchons de nous y habituer.
— Jamais... jamais!
Il l'embrassa doucement, mais elle était boudeuse. L'inquiétude ramenait un peu de son ancienne préférence pour Jacques.
— Est-ce que tu ne l'aimes plus? fit-elle avec amertume et reproche.
— Je l'aime moins, mais s'il courait un danger, rien ne m'arrêterait.
— Oui, je sais, maugréa-t-elle, encore boudeuse... Ton devoir!
Elle aurait voulu qu'il eût la fièvre, avec la sourde rancune des femmes contre le calme, même quand il les rassure. Tout de même, elle regretta son ton et, presque humble, elle embrassa le grand aîné, seul refuge des souvenirs et des rêves.
Il avait dix-huit ans. La crainte du lendemain, encore accrue, lui figeait souvent le visage. Peut-être une vie comme la sienne est-* elle parmi les plus dures. Tomber du refuge lumineux dans le dénuement, remonter, puis descendre encore, c'est de quoi vous rendre de bonne heure présente toute la tragédie humaine. Pourtant, Maurice gardait les coins de fraîcheur et d'innocence sans quoi toute énergie défaille.
Et les illusions de race avaient étrangement persisté. Il savait que l'âme de Jacques était desséchée et que Jeanne ignorait toute tendresse; il refusait de voir au delà. Quelque chose le retenait d'observer les siens avec l'âpreté utile : il leur faisait confiance pour l'honneur et se blâmait lorsque ses soupçons devenaient trop aigus. Malgré tout, ces soupçons augmentaient. Jadis, s'il lui arrivait de voir passer le jeune frère avec des voyous, il ne songeait qu'à l'avenir. Maintenant l'avenir était là! Dans le crépuscule d'été, il avait entrevu des silhouettes inquiétantes — Garmelot, la Poule, Frichti, le Corbeau. Outre leurs pas traînants, leurs oscillations de rôdeurs, ils montraient ces têtes qui, projetées crapuleusement, refont du cou d'homme un cou de bête.
A leur aspect, et observant que Jacques marchait comme eux, Maurice songeait à la mauvaise pâleur du cadet, à son odeur de tabagie et de bastringue. Une peur froide lui coulait dans le dos. Ce matin, en mangeant sa tranche de pain il y rêvait, lorsque vibra le timbre de l'entré Par la porte ouverte, on vit un long adolescen aux mains plates, les yeux enfoncés dans des trous sales :
— ...jour, m'sieu dame! bégaya-t-il.
l'angoisse 269
Sa voix se cassa sur dame; puis elle reprit :
— C'est ici, m'ame Lérande?
Adrienne le regardait, blême et comme essoufflée :
— Oui! dit-elle.
— Ben, alors, vot' fils il a dit de vous dire de pas vous inquiéter. Y rentrera pas maintenant.
— Pas maintenant! cria-t-elle, pleine de méfiance et d'épouvante. Qu'est-ce que vous lui avez fait? .,
— Moi? s'écria l'adolescent. Moi!
Il tirait sur sa barbiche bourbeuse; sa laideur exhalait l'indignation et la sincérité :
— J'suis Gobiche, son ami! protesta-t-il. Y peut compter sur moi comme sur un frère... Un frère, que je dis!
Maurice était venu. Il observait Gobiche et l'écoutait. Puis, il demanda :
— Est-il chez vous?
— Il est là-bas! répondit Gobiche, en désignant un lieu vague, au delà des murailles. Moi, j'ai promis de ne pas le dire.
— Vous le direz au commissaire de police! fit impétueusement Adrienne.
Gobiche tira sa casquette :
— Pardon, excuse, Madame, mais c'est ça
qui ne serait pas à faire! Ah! par ^exemple, la police...
Il se tortillait comme une chenille, toujours avec le môme visage sincère. On ne pouvait douter de son émotion : ses mains plates oscillaient.
— Voilà! souffla-t-il.
Il regarda si la porte était bien refermée, puis,
s' avançant un peu dans la chambre.
— Votre fils, c'est Soupe-au-lait et compagnie. Faut pas qu'on lui manque... Alors, y s'est battu. Je dis pas qu'il a eu raison... il a eu tort. C'est des bêtises.
La terreur écrasait Adrienne à coups de marteau :
— Il est blessé?
— J'aime mieux vous le dire, reprit Gobiche, parlant aussi vite qu'il le pouvait. Pour blessé, il l'est, Seulement, je vous donne mon billet... sur tout ce que vous voulez... que ce n'est pas dangereux
Il insista avec force :
— Pas dangereux du tout!
— Vous en êtes sûr?
— C'est le docteur qui le dit! Il est faible, voilà tout. Il a perdu du sang.
— Du sang! gémit Adrienne.
l'angoisse 271
Elle imaginait d'énormes flaques rouges :
— Je veux Je voir!...
