‹ Dans les ténèbresChapitre 11 sur 29 · LK CŒUR DE L'ABIMI · texte numérisé non relu

LK CŒUR DE L'ABIMI

à moitié Scythe, mais qui aimait Dieu dans la simplicité de son âme, s'avisa de lui demander la permission de se promener au fond del'Abîme. lien revint après un siècle pour mourir d'éblouissement, et c'est à l'ombre du sycomore de la science où on enterra cet étranger que naquirent saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire le Grand, saint Thomas d'Aquin, saint Bert^ Dard et tous les porteurs de flambeaux.

LES AVEUGLES

LES AVEUGLES

C'est la multitude infinie, c'est la population du g-Iobe. Non seulement tout le monde dort, mais à force de dormir, tout le monde est devenu aveugle, même dans les songres, en sorte qu'on ne pourrait plus se réveiller qu'à tâtons, avec une peur horrible d'être aussitôt précipité dans des gouffres. Ce qui fait si remarquable cette

universelle cécité, c'est que les plus aveugles sont précisément les clairvoyants, ceux qui passentpour voir plus loin que les autres, pour voir avant tous les autres.

Chez les anciens Juifs, ou plutôt chez ces bons vieux Israélites de la Bible, antérieurs à la fondation de Rome, on appelait voyant un prophète. On allait consulter le Voyant aux jours depéril et le Voyant consultaitle Seigneur.

Aujourd'hui cela se passe autrement.

Les voyants modernes n'ont plus de Seigneur à consulter. Ils n'en ont aucun besoin. Il leur est interdit, d'ailleurs, de regarder en haut, la Révélation démocratique ne le permettant pas. Il doit leur suffire

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d'interroger l'Opinion. Ils regardent donc en bas, fixant leur attention sur le point où les ténèbres sont le plus denses. Ils peuvent alors vaticiner avec autorité comme ce romancier fameux qui prononça, quelque temps avant la guerre, que la barbarie n'était plus à craindre, le grand État-Major allemand lui opposant une barrière insurmontable.

Les prophètes de cette force et de cette précision ne nous ont pas manqué depuis trois ans. On peut même dire qu'il y a eu autant de voyants que d'électeurs. Ne seraitce pas l'accomplissement, après vingt-huit siècles, des paroles du Livre saint : « Je répandrai mon esprit sur toute chair et

VOS fils prophétiseront et aussi vos filles. Vos vieillards song-eront des songes et vos jouvenceaux verront des visions. »

En suivant ce texte, il n'y a donc plus à attendre que les prodiges dans le ciel et sur la terre; « du sang, du feu, des tourbillons de fumée », ce qui paraît déjà très copieusement obtenu, et enfin « le grand Jour de Dieu » qui ne pourrait être, n'estce pas? que le triomphe de la démocratie universelle.

Je l'avoue, je regrette les années déjà si lointaines où on pouvait sortir, même par les mauvais temps, sans s'exposer à marcher dans des prophètes; où j'ai vu des êtres simples et humbles — il y en avait

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encore — qui ne se croyaient pas des souverains ni des dieux, et dont la pénétration fatidique se bornait à prévoir modestement quelques météores, ou à prier avec ferveur à l'annonce des calamités. Tout le monde alors ne savait pas tout. Les cordonniers les plus superbes ne se vantaient pas de f)ouvoir conduire des armées à la victoire, et on trouvait en assez grand nombre des maçons ou des balayeurs qui ne prétendaient pas au ministère des finances ou de la marine.

Je parle, cela va sans dire, d'une époque antérieure à la Commune, où le sens du ridicule inhérent à la belle France n'était pas tout à fait éteint. Beaucoup de gens se te-

naienl à leur place et rincontinence du bavardage non plus que la fureur sectaire n'était pas une recommandation infaillible. On dormait sans doute, et on avait des songes, mais chacun dormait dans son lit et n'exigeait pas que ses songes prévalussent. Tout cela est si loin, je le répète, que la génération actuelle n'en sait rien et ne peut même pas le comprendre.

Aujourd'hui, après le fiasco de tant d'expériences imbéciles ou criminelles et l'impossibilité devenue si claire d'espérer un équilibre, il s'est formé comme un calus d'insensibilité chez les uns, de stupidité chez les autres. Après les premières convulsions de l'horreur et le consentement

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inévitable aux plus énormes sacrifices, la t volonté s'est .détendue. On accepte un avenir incertain. Complètement aveugle déjà, on ferme les yeux par clairvoyance, par sagesse. On se dit que le mal, si grand qu'il soit,aura une fin que nul ne précise. On espère une paix quelconque, résigné d'avance aux humiliations les plus effroyables.

Et pourtant, Quelqu'un doit venir, Quelqu'un d'inouï que j'entends galoper au fond des abîmes. La France de Dieu, le Royaume de Marie ne pouvant pas périr, il faut bien qu'il vienne. Quand II paraîtra enfin, quand II frappera à la porte des cœurs avec le pommeau de l'Epée divine, le réveil de tous les aveugles sera prodigieux.

UN SANGLOT DANS LA NUir

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