CHAPITRE III
Il y avait plusieurs^mois que la vie était douce. On ne voyait pas de pièges, les événements s'emboîtaient avec bénévolence. Autour d'Adrienne et de Maurice régnait cette sorte d'ordre qui fait croire à la logique des choses. Le matin, Mme Lérande se levait avec confiance. Elle avait l'esprit et le teint rafraîchis; les rides qui viennent du chagrin ou de l'inquiétude se rétrécissaient et, comme il était dans sa nature, elle recommençait à croire que l'effort vainc le désordre du monde.
A peine si elle songeait que, de toute cette vie où elle était prolongée par la famille, il ne lui restait qu'un seul être. Parce que la nature
le veut ainsi, elle oubliait. Elle oubliait que naguère ils étaient six. Les liens qui les unissaient semblaient immortels. Aucun ne pouvait disparaître sans détruire le bonheur. Le petit Michel avait disparu, puis Antoine; Jacques s'éloignait; aucune étrangère n'aurait pu^être aussi indifférente que Jeanne. N'importe. Ainsi que se répare une plante mutilée, ainsi se réparait le destin d'Adrienne. Elle se chauffait à ce feu d'illusion, né avec l'opiniâtre pâte organique.
Ah! pourtant, de quelle puissance maternelle elle avait été douée! Dès le premier enfant, tout rêve d'amour s'était évanoui. Environnée de ses petits, à peine si elle concevait ces vœux qu'éveillent, chez les plus engourdies, une odeur d'herbe, une phrase insidieuse, telle scène du monde ou du théâtre, une fleur trop charmante ou le vent d'orage. Mais l'énergie qui est en elle, sa santé aussi et la résistance qui promet de longs jours, ne veulent pas qu'elle renonce. Avec les débris et les épaves, elle rebâtit son idéal. Elle veut retourner là-bas, où souffle l'air du large, où elle connut son plus beau mélange d'illusion et de réalité.
Maurice fait le même rêve. Ils s'en vont le dimanche par les sentiers clairs, jusqu'au haut
de la côte qui grimpe au-dessus de Clamart, de Châtillon et où s'étale ce lieu dont le joli nom évoque les légendes d'Orient et les contes du printemps : Fontenay-aux-Roses. Ils s'en vont, cherchant ce petit coin, cette parva domus où l'on espère fuir les griffes, les dents, l'embuscade, et tromper le flair cruel des vicissitudes.
C'est elle qui a le plus de confiance. Lui, malgré tout, après les heures d'oubli, a de soudains réveils. C'est un souffle dans le creux du dos, une main qui prend aux entrailles ou encore c'est le cliché subtil d'un souvenir.
Il est étonné de ce long répit. L'homme brusque auquel il loue sa personne, l'estime et peut-être l'aime. Ils s'animent d'une égale passion pour ce moteur qui doit mener au firmament les grands oiseaux humains. Maurice traque avec ferveur la capricieuse matière, il suit à la piste la ménagerie des rouages, des pistons, des cames, des régulateurs, des manettes ; il étudie leurs harmonies et leurs luttes, leurs calibres et leurs proportions, il a le sens des miracles et des « rosseries » de la substance.
Langrave, congestionné et querelleur, se plaît avec ce jeune compagnon, vigilant comme un mâtin, méthodique comme un retriever et
qui supporte un reproche injuste ou une parole dure sans broncher, pourvu qu'il y ait aussi le petit coup ami sur Y épaule :
— C'est honnête comme du platine iridié! pense le fabricant. Ça ne vous tromperait pas d'un micron...
Il a élevé les appointements de Maurice à cent soixante-quinze francs; il a promis, si le moteur triomphe, deux cents francs et une
prime :
— Je ne veux pas vous donner davantage, parce que vous êtes trop jeune. Mais vous valez plus. Sans vous, le moteur retardait. Oh! je sais bien que j'y serais arrivé seul... avec plus de temps... Le temps c'est les brevets... on vous devance!... Surtout ne me "remerciez pas!... Je vous exploite.
Quand Maurice, à la fin du mois, recevait son salaire, la crainte se mêlait au plaisir. Il savait que ce n'était pas injuste, il se rendait compte de son effort. Mais il ne croyait pas à la justice. Trop peu d'hommes la désirent. Chacun enfle son droit et s'adjuge d'exorbitants privilèges.
