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CHAPITRE VI

LA POUUSUITE

C'était le lendemain. Jacques, après le dîner, endossa son long cache-poussière et enfonça la casquette anglaise sur ses sourcils. Légèrement grandi, à l'aide de cartes fourrées dans les bottines, rougi par un fard grossier, il se glissa furtivement dehors, en grommelant un vague bonsoir, dans l'ombre de la petite antichambre.

Après son départ, on eût dit qu'une brise entrait, subtile, purifiante et libératrice. De ne plus voir ce loup maigre, de n'entendre plus craquer ses articulations, de ne plus respirer la fumée de ses cigarettes, ils ressentaient un bien-être physique qui engourdissait leur inquié-

tude. Pendant toute une heure, ils furent comme les rescapés d'une mine ou d'une fosse. Puis, la réaction vint, confuse chez la mère, précise chez Maurice. Il suivait son frère, tantôt le long des façades, tantôt par des escaliers gluants ou dans la brume des fortifications. Des individus surgissaient, qui ne montraient que la tête, une épaule, une jambe. Parfois, l'obsession devenait si forte, que le jeune homme se dressait, prêt à s'élancer au secours de Jacques...

Il prit un livre et tâcha de concentrer son attention. Elle se dispersait comme un troupeau; lorsqu'il parvenait à la ramener, les phrases prenaient des aspects baroques. Chaque minute paraissait prodigieusement longue, et toutefois, quand la soirée toucha à sa fin, il parut qu'elle avait passé très vite : c'est que, de tant d'images discontinues, rien ne restait qu'une impression lourde, morne et écœurante. Vers onze heures, il dit :

— Va te reposer, maman, c'est moi qui l'attendrai.

Adrienne secoua la tête et d'une voix plaintive :

— Il faudra pourtant bien finir par me dire la vérité!

Elle regardait Maurice en face. L'équivoque

qu'elle avait acceptée par peur et par on ne sai quelle bizarre espérance, lui semblait tout à coup intolérable :

— Je ne puis pas te dire la vérité, répliqua Maurice... je ne la connais pas...

Il parlait bas, avec la physionomie et l'attitude d'un homme recru de fatigue :

— Non, je ne la connais pas. Il ne m'a fait aucune confidence... je crois qu'il ne m'en fera aucune. Puis, à quoi bon? Nous n'y pouvons rien!

Il avait pris la main de sa mère, il se senti faible comme un petit enfant. Qu'il aurait vouli appuyer sa tête sur cette épaule où jadis il trouvait la grande énergie et la grande douceur du monde. Mais voilà! Cette force était devenue une faiblesse. C'est lui qui devait soutenir et lui qui devait consoler. Il reprit, avec une autorité soudaine :

— Va! Laisse-moi faire. S'il doit dire quelque chose, c'est à moi seul qu'il le dira, tu le sais bien.

Oui, elle le savait. Jacques n'avait pas encor* cinq ans et, déjà, les caresses de sa mère l'impatientaient; plus tard, il recevait ses ordres avec mépris, tandis qu'il se courbait au moindre geste du père; plus tard encore, il devinl

indomptable, et ses rares accès de déférence se reportaient sur l'aîné...

— C'est vrai, mur mur a- 1- elle... il ne me dira rien.

Elle demeura pensive, puis se cacha le visage, à cause des grosses larmes qui roulaient de ses paupières :

— Nous étions si heureux, dimanche! Nous étions si heureux!

Elle se retira humblement dans sa chambre.

A deux heures du matin, Jacques n'était pas rentré. Chose étrange, l'inquiétude de Maurice s'assoupissait. Elle l'avait d'abord mordu comme un dogue; il piétinait autour de la chambre, avec un tel vertige qu'il n'osait se pencher à la fenêtre. Puis, une étrange résignation était venue. Il répétait avec douceur :

— Il n'y a rien à faire.

