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L HORREUR

La nuit, le matin et tout le jour, la sombre horreur s'incrusta. Pas un aspect de la lumière, de la maison ni des êtres qui n'en fût baigné; la ville entière était une menace; partout, des hommes épiaient; partout des circonstances mystérieuses enveloppaient et suivaient sournoisement Maurice. Quand il regardait un arbre, un nuage, un étalage, ils prenaient des aspects révélateurs.

Surtout, il y avait la sensation d'une pression et d'une odeur. La pression courbait les épaules et rétrécissait la poitrine. Parfois, elle retombait avec une sorte de sonorité; parfois, elle devenait plus lourd©, graduellement et d'une

manière étouffante. Elle s'accompagnait des autres éveils de la crainte, de la détresse, du découragement, qui pincent les nerfs, courent en ondes le long des muscles et roidissent le diaphragme.

L'odeur était encore plus intolérable. Elle se mêlait aux aliments, montait de la chaussée, imprégnait les murailles et les vêtements; Maurice la retrouvait jusque dans le parfum des fleurs et des femmes.

Parfois cependant, il l'oubliait, il travaillait ou rêvassait comme d'ordinaire. Ce n'était jamais que pour quelques minutes. L'odeur le ressaisissait ou la pression le tenait au sein gauche.

— Il est là!... // est là! murmurait-il, avec un sursaut. Quand n'y sera-t-il plus?

Il essayait de se figurer le moment où un train /'emporterait et n'y pouvait parvenir. La trace persisterait; il y aurait toujours un crime et un criminel dont lui, Maurice, serait responsable. Quand Jacques fuirait au bout di monde, il resterait de l'anxiété, de la honte et du remords. C'était une maladie incurable et sale, comme ces maladies de peau, qui éclatent en boutons rouges, en pustules et en croûtes.

Les heures les plus hideuses étaient celles du

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soir. Rien ne semblait plus abject que de manger avec Jacques, de lui voir avaler de la soupe ou mâcher des aliments. La fréquentation de la crapule lui avait donné toute espèce d'habitudes dégoûtantes et de tics ignobles. Il faisait un bruit d'animal avec son souffle et ses mâchoires, crachait par terre, allumait sa cigarette entre deux plats, ou encore, avançant la tête comme un vautour, il sifflotait soudain et lâchait un terme brutal. Ses yeux trop mobiles ou trop fixes vous ôtaient l'appétit.

Adrienne conservait des doutes; elle voyait bien l'immondice épaissie sur son fils, elle devinait qu'il était entré plus avant dans les mœurs populacières, mais sa terreur demeurait inconsistante.

Jeanne savait tout. Elle avait écouté, tapie dans le corridor, la conversation du premier soir entre Jacques et Maurice : c'est à peine si cette conversation avait ajouté quelque chose à sa certitude. Depuis le moment où la silhouette funeste avait paru sur le seuil, elle croyait au pire. Saisie du même dégoût physique que Maurice, elle y ajoutait une haine froide, que rien n'éteindrait jamais. Mais elle calculait la part de profit qu'elle tirerait de l'aventure, et sachant Jacques réduit à l'impuissance, sans communi-

cation avec ses complices, elle préparait son évasion.

Après le dîner, Maurice essaya d'étudier ou de lire. Les mots se déformaient, les phrases rejaillissaient, discontinues, insaisissables; le jeune homme tournait irrésistiblement les yeux vers son frère. Un ennui funèbre recroquevillait la maigre stature. Par moments, le visage s'ensommeillait, un voile d'abrutissement passait sur les paupières. Puis, c'était l'éveil, cet éveil du fauve dans sa bauge ou sous la ramée. Quelquefois, la peur passait, qui faisait trembloter les joues, et cette peur se communiquait à Maurice. Ou bien, on percevait une sorte de méditation : Jacques récapitulait ses chances de fuite, concevait des vengeances, plongeait dans son obscure odyssée.

Il lui arrivait de parcourir la chambre et le corridor, presque toujours en frôlant la muraille, puis il se rasseyait avec un long bâillement.

Le troisième soir, quand Adrienne et Jeanne furent couchées, il dit à Maurice :

— C'est après-demain que je fiche le camp.., par le train de nuit. Hein! tu seras content d'être débarrassé...

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Il mit les mains dans ses poches et sifflota d'un air haineux.

— On peut dire que j'étais de trop ! ricanat-il, après une pause. Quel paquet pour la famille! Ah! mon vieux, pour sûr que vous seriez tous à la rigolade si j'avais mon bon pour le cimetière...

