L ANGOISSE
Adrienne se leva de grand matin, courbaturée et fiévreuse. Depuis longtemps, elle ne dormait plus. Elle alla, comme elle l'avait déjà fait avant l'aube, s'assurer de l'absence de Jacques. Quand il restait tard dehors, elle attendait jusqu'à minuit. Couchée, elle ne s'endormait qu'à la longue, d'un sommeil trouble, dont elle s'éveillait au grincement de la serrure. Maintes fois, Jacques avait découché; elle ne pouvait en prendre son parti, elle se levait toujours avec la même agitation et toute espèce d'idées lugubres s'attachaient à ces premières absences.
Tandis qu'elle allumait le feu, elle laissait aller son imagination. Les mères l'ont aisément
tragique; elles vont vers ces catastrophes que r atavisme suggère : les temps depuis lesquels le péril est moins brutal sont si courts auprès des autres! Qui garderait le sens des antiques épouvantes, si les mères l'avaient perdu?
Adrienne voyait du sang, des pâmoisons, de pièges homicides, des trous noirs — la cave, l'antique caverne — ou le fleuve qui entraîne un cadavre sous la nuit du ciel, dans la nuit des
flots...
— Ce qu'il m'a fait souffrir!...
Maurice se montra. Il avait bien dormi, il ignorait tout encore. D'ailleurs, son émotivité s'usait par l'habitude, si prompte à son âge, et par le sentiment de l'inévitable. Que faire et que dire? Il croyait avoir tout fait et tout dit. La fissure, large depuis l'enfance, s'élargissait en gouffre : où et comment atteindre la cruelle volonté de Jacques?
— Mon Dieu! soupira la mère. Qu'est-ce qu'il a fait encore?
— On ne sait pas! répondit l'ainé.
Son ton était plus calme que son cœur.
— Que veux-tu dire? cria-t-elle avec un sur saut et les pupilles élargies.
— Mais rien, maman. 11 n'est pas probable qu'il y ait autre chose qu'auparavant. Qu'y