Pour la première fois, il avait l'impression absolue de cette impuissance. Naguère encore, il cherchait des actes à accomplir, il revisait le passé, il tendait vers un avenir où sa volonté et son désir auraient part. Mais cette soirée, maille à maille, avait achevé le tissu de fatalité. Puis, ses nerfs étaient trop las, ils avaient trop longtemps subi ces rongements, ces sursauts,

ces frissons qui finissent par terrasser une âme... Il accepta... Sa pensée cessa de bondir de part et d'autre; elle chemina lentement; elle lui permit de lire et d'étudier. Il remplit plusieurs pages de notes, il ne s'impatienta pas d'entendre les heures se succéder à la tour prochaine.

Pourtant, à deux heures, il s'arrêta. Ca n'était plus la fatigue de la souffrance qui l'accablait, c'était la fatigue du travail. Sa tête bourdonnait. Il considérait un géranium qu'Adrienne avait rapporta de Châtillon et se disait, avec sa naïveté d'adolescent :

. — Est-ce qu'il ne vaut pas mieux d'être une plante que d'être un homme?

Puis, il eut une immense envie ae dormir :

— Il ne faut pas! grommela-t-il.

Il marcha vers la fenêtre. Une fièvre agitait les toitures, des vapeurs, accourant de Vaugirard, s'accumulaient sur un abîme bleu où l'on apercevait la constellation de la Chèvre. L'adolescent contempla le site de cheminées et de nuages, la rue déserte, aspira quelques gorgées de brise et rentra dans la chambre. La demie de trois heures sonna à Saint-Pierre de Montrouge.

— Il ne rentrera pas avant le matin.

Un pas rapide s'entendit dans la rue, une

porte claqua, les escaliers craquèrent. Maurice s'était redressé en sursaut et. quand le timbre retentit, il tenait déjà la poignée de la serrure.

Jacques entra d'un pas roide, où Ton sentait un flageolement. La peur abjecte que Maurice lui avait tant de fois vue le défigurait, plus intense, plus constante surtout, et lui « empoisonnait » le visage. Sa lèvre inférieure retombait et vacillait; ses yeux, épouvantablement dilatés, ne cessaient de tressaillir. Et il puait l'alcool :

— Les flics sont là. fît-il d'une voix caverneuse.

Il se crispa contre la muraille en répétant :

— Les flics sont là!

Puis ses dents bruirent comme des feuilles, il se frotta le front d'un air idiot et terrible.

Maurice, assommé par l'émotion, ne parvenait pas à proférer une parole. Ce fut Jacques qui reprit une manière de sang-froid.

— J'ai été gourde! Il ne fallait pas sortir... il ne fallait rien arranger... il fallait rester ici, étouffé jusqu'au dernier moment. Ah! nom de Dieu de nom de Dieu!... Ils m'ont pigéi... Ils m'ont suivi... y a une heure que je les dépiste et j'aurais réussi sans ces cochons de cyclistes...

Je n'ai eu que le temps d'entrer... une minute déplus, j'étais frit!...

— Est-ce qu'ils t'ont vu devant la porte? demanda l'aîné.

Jacques ricana lugubrement :

— Va voir à la fenêtre s'ils m'ont vu! Maurice se précipita à la croisée : de l'autre

côté de la rue, des agents veillaient... D'abord, ce spectacle rendit le jeune homme stupide; puis une rage indéfinissable et sans bornes brûla par toute sa chair; la honte et le dégoût se consumèrent dans un intolérable besoin de délivrer Jacques. Le crime fut oublié, rien n'existait que le jeune frère, face à face avec le péril...

— Si tu te sauvais par les toits?

Puis, s'arrêtant devant son frère, il le saisit aux épaules, avec une convulsion. L'autre, étonné de sentir que le « régulier » était prêt à lui prêter toute son aide, répondit :

— Pas possible. J'ai bien regardé la piaule... elle est entre deux bâtisses plus hautes... entre deux murailles. Il n'y a qu'un moyen... c'est par la cour, puis par la ruelle. Seulement, il faudrait me faire la courte échelle!

— Je ferai ce que tu voudras.