Gobiche écrasait, puis redressait sa casquette. Le fond de sa nature le portait aux attendrissements :
— C'est lui qui ne veut pas! murmura-t-il tout bas. Moi, vous pensez, ça m'est égal. Lui, ça le gêne. Alors, qu'est-ce que vous voulez? Puisque je vous promets qu'il n'a rien de sérieux. C'est l'autre que c'est pus grave!
— Quel autre? demanda Maurice.
— L'autre... avec qui y s'est battu... qui a reçu du couteau dans la poitrine. Vous pensez si ça serait à faire d'aller au commissariat! C'est même pour ça qu'y vaut mieux qu'y ait pas des courreries, vu les mouches !
Gobiche venait d'avoir une idée diplomatique, qui stupéfiait la mère et la laissait sans voix. Ce fut Maurice qui reprit :
— Mais quand pourrons-nous le voir?
— Dans une pièce de trois ou quat' jours. Ben sûr, vous ne serez pas sans nouvelles, et même, si je peux, je vous le ramènerai Je plus tôt possible.
Maurice finissait par avoir confiance dans ce Gobiche :
— Il y a longtemps que vous êtes son ami?
Cette question troubla beaucoup le drille. Il regarda sa casquette, puis l'intérieur de sa main gauche, puis il fit un mouvement comme s'il allait cracher, et qu'il réprima aussitôt :
— Pour sûr, affirma-t-il.
Il l'affirma d'une façon timide, mais péremp-
toire.
— Vous sortez beaucoup ensemble?
Gobiche abaissa la tête vers l'épaule gauche :
' — C'est-à-dire dans le temps... J'peux plus autant depuis que je suis dans les affaires.
— Est-ce qu'il ne fréquente pas du mauvais
monde?
Gobiche regarda la mère et le fils avec une compassion dérisoire. La question lui semblait « louf » à force de naïveté. Il l'esquiva :
— C'est pas dans la rue qu'y faudrait cherchef les types baths... Y a à boire et à mangei dans les amis de vot' frère.
— Mais qu'est-ce qu'ils font?
— Ce qu'on peut faire quand on vadrouille.., y fument, y jouent une manille, y boivent ui
glassel
— C'est tout?
Gobiche prit un air bête :
— Ben! s'pas, les petites farces avec h mômes. Pardon excuse, madame!
l'angoisse 273
'Maurice sentit avec tristesse qu'il n'était pas de force à interroger le visiteur :
— Vous ne voulez décidément pas nous dire où il est?
— J'peux pas! riposta le camelot. J'ai qu'une parole. Tout ce que je peux, c'est de vous promettre des nouvelles et j'y manquerai pas!
Il se dirigea vers la porte. Dès qu'il l'eut franchie, Adrienne se laissa tomber sur une chaise. Gomme elle était à bout de force, elle se mit à pleurer.
— Il est perdu! sanglotait-elle. Il a beaucoup plus mal tourné que nous ne le croyions !
Ivre de chagrin et de pitié, Maurice lui tapotait l'épaule :
— Mais non! mais non! C'est le mauvais âge. Ça va passer.
Il n'en croyait rien. Une certitude immense était venue. Dévoré de remords, il cherchait les actes qui auraient empêché la perdition du frère et percevait son impuissance de jeune homme, sa formidable inexpérience, l'impossibilité d'agir sur l'esprit de Jacques, l'impossibilité aussi de recourir à une autorité quelconque.... La police, la justice, la Société, qu'elles sont loin de ceux qui vivent dans la misère, avec des êtres indomptables!
Ça s'arrangera! répétait-il, à travers son
affliction. Nous allons faire un grand effort.... nous le tirerons de la rue!
De voir Adrienne reprendre confiance, luimême sentait une petite griserie. Oui, il allail faire un grand effort... il allait!... Et le profon< inconscient, plein de formes obscures, plein di promesses imprécises, s'ouvrait, comme ui
abîme...
Depuis quelques instants, Jeanne était venue. De l'autre chambre, elle avait entendu Gobiche: elle venait d'entendre l'aîné et la mère. A grand'peine, elle retenait le sourire de sa revanche.
En se retournant, Maurice l'aperçut :
— Tu as entendu? fit-il avec ennui.
Gomme elle ne mentait pas inutilement, ell<
répondit :
— Sans doute. Je ne pouvais pas me boucher
les oreilles!
Elle parlait avec cette froideur paresseuse qui, selon l'occurrence, les désolait ou les exaspérait. Maurice l'aimait pourtant, parce qu'elle restait au nid, parce qu'elle était fraîche comme le froment qui lève, parce qu'il avait l'instinct de la race et qu'elle en était une incarnatioi étincelante. Mais depuis longtemps, il ne savail que lui dire. Elle fauchait tout élan, elle
s LANGOISSE 275
« tuait » ces mots tendres qui cimentent les familles. Rien de ce qu'il faisait, voulait, désirait ou imaginait n'intéressait la petite sœur lointaine. Chaque fois qu'il manifestait quelque douceur, elle semblait se couvrir d'une ombre :
— Surtout, reprit-il, n'en parle à personne.
