LÉOPOLD VILLE 1 3 I
l'on a voulu courir après l'argent déjà immobilisé !... »
Les Belges ont une excuse : le monopole de semblables avatars ne leur appartient pas.
VERS LE CENTRE AFRICAIN
Devant la Valérie, qui revient du Haut-Con^o où elle a conduit l'expédition du grand-duc de Mecklembourg, et rentrée, pavillon en berne, privée de son capitaine, mort noyé accidentellement, deux grands ferries accostés à la berge abrupte, chauffent, prêts à partir. Le BalLay, avec les passagers pour Bangui et les au-delà, et le Lamy, qu'une haute hospitalité nous a réservé, pour remonter, d'abord la Sanga jusqu'à Ouesso, puis l'Oubangui.
Dans l'animation des derniers moments, au milieu des cris échangés par la foule bariolée des indigènes entre ceux qui s'en vont et ceux qui restent, notre ferry s'éloigne, précédé du Ballay, plus rapide, et d'un tonnage un peu supérieur.
Que je vous dise tout de suite comment, en
VERS LE CENTRE AFRICAIN
1910, le voyageur affronte les privations et les dangers de la navigation sur le grand fleuve africain.
Le mot : ferry-boat, évoque l'image des énormes et rapides maisons-flottantes qui sillonnent les rivières et les lacs yankees. Le même mot s'applique, tout naturellement, aux grands vapeurs congolais, bien que le type de construction diffère. Quarante-cinq mètres de long, sept de large; une coque plate, calant 1 m. 20 seulement,et, particularité originale, maintenue rigide au moyen de tendeurs. Tout en avant, sur le pont, pour équilibrer la machinerie, la chaudière, chauffée au bois, dont les piles s'étagent de chaque bord, jusqu'à l'arrière, où une machine de 175 chevaux actionne directement deux grandes roues. Sur le pont inférieur, grouille un équipage de soixante-dix Noirs^ commandés par un capitaine et un mécanien blancs. Vous verrez tout à l'heure pourquoi ce personnel si nombreux. En bas, encore, quelques noires beautés, sans doute embarquées en fraude; un groupe de miliciens. Puis, sur le vaste pont supérieur, réservé aux Européens, et occupant toute la longueur du ferry, la passerelle du capitaine, tont à l'avant, presque sur l'étrave ; une chambresalon ; un roof comportant un certain nombre
de belles cabines, analogues à celles des grands paquebots ; à l'arrière, un autre vaste roof formant salon-salle à manger.
Enfin, à l'arrière, Tespace réservé au personsonnel de service et aux boys : des cuisiniers, des blanchisseurs, un boulanger. Glacière, lujnière électrique, installation de bains; avec notre personnel privé, nous sommes près de cent à bord pour cinq passagers sur ce bateau, qui, en service public, peut transporter jusqu'à cinquante passagers Blancs^ et davantage. Avant la fin de Tannée, un nouveau ferry de 60 mètres et 250 chevaux, doté d'un deuxième étage pour le capitaine, et la passerelle, doit entrer en montage.
Vingt-cinq ans ont suffi pour sillonner ainsi, intensément, avec ce spendide matériel, ces eaux à peine découvertes par les Stanley, les de Brazza et les Ballay, et pour faire retentir du sifflement des sirènes ces rives qui n'avaient entendu depuis les siècles que les cris de guerre des anthropophages et les mugissements des fauves.
Ne trouvez-vous pas que les hommes qui ont en si peu de temps ouvert, à coups d'énergie morale et physique, ces mondes nouveaux à Inactivité de leur pays, tout en apportant aux races barbares le mieux-être et la paix, après les iné-
VERS LE CENTRE AFRICAIN
vitables heurts des premiers jours, ces hommeslà ont quelque droit àla reconnaissance et à l'admiration de leur temps?
Pour ce qui est des nôtres, leur action est trop loin de la mère-patrie. On sait à peine leurs noms. L'attention du public, chez nous, se complaît mieux aux petits potins, aux gros scandales, aux mots du jour.
Et pourtant, la France est inépuisable en hautes valeurs puisqu'elle en trouve toujours pour la servir, même à son insu.
De nos faiblesses et de nos défauts, le moindre n'est pas de nous méconnaître nous-mêmes.
Pendant des heures, nous suivons les dédales du Pool, entre les îlots de sable. Aux hautes eaux, lorsque tout est couvert, le fleuve atteint là 42 kilomètres de large.
Les bancs changent constamment; aussi, à l'avant, se relayant deux par deux, de quatre heures en quatre heures, une équipe de sondeurs veillera-t-elle sans cesse au chenal pendant tout le temps que durera notre voyage. Cette précaution ne nous est, du reste, pas particu-
lière; elle est prise à bord de tous les vapeurs du fleuve.
Peu à peu les rives s'étranglent entre deux chaînes de hautes collines : le Couloir, où deux jours de navigation nous montrent le Congo sous l'aspect, déjà vu dans le Chaudron, d'un torrent redoutable; par instants, notre puissant vapeur a peine à étaler.