Tout son être s'est crispé, une amertume étrange tord sa bouche et atténue la phosphorescence gênante de ses prunelles. Abasourdi de cette espèce de plainte, Maurice ressent une émotion imprévue et dissolvante. De la compassion s'y mêle. Le truand est soudain redevenu le petit frère : il semble plus frêle, c'est presque une victime, des forces implacables l'environnent. Que dire, comment le dire, et ne vaut-il pas mieux se taire? Quand Maurice répond enfin, c'est sans préméditation, les mots viennent de l'inconnu :

— Ce n'est pourtant pas notre faute, gémit-il. Qu'est-ce qu'on t'a fait? Qu'est-ce que je t'ai fait? On était ensemble... on vivait... on partageait tout... Maman n'était-elle pas bonne et courageuse? N'ai-je pas fait mon possible? Il n'y avait qu'à continuer... On s'arrange. On s'arrange même mieux qu'on ne le croit. Regarde comme ça s'est fait ici. Je ne l'aurais pas cru...

Je travaillais... Tu courais dans la rue... tu ne voulais pas la quitter... On te Ta pourtant défendu mille, fois. Et c'est faux de dire qu'on ne t'aimait pas. On t'aimait. Maman te préférait même. Ça ne m'aurait rien fait du tout que tu aies une meilleure part que moi. Alors... pourquoi? Pourquoi?

L'autre écoutait, ténébreux, avec un éveil de souvenirs, tantôt clairs et tantôt fangeux :

— C'est bon! fit-il d'une voix rude. Je ne te demande pas ton avis. Y a les poires et puis les autres. Moi, je ne veux pas être une poire. Faut pas chercher plus loin... Tout le reste c'est des blagues et puis des boniments. Tu as fais ce que tu as voulu, j'ai fait ce que j'ai voulu. Ça finira comme ça pourra et c'est pas moi qui chialerai si je me casse la gueule. Pour ce que tu dis qu'on m'aimait, après tout, tu as peutêtre raison... De ce côté, c'est moi qui ai tort et je te dois un remerciement.

Il se promenait à sa manière, tout près de la muraille; son trouble était visible. Trois fois, il tira sa main droite de sa poche pour offrir une poignée de main à son aîné, mais il la renfonçait aussitôt avec le sentiment « que ça n'était plus à faire ».

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A la fin, il cria :

— C'est la mort du père qui a tout gâté! Et il cracha avec dégoût.

Dans le grand silence qui suivit, leurs émotions déferlèrent. Celle de Maurice l'endolorissait dans toutes ses fibres, et les derniers mots du cadet se répercutant à l'infini, il cherchait à repétrir le passé... Oui, si le père n'était pas mort, Jacques aurait mené l'existence de sa caste. Il s'était perdu dans la rue, parce qu'il avait vécu avec une mère incapable de défense contre ses petits, avec un frère impuissant à le dominer. La force qui l'entraînait devait fatalement les vaincre, et tout de même, ils participaient à la chute, une part de la faute leur revenait...

Jacques s'était ressaisi; il reprit de sa voix âpre, qu'alourdissait la traînerie du voyou :

— Tout ça, c'est de la bistrouille... Je pars après-demain... Faudra que tu me prennes un billet de troisième chez les Cook ou ailleurs. Bien entendu, je casquerai...

Maurice se détourna pour cacher la répulsion qui convulsait son visage :

— J'ai reçu une prime, fit-il doucement... Nous pouvons bien te payer ça.

— Bon! Tas peur que mon argent t'empoisonne... Comme ce sera la dernière fois que je te demanderai quelque chose, je m'en f... Seulement, y me faudrait aussi, pour demain soir, une de ces casquettes d'angliche, quelque chose avec des carreaux... et une valise très plate.

Il s'interrompit, avec le frémissement de bête chassée qui rendait sa face si abjecte et il marcha furtivement vers la fenêtre. Elle était entr'ouverte; il tira sur la crémone, se pencha, il épia longuement la rue :

— Faudra aussi que je sorte une heure demain soir, après le dîner, reprit-il.

— Est-ce que ce n'est pas dangereux?

— Je m'arrangerai!

Ses sourcils se rapprochèrent, puis il serra

les dents, ce qui gonflait deux muscles près des oreilles. Il demeura là quelques minutes, commi abruti, puis :

— Alors, je compte sur toi?

— Je ferai ce que tu me demandes.

— Eh bien! bonsoir... je te remercierai après. Il avait disparu. Maurice à son tour se dirigea

vers la fenêtre. Le ciel s'allongeait entre le£ toitures, fleuve noir où plongeaient de petites lueurs palpitantes. Dans la rue désertée, un homme clopinait près de la vitre lumineuse di

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