— Inutile de me le dire, riposta-t-elle avec, flegme, ce serait idiot!
Ce ton! Maurice sent une fois de plus que toute communication est rompue. Il veut parler, mais il a tellement l'impression que c'est inutile : leurs cœurs ne se joindront jamais! Et il se demande si, elle aussi, ne cache pas quelque sinistre mystère. C'est presque impossible. A part une promenade, parfois le matin, parfois l'après-midi, rarement prolongée, à part l'école du soir où Adrienne la mène, où Maurice va la reprendre, elle est une créature d'intérieur.
Puis, si indifférente et si sèche, elle sue le calcul, non le vice.
Le soupçon effleure à peine Maurice :
— C'est juste! fait-il sévèrement, ça ne flatterait pas ton amour-propre.
Il se repent tout de suite; volontiers offrirait-il des excuses. L'impassibilité de la petite le déconcerte :
— J'ai faim! murmure-t-elle.
— Ce n'est pas le cœur qui te rendra malade! gronde Adrienne. '
Sa désolation s'aggrave de ce que les temps féroces semblaient s'évanouir : avec la machine à écrire, avec les appointements accrus de Maurice, c'était presque l'abondance; tout le jour, Adrienne refaisait son rêve de robinsonne. Et voilà! Il faut recommencer le rongement, les soirs où l'on tremble, les matins où l'on s'éveille avec la sensation que les choses mauvaises rôdent, prêtes à vous étouffer.
Tandis qu'il rédige quelques lettres, dans 1 bureau où flotte une atmosphère de vieux papier, de colle aigre et de ferraille, Maurice cherche Y acte qui doit sauver Jacques. Plus il y songe, plus l'acte se perd dans la poussière. Tout ce qu'il imagine, il l'a tenté ou bien il l'a jugé impraticable.
Il s'obstine, »il s'enfuit au pays du vague, où un mot déclenche d'immenses phénomènes... où l'espérance coule comme un fleuve... Un petit choc à l'épigastre ramène la cruelle inquiétude, source de toute activité supérieure.
Les plumes grattent. A l'autre bout du bureau, comme un congre dans un aquarium,
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s'étend un employé d'une extrême longueur. Il s'étire, se replie et se love; sa plume fait un petit bruit sec sur un registre. Maurice lui attribue la paix du cœur, les doux matins et les soirs réconfortants, tandis que cet homme, entre deux additions, se tâte anxieusement le ventre, où des malaises se perpétuent.
La porte s'ouvre devant un quadragénaire couperosé, dont les yeux sont actifs et les mâchoires brutales. Il jette un regard sur le congre :
— Si je me tenais comme ça, j'en claquerais! Et, arrêté auprès de Maurice :
— Vous avez écrit la lettre à Javart?
Maurice lui tend la lettre :
— C'est bien! fait le patron de sa voix rude. Ce n'est pas un maître commode. Gérard Lan-
grave exige beaucoup, persuadé que la douceur ne sert qu'à ramollir les courages et à favoriser les fainéantises. D'abord, Maurice lui a déplu. Comme il ne se dément pas aisément, l'antipathie a persisté. Puis, forcé de convenir que le jeune garçon est vigilant, il lui a confié des rédactions. Il s'est déchargé sur lui des lettres difficiles, que personne, jusqu'alors, n'avait construites à sa guise. Ensuite, il s'est servi de Maurice pour prendre des notes. Et comme le petit
employé ne bronche pas, qu'il montre une discipline stoïque et la part d'initiative nécessaire, Gérard lui voue une sourde affection.
— Venez, dit-il, après avoir déposé la lettre à Javart... J'ai quelques notes à vous dicter...
Maurice le suivit à l' atelier-laboratoire où deux mécaniciens examinaient le' nouveau moteur. C'était une de ces innombrables mécaniques légères que leurs inventeurs destinent aux aéroplanes. Gérard Langrave ne cessait de lui faire subir des modifications. Le matin même, attelée à un monoplan, elle avait manqué d'éclat. Le patron s'arrêta; il regarda fonctionner les rouages agiles, avec un froncement. Maurice regardait aussi. Il s'intéressait prodigieusement à cette machine, qu'il avait fini par connaître dans tous ses détails. Son stage chez Barrel, une étude tenace l'avaient mis au courant des principes utiles et des particularités techniques :
— Pas encore! pas encore! s'irritait Langrave... La matière est rosse!
Il surprit le regard hypnotisé de Maurice et avec un rire sardonique :
— Vous n'auriez pas une idée?
Le jeune garçon devint rouge :
— Il me semble... murmura-t-il.
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Il s'arrêta, tout honteux.
— Eh bien! Il vous semble... Allez-y!
— Je crois qu'il y aurait avantage à régler autrement l'échappement, monsieur...