De place en place, sur la rive belge comme sur la rive française, apparaît une case, entourée de quelques huttes, le pavillon français, congolais, parfois portugais, arboré. Sur un terre-plein, des piles de bûches, mesurées au cordeau : c'est le Poste-à-bois^ 011, toutes les huit ou dix heures, les vapeurs doivent venir renouveler leurs provisions de combustible. Et chaque fois, la même scène, toujours divertissante, se renouvelle : sitôt le bateau rapproché de la rive, les nègres^, nageurs extraordinaires, sautent du bord, plongent,gagnent le rivage avec les amarres, et établissent une passerelle légère. La chaîne s'organise sous l'œil désintéressé des miliciens embarqués, et un peu déguenillés, fait fréquent; le bois vient s'étager en murailles sur le pont inférieur. La quantité d'hommes disponibles joue ici un rôle important pour la réduction du temps de route. Et, favorisés par l'abondance des bras
VERS LE CENTRE AFRICAIN iSy
dont nous disposons, nous « brûlons » littéralement les Postes-à-bois.
Au reste, à en juger par le nombre des Postes, dont un certain nombre sont tenus par des Sénégalais et même par des Blancs, le métier doit être bon. D'autant meilleur que les Belges ont interdit chez eux laconsommation de Falcool et en particulier de Tabsintlie. Ce qui a provoqué, d'une rive à Tautre^ l'organisation d'une active et irrépressible contrebande, les Belges venant s'approvisionner chez nous du fruit défendu chez eux. Naturellement.
Dans le Congo, et depuis son embouchure, les crocodiles pullulent, m'avait-on dit.
Aussi m'étonnai-je de la facilité avec laquelle nos Noirs se jettent à l'eau, pour la moindre manœuvre. Cela tient, sans doute, à ce que lecaïman a appris maintenant que, lorsqu'un vapeur passe, un coup de fusil est pour lui toujours prêt. Aussi ne se montre-t-il pas. Depuis des jours que nous naviguons, je n'en ai encore vu qu'un seul, de grande taille, achevant de pourrir sur la berge d'un Poste-à-bois. Mais il ne faudrait pas se fier àTabsence apparente des ignobles bêtes, et gare au malheureux qui, en route, tomberait à l'eau.
De même, pas un hippo. Voici moins de quinze ans, leurs troupeaux pullulaient dans le Pool ;
ils alimentaient encore Brazzaville. La faune se civilise, elle aussi, en apprenant à fuir les voies fréquentées par Thomme.
Ce qui ne se civilise pas, par exemple, c'est la mille fois milliardaire légion des infiniment petits, diurnes et nocturnes, depuis l'exaspérant moustique jusqu'à la tenace fourmi ou à la chique insidieuse. Contre ceux-là, on est désarmé. On a la ressource de gratter leurs morsures et d'étendre dessus d'inefficaces lotions, bienfaisantes aux seuls alchimistes qui les débitent.
Un problème, pour moi nouveau venu, est de savoircomment se nourrit et couche la centaine d'êtres qui vivent sous notre pont. Ni cuisine ni popote apparente. A peine, de ci delà, un poisson fumé, un morceau d'hippo ou de caïman, non plus fumé, calciné, d'énormes et âcres bananes, un paquet de manioc entouré de feuilles sèches, décèlent-il le souci de la nourriture chez ces gens. Gomment si peu, pris n'importe quand, peut-il suffire à l'entretien de leur organisme ? Et ne faut-il pas voir là une des causes de leur faible résistance physiologique ?
VERS LE CENTRE AFRICAIN 1 89
En fait, la plupart vivent du seul manioc, pâte consistante tirée de la racine d'un arbuste et pétrie après avoir roui quelque temps dans l'eau pour en éliminer l'acide prussique, contenu en abondance. Pour ces populations, le manioc représente ce qu'est le riz pour les Jaunes et le blé pour nous. Seulement le blé et le riz exigent un travail, tandis que le manioc, planté en bouture, pousse tout seul et produit au bout de deux ans, sans avoir guère demandé de soins.
Aussi, sera-t-il pour longtemps, et malgré sa médiocrité comme aliment, la base de la nourriture des peuples de l'Afrique tropicale. Le manioc doit être souvent nocif, étant donné le peu de soin que les Noirs apportent à sa préparation, comme à tout. L'arrière-garde de Stanley, trois cents hommes, mourant de faim, dévora du manioc non roui, et périt tout entière.
Notre tapioca, faut- il ajouter, succédané du manioc, ne rappelle en rien le produit d'oij il est tiré.
Par contre, il est amusant de constater la rapidité avec laquelle ces barbares cherchent, dès qu'ils sont en contact professionnel avec nous,
l40 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
à se rapprocher de notre civilisation par le costume. A Brazzaville, je vis débarquer de la Va. lérie Irois gentlemen impeccablement vêtus de blanc, en chapeau de paille, le stick à la main, mais nu-pieds, car les Noirs sontplus réfraclaires à i'usacre de la chaussure. C'étaient des chauffeurs. La ceinture de sport avecporte-montre etbourse paraît aussi jouir auprès des élégants d'un engouement particulier. Uq de nos pilotes, Bonjo, race particulièrement sauvage, que nous allons trouver dans le Haut-Oubangui, est vêtu à la dernière mode, mais son canotier recouvre un profil agrémenté de tatouages en bourrelets, de la base du front jusqu'au bout du nez.
Seulement, le jour oii ces gens retournent dans leurs villages, ils s'empressent de revenir au costume d'Adam, tempérépar un pagne. L'empreinte n'est que superficielle.
Ils ont, presque partout oii ils sont en rapports suivis avec nous, maintenant adopté l'usage de notre monnaie. Passé, le temps des verroteries et des koris, la monnaie-coquille.
Cependant, ils commencent seulement à admettre, et encore rien qu'à Brazzaville, le billon, qu'ils ont longtemps dédaigné.