De plus en plus, il se méfiait de toute forme du dogme et de l'apostolat, il se sentait étrangei
à ces vastes croyances qui unissent les hommes. D'autre part, il était indestructiblement social, mais en un seul sens, celui du respect des êtres, qui lui permettait de s'assujettir à leurs codes. Il trouvait logique que l'humanité sacrifie les individus; il comprenait qu'une certaine indifférence est salutaire. Ce n'est pas qu'il fût stoïque : le stoïque se contraint à subir ce qu'il juge injuste. Lui ne savait pas se plaindre parce qu'il était impuissant à se reconnaître victime. Il ne s'étonnait jamais de ce qu'un effort échouât, persuadé que beaucoup d'efforts doivent échouer ; leur échec provoque des efforts mieux combinés et plus suivis... Ces convictions, devant lesquelles reculent des hommes vieux d'expérience, n'étaient pas vieilles en lui; elles étaient étincelantes de jeunesse. Seulement, elles lui faisaient emporter son salaire avec appréhension*
Quand les choses se répètent, les animaux ombrageux perdent leur méfiance : il y avait six mois que le malheur faisait trêve. Maurice eut sa crise d'insouciance. Il emportait, le long des rues, le grand trésor de ceux qui croissent. Ils triomphent de tout l'univers. L'étrange machine à penser, avec sa mémoire neuve et sa puissance d'attraction, part à la conquête de l'infini.
Parce qu'il avait ce genre d'esprit pour qui rien n'est simple et qui doute naturellement de toute explication, parce qu'il était étranger à la tendance qui veut une raison à notre présence et à nos actes, parce qu'il croyait que chaque chose se justifie magnifiquement par sa seule existence, Maurice mêlait une grande puissance de rêve à des impressions d'une fraîcheur animale. Dans les mauvaises heures, c'est de quoi aggraver l'écorchure des misères; dans les bonnes heures il en naît des joies singulièrement « commodes ». Il suffit de vivre. Le désir n'a pas le temps de nous inquiéter — tout le distrait ou l'accapare — et la sécurité nous suffit : l'ombre ne vient que de la crainte du lendemain. Pendant deux mois, cette crainte frôla à peine Maurice. Il regardait la pousse des feuilles; il regardait fuir des petites destinées comme la sienne, il goûtait le bref passage d'une chevelure, d'un pas menu ou d'une robe frisselante. C'était l'amour, si fugitif et si mal défini, qu'il ressemblait au plaisir de voir un ramier ou d'aspirer la fraîcheur des giboulées. Les filles étaient encore de l'autre côté du fleuve. Maurice s'exagérait les difficultés qui sont autour d'elles* Puis, il était presque un enfant. C'étaient les troubles légers, le parfum rapide, le songe minus-
cule, la goutte de rosée de l'amour, aucune angoisse.
Les repas aussi étaient charmants. Peu de riches en connaissent rémouvante aventure. Le bon repas ramène je ne sais quelles profondes légendes, où toute la nature se profile. Qu'elle est joyeuse, au matin, l'odeur du pain frais et du café! Après le jour, quelle halte devant la soupe embaumée de légumes, les pommes de terre frites, le ragoût ou le rôti, la fraise aussi parfumée que la fleur. Maurice ne boit qu'un verre de vin, rouge ou blanc : c'est assez pour l'emplir d'une chaleur confiante... Alors, les songes, les soirs incommensurables de la jeunesse! Les livres, la fenêtre, la course furtive, l'avril devant l'Observatoire, où l'on tend des pièges aux astres, le Luxembourg, long frémissement de feuilles et de souvenirs. Pas un pavé, pas un chien rôdeur, pas une lueur furtive qui n'évoquent le merveilleux départ, l'espace inépuisable, les métamorphoses et les multitudes.
Un dimanche, comme Adrienne et Maurice cherchaient la petite maison, ils rencontrèrent M. et Mme Paille, sur la route de Châtillon. Mme Paille portait une vaste robe de soie noire, avec une prodigieuse quantité de fronces et de
petits boutons, et un chapeau de paille d'Italie garni de roses-choux. Le ventre montait jusqu'aux seins, qui devaient ressembler à ces seins en poires ou en bananes, que les Hottentotes jettent par-dessus l'épaule, pour l'usage du nourrisson. Avec ses trous de petite vérole, le visage de Mme Paille évoquait un plat de framboises.
M. Paille, de ses yeux vifs, qui sautillaient comme des souris, aperçut tout d'abord Adrienne. Prudent, il attendit que sa femme l'eût vue à son tour :
— Jésus-Marie, cria la voix perçante de Mme Paille, c'est Madame Lérande, avec ce grand jeune homme et cette jolie demoiselle.