Ils se regardent face à face, comme au jour de l'arrivée, mais les yeux de Jacques ne sont

plus les mêmes. Un peu d'humanité y filtre, quelque chose de la tendresse que, jadis, éveillait la présence du père :

Vrai! dit-il, d'une voix qui chevrote... tu consens... tu ne flanches pas...

— Viens! fait hâtivement Maurice.

Jacques lui saisit la main, il oublie une

seconde le vaste danger dans un retour de sentiments insondables :

— Pardon, Maurice, j'aurais pas dû! j'aurais pas dû!...

Un moment, l'étreinte se resserre, ils ne sont plus que deux êtres nés de la même femme; puis la réalité retombe, les âmes reprennent leur forme :

— Faut se dépêcher!

Ils descendent l'escalier furtivement, sans une parole. En bas, Jacques frotte une allumette et l'on aperçoit, après avoir tourné la rampe, une porte noirâtre... Une grosse clef grince, la cour apparaît, qui fleure les loques rances, la vermoulure et la poussière; les deux adolescents se penchent, immobiles, aux écoutes, avant d'approcher du mur de clôture :

— C'est là qu'il faut te mettre! fait doucement Jacques.

Mais, au moment de grimper sur les épaules de l'aîné, il dit tout bas :

— Tu sais... je te jure... je te jure que je n'ai pas tué la boulangère.

Tandis que Maurice chancelle, éperdu, le cadet pose son pied dans le creux des mains jointes, monte et se hisse au sommet de la muraille :

— Personne !

.Maurice entend le bruit sourd de la chute, puis un pas rapide... Ah! comme il souhaite le sauvetage, quelle agonie de crainte et d'espérance, tandis qu'une sueur couvre ses tempes où tournoient les dernières paroles du fugitif...

Après un coup d'œil aigu, Jacques s'était mis en route, sur la pointe des pieds, vif et léger comme un chat... Un coup de sifflet le fit tressauter, une silhouette se détacha de l' encoignure d'une porte, puis une deuxième. Jacques recula, simula un crochet et fila de l'autre côté... Deux nouveaux guetteurs avaient surgi, un agent de haute taille bondit sur le jeune apache. Sa main n'eut pas le temps de s'abattre : un coup de tête dans le ventre le jetait au ras du trottoir, tandis que le malandrin, évitant un nouvel agent, prenait le galop. Il avait du champ,

la ruelle débouchait dans l'avenue du Maine, large comme un fleuve :

— Ils ne m'ont pas encore!

Mais de nouveaux coups de sifflet retentirent et Jacques, se tournant, vit venir les agents cyclistes. Il n'en prit pas moins son élan. Pendant deux minutes, il garda sa distance. Puis, les petites machines, de plus en plus rapides, se mirent à gagner du terrain; deux flics, qui faisaient File, s'ébranlèrent... Farouche, il s'arrêta, il embrassa d'un regard la scène... Du côté de la mairie, les cyclistes arrivaient en foudre; d'autre part, les sergents barraient la direction de la Gaîté; et il y avait encore un ivrogne qui accourait, d'une allure tremblotante et falote... « Je suis cuit! » songea le garçon.

Toutefois, il ne perdait pas la tête et, les yeux étincelants, il examinait la situation. La meilleure issue lui parut être le passage de la Tour de Vanves. Mais il fallait échapper à l'étreinte des deux sergents à pied. Il n'hésita pas quinze secondes. D'abord, il feignit de fuir vers la droite, et comme îe plus leste des adversaires se détachait pour lui barrer la route, il tourna, il frôla le deuxième agent... C'était un homme lourd, chaussé d'épaisses chaussures;