Mais ils n'ont jusqu'ici qu'une vague idée de la valeur des choses. Je demandais son dû au
VERS LE CENTRE AFRICAIN
lavadère — le blanchisseur particulier à chacun — de notre amphytrion, pour quelque menu travail.
« Mon patron donne 35 francs, me dit le lavadère.
— Mais, par mois? demandai-je.
— Oui, alors donne 20 francs, c'est bien. »
Le travail valait une petite pièce blanche, que l'homme accepta, tout aussi satisfait.
De tous les pays du centre africain, les Noirs sont venustravailler dans les milieux européens, et sur les bateaux. D'un tel contact de races qui, hier, guerroyaient entre elles et se dévoraient à l'occasion, est née une langue nouvelle, issue d'un vocabulaire auquel chacune a apporté son tribut, sorte de sabir ou de moco. Sous toutes les latitudes, lesmemes causes engendrent deseffets identiques. Dans quelques années, cette langue, le bengala, aura absorbé les mille et un dialectes employés jusqu'ici là-bas.
Sans compter que, parla force même des choses, l'usage du français, un français très petit-nègre, s'implante peu à peu.
Nous avons même, dans notre personnel privé, un Loango, amené par Tun de nous, après
ll^2 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
huit ans passés à Paris, comme chauffeur d'auto et un autre, un Hindou venu de Pondichéry, celui-là, qui parlent français comme vous et moi. Ou presque.
Et cela me rappelle ce trait jadis noté à l'Exposition coloniale de Marseille. Un bijoutier sénégalais et un Annamite discutaient; je m'approche et j'entends : « Mais, mon cher, qu'est-ce que vous me chantez là ?... » C'était l'Annamite qui en « bouchait un coin » au Sénégalais dans notre plus pur argot.
De minuscules traits de cette nature ne symbolisent-ils pas notre expansion dans le monde ?
Mais des siècles s'écouleront avant que ces Noirs, primitifs, en dépit même des apparences futures, non pas se civilisent, mais même se rapprochent de nous. Un exemple : il y a à peine deux ans, un vapeur belge, la Ville de Bruges, se perdit sur un rocher, à quelque cent kilomètres de la Nouvelle-Anvers, dans le Haut- Congo belge. Les indigènes accoururent au secours des naufragés, dont cinq Européens, les surprirent et leur évitèrent la noyade, en les mangeant après les avoir proprement tués. Pour être juste, la vengeance n'était pas étrangère au fait, ajoute-t-on.
A côté de cela, mon boy, un Bakongo, dressé
VERS LE CENTRE AFRICAIN
à Brazzaville, sert comme un valet de chambre de bonne maison et sait agrafer les robes de ma femme aussi bien qu'une soubrette parisienne. Contraste et ouistiti apprivoisé; tous, enlaidis encore par leur stupide coutume de s'arracher les incisives. La majorité est demeurée fétichiste. Mais, pour cela, ne la raillons pas, nous qui nous fabriquons des grands hommes-fétiches avec de vieux magots de la politique, dont on serait le plus souvent bien embarrassé de citer une parole ou une ligne.
Que pensent de nous autres Blancs ces gens, auxquels notre race était hier inconnue et que notre pénétration a été réveiller jusqu'au cœur de l'Afrique? Pas grand'chose, très probablement,car leur cerveau obscurci est rebelle, même à l'étonnement. « Ça manière de Blanc ! », se contenteut-ils de dire, en voyant passer, rapides et illuminés, les grands steamers. « Manières de blanc! » le chemin de fer, nos armes, le télégraphe, ou même le phonographe, qui pourtant les étonne davantage... parce que le Blanc qui parle dedans ne mange jamais..
Un de nos compagnons nous racontait qu'il
l44 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
emmena un jour deux chefs voir le railvvay, à Léopoldville. « Les Blancs s'amusent à se promener dans des voitures qui les secouent », dirent les chefs.
Leurs réflexions s'arrêtent là.
Sans doute, leur surprise fut-elle plus grande lorsqu'on leur réclama deux fois l'impôt, le premier reçu portant, par une fatalité dont on a eu quelques exemples dans certaines circonscriptions éloignées de la surveillance supérieure, la date de l'exercice écoulé; ou bien quand on leur expliqua, pourjustifler ce double paiement, que l'année des Blancs compte six mois seulement ?
Comme quoi on arrive tout de même à provoquer l'étonnement chez les gens les plus réfractaires, quand on sait s'y prendre.
Nous haïssent-ils ? Non absolument sans doute. Ils nous préfèrent aux Belges, dit-on, car les duretés initiales de ces derniers ont semé des haines.
Ils pourraient user contre nous du poison, arme qu'ils manient entre eux avec une incroyable facilité, paraît-il.
Ils ne le font pas, car on n'en cite le fait qu'exceptionnel et rare. Ils ont même, qui sait? pour nous, une considération d'un caractère particulier, et qui se traduisait par ce mot dit un jour à l'un de nous par un chef : « Faut-il que les
VERS LE CENTRE AFRICAIN
Blancs soient bons pour ne pas nous exterminer, puisqu'ils sont si forts I »
Chaque jour, quand vient la nuit, nous choisissons un endroit oii stopper. Le plus souvent, la brume chaude du jour, née de l'évaporation intense,s'est alors dissipée; le ciel brille, dans l'admirable éclat du firmament du tropique austral. Mille bruits viennent de la forêt, de la brousse profonde. Les feux électriques de notre navire crèvent Tobscurité de leur lumière intense. En bas, nos hommes dorment, roulés dans leurs couvertures et leurs nattes, tandis que l'un d'eux joue parfois quelque mélopée primitive sur un instrument à lames métalliques.