— Tu peux en être sûre, répondit M. Paille. Mme Paille s'arrêta pour jouir de son propre
étonnement. Mille ans d'expérience ne l'auraient pas accoutumée à voir grandir les êtres. Elle guignait Maurice, puis Jeanne, bouleversée par la moustache de l'un et le grand chapeau de
l'autre.
— En voilà des choses! bégaya-t-elle.
Elle ruisselait de joie et de tendresse :
— Il faut que je vous embrasse! cria-t-elle
de loin.
Elle embrassa effectivement Adrienne, mais
elle n'osait embrasser ni Jeanne ni Maurice; elle leur souriait, elle leur faisait une burlesque révérence, avec un petit coup de pied en arrière. Elle les connaissait et ne les connaissait pas. Maurice « l'estomaquait » et Jeanne lui faisait presque peur :
— Est-ce possible? Elle était déjà si jolie... mais à présent, madame Lérande... à présent! Et Monsieur Maurice, quel homme!
Soudain, Mme Paille se mit à pleurer. Elle pleurait en silence, en se donnant, sur les paupières, des coups de mouchoir pareils à des coups de poing :
Vous ne le savez pas, balbutiait-elle. On vous a envoyé la lettre de deuil, mais vous aviez changé d'adresse... elle est revenue...
Puis, avec une grande secousse et la voix fêlée :
— Jean est mort l'année dernière... Le vendredi, il était sur ses pieds, le dimanche, il était parti. Le dimanche, madame Lérande!
La douleur était en elle comme une maladie chronique, et revenait par crises ainsi que des maux de reins. Alors elle revoyait Jean, comme ce vendredi où il était rentré un peu pâle, comme ce dimanche où il se tournait vers Ta muraille pour mourir. Elle pleura "pen-
dant cinq minutes. Puis, elle dit tendrement : — Oh! venez avec nous jusqu'à la maison. Ça nous fera tant de bien. Nous dînerons ensemble.
M. Paille avait laissé agir sa femme. Elle était comme les forces de la nature; rien n'arrêtait ses épanchements. M. Paille préférait ce léger tumulte qui lui permettait de dissimuler et de goûter son trouble. Son vieux cœur était toujours neuf. Il contemplait Adrienne des mêmes yeux qui s'étaient enchantés le jour du pain chaud et qui guettèrent ensuite, tant de soirs et tant de matins, la femme défendue... Il voyait à peine que le temps l'avait touchée. Après ces semaines de bonheur et cette course à l'air frais, avec une robe presque neuve, un chapeau presque élégant, ces yeux toujours vastes et dont le feu gris ne voulait pas s'éteindre, elle demeurait pour M. Paille la princesse lointaine. Quelles souffrances il eût acceptées pour elle! Mais il la sentait plus inaccessible encore que jadis. Ce grand Maurice, cette Jeanne étincelante, c'étaient les barrières d'une génération... Et le vieux homme au cœur de coq est devant elle, comme un paysan qui aimerait une
reine.
Mme Paille, cependant, a tout réglé. Elle
anime le groupe d'une vie vulgaire et généreuse, qui touche Maurice et agace Jeanne :
— Pourquoi, soupire la grosse femme, dont les paupières commencent à sécher, pourquoi n'êtes-vous pas revenus à la campagne?
— Nous voulons y revenir, répond Adrienne. Si nous pouvons seulement trouver une petite maison...
— Gh! quel dommage... Si vous m'aviez dit ça le mois passé, il y en avait une de libre, dans nos sept!
Un délire de joie, un regret qui vrille, ont fait trembler les joues de M. Paille :
— Il y en a une à louer à dix minutes de chez nous, intervient-il doucement.
— On se verra tout de même!... jubile Mme Paille.
Il le sait bien, il se voit déjà passant par les sentes, en chasse pour apercevoir la silhouette. Mais que de fois le jardin et le seuil seront vides, tandis que, dans une maison voisine, il serait maître de l'heure.
— Profitons-en d'abord pour aller la voir, propose Mme Paille.