— Ah! vraiment, cria Langrave. Vous avez trouvé ça dans votre encrier?
Une cordialité obscure sourdait de sa rudesse :
— Vous êtes un sournois, reprit-il. Vous regardiez tout ça sans rien dire et vous ne m'aviez seulement pas laissé savoir que la mécanique vous intéressait.
— Vous ne me l'avez jamais demandé, monsieur.
— Ce n'était pas une raison pour vous en cacher.
— Je ne m'en cachais pas... mais...
— Mais quoi?
— Vous faisiez naturellement attention au moteur.
— Et pas à vous? fit Langrave avec un gros rire. Eh bien! c'est probable; il me faut beaucoup plus de temps pour connaître les gens que les machines.
Il s'intci ïdiiipit pour donner un ordre; puis, il s'intéressa à des détails de l'expérience; ensuite, il dicta des notes à Maurice. Ce n'est que vers midi qu'il parut repenser à l'incident.
Il dit au jeune homme, qui s'était réinstallé devant son bureau :
— Ça vous amuserait de vous occuper de mécanique?
— Beaucoup, monsieur.
— Pourquoi?
Maurice demeura court.
— Vous ne savez pas?
Et comme l'adolescent devenait rouge.
— C'est la meilleure raison, reprit Langrave. Plus on a de goût pour quelque chose, et moins on sait pourquoi.
Midi sonna à l'horloge de la fabrique : le congre se déplia, alla harponner son chapeau et sortit en se tâtant le torse. Langrave marchait de long en large :
— Nous en reparlerons! grogna-t-il. Rien ne prouve, après tout, que vous ne puissiez me servir plus utilement qu'en troussant des lettres...
Maurice, ayant fini de ranger ses paperasses, s'était levé. Les paroles du patron éveillaient en lui une satisfaction mélancolique et en quelque sorte future; il se tenait dans l'attitude instable des solliciteurs :
— Monsieur, balbutia-t-il, je vous remercie beaucoup.
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— Pas la peine, petit. Vous ne me devrez jamais rien. Je n'oblige personne! Je cherche mon intérêt et mon plaisir. Si vous ne répondez pas à mes vues, ça sera court. Vous reprendrez vos écritures.
— Monsieur, je voulais vous demander une faveur... j'ai besoin d'être libre cet après-midi.
Maurice ne demandait jamais de congé. Langrave, surpris, lui fit mauvais visage :
— Ah! vraiment... besoin!... besoin de vous amuser?
— De m' amuser ! se récria Maurice, avec tant de tristesse que l'atrabiledu patron disparut.
— Prenez votre après-midi, mon garçon. Et même...
Il allait ajouter une parole bienveillante; il s'en abstint, persuadé que la bienveillance est délétère :
— S'il y a du retard, vous le rattraperez ! dit-il.
L'après-midi, Maurice se trouva dans ce nœud d'avenues et de boulevards oùjrêve le Lion de la défaite. C'est le boulevard Raspail, le boulevard Arago, le boulevard Saint-Jacques, l'avenue d'Orléans, l'avenue de Montsouris, la rue du Ghamp-d' Asile, la rue Denfert-Rochereau.
L'Étoile seule donne unejplus ample vision urbaine, mais les paysages du Lion sont plus variables, plus profonds et plus tragiques, avec leur cité d'hôpitaux et d'hospices, le grand Observatoire baigné dans l'éternité des astres et, sur la colline verte, au haut du parc frais, l'autre observatoire qui dresse des pièges aux vents, mesure la pluie et capte l'électricité fugitive. Le Luxembourg est proche avec toutes ses légendes, le cimetière du Montparnasse avec tous ses cadavres; trois gares lancent dans l'étendue leurs mammouths de fonte, le Métropolitain dégorge ses rats humains; et chaque voie dessert une humanité différente : la voie du rêve pauvre et celle du rêve studieux, celle de la richesse fiévreuse et celle de la misère formidable, celle qui mène aux ruines du vieux Paris et celle qui conduit aux sinistres cavernes contemporaines....
Maurice les contemplait avec stupeur. En tout temps, il se savait un insecte perdu dans la forêt sociale, mais jamais il ne le sut comme ce jour-là. Où aller? Dans quelle rue trouverat-il la bonne piste? Rien ne l'inspire, rien ne l'oriente. Il est clair pourtant que les chances sont plutôt vers Plaisance, vers la Tombe- Issoire, vers les fortifications ou la Gaîté. A la
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fin, il choisit la rue du Champ-d' Asile, voie de masures et de cimetière, où la terre nue, une vieille terre urbaine, d'une texture surprenante, alterne avec les trottoirs. On distingue dans les corridors des femmes semblables à ces damnées qui, sous Louis XI et Charles VIII, cachaient leur alcôve dans les trous des Catacombes. A deux pas, derrière la muraille bise, Maurice se figurait les morts, squelettes blanchis ou squelettes mêlés de filandres et de liquides, quelques-uns roidis dans leurs suaires, si pareils encore aux insoucieuses créatures qui trottent sur la chaussée.