Notre table est servie, notre menu composé comme à Paris; notre confort aussi parfait que sur les meilleurs transatlantiques. Tout juste si nous ne dînons pas en smoking. Et je me rappelle l'époque, toute proche encore cependant, où, potache et quelque peu tireur-au-flanc, je choisissais comme devoir supplémentaire la carte d'Afrique, parce qu'elle me permettait de plaquer tout l'intérieur du Continent Noir, de cette reposante mention : Régions inconnues !
Les collines ont de nouveau disparu; le fleuve s'étale maintenant en une nappe immense, divisée en des centaines de bras, parsemé de grandes îles, en partie inondées, haut boisées, parmi lesquelles le chenal suivi par les vapeurs est à peu près seul pratiqué. Aucun habitant. De place en place, une sorte « d'embarcadère ». C'est la naissance d'un sentier d'éléphants ou d'hippos. Peu d'oiseaux, contrairement à mon attente.
Un échouage « en douceur » sur un banc de sable, en dépit des sondeurs. Le servo-moteur de notre double gouvernail nous met à même, tantôt de suivre sans effort les méandres des rives, tantôt de passer brusquement d'un bord à l'autre. Quand la clarté de la nuit le permet, nous continuons la route, oià, seules, de grandes îles flottantes,parfois plantées d'arbres demeurés debout, offrent un danger, aisément évitable.
A peine, de loin en loin, une pirogue conduite par les indigènes, pagayant debout, en cadence, anime la vue. La voile semble encore inconnue à ces gens.
VERS LE CENTRE AFRICAIN
En un point nommé Bolobo, sur le territoire belge, une importante agglomération. Des huttes soigneusement alignées; des cultures; une belle maison européenne ; une chapelle, des ateliers où, me dit-on, se forment des ouvriers de métier; sur la rive, la foule, parmi laquelle apparaissent les hauts tarbouchs des soldats, nous regarde passer. Des Européens, dont une dame. C'est une mission protestante, anglaise, sous une étiquette wesleyenne.
Là, on fait du commerce; de la politique aussi, probablement; et on enseigne la Bible, ce pavillon dont sait se couvrir avec tant d'art la marchandise britanni(jue.
La Mission possède deux vapeurs. L'un, le Liverpool, est là. Et, pour bien prouver qu'il « n'est pas d'ici », le navire porte, très visible au-dessous de son nom, celui de son port d'attache, qu'il n'a jamais vu et ne verra jamais : London.
Quel objectif ces Anglais, eux auxquels le monde britannique offre un si vaste champ, peuvent-ils bien poursuivre à venir catéchiser en une contrée où ils n'ont, et ne doivent normalement
l48 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
avoir jamais aucun autre intérêt, sinon le jour 011 la politique de leur nation l'exigerait, que d'exciper de droits ou de dornmages,susceptibles de provoquer une intervention désirée ?
La Mission est un instrument dont l'Angleterre connaît la façon d'user, art inconnu de nous quand ses besoins, ou simplement ses visées, sont en jeu.
Au fait, simple coïncidence, évidemment : cette Mission en territoire belge ne me rappelle-t-elle pas les attaques forcenées, à peines apaisées, depuis que la reprise du Congo par la Belgique a coupé court à certains appétits, et jadis menées par la presse anglaise contre l'Etat Libre ? Non qu'il n'y ait pas eu des abus, des violences, lorsqu'il s'est agi d'entrer en contact avec d'immenses contrées jusqu'alors impénétrées, oij l'homme lui-même était un fauve. Ces abus, inévitables au début d'une occupation en pays aussi neufs, quelle nation colonisatrice n'a à se les reprocher ?
Peut-être ne faudrait-il pas être surpris si cette campagne reprenait de plus belle dans un avenir prochain. La raison seraun prétexte quelconque, dans l'organisation duquel peut-être les Missionnaires britanniques joueront-ils leur rôle; et le vrai motif sera le Katanga, ce grand district du
VERS LE CENTRE AFRICAIN 1 !\C
Congo Belge, qui touche à la Rhodésie au Sud, et à TAfrique Orientale allemande à l'Est. Le Katanga passe pour un pays d'une incalculable richesse minière. Dans un rapport sur cette région M. E. Lucciardi, vice-consul de Fran ce a Matadi, estimait à deux millions de tonnes de minerai de cuivre, évalué à trois milliards de francs, et à quatre-vingts millions de francs les gisements d'étain, « actuellement » reconnus au Katanga.