il bondit pesamment, étendit la main, toucha même le bras de Jacques, mais il rata la proie... Le fugitif filait par la venelle. Jamais il n'avait galopé avec cette vitesse. Une force éperdue remplissait, la force du cerf devant la meute, qui n'atteint son amplitude qu'après réchauffement de la première poursuite. Les coups d< sifflet et de trompe, loin de le décourager, l'exaltaient. ïl atteignit la rue Didot, obliqua par la rue de l'Eure... mais de nouveau, il sentait les cyclistes, un instant déconcertés, qui lui mangeaient son avance... Que faire? Où aller? Par quelle issue obscure, dans quel dédah dérober sa trace? Rue Maindron, l'étroit passag* des Thermopyles le tenta, il s'y engagea à tout» allure. Mal pavé, semé de détritus, l'endroit était défavorable aux roues des bicyclettes. Jacques y reprit d'abord quelques mètres aux poursuivants. L'ombre était rassurante; les masures semblaient offrir des refuges. Plusieurs fois le fugitif fut sur le point de sonner à l'une des portes vermoulues et d'essayer le sauvetage par les toits ou par les jardins qu'il savait étendus à l'arrière... L'urgence l'empêchait di prendre une décision : les petites machines d'acier et de caoutchouc arrivaient à grande vitesse, si bien qu'il se trouva rue des Plantes

sans avoir rien résolu. Quoiqu'il eût encore du souffle, il commençait à haleter. A tout prix, il fallait dépister les agents cyclistes... Ses prunelles fiévreuses burent le site. Une baraque de bois les attira, dans un renfoncement, et qu'il connaissait bien : une vieille femme y vendait des pommes de terre frites, des moules, parfois des beignets. La devanture se fermait, la nuit, par des planches; l'entrée se trouvait à l'ombre, cachée dans le renfoncement : c'était une porte basse, mal attachée et mal close. Une fois, Jacques l'ayant ouverte à l'aide d'un rossignol, l'avait facilement refermée derrière lui et il avait eu, dès lors, l'idée singulière, qu'elle pourrait un jour lui servir de refuge... Cette idée lui revint en éclair et l'hypnotisa II se jeta dans le renfoncement, il disparut derrière la baraque, au moment même où les cyclistes débouchaient des Thermopyles...

L'un des poursuivants roula jusqu'à la rue du Moulin- Vert, tandis que l'autre s'arrêtait et se mettait à explorer les portes et les façades. L'oreille tendue, Jacques écoutait le bruit des semelles et de la machine, poussée à la main. Quand ces bruits s'affaiblirent, il tira un petit

rossignol de sa poche et l'introduisit dans la serrure. Le cri du fer était si léger qu'on ne devait guère l'entendre à dix pas; mais le grincement de la porte fut plus aigre... Puisque l'agent continuait sa route, c'est qu'il n'avait pas entendu :

— Maintenant tu peux venir par ici! goguenarda le jeune apache, dans les ténèbres de la baraque close.

Sa goguenardise n'était pas sincère : le cœur lui battait effroyablement. D'ailleurs, l'agent revenait, et celui qui avait roulé jusqu'à la rue du Moulin- Vert arrivait à son tour. Ils parlèrent à voix basse, puis l'un des deux, plus impatient que l'autre, dit assez haut pour que le réfugié l'entendit :

— Il ne peut pas être loin... il s'est terré!

— Où? riposta l'autre.

— - Peut-être là.

Jacques devina qu'il s'agissait du renfoncement et de la baraque... Un des hommes se mit en marche, le roulement sourd de la bicyclette et le bruit des semelles se rapprochaient... En même temps, des appels se prolongeaient dans le passage des Thermopyles et dans la rue des Plantes : de nouveaux agents survinrent.

— Il s'est terré! répétait le premier cycliste. Et même ce devrait être par ici.

Il avait tourné autour de la baraque, il tapotait doucement sur les planches :

— A moins qu'y ne soye dedans! fit un agent avec sarcasme.

— Vous ne croyez peut-être pas si bien dire! Tous hésitaient, perplexes, devant cette frêle

cahute que défendaient les lois profondes de la propriété.

— Ça ne tient pas! reprit le cycliste. Un gamin renverserait la machine.

Il avait donné un coup brusque contre la porte; elle s'ouvrit d'un bloc... Et l'homme, béant, vit une silhouette accroupie dans la pénombre...

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