Bientôt parut l'embouchure de ce fleuve d'êtres et d'énergies qui coule par la rue de la Gaîté. Fallait-il explorer le golfe des bars et des cafés-concerts, pénétrer dans les ruelles où chaque cahute est un cabaret, chaque antre un hôtel, liante par d'hydropiques lémures que l'avarie pèle comme de vieilles murailles? Il se décida pour la rue de Vanves. Les nourritures y assemblent des odeurs fortes, des teintes rudes et une joyeuse truculence. Le pauvre cueille, pour quelques sous, tous les produits de l'univers : des figues tassées en briques, des beurres tirés du mouton, du cheval et de la noix de coco, des cafés capturés par les pilleurs d'épaves,
des œufs pondus aux bords de la mer Caspienne, de la morue pareille à des écorces d'arbre, du sucre bleu, du miel vert, des lards roux, des haricots ridés, des petit-beurre qui, avec l'âge, ont pris l'arôme du hareng, du fromage de Gruyère et des choux de Bruxelles.
Maurice suivit cette rue fertile jusqu'aux abords des fortifications, puis, suivant le boulevard Brune et dépassant la porte d'Orléans, il s'engagea dans la* Tombe-Issoire. Aucun instinct ne le guidait. Ses pensées le parcouraient comme une multitude qui s'éparpille et se rejoint selon la largeur des voies et des carrefours. Il sentait combien notre unité est illusoire, combien nos propres idées, et plus encore leurs associations, nous sont étrangères.
Une image le tira de son rêve. C'était celle d'un individu biscornu, inquiétant et crapuleux, avec un œil en l'air, très rond, qui évoquait un œil de poule. Plusieurs fois, Maurice avait aperçu ce personnage en compagnie de Jacques. Un^autre adolescent l'accompagnait qui, malgré les stigmates de la rue, du cabaret et des fainéantises, gardait quelques traces de bonhomie. Le malandrin à l'œil de poule passa avec un regard au delà, tandis que l'autre se tournait imperceptiblement vers Maurice.
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« Il faut que je leur parle! »
Il avait les mains froides et tremblait comme devant un événement terrible. Pourtant, il le ^allait! Et rejoignant les voyous, il ânonna :
— Je voudrais vous demander...
Évidemment surpris, ils s'arrêtèrent :
— A moi? fit la Poule, avec une perplexité soupçonneuse.
— Oui, reprit Maurice, à qui l'acte commencé donnait une manière de sang- froid. Je sais que vous connaissez mon frère.
— Ça se pourrait! Justement, je connais beaucoup de monde, riposta narquoisement la Poule. Comment qu'y se nomme?
— Il se nomme Jacques Lérande.
La Poule cligna de son œil supérieur et se donna l'attitude d'un homme qui cherche :
— Jacques Lérande? C'est ben Jacques Lérande que vous dites?... Dis donc, Cadet Roussel, c'est çui-là qu'on connaît?
Cadrousse, qui avait été sur le point de gaffer, répondit :
— Y me semble!
— Je vous ai vus deux ou trois fois avec lui, affirma Maurice.
— Si vous nous avez vus, c'est déjà une preuve, surtout si vous avez bien vu. Mais on
se trompe... même les clebs, qu'est plus malin pour reconnaître que les hommes.
— J'en suis sûr! s'écria Maurice, énervé par cette tactique évasive.
— S'il en est sûr, dis donc, Cadet Roussel, des fois qu'il aurait raison?
Cadrousse, qui s'était rapproché de la Poule, lui dit à l'oreille :
— Faudrait peut-être pas faire trop de balançoires au frangin!
Ce qui inclina l'autre à prendre un ton « moins ficelle » :
— Enfin, quoi! On le connaît tout de même, acquiesça-t-il. Et que qu'y a pour vot' service?
Maurice demeura court : quoi qu'il dît, ses questions éveilleraient la défiance du drille.
— Comme vous le savez, fit-il enfin, mon frère a été blessé hier dans une rixe.
La Poule prit un air excessivement vague, mais Cadrousse avait fait un signe affirmatif.
— On est venu nous le dire ce matin, reprit Maurice. Je n'ai pas bien saisi l'adresse de la personne qui l'a recueilli... et je voudrais le voir. Où est-il?
■ — Où qu'il est? répéta la Poule.
Il tournait en rond, comme s'il cherchait
l'angoisse 287
Jacques, puis il avança la tête, en l'inclinant vers la droite et en clignant d'un œil :
— Ce qu'y aurait de plus simple, ça serait de vous adresser à celui qu'est venu vous annoncer la chose. Comment qu'y se nomme? Peut-être que j'irais lui demander...
Maurice comprit que la ruse ne lui servirait à rien :
— Il se nomme Gobiche.