Tous ces gisements sont situés à environ, 1.500 kilomètres à vol d'oiseau de POcéan Atlantique, la côte maritime la plus rapprochée. Au commencement de 1910, un embranchement anglais reliant Broken-Hill, dans la Rhodésie,à la frontière méridionale du Katanga, a été achevé. La voie de Lobito-Bay, 2.100 kilomètres, appartient également aux Anglais. L'exploitation minière du Katanga est donc, pour plusieurs années encore, tributaire des Anglais, malgré les efforts considérables des Belges pour s'affranchir le plus tôt possible de cette servitude. Dans un avenir plus ou moins rapproché, ils pourront mettre en exploitation les deux voies « Chemin de fer des Grands Lacs » en construction et quelque jour, la ligne Léopoldville-Kuwe, encore en projet. Sur leurs chantiers des Grands Lacs, les Belges n'eurent, en 1909, pas moins de 191
l50 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
Européens et 5.700 indigènes, dont un dixième environ composé de Noirs de nos colonies d'Afrique, surtout de Sénégalais, pour la plupart mécaniciens, ajusteurs, magasiniers, etc.. Ni cet effort, ni une tentative avortée de colonisation agricole dans ce pays inculte, ni des mesures légales, telles qu'un récent décret appelé (( Police d'immigration » ne changeront rien à la marche des choses. En ofFet, les Anglais, de leur côté, envahissent le Katanga, avec l'intention de s'emparer — pacifiquement, doit-on supposer— du district minier. La Tribune Congolaise^ d'Anvers, et \ Indépendance Belge ont publié des correspondances, oij l'on représentait, entre autres, les Anglais se « préparant à inonder le pays comme des sauterelles ». « Le mouvement vers le Nord, de Rhodésia en Katanga, répliqua le Morning Post, est le développement normal d'un mouvement du Sud au Nord, qui n'a cessé de se faire sentir depuis deux siècles. 11 n'est pas douteux que ce mouvement ne s'accentue beaucoup ces. derniers temps. »
Commentant ces lignes, le correspondant de V Eclair disait avec clairvoyance à ce propos :
J'aime cette explication, parce qu'il y a deux siècles il n'y avait pas de Rhodésia, que nul Euro-
VERS LE CENTRE AFRICAIN l5l
péen n'arait pénétré sur le territoire destiné à porter le nom de Cécil Rhodes, et que l'existence même du Katanga était inconnue. S'il y avait parfois une montée de Noirs vers le nord, ce n'était pas pour mettre la main sur les mines, dont ils ignoraient l'existence et la valeur. Les Anglais avouent maintenant avec candeur que le Katanga est une des régions du globe les plus riches en mines de toute nature, et comme les Blancs peuvent y vivre, ils émettent cette prétention, bien digne de leur politique habituelle, que le « Katanga » appartient géographiquement à l'Afrique du Sud, et non à la zone équatoriale qui forme la plus grande partie du Congo Belge...
Le Katanga sera Anglais dans un temps rapproché. Je n'y verrais rien à redire si, dans la campagne faite contre le Congo pour aboutir à ce résultat, l'Angleterre n'avait pas fait preuve de son habituelle hypocrisie si agaçante à la longue. Ce n'est pas pour mettre la main sur les richesses congolaises qu'elle a fait cette agitation ; point, c'est pour la défense des Noirs opprimés. Ce n'est pas pour pressurer les Hindous et en tirer chaque année des sommes immenses, qu'elle est aux Indes; non, c'est parce que c'est un devoir pour elle de diriger et de surveiller ces peuples qui, sans elle, ne se sauraient gouverner ; ce n'est point par ambition, intérêt et soif de l'or qu'elle occupe, au mépris du droit des gens, en violation formelle des promesses les plus solennelles d'évacuation, l'Egypte ; non, c'est parce qu'elle a un dévoir supérieur,qu'elle est responsable, devant
Dieu etdevant Thumanité, du bien-être des Egyptiens incapables de se gouverner eux-mêmes, comme si Méhémet Ali n'avait jamais existé 1
Ces quelques citations suffisent, je pense, à montrer quelles difficultés latentes comporte en soi la possession d'un grand Empire colonial par une nation neutre, privée de toute puissance militaire.
En nous plaçant à notre point de vue, nous autres Français, nous ne devrions jamais perdre de vue la corrélation intime existant entre l'expansion mondiale d'un peuple et la valeur de ses forces, terrestres et maritimes. C'est, ainsi envisagées de l'extérieur, qu'elles représentent la vraie et seule sauvegarde d'un Empire, quelles que soient les amitiés issues de la politique du moment.
Un dernier mot, sur ce sujet : on sait avec quelle souplesse, quel sens aigu des choses, les Anglais, qui parfois se montrèrent, en ces dernières années, si peu avisés, ont su englober, dans i*Empire Britannique, ces Etats Boërs pour l'annexion desquels Albion a sacrifié sans compter les milliards et le sang.
Par un de ces a rétablissements » dont la sûreté échappe à nos cerveaux de Latins centrali-
VERS LE CENTRE AFRICAIN
ses, l'Angleterre a fondé une nouvelle et formidable collectivité britannique, en créant de ses anciennes possessions et de ses nouvelles conquêtes, la Fédération Sud-Africaine, dont Lord Gladstone, récemment nommé, aura été le premier gouverneur. Mais, dans ce groupement, les Boërs, adversaires de la veille, ainsi transformés en loyaux sujets britanniques, deviennent prépondérants, jusqu'au détriment des anciens sujets Sud-Africains de la Couronne. Et c'est par l'élément Boër sans doute que s'effectuera le plus sûrement l'infiltration impériale au Katanga.
Or, les Boërs sont des Néerlandais, donc de sang flamand. Et comme l'ardente et prolongée campagne flamingande en Belgique et, par répercussion, au Congo, a porté ses fruits, il en résulte que les Belges ont ainsi travaillé pour arriver à rapprocher leurs propres colons de leurs éventuels compétiteurs coloniaux.
Ces choc-en-retour sont toujours amusants pour le spectateur désintéressé. Ils sont, aussi, instructifs pour tout le monde.
