La poche^pleine
C'était un joli temps d'avril, avec de fins nuages et une brise chaude, au souffle léger. Ils prirent le bateau au Point-du-Jour et jouirent du renouveau comme en jouissent les bêtes des bois et de la prairie. Leur coeur était brutal et tendre. La petite Pauline chanta, d'une voix qui n'était point juste :
C'était le printemps!
Nous avions vingt ans...
Guère douce, elle frémissait pourtant aux refrains où l'on soupire pour des cheveux, des prunelles ou des lèvres, des femmes perdues dans les « étouelles », des roses et des blés verts.
Jacques avait une horreur singulière de ces choses. Incapable de s'expliquer pourquoi les chanteurs tournent plutôt de l'œil en parlant des lilas que des pissenlits, et de la lune que d'un bec Auer, les langueurs l'irritaient et les métaphores le laissaient insensible.
Il allait à l'amour comme à l'absinthe, par une séduction directe, veuve de phrases. L< livre ou la gazette ne l'excitaient que pour h ruse, la force ou le comique. Un art direct, toutefois, un seul, l'intéressait : celui des femmes qui se font une bouche de sang, des yeux fous de
■ koheul, noirs de charbon et des visages de farine. Tout en fumant un crapulos, il feignait d'écouter Pauline. Son plan exigeait qu'elle fût heureuse. Au reste, il avait accepté d'un bloc le sentimentalisme des femmes. A Rosalie même, chez qui tout l'agaçait, il passait les petits oiseaux.
— T'aurais peut-être préféré le dimanche, demanda la bonne. La vieille ne veut pas rester seule ce jour-là, c'est son idée.
— J'aime mieux qu'on soit seuls! répondit-il.
Elle tourna les yeux avec une câlinerie qui aboutissait à faire apparaître une grande partie des sclérotiques :
— Tu m'aimes, petit homme?
— - Tu ne le sais pas, gosseline?
^ Il parlait avec calme, mais elle y ajoutait l'accent, avec l'odeur des îles vertes et la lumière créatrice. Saisie par les grands yeux téméraires, par l'autorité rauque de la voix, par la flexibilité inquiétante et par cette .audace qui s'exhalait à chaque mouvement de Jacques, elle aimait. C'était un amour sans racines, qui pouvait flageoler au tournant de la saison :
Tes beaux yeux...
chantonna-t-elle avec fièvre, en se pressant
contre lui.
Il admit d'autant mieux la caresse qu'il
ressentait à sa manière le renouveau. La boniche
était à peu près charmante et toute rafraîchie;
le grand air convenait aux reflets cuivreux de
sa chevelure.
— Vlà Sèvres!
Ils obtinrent une chambre, qui laissait voir le fleuve, un coin famélique de la côte, des jardins et des poules. Un coq jaune sur le retour secouait son uniforme et sa vieille crête, avec une exaltation saugrenue. Tout de même, le bonheur était là, le bonheur dévorant, la paix au sein de la guerre, et la création dans l'anéantissement. La petite bonne et le petit pirate le savouraient avec l'omelette au lard, le civet d'oie et les frites. Leurs lèvres mêlaient le baiser aux sauces. Quand vint le café, Pauline avait aux paupières le bleu d'une lassitude charmante. Elle posait sa chevelure contre le cou du jeune Lérande, sa joie s'exprimait, selon la nuance, par le soupir ou par le rire :
— Dire qu'y faudra retourner! fit-il en servant l'eau-de-vie.
— Faut pas y penser!
Mais elle y pensait, molle, les reins faibles,
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pleine de rancune contre le travail et la vieille.
— Y en a qui n'en f... pas une datte! remarqua-t-il. Qu'est-ce qu'ils ont fait de plus que les autres?
Par cette voie, ils revinrent aux économies de la boulangère. De mot en mot, et après un baiser, il put dire :
— C'est trop bête de ne pas les prendre! > Ils se regardèrent sauvagement.
— Oui, gémit-elle, mais c'est pas commode... on saurait... \
— Y a qu'à s'arranger! Bien sûr qu'y faudrait un plan.
Ils cherchèrent ce plan. Le premier qui se présenta fut de ligoter Pauline. Elle aurait Fair d'avoir été victime en même temps que la vieille. On pourrait lui chiper sa montre et son bracelet.