— Dis donc, Cadet Roussel, on connaît ce Gobiche! Pour sûr, on y demandera. Tenez, le frangin, repassez voir ici demain, sur les quatre heures. Si vous ne nous voyez pas venir, c'est qu'on saura rien.
Il fit un premier pas pour s'éloigner. Maurice le retint par la manche :
— Je vous en prie, murmura-t-il d'une voix ' tremblante, j'ai besoin de le voir... je désire lui venir en aide. Vous pensez bien pourtant que je ne lui veux pas de mal.
La Poule réussit une grimace cordiale :
— Pour sûr! Ça ne serait pas à faire. Aussi, si je savais l'adresse, pas d'erreur que je vous en passerais vot' part.
Le jeune Cadrousse n'ayant pas un cœur de brique comme le camarade, donnait des signes d'émoi.
— Vous ne pouvez pas même me donner un indication? insista Maurice.
— Une indication? ricana involontairement la Poule. La route, alors? Si je la saurais, c'est que je saurais l'adresse. Y fera 'jour demain. Pour l'moment, on a rendez-vous avec un horloger...
Maurice, avec détresse, regardait décroître leurs silhouettes. La voix du chenapan persis tait, et ses mines sarcastiques. A coup sûr, i n'ignorait pas le refuge de Jacques et ne 1 cachait pas sans motif.
Le jeune homme, s' épuisant en hypothèses, continuait à tourner par les rues, lorsqu'il vit reparaître le compagnon de la Poule :
— Vous inquiétez pas! dit le malandrin. Il ressemblait à ces chiens, qui, après avoir
aboyé sur la route, fixent sur le passant des yeux apaisés :
— Pardon, excuse, murmura-t-il... j'vous ai suivi après avoir quitté Loupeau... C'était pas difficile... vous marchez comme un crabe.
Il cracha aimablement et reprit :
Ça vous embête beaucoup, dites, de ne
pas connaître son adresse?
Oui, répondit mélancoliquement Maurice,
beaucoup !
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— Je me le pensais, mais Loupeau, c'est dur comme un os. Ben, tenez, je vous la dirai, moi, l'adresse, mais y faut me promettre quelque chose.
Il parlait avec une douceur croissante :
— Y faut me promettre de ne pas aller voir • votre frère avant demain soir... Parce que, si vous ireriez avant, la Poule verrait que c'est moi qui vous l'ai dit et ça me ferait des scies...
— Je vous le promets!
Cadrousse, avant de se décider, examina le visage de Maurice :
— Il est chez la Rosalie... rue Couche, soixante-seize, au sixième, à droite. Bien sûr, vous direz pas que c'est moi qui vous l'ai dit?
Maurice saisit la main de Cadrousse avec émotion :
. — Vous êtes un gentil garçon !
Cadrousse poussa une sorte de plainte et, ses yeux reprenant la candeur de l'enfance, tout le bon vouloir pourri par les événements et les fréquentations se fit jour sur son visage :
— Je suis pas mauvais... J'ai pas eu de veine !
Il serrait la main de Maurice avec fièvre : dans son âme de pauvre bougre, les « possibles » affluaient, toute la vie qu'il aurait pu mener et
qu'il ne mènerait pas, et des regrets, vastes comme l'imagination humaine, mais faibles comme la chair, lui blêmissaient la joue :
— Dites-moi, reprit Lérande, qu'est-ce qu'il fait, mon frère?
Les prunelles de Cadrousse redevinrent nébuleuses; ses maxillaires tombaient, et sa physionomie avait une apparence sournoise :
— J'vas vous dire,|bredouilla-t-il... y vadrouille, y va au cabaret,., pis y joue aux cartes, même y va avec des filles... Pas d'erreur qu'y pourrait faire mieux.
— Pas autre chose?
Cadrousse haussa les épaules :
— Que que vous voudriez? Des fois aussi qu'y se bat, comme hier... Vous devez savoir qu'il n'est pas commode!
— Et c'est tout?
— C'est pas assez?
Une chaleur heureuse rougit les tempes de
Maurice : pendant une minute, il crut à l'honnêteté de Jacques. Le regard clignotant de Cadrousse ramena la défiance, mais, comprenant qu'il n'en saurait pas davantage, Lérande remercia encore le jeune drille et repartit à pas lourds.
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Au sixième de la rue Couche, Maurice considère avec dégoût la pénombre, le palier crépusculaire où flotte une odeur démoralisante et comme marécageuse. Quand il a sonné enfin, une jeune créature paraît, femme ou fille, dont le visage semble saupoudré de farine, dont les yeux sont faux, fixes et vitreux.
— Pardon, fait doucement Maurice, n'est-ce pas ici qu habite Mlle Rosalie?
Elle a légèrement sursauté, car elle reconnaît le jeune homme et elle répondM'une voix assourdie, où il y a de la prévenance et de l'anxiété :
— C'est moi qui la suis. Quoi qui g'na pour votre service?
