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minutes où il la rencontrait! Dès son départ, T ennui funèbre, le « mal de privation » que les théologiens nomment la peine du dam. Les jours où il devait la revoir, une terreur s'y joignait, la terreur du rendez-vous remis qui lui glaçait la moelle des os.
Elle sut faire demander ce qu'elle désirait. Par des suggestions vagues, par des réticences, par des aveux confus, elle laissait entrevoir que d'autres étaient prêts à la prendre pour femme. Lorsqu'il multipliait les supplications, longtemps négative, incertaine, elle ne donnait qu'un oui sans consistance.
La veille, tout s'était résolu. Ils vivraient d'abord dans le Midi, au bord de la mer, dans une de ces villes où l'abondance des visiteurs rend toute situation facile; elle serait sa nièce, et plus tard, selon leur désir mutuel, il pourrait l'adopter ou lier leurs sorts par un mariage...
Tout était prêt; elle n'avait qu'une crainte : c'est qu'il lût les journaux du soir ou ceux du lendemain. Encore cette crainte était-elle légère : elle ne lui avait donné que deux fois son nom de famille, elle croyait fermement qu'il n'en avait aucune souvenance, et il ne lisait plus guère à cause de sa vue, que les caractères d'imprimerie lassaient vite : dans le désarroi du
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voyage, il oublierait ou elle lui ferait oublier les journaux...
Elle trouva le pauvre être qui tremblotait, hagard et mort de fièvre. Tout de même, chaque chose était prête — les malles, la valise, le fourreau à cannes et à parapluies, lui-même vêtu d'un complet gris-souris, et la voiture allait venir. L'épouvante donnait à la face ruinée une couleur de cendre — épouvante de ne pas voir Jeanne, épouvante du déplacement, du train, des hôtels, des terres inconnues, crainte vague, versatile et sénile, de tous les êtres et de toutes les circonstances.
i Quand elle parut, ce fut un cordial. Elle laissa la main noueuse s'attacher à la sienne, elle scruta ces yeux fêlés et ces joues livides :
— Il ne faut pas avoir peur! dit-elle doucement. Si vous avez peur, nous ne partirons pas.
— Je... je n'ai pas peur!
— Mais si! affîrma-t-elle. Vous tremblez... Je ne veux pas que vous regrettiez plus tard...
— Regretter! bégaya-t-il... Regretter!
Déjà la peur le quittait. Il était comme un
petit enfant qui sort des ténèbres :
— Qu'est-ce quejeregretterais?murmura-t-il.
Je n'ai personne au monde... je n'ai que vous... que vous!
Un frêle délire dilata ses prunelles, délire où il y avait de l'amour, et qu'elle connaissait bien.
— Tout de même, insi^ta-t-elle. il faut réfléchir. Il est temps encore.
Parce qu'elle hésitait, i! se cramponna à sa résolution comme un naufragé à sa planche :
— - Je veux partir!
Elle tenait la destinée. A peine fallait-il vouloir; elle deviendrait sans effort, par le jeu des jours, tout ce qu'il aimerait: rien ne persisterait, dans ce moi chaotique, qui fût capable de défaire le nœud.
— Ce sera comme vous voudrez.
Le silence qui suivit fut décisif. La Présence continuait à verser au vieillard l'eau d'oubli, l'eau des rêves — tous les rêves, et les derniers! Il ne redoutait plus l'avenir : il la voulut avec une impatience débile... Elle l'attira t comme je refuge vert et chaud, après l'errance, le froid, les doutes... Toute inquiétude quitta la petite. La douce certitude de sa séduction, de sa volonté, de son caractère s'ancrait en elle; dans l'univers des hommes, rien n'apparaissait qui ne lui fût favorable : elle trouverait l'abon-