Sur une éminence de la berge, phénomène
l54 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
rare en ces plaines sans fin, où le faîte des arbres accuse seul des ondulations à Thorizon, quelques modestes bâtiments en briques, rez-dechaussée couverts de chaume, une agglomération de huttes. Au sommet d'un mât, le pavillon français. Car dans tous les pays oîi s'implante notre race, le pavillon couvre le territoire ; il prend ainsi la haute signification qu'il a à la poupe d'un navire. C'est alors qu'on peut comprendre seulement le côté sacré de l'emblème dont rient si volontiers ceux qui ne l'ont jamais vu que sur les monuments publics de nos villes, dans nos rues les jours de foire nationale, ou bien, enseigne en zinc, surmontant la porte des lavoirs.
Nous sommes à Loukolela français, en face de Loukolela belge, oii se trouve le télégraphe. Dans ce poste réside un administrateur, que nous sommes venus prendre jusqu'ici pour l'emmener à Ouesso, dans la Haute-Sanga. M. G... nous fait visiter sa résidence^ et pour la première fois, je puis me rendre compte de ce que sont l'existence et le rôle de ces fonctionnaires, sur lesquels repose tout entière notre action, surtout dans les contrées ou notre présence date d'hier. Isolé, souvent seul au milieu de peuples entiers, l'administrateur en est à la
VERS LE CENTRE AFRICAIN
lois rinitiateur, le pacificateur, Texplorateur dans les parties encore inconnues de sa circonscription, grande parfois confime dix de nosdépartenfients.il perçoit l'impôt, punit ou concilie, suivant les cas.
Vous rendez-vous compte de ce qu'il faut à ces hommes, de connaissances, de jugement, de doigté, pour, livrés à eux-mêmes, obligés de réagir, à la fois contre les suggestions de la solitude morale, l'action souvent défavorable du climat, et l'étendue même de leur autorité, demeurer constamment à la hauteur de leur mission, dont chaque partie seulement exigerait à elle seule une valeur ?
Que Ton s'étonne, après cela, de certaines faiblesses, d'insuffisances, dont la critique, souvent fort amplifiée, dans la Métropole, a jeté parfois, bien injustement, sur cet admirable corps d'avant-garde, un discrédit infiniment immérité. D'autant plus immérité qu'une sélection, à laquelle participe de la plus heureuse façon l'Ecole Coloniale, s'opère rapidement dans le choix de ce corps, dont les premiers éléments constitués de toutes pièces, au début de notre expansion coloniale, furent forcément quelque peu bétéroclites.
Les administrateurs ont, comme auxiliaires de
la force publique, des miliciens recrutés parmi toutes les populations de notre Empire Noir, et généralement commandés, dans les grades subalternes, par des Sénégalais. Le recrutement de ces derniers est délicat, lorsqu'on songe qu'un simple adjudant peut être amené à faire l'intérim d'une circonscription.
Ces miliciens, dont la tenue bleu ciel à liserés jaunes et la chéchia rappelle celle des tirailleurs sénégalais, sont, lorsque leurs chefs y tiennent la main, d'allure militaire et bien tenus, tels ceux vus à Loukolela ; mais il ne faut pas l'oublier, ce sont, en dépit du dégrossissement de surface, des sauvages d'hier, parmi lesquels nombre d'entre eux ont « mangé ». Dépouillez-les de leur uniforme; supposez-les vêtus d'un court pagne, armés dezagaies; voyez chez beaucoup les dents taillées en pointes, les tatouages en bourrelets cutanés ornant leur face d'énormes verrues artificielles, artistement disposées, et vous aurez, non plus un théorique troupier français, — si peu 1 — mais un parfait sauvage.
Ce sont pourtant ces recrues qui forment les auxiliaires indispensables de l'action administrative, en ces pays. Isolé, fréquemment absorbé par ses occupations multiples ou par ses tournées, l'administrateur n'a pas d'autre personnel sous
VERS LE CENTRE AFRICAIN îb'J
Ja main à envoyer, lorsqu'une répression, une opération de police, une arrestation, rendent une intervention nécessaire.
Dam ! on se doute que les noirs argousins n'ont pas le constant souci delà lég^alité et le respect du droit d'autrui dont sont hantés nos bons Pandores et nos braves sergots... depuis qu'ils ne passent plus leurs concitoyens à tabac. Des exactions, des abus de la force, d'amoureuses contraintes par corps, ou de simples chapardages sont possibles, vraisemblablement courants, évidemment. Et, cela va de soi, mis sur le dos du Blanc, pour le compte duquel les miliciens sont censés agir.
Que faire à cela ? Rien. C'est un mal nécessaire et général.
Si je Tai signalé, c'est,non pas pour critiquer, mais pour faire ressortir davantage encore combien est généralement difficile le rôle de l'administrateur.
Au surplus, pour bien apprécier la portée des choses, on doit toujours se mettre au niveau des milieux et des gens. Dans toute notre Afrique Equatoriale et en dehors de quelques rares cen-
très OÙ le Noir commence à s*humaniser à notre contact, nous nous trouvons en présence d'êtres de la plus élémentaire mentalité, si même mentalité il y a, au sens moral du mot.
Témoin, ce trait, narré à bord du Lamy ; un de nos compagnons, lors d'une tournée précédente, voulut payer des vivres, dans un village de l'intérieur. « Tu n'es donc pas un puissant maître, que tu paies? », lui demanda le chef.