Elle répugnait à ce système, se souvenant d'un ligotage qui n'avait servi qu'à mieux confondre les complices, et elle cachait un effroi subtil, l'effroi de quelque compagnon qui profiterait des circonstances pour la supprimer :
— Faudrait que je soye pas à la maison!
répétait-elle.
— C'est pas possible! objectait Jacques...
A cause des voisins, pas~moyen de s'introduire
le jour.
Encore qu'elle eût son idée, elle fit mine de réfléchir. Une grosse incertitude la tourmentait : Jacques serait-il honnête? Ferait-il la part de Pauline? Et s'il avait l'intention de la faire, ne serait-il pas débordé par ses complices? Elle le regardait en dessous, douée d'un sang-froid qui persistait à travers les caresses :
— S'il y avait un moyen, finit-elle par dire, qu'est-ce qui serait ma part?
Il perçut la méfiance, ayant souvent eu à s'ei défendre avec d'autres complices. Son visagf devint très grave; il donna un coup sur la table
— Je vais être carré, dit-il. D'abord, je n'ai jamais qu'une parole, vu que j'aimerais miei déterrer des patates avec mon nez que de trahi] La preuve, c'est que les traîtres n'y couperaiei pas d'avoir mon couteau dans le ventre.
La confiance est un sentiment aussi énergique chez les bandits que chez les honnêtes gens. Elle n'est pas définissable. Elle peut naître d< circonstances comme d'un ascendant personn* Dans la plus basse pègre, il est des individus qui l'imposent vite et sûrement. Jacques avait le don de la faire naître. Tandis qu'il parlait à la boniche, les yeux dans les yeux, convaincu
et féroce, elle sentait ses doutes s'envoler comme les peurs nocturnes s'envolent à la piquerette du jour :
— Alors, voilà! articula-t-il avec les dents. Je prendrai deux camarades. Ils auront chacun une part; tu en auras une; moi, j'en aurai trois. Seulement, ta part, tu la mettras décote, tandis que sur la mienne, on prendra de quoi s'amuser nous deux!
— Ça veut dire que tu resteras mon petit
homme?
— Autant et plus qu'aujourd'hui!
Il continuait à darder un regard si fixe que la crédulité de Pauline se cristallisa. Puis, il eut un sourire et saisit la petite dans ses bras. L'illusion fut en elle, qui ne trie pas les âmes, et le besoin farouche de la joie.
— Tout peut s'arranger, fit-elle, après un silence. Le mois prochain, j'ai quinze jours de vacances, car la vieille ne veut pas que je parte en été... l'été, c'est pas une bonne saison pour elle. Quand je suis en vacances, elle prend une femme de ménage. Seulement, la femme de ménage ne couche pas; c'est encore une lubie. Elle vient jeter un coup d'œil, le soir, sur les neuf heures; elle emporte la clef du jardin. Tant qu'à la porte de la maison, elle la tape der-
rière elle... C'est la boulangère qui vient ouvrir le matin.
— Est-ce que la vieille ne pousse pas les verrous?
— Elle est couchée quand la femme de ménage s'en va. La porte est fermée quand même, mais sans double tour.
— Pas froussarde, là vieille !
— Elle ne croit pas aux cambrioleurs. Paraît qui ne lui est jamais rien arrivé.
— Y a un commencement à tout! ricana l'adolescent.
Ils s'en allèrent par les champs et, alternant les caresses et les affaires, elle décrivit la demeure, ressassant les détails utiles. De son côté, il donnait des instructions et promettait d'apprendre à Pauline le maniement de la cire, pour les empreintes...
Le crépuscule posa ses verrières et ses cuivres Des centaines d'oisillons se pressaient sur les ramuscules d'un platane, parmi les feuilles naissantes; leurs corps sphériques, hérissés de joie, confondaient tant de cris qu'on eût dit le ruissellement d'une onde. Au loin, le fleuve reflétait des nuages hiératiques, et la brise tiède apportait l'odeur des prairies ou des sylves,
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rôdeur mystique qui raconte toutes les légendes du temps, tous les rêves de retendue. Ce fut un de ces soirs où des âmes innombrables se tournent vers l'amour et croient à la bonté du monde. Le petit bandit et la petite bonne se pressaient l'un contre l'autre; ils complotaient le crime avec des étreintes et des baisers, des douceurs engourdissantes et des chuchotements recueillis.