Son sourire, un peu de travers, écarte les commissures des lèvres :
— Je voudrais, dit-il, voir mon frère, Jacques Lérande...
Elle n'a pas l'air d'avoir compris; elle entrelace les doigts de ses deux mains, les^paumes tournées l'une contre l'autre, et les tord' d'un air absent :
— Vous pensez donc qu'il est ici? demandet-elle, enfin.
— J'en suis sûr.
Alors, elle laisse éclater son inquiétude :
— Je ne sais pas si je dois! C'est pas le
moment de le barber. Vous ne pourriez pas revenir un autre jour?
Mais Maurice a pris son parti; il entre délibérément dans la minuscule antichambre et affirme :
— Dans son intérêt, il faut que je le voie tout
de suite.
Une voix rauque, affaiblie et impatiente, s'élève dans la chambre voisine :
— Laisse-le entrer!
Maurice entra. Il vit le visage de son frère presque aussi pâle que l'oreiller, dans la lueur gris-rouge du déclin. Les grands yeux de Jacques semblaient plus grands encore, mais leur phosphorescence était amortie. Une senteur de musc se mêlait à l'odeur humaine; l'eau verte d'une armoire à glace reflétait le lit, le lavabo, une table et deux chaises cannées. Somme toute, ce lieu apparaissait moins pauvre que le logement des Lérande, et Maurice, accoutumé aux pires attitudes de la misère, n'en discernait pas la lugubre mélancolie. Les âmes des deux frères furent étrangement lointaines, étrangement proches. L'aîné subissait l'agitation de la pitié et de la honte; Jacques, contracté et mécontent, prêt à la colère et plein de sus-
l'angoisse 293
picion, parla le premier, d'une voix blanche :
— Bonsoir, le grand! Comment m'as-tu retrouvé?
Maurice répondit :
— Tes blessures sont-elles graves?
— Je n'en mourrai pas.
Comme il avait senti l'inquiétude du visiteur, le cadet parlait cordialement.
— Ce sont des coups de couteau?
— ■ Ça vaut mieux que des balles.
— Tu souffres?
' — Pas autant que d'une rage de dents.
— Tu as vu un médecin?
— Vous pensez bien, intervint Rosalie, qui se tenait à l'entrée de la chambre.
Il y eut un nouveau silence, exaspérant. Maurice sentait qu'il lui serait impossible de prononcer aucune parole utile en présence de cette fille. Il murmura :
— J'ai quelque chose à te dire.
Jacques s'assombrit; ses mâchoires, en se resserrant, ensauvagèrent sa face, il ordonna :
— Rosalie, tu as besoin d'air! Va faire un tour! Elle eut une grimace mécontente, mais n'osa
pas résister.
— Tu peux parler... je t'écoute! reprit le cadet quand elle fut sortie.
Tout ce que Maurice voulait dire devint insaisissable. Ses pensées fuyaient comme des bêtes fauves, s'envolaient comme des hirondelles, se perdaient dans des abîmes comme les poissons des rivières profondes. Il sentait cette misère des hommes murés en eux-mêmes, qui fait se lamenter les artistes et s'ébahir les philosophes: Ah! dire ce qui s'agite en lui! Pourquoi n'est-ce pas possible?... Il est un pauvre jeune être plein d'énergies et plein de lectures... Des choses bouillonnent, qu'il croit irrésistibles... des choses qui étaient là, pourtant, qui faisaient battre son cœur... des choses si proches et si émouvantes... et voilà! elles sont évaporées. Pourtant, il faut parler; il balbutie :
— Écoute, Jacques, c'est grave... je suis venu parce que c'est grave... et que ça ne peut pas durer... parce que si ça durait, tu serais perdu... et tu ferais mourir ta mère de chagrin.
Le visage de Jacques durcissait encore. Il ne cherchait pas ses mots, il ne s'inquiétait pas de faire passer dans le langage des sentiments intraduisibles; le verbe allait dans sa cervelle, tranchant, net et rude :
— Qu'est-ce qui ne peut pas durer comme ça? se moqua-t-il.
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— Non, ne ris pas, bégayait Maurice. Ne ris pas, Jacques. Tu nous fais tant de peine... tu nous fais tant de chagrin... et qu'est-ce que nous t'avons fait? Nous t'aimons... nous voulons ton bonheur!
— Ah bien! mon bonheur, pauvre vieux.
Et avec quoi le fabriquerais-tu? Avec des briques ?
Tout de même, il se troublait et Maurice en avait conscience...
— Tu le sais bien! Tu le sais bien!... Si on pouvait...
— Mais on ne peut pas! ricana le cadet. On peut claquer de faim, oui, on peut lécher les pieds des probloques et des flics... Et puis?
