LE DESASTRE INTELLECTUEL
L'énorme crime de la désobéissance universel I e des prêtres et des pri nces des prêtres est-il contrebalancé du moins, si peu que ce soit, par Tindignation des autres?
Quelqu'un dans le vaste monde chrétien a-t-il élevé la voix pour protester contre le silence monstrueux?
Depuis le com inencement de la g uerre, des
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livres innombrables ont été écrits et publiés. Bien ou mal et le plus souvent très mal, ils ont tout dit, excepté la seulechose qu'il y eût à dire. S'adressanf à un peuple sans Dieu, comment auraient-ils pu lui parler d'un Dieu qu'ils ignorent et surtout d'une Vierge douloureuse dont l'Apparition et le Message leur ont été si parfaitement cachés?
Ils ne savent absolument rien, ces pauvres auteurs, n'ayant pas même le pressentiment obscur de ce qui les dépasse. Ils vont au public comme les pourceaux vont au bourbier, et rien n'est changé de ce qui fut avant la guerre, dont ils profitent maintenant pour l'étalage réassorti de leur téné-
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breuse vacuité. Métier lucratif pour quelques-uns qui ne sont pas étouffés par leur conscience et qui jugent que tout va très bien quand leurs tristes livres se sont bien vendus.
Je ne veux en nommer qu'un, parce qu'il paraît avoir eu plus de succès que tous les autres ensemble, et qu'il révèle plus nettement qu'aucun autre le niveau intellectuel de la multitude. C'est Le Feu par Henri Barbusse, écrivain que je ne connais pas et dont je n'avais jamais ouï parler.
{Journal dhine escouade)^ est-il ajouté entre parenthèse. Non satisfait de ce souslitre véridique, l'éditeur astucieux a imprimé en grosse vedette le mot roman qui est
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un mensong^e pour allécher les concupiscents.
Ce Feu est un triomphe dé librairie. On dit qu'il s'en est vendu beaucoup plus de cent mille exemplaires, chiffre déconcertant qui me fait penser au fracas soudain et inattendu de V Assommoir, il y a quelque 4o ans. Les deux livres ont plus d'un point de ressemblance.
Barbusse a compris comme Zola que la démocratie étant la reine du monde, il convenait de lui parler sa langue, fort enrichie d'ailleurs depuis Y Assommoir, et comme Zola encore il enseigne avec autorité que c'est l'unique moyen de ne pas mentir. « Je mettrai les gros mots à leur place »,
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dit-il, « et parce que c'est la vérité ». Il serait certainement inutile de demander à de tels hommes ce qu'ils entendent par la Vérité qui est un des Noms redoutab'esdu Fils de Dieu, mais qui nesig-nifiepour.eux qu'une exactitude phonog-raphique. Le succès immense de Zola fut révélateur de Tétat des âmes à son époque, et celui de Barbusse illumine à son tour l'effrayante caverne où elles croupissent aujourd'hui ; car la profonde histoire d'un peuple est dans sa langue.
Mais il y a bien autre chose, il y a la négation formelle de Dieu ou plutôt le rabâchage des lieux communs de la plus abjecte puérilité : « Je ne crois pas en Dieu à cause de
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la souffrance. Je ne crois pas en Dieu à cause du froid. Pour croire en Dieu, il faudrait qu'il n'y eût rien de ce qu'il y a. » Ainsi parlent des malheureux, des mutilés. « Ces hommes en débris, ces vaincus isolés », ajoute l'auteur, « ont un commencement de révélation... On voit la vérité sur eux face à face! I » C'est tout juste le niveau d'Emile Zola.
S'il n'y avait que les « gros mots » dont l'emploi est malheureusement continuel, on pourrait encore les accepter. Ils sont quelquefois inévitables, irremplaçables, mais il y a l'argot atroce des tranchées, la déformation hideuse de la langue française correspondante à la déformation totale de la
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pensée. Et cela vraiment est insupportable, d'autant plus que l'auteur est évidemment un écrivain qui sait son métier, un écrivain de talent, je ne crains pas de le dire. Oh ! ça ne va pas bien haut, ce talent-là, ça ne crève aucun plafond, mais il y a souvent le mot juste, quelquefois même le mot puissant, et on sent qu'il pourrait mieux faire.
Il y a l'épisode du bon mineur Poterloo, il y a l'idylle de Paradis décrottant avec piété les bottines d'une jeune fille qu'il n'a jamais vue. Il y a la permission d'Eudore et le poème des pauvres soldats humiliés parmi les bourgeois au Café des Fleurs, passage qu'eût envié Flaubert. Il y a même un certain caporal Bertrand qu'on nous érijg-e en
prophète et qui vaticine des lieux communs éculés. Celui-là du moins parle français.
Une chose dont on est frappé tout de suite, c'est le respect de la censure pour ce gros volume. Pas une ligne, pas un mot supprimés. Les censeurs qui blanchissent avec tant de facilité des pages entières presque partout, dans l'intérêt supérieur de la défense nationale, n'ont rien trouvé à blâmer dans ce Journal d'une Escouade que des centaines de mille hommes ont pu lire et qui est précisément le livre le plus démoralisant qui puisse être lu par des soldats.
De la première page à la dernière, nulle autre préoccupation, nul autre prône
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que l'horreur infinie de la g-uerre, non de celte îruerre infâme, avilie et prostituée par les Allemands, mais de la g-uerre en soi, juste ou injuste, quels que puissent être la noblesse, l'héroïsme, la sainteté même des guerriers. « Honte à la gloire militaire j honte aux armées, honte au métier de soldat ! » Je ne refuse pas absolument d'admettre le patriotisme de Barbusse et je veux même lui supposer de bonnes intentions, puisqu'il croit à la fin prochai ne des guerres et à la fraternité de tous les peuples, mais comment croire à la vigilance d'une censure qui laisse passer de telles choses ?
L'aveuglement universel est si complet, qu'on a parlé de cet écrivain comme d'un
homme de génie\ Il s'est trouvé des plumes pou récrire cela. Le malheureux doit en être singulièrement gêné. Trop intelligent pour ignorer que le génie ne se tire pas à cent mille et que le suffrage multitudinaire est aussi déshonorant pour le penseur que pour l'écrivain, il est pourtant bien forcé de s'avouer à lui-même qu'il a voulu cette pauvre gloire en prostituant à la fois sa pensée et la forme de sa pensée. Les juges les moins sévères seront dans la nécessité de conclure qu'il savait très bien ce qu'il faisait en habillant des plus sales guenilles de la langue les mensonges humanitaires les plus décriés.
Quel moyen pour lui de relire sans honte
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son dernier chapitre intitulé CAiibe, où les survivants d'un déluge qui a noyé les tranchées et les canons devisent entre eux dans la boue, en répétant à satiété : « Il ne faut plus de g-uerre après celle-là... Il faut tuer la guerre... Le principe de l'égalité doit tuer la g-uerre... », etc.
Le livre finit sur ce postulat d'imbéciles, mais l'auteur, dira-t-on, a trouvé ce qu'il cherchait : les grands tirages et les droits d'auteur.
Nous voilà furieusement loin de la Salette et de toute considération religieuse. Je ne pensais guère à parler ici de ce livre que je déplore autant qu'un désastre qui aurait coûté la vie à cent mille hommes, mais il
fallait montrer en pleurant l'énorme distance où nous sommes de ce qui aurait pu nous sauver,et où trouver une plus terrible preuve de notre détresse que ce document apporté par un témoin des pires souffrances qui semble n'avoir pas même cherché dans son cœur une parole de compassion réconfortante , ni dans son cerveau une pensée de consolation grandiose.
Et maintenant vous pouvez pleurer, toujours pleurer, ô Douloureuse Marie, sur votre montag-ne. Vous n'avez plus de peuple et vous n'avez plus d'enfants. Un grand nombre de ceux qui auraient pleuré avec vous sont morts et les autres vous ont reniée ou ne veulent pas vous reconnaître.