Ils tournent par les routes et les sentes. Mai pose partout ses mains légères. Il faut encore parfaire les feuillages, épaissir les herbes; c'est
l'heure fine où la nature entrevoit seulement l'abondance, où les oiseaux ont leur grand courage d'amour, où l'effroyable armée des insectes hésite. Maurice respire la chair verte. Ah! qu'elle est rassurante... C'est la mère, elle, qui du minéral tire la vie et la répand comme une onde... Nous sommes ses indignes parasites. Qu'est notre œuvre lourde devant la petite racine qui puise dans la terre âpre, la petite feuille qui capte l'énergie du soleil? Pour que nous croissions, il faut, sans relâche, qu'elles meurent et ressuscitent...
Adrienne a retrouvé son âme dans le vent subtil, elle est vêtue d'air et de lueurs; toutes ses épreuves s'effacent comme une image de craie sur le tableau noir.
— Voilà la maison! fait M. Paille.
Il montre une habitation rouge, avec un clocheton baroque, entre deux pépinières. Il y a des lilas, des glycines, des roses jaunes, des giroflées, des tournesols, des roses trémières, aux tiges frêles, qui ondulent comme des roseaux. Un poirier commence à répandre sa neige; des boules de corail pâle annoncent un cerisier. Une femme surgit, au visage de lièvre, les yeux poussés vers les tempes, avec deux enfants aux faces de levrauts.
— Pardon, excuse, dit Mme Paille, si ça ne vous dérange pas, madame, nous venons pour voir la maison...
La dame lièvre ne demande pas mieux, les levrauts trottent, effarés et joyeux. Le jardin a deux cents mètres. Il est fertile. Avec les fleurs, il donne des fruits, des laitues, des poireaux, des haricots, des choux, du cerfeuil et du persil; il produira des pommes de terre. La cour comporte un poulailler et une loge à lapins. A droite, voici une buanderie. La maison, bâtie sur caves, a deux pièces au rez-de-chaussée, trois chambres à l'étage, un grenier et une mansarde; on peut mettre une table et une chaise dans le clocheton :
— Pour lire ou pour écrire, observe la femme lièvre.
Et elle répète :
— Sept cents francs, trois pour cent de charges. On loue pour Tannée. Avec un bail, on obtiendrait un petit avantage...
— Sept cents francs! répète Adrienne.
Elle imagine le poulailler plein de poules, des légumes en abondance, la tiède, la tendre, l'indicible sécurité. Maurice a déjà construit le pigeonnier. Sa passion d'enfance le ressaisissant, il voit tournoyer les bêtes heureuses :
— On peut! dit-il...
Elle le croit, elle palpite, mais, pour avoir reçu tant de coups, elle redoute les choses invisibles; elle ne donnera réponse qu'aprèsdemain.
Tandis qu'ils s'en retournent, parmi les ombres des arbres, et que déjà les oisillons clament au déclin, Adrienne range des meubles, métamorphose la culture du jardin, achète des poules. Elle est sûre de réduire le loyer, de l'annuler peut-être. Toutefois l'installation jette une ombre : les économies y passeront.
Quant à Maurice, l'heure, la saison, la chance l'entraînent; il rejette la prévoyance affligeante; à peine si, par longs intervalles, il perçoit le petit choc intérieur qui est, pour les sensitifs, ce qu'est pour le cerf l'effluve du fauve, le craquement suspect des ramures.
M. Paille connaît des choses plus nombreuses et plus fortes : tant qu' Adrienne n'aura pas loué la petite maison, il promènera un cœur indocile, qui se cabrera comme un poulain ou qui retombera lourdement, las de crainte et d'amour. Pour Jeanne, c'est l'ennui, l'ennui sépulcral, la haine de l'herbe et des arbres, l'exécration des petites maisons où l'on s'emmure et des jardins de pauvres.
Seule Mme Paille connaît l'apaisement de
l'heure. Le souvenir de Jean sommeille; elle respire largement, un peu essoufflée, elle songe avec un rire intérieur qu'on ajoutera une omelette et du jambon au dîner, des macarons au dessert. Elle aime ces imprévus simples, que la ménagère arrange d'un tour de main, son âme hospitalière se dilate, pleine du plaisir inexprimable d'avoir des convives...
Les Sept -Maisons se profilent sur la boule écarlate du soleil. Un chien s'élance, roux, au ventre blanc, et Maurice croit voir Tiche.
— Tiche est mort! dit M. Paille. Il a eu deux pattes coupées par une locomotive.
Le nouveau a des yeux jaunes, luisants d'un délire de confiance. Dans ce bizarre univers, où un geste décide, sans appel, du sort d'un chien, le nouveau Tiche préjuge une sécurité admirable. Sa haute taille le fait respecter des petits d'homme. A peine s'il reçoit, de ci de là, le choc d'une insignifiante pierraille. Sa nourriture pousse toute seule dans son écuelle. Et la nuit, il réintègre sa petite maison de bois, sous les solives de la buanderie.
