Eau-de-vie
l'étage; les secondes s'allongeaient d'une manière démesurée.
Enfin, les voilà au palier. Jacques colle son oreille à la porte et, malgré le crissement de ses artères, constate un grand silence. Il s'en étonne, quoiqu'il sache qu'elle a l'oreille gauche dure, qu'elle couche sur le côté droit et que c'est l'heure de son « premier sommeil ».
— T'es d'attaque? demande-t-il à la Poule.
— Oui, répond l'autre, dont les dents craquent.
Alors, lentement, Jacques ouvre la porte. Elle pousse une faible plainte, une plainte de chauve-souris, et comme les lanternes sont couvertes, la chambre aux volets clos apparaît formidablement noire. Une odeur de vie, fade et tiède, s'en échappe. Pendant plusieurs secondes, ils -demeurent paralysés, presque inconscients, avec un désir immense de s'enfuir. Mais la force de l'acte commencé est en eux et l'excitation de leur présence réciproque :
— On ne peut pas turbiner sans leumière! balbutie la Poule.
Soudain, il découvre sa lanterne; les rais cuivreux entament les ténèbres, le lit apparaît où l'on distingue la forme d'un corps sous les couvertures, une face blême et des cheveux
blancs... C'est la minute suprême; tous deux ont les pieds accrochés au sol comme par des crampons; et la vieille femme remue la tête, sa respiration s'arrête...
Cette fois, la Poule s'est rué; il arrive au moment où la boulangère se dresse, misérable créature aux os secs, à la peau écailleuse :
— Ayez pas peur! murmura-t-il. On est de bons types... Surtout criez pas!
Il a détourné sa lanterne, les rais se perdent sur la muraille, et l'on entend, dans la pénombre, le halètement de la vieille femme :
— Criez pas! ah! criez pas! reprend le bandit dont la voix se fait menaçante.
Toutes les colères de l'épouvante bouillonnent dans sa poitrine :
— Qui êtes- vous? qu'est-ce que vous voulez? fait la boulangère d'une voix de cauchemar.
— On est des gens qui ne vous feront pas de mal, si vous vous tenez bien tranquille! intervient Jacques.
Elle s'agite, avec un gémissement sourd, et tout à coup, sans le vouloir, par une impulsion animale, elle pousse une clameur aiguë.
— Ah! la crapule! ah! la gaupe! s'exclanu la Poule.
Il lui darde la lumière en plein visage, se jett<
sur elle au moment où elle ouvre la bouche pour un second cri, et sa main tenaille la vieille gorge :
— Si tu bouges, je te crève!
Elle bouge cependant, dans la farouche révolte et la terreur sauvage; des cris confus coulent à travers la strangulation, le corps débile s'agite et pantèle, cependant qu'une horreur mortuaire s'épand sur la face et fait jaillir les yeux :
— La dégèle pas! supplie Jacques, dominé par le complice, mais en qui s'élève une longue protestation venue des profondeurs de la race.
— Alors, aide-moi, reprend l'autre, qui a déposé sa lanterne et tient à deux poings la misérable. Aide-moi à couper le chambard! T'entends donc pas le kleb qui piaule!
Le chien, en effet, pousse de longs aboiements qui semblent remplir l'étendue :
— Fous-y un bâillon dans la g...! continue la Poule.
Une fureur soudaine saisit Jacques; il hait la face convulsive de la vieille femme, cette bouche béante, ces lèvres violettes et ces dents rousses; il gronde :
— Tais-toi ou on t'étrangle!
Elle se débat, une peur affreuse éclate dans ses yeux craquelés; ses mains griffent les
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manches de la Poule. Jacques saisit une serviette, la déchire en deux et fait un tampon qu'il fourre vertigineusement dans la bouche palpitante :
— Ça y est! marmonne-t-il, couvert de sueur froide et les dents entrechoquées.
— Faut le faire tenir et puis la ligoter, riposte la Poule. Ah ! la vache !
Les ongles de la vieille femme viennent de lui érafler le poignet. Alors, à pleins poings, il se met à marteler le crâne; la fureur du meurtre monte, lui remplit la poitrine, bourdonne dans son cerveau et fait de ses yeux ronds des yeux d'anthropoïde.
— Tue pas! tue pas! grogne Jacques qui s'est mis à rouler des couvertures autour du corps maigre...
Lui-même bouillonne de fureur. L'instinct homicide est en lui, l'exécration de la victime et la passion de la mort. Ses poings se crispent dans un geste d'étranglement ou se lèvent pour donner des coups frénétiques.
Ce sont surtout les yeux de la vieille femme qui l'exaspèrent, ces yeux d'horreur, de vertige et de folie... Pour échapper à leur hypnose, d'un geste brutal, il jette un coussin sur la tête blanche. C'est un geste salutaire,
un geste pacifiant, qui fait pousser un soupir à la Poule et qui rend Jacques lucide :
— Faut pas moisir! grommelle celui-ci. Le cabot ferme sa malle, mais y peut recommencer...
Méthodique, la Poule met la dernière main au ligotage de la boulangère, puis tous deux s'en vont au coffre. Il est bien à la place indiquée par Pauline. C'est un coffre à l'ancienne mode, robuste et vaste, avec des sculptures maladroites, sincères et stylisées. Ils se disposent à forcer la serrure, mais Jacques, se souvenant d'un propos de la petite bonne, fouille dans une robe pendue à la muraille et ramène un trousseau de clefs.
Alors, cela va tout seul. Ils n'ont qu'à ouvrir et à soulever le couvercle. Des vêtements, des paperasses, des ustensiles séculaires, des photographies, des boîtes biscornues et, tout au fond, dans un coffret revêtu de coquillages, voici le trésor. Ce sont des billets de banque, de l'or, de l'argent et même quelques bijoux. La Poule, d'un geste de conquête, a retenu la boîte, les doigts crispés, puis l'ascendant du chef l'emporte...
Ils demeurent là, avides, terreux, hallucinés,
écrasés sous leur victoire, pleins d'images brutales et sensuelles. Enfin, Jacques reprend conscience :
l — Faut c ait er!
Tout de même, avant de s'enfuir, il jette un coup d'oeil sur le lit...
La vieille ne bouge plus; entortillée dans les couvertures, elle forme une masse étrange. Jacques hésite une minute, puis, d'un geste furtif, il enlève le coussin. La face apparaît, à la fois livide et violâtre, l'un des yeux entreclos, l'autre large ouvert, larveux, plat et terrifique.
— A remue plus! susurre la Poule.
Il tâte les joues, il se penche pour saisir un souffle et même il retire le bâillon :
— Ah! nom de Dieu de nom de Dieu!... Elle a claqué! j