Les dents de Maurice claquèrent. Un sursaut le traversa comme jadis, quand il défendait Jeanne ou le petit Michel contre la cruauté de Jacques. Mais il comprit que la moindre humeur, la moindre amertume gâteraient tout et pour toujours :
— Si tu avais vu pleurer maman! reprit-il... si tu te rendais compte de ses souffrances... ah! j'en suis sûr, tu serais revenu, car tu as du cœur, au fond, tu es généreux...
— Et puis? répéta Jacques, mais beaucoup plus doucement.
296 DANS LES RUKS
— Et puis, tu ferais comme tant d'autres, qu s'en tirent par le travail.
Ah! tu trouves qu'ils s'en tirent? Tu as
de la fraîcheur! Moi, je trouve que c'est ceux qui les exploitent qui s'en tirent et qui ont des
rentes...
— Mais non, Jacques! Presque tous les honnêtes gens...
— Presque tous les honnêtes gens ! Où les as-tu vus? Ce sont des chiens dans la rue... et même pire...
— Alors, qu'est-ce que tu veux faire?
— Pas être gourde, toujours!
Une sueur fine couvrait les tempes de Mau
rice. Le dialogue l'entraînait à des propos futiles, dispersés, redoutables; le beau discours fuyait toujours, éparpillé dans le vertige et fondu dans
le vague.
— Enfin, haletait-il, tu ne peux pourtant pas vivre sans travailler! Tu ne crois pas que tu trouveras des rentes, ou une usine, ou une boutique. Alors, de quoi vivras-tu? Pas en courant les rues, pas en jouant aux cartes, pas en
Il n'osa pas dire le mot, ses poings se contractaient convulsivement; des larmes de détresi et d'impuissance grossissaient sous ses cils :
— On peut vivre un an, deux ans, trois
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sans travailler, reprit-il. Mais, à la fin, c'est impossible, il vient toujours un moment où on est pris et jeté en prison. C'est la honte et la misère pour toute sa vie... on ne peut plus se relever, on meurt, en pleine jeunesse, de faim, d'un coup de couteau ou d'un coup de revolver.
Il essuyait son front, il s'avançait, tout rouge de son effort, vers le voyou pâle, et tout à coup, son cœur creva, les larmes coulèrent; il suppliait :
; — Non! ce n'est pas possible... tu es d'une famille où tout le monde est honnête depuis toujours... depuis toujours! Tu ne passeras pas ta vie avec des apaches et de mauvaises femmes... Tu aimais bien ton père, Jacques, et ton père se serait fait guillotiner plutôt que de prendre un centime qui ne lui était pas dû... ton père avait tant d'honneur que si un de ses fils .avait paru devant les tribunaux, il aurait été capable d'en mourir!
— Assez! fit l'autre.
L'émotion l'étranglait; il respirait hâtivement, son âpre visage décomposé et, une dernière fois peut-être, les souvenirs de l'enfance flottèrent au large de sa conscience. Mais il ne subissait que leur tristesse ou leur charme, il
échappait à Fillusion qu'ils versent si tendrement sur Fâme humaine et ne désirait pas leur conformer sa vie présente, moins encore sa vie future. Son sort était sur lui, inexorable; ridée seule du travail le hérissait de haine. Troublé par l'accent de Maurice et par l'évocation du père, désireux de rompre une entrevue fatigante, et sentant, enfin, qu'il valait mieux les tromper, il murmura :
— Tu as raison, mon grand, et puis, je ne suis pas si mauvais. Je vadrouille un peu... ça passera, je ferai comme toi, je me grouillerai... je me tirerai d'affaire... seulement...
Il ferma les yeux comme s'il méditait :
— Seulement, il faudra que je file de Paris, peut-être dans un port de mer, peut-être à l'étranger. J'ai besoin de voir autre chose et d'autres gens.
— Tu promets d'être honnête? fit naïvement Maurice.
— Je te le jure, mon pauvre vieux, et tu peux le jurer à maman!
Totalement étrangers l'un à l'autre, leurs regards s'accrochaient et semblaient se pénétrer. Maurice, qui commençait à connaître s( propre âme, n'avait rien de ce qu'il fallait poi concevoir l'âme de son frère. Jacques ne poi
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vait se faire de Maurice qu'une idée informe. Mais ils percevaient tous deux quelque chose de doux, qui s'exaltait par sa réciprocité; et la confiance du régulier donnait au nomade l'amertume d'un dernier remords.
— Tu ne trahiras pas ta parole! affirma solennellement l'aîné. Tu es un Lérande.
Il se pencha sur Jacques et lui donna un baiser.
Par les avenues du soir, dans cette lumière ensemble rassurante et fiévreuse qui s'échappe des boutiques ou s'épanche des réverbères, Maurice concevait une espérance aussi fraîche que celle qui lui tenait jadis compagnie, lorsqu'il s'étonnait de la hauteur des hêtres ou de la finesse des roseaux. Il oublia les vicissitudes et le hideux désordre, il fut un adolescent à la chair pure, aux nerfs sains et, s' abandonnant au sort, il crut docilement à des récompenses et à des harmonies.