Hector survient, avec Guillaume. L'orphelin porte une barbe couleur de foin bien sec; il a grandi en largeur; il déploie des épaules rondes, où les sacs de plâtre sont à l'aise, et se balance
comme un tapir taciturne, sans jamais dévoiler son âme.
Guillaume est un long paquet d'os; ses joues font trou; il est brèche-dents, zézaie, oublie des mots dans chaque phrase et rit de côté, avec un bruissement de feuilles.
Mme Paille, ayant ôté la robe de soie aux boutons innombrables, promenait de lourds avantbras nus de la salle à manger à la cuisine; on entendait clapoter la soupe et rire le beurre; une merveilleuse odeur d'oignon s'emparait de l'atmosphère; puis les coquilles d'oeufs claquèrent; le lard exhala ses effluves.
Sournoisement, M. Paille apportait une bouteille coujeur souris et, ayant épousseté la cire, il enfonça le tire-bouchon :
— Il n'est pas mauvais! marmonna-t-il.
Il versa, avec ferveur, un vin jaune dans des verres à pans. Adrienne était confuse et Maurice rougissait. Mais le vin répandit sa joie mystérieuse; les âmes sursautèrent; il y eut du luxe, de la confiance et de la témérité. La soupe trouva les estomacs en bataille. Onctueuse et brunie par l'oignon, elle était digne des grognards de l'Empire. Mme Paille l'avait renforcée d'une once de gruyère. Ensuite l'omelette
montra son disque couleur de renoncule, toute crémeuse et truffée de lardons. Enfin le gigot parut, qu'Hector découpait à l'aide d'un couteau énorme, en tranches aussi larges et aussi minces que les tranches de rosbif dans un restaurant de la vieille Angleterre.
Ce fut la Halte, la douce confiance au sein des vicissitudes, Mme Paille pleine de la superbe des grosses femmes hospitalières, M. Paille couvant sa tendresse hypocrite. Hector bâfrait loyalement, avec la sécurité d'un orphelin qui n'a pas traîné dans les orphelinats. Et lorsque Guillaume considérait la jeune Jeanne, il cessait de mâcher, transi d'admiration.
Maurice aussi s'arrêtait par intervalles : le souffle de l'inquiétude éternelle lui effleurait le cœur. Mais, dans la petite salle chaude, ce souffle était si furtif que, à peine perçu, il s'évanouissait.
— Gomme je suis contente! Comme je suis contente! criait Mme Paille. Quand vous serez revenus, il faudra nous revoir ainsi chaque dimanche.
Elle riait ainsi qu'une femme de Jan Steen... Une seconde, le fantôme de Jean passa; elle cessa de mâcher. son gigot et baissa des yeux mouillés de larmes. A peine si l'on s'en aperçut.
Trois coups de mouchoir et Mme Paille, en bonne hôtesse, remettait à plus tard son chagrin.
Quand le café fut pris, Hector ouvrit la porte : on vit la lune qui montait légèrement parmi les poiriers. L'orphelin se mit à siffler. Il avait toujours son talent : on eût dit d'un merle qui aurait appris des chansons d'homme. Ainsi la musique s'accordait avec le froufrou des arbres et les voix éparses qui se traînent et qui meurent dans les ténèbres argentines.
Attirés au dehors, à l'orée des jardins, tous écoutaient l'orphelin. Seul M. Paille n'y était point. Mais il parut bientôt, à une fenêtre de l'étage, le violon pressé contre son épaule. Il jouait tout bas, une musique de soupirs et de frissons. Le Passé remonta dans l'âme de Mme Lérande et de Maurice, si clair, si insinuant et si tendre, qu'ils en avaient la bouche sèche... Adrienne savait bien que M. Paille racontait la même histoire que jadis. C'était doux. C'était loin. Elle en était touchée et point inquiète. Car, si elle se savait une pauvre créature, bientôt flétrie, que la pauvreté avait conduite aux fonds où l'orgueil s'éteint, elle savait aussi que, d'elle à lui, la distance ne diminuerait jamais. Ainsi
pouvait-elle goûter le bizarre et fervent hommage, avec orgueil, avec pitié, avec ces élans obscurs de notre destinée, infiniment au-dessus des possibles.