Loukolela, par lui-même, n'est rien, qu'une petite agglomération à peine naissante ; offrant cependant un intérêt parce qu'elle synthétise, pour le visiteur non blasé sur les choses de ce pays, la cristallisation d'un embryon de société, au point de jonction entre notre action, représentée par l'administrateur, et l'élément indigène. Mais combien près de la nature! Sur le terre-plein précédant la résidence deux crânes d'énormes crocodiles, trophées vengeurs, car si les méfaits de l'un sont inconnus, l'autre dévora, après beaucoup d'autres, voici quelques mois, le chef de poste de Bonga, un Sénégalais. Ces ((man" geurs d liommes » jouissent ici de la réputation et de la légende du tigre, en Extrême-Orient et aux Indes. Ainsi, on me cite le fait, que je donne tel quel: à Ikelemba, dans le district de Loukolela, un monstrueux caïman capturé avait dans
VERS LE CENTRE AFRICAIN I
le ventre 45 kilos de matières diverses et notamment 9 kilos d'ornements de cuivre provenant de ses victimes, en un nombre inappréciable d'années I
Quelques Noirs, dont certains d'un type différant absolument de celui des indigènes locaux, passent, sous la conduite de miliciens. Ce sont des prisonniers « politiques » ; deux ou trois d'entre eux viennent des confins nord de nos possessions africaines équatoriales; la brousse supplée à l'emprisonnement.
L'administrateur me dit le mal que lui donne le peu de propreté obtenue de ces gens, dans la tenue de leurs cases. Que doit-ce être, là oii ils sont livrés à leur indolence? Et comme on s'explique leur misère physiologique, à voir leur promiscuité, leur indifférence pour toute culture autre que le nécessaire, qui vient tout seul.
Sur le seuil d'une case, assise dans une attitude d'absolue passivité, une femme montre ses jambes couvertes de répugnants ulcères ; d'autres promènent des enfants étiques; et, à la question qui leur est posée, répondent en désignant l'abdomen des pauvres êtres : dysenterie. Accroupies, une pipe de fer aux dents, les femmes, le torse nu sous d'affreux « avantages », nous regardent à peine passer, sans doute pour ne pas
l60 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
s'éveiller de leur torpeur physique et morale. Parmi elles, une prisonnière, faiseuse d'anges, type du reste courant au Congo, où il constitue une des causes principales d'une inquiétante dépopulation. La coquetterie féminine survit en elles, cependant,car en voici deux, l'une assise, maniant avec dextérité une longue aiguille métallique et peignant l'autre^ couchée; opération oij, à l'agréable, se joint une utile élimination insecticide. Près d'elles, une affreuse bonne femme nue, le corps saupoudré de rouge en signe de veuvage, minaude, en quête d'un cœur.
Voici une « très vieille » matrone. Quel âge peut-elle avoir? 50 ans? Le fait est qu'on ne voit pas de vieillards, parmi les indigènes. Les cheveux blancs sont une rareté. Lorsque l'un d'eux est malade, quand ses proches ont perdu l'espoir de le guérir, on le porte dans la forêt, oii les fourmis rouges et les fauves ont tôt fait de solutionner le cas.
Jadis, affirment nombre d'auteurs, et cela m'est confirmé, les vieux étaient tués et mangés chez les peuples congolais. Cette coutume a disparu. Officiellement du moins. Mais on ne doit pas perdre de vue que nous effleurons seulement cet immense pays, où nous ne pouvons guère prétendre qu'à une amélioration relative sur les
VERS LE CENTRE AFRICAIN
seuls points où la population est placée sous notre action directe et constante. Ces points, il est inutile de se le dissimuler, resteront longtemps, par la force des choses, une minorité, et leur rayonnement limité.
Ce sont ces êtres déchus que nousavons entrepris, sinon d'élever jusqu'à nous, du moins aussi près que le permettra leur nature rebelle, tout en mettant en valeur, pour notre légitime profit et le leur, les immenses contrées dont les incalculables trésors ne sont même pas soupçonnés de leurs cerveaux fermés.
La tâche est-elle impossible? L'avenir le dira. Mais le labeur des hommes qui s'en sont donné la tâche mérite d'être connu et honoré en France.
Sur un embryon de place, se dresse un pigeonnier, surélevé pour éviter les indiscrètes visites nocturnes du léopard. On a essayé d'acclimater, dans notre Congo, le mode si pratique de communication par pigeons voyageurs. Jusqu'ici les essais ont été peu probants, le climat, les tornades et les oiseaux de proie sont de terribles adversaires contre lesquels échoueront sans doute les tentatives. Aussi, en des contrées où la télé-
l62 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
graphie sans fil rendrait tant de précieux services, où rincertitude des communications télégraphiques est presque inévitable, peut-on, sans prétendre préjuger, être surpris de la voir si négligée jusqu'à ce jour. On a objecté, à ce propos, la perpétuelle tension électrique, caractéristique duclimat etsérieux obstacle probable. Encore la démonstration en reste-t-elle à faire. Elle va l'être d'ailleurs, grâce à un tardif crédit de 200.000fr., qui vient d'être affecté à cet égard, contre 1.500.000 francs consacrés aux lignes télégraphiques.
Les administrateurs isolés doivent être à la fois tout, disais-je, au Congo, oii le souci d'une nourriture normale est constant. Ils sont donc jardiniers, un peu dans un désir d'amélioration du sort de leurs administrés, et, ce qui est d'ailleurs également le cas des colons, beaucoup par besoin personnel. Rien n'est amusant et touchant à la fois, commeleur sollicitudeàtous pour les arbres fruitiers, les fleurs d'Europe, les légumes transplantés, on devine au prix de quels soins, ou semés à l'essai, tentative qui réussit souvent. Certaines espèces, hier inconnues dans cette
VERS LE CENTRE AFRICAIN
partie duGontinent Noir, paraissent même devoir s'y acclimater merveilleusement. Dans quelques années, il semblera tout naturel d avoir à profusion, dans les centres européanisés, nombre de nos fruits ou de nos plantes maraîchères. Qui saura ce qu'elles auront coûté de peine et de transes à leurs initiateurs 1 En tout et partout, l'homme est ingrat à ses devanciers.
Mais si chaque effort demande de la suite, cela est plus vrai encore lorsqu'il s'agit d'obtenir un rendement de la terre, qui, elle, n'admet pas les à-coups. Combien d'essais ont été ainsi perdus, faute d'être suivis! D'autant que les indigènes, sitôt abandonnés à eux-mêmes, marquent invariablement une répugnance absolue pour ce genre de travaux, quoique bien-être qu'ils en pourraient tirer eux-mêmes. Or, la mobilité extrême du personnel, la brièveté de ses séjours en telle ou telle résidence, m'a paru constituer une règle généralisée.
Je ne me charge pas d'expliquer un état de choses simplement constaté et non particulier à l'Administration Coloniale, au demeurant, car les déplorables effets de cette méthode ont, à maintes reprises, été dénoncés, en ce qui concerne notre Représentation Extérieure.
C'est dans l'ensemble de notre organisation
l64 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
administrative, une lourde erreur de principe de ne pas avoir admis jusqu'ici Tavancement sur place, lorsqu'un fonctionnaire en manifeste le désir ; il réside un vice certain dans les transferts constants d'administrateurs ou de consuls d'une région dont ils possèdent la langue et les coutumes, où ils sont connus eux-mêmes, dans une autre, parfois au bout opposé de la Terre, oii il leur faut refaire leur éducation et assurer de nouveau leur autorité personnelle, pendant un laps de temps juste nécessaire pour atteindre leur congé réglementaire, ou être envoyés ailleurs.
Perte de temps, d'argent, de forces, d'effort utile : tels sont les inconvénients évidents de ce système généralisé. Je laisse à d'autres, plus avisés, le soin d'en expliquer les avantages.
Par un des innombrables canaux dédalant du Congo à la Sanga, nous allons remonter à Ouesso, dans la Haute-Sanga, derrière le Cameroun allemand. Auparavant, nous poussons une pointe jusqu'à Boyenge, dans le Likouala, affluent de la Sanga.
Au confluent des deux rivières, nous attend
VERS LE CENTRE AFRICAIN
une grande vedette à vapeur, la Stella, aimablement mise à notre disposition en vue d'une chiasse à Thippopotame : à Thippo comme on dit ici. Rassurez-vous, je ne vous ennuierai point du récit d'exploits cynégétiques, qui vous seraient assurément fort indifférents, par leur modestie même.
Le fait qu'on puisse dire avoir poursuivi les hippos en chaloupe à vapeur, sur des fleuves à peine connus il y a quelques années, me paraît bien plus digne d'être mentionné.
Tir terriblement difficile, du reste; déjà, en cours de route, nous avions pu en apprécier Tincertitude, augmentée d'une émotion bien inhérente à un semblable déimt, par maints essais, en cours de route, du pont àwLamy.
En troupe, éparpillés sur un vaste espace, les animaux montrent leurs énormes mufles à des distances si variables que la hausse perd ses droits. Il faut choisir, pour tirer, les quelques secondes où la tête sort de Teau. Heureusement quand, au moment de la viser, le Noir qui, arme d'un chasse-mouche, a pour mission de vous éviter les piqûres des insectes, et surtout de la redoutable mouche tsé-tsé, ne vous envoie pas un coup de son instrument. La bête, lorsqu'elle est touchée à mort, coule, pour ne
reparaître que quelques heures après. Mais où, avec le courant? Est-ce à dire qu'on ne réussisse jamais? Assurément non, puisque la viande fumée d'hippose vend couramment. Nos hommes n'ont cessé d'en acheter aux escales, ainsi que du poisson sec, et nous empoisonnent depuis quelques jours de leur cuisine. Bast 1 c'est encore du pittoresque.
Le tonnage de notre chaloupe nous garantit d'un risque, encore qu'on ait eu des exemples d'accidents graves causés par des hippos en fureur. Jadis, le colonel Baratier l'éprouva à ses dépens. « Mais, me dit le compagnon aguerri qui nous pilote, M. D..., gare à la pirogue qui passerait maintenant à portée du troupeau! »
Nous rejoignons le Lamy à Boyenge; en route, je trouve, sur le plancher du launch, un scorpion noir, sale et dangereuse bête, parfois amenée à bord des bateaux dans les piles de bois de machine. Cependant, partout, la presque totalité des indigènes va nu-pieds, en dépit des reptiles et des scorpions. Si nous étions en pays civilisé, une campagne s'organiserait pour leur dénoncer le danger du défaut de chaussures, et créer ainsi à une industrie un afflux d'affaires.
Le procédé a, comme vous le savez, parfaitement pris dans les pays civilisés, oij la crainte
VERS LE CENTRE AFRICAIN 167
bien moderne et savamment entretenue du microbe a fait la fortune des médecins, des pharmaciens, et des marchands, — je ne dis pas des fabricants— d'eauxminérales. Au fait,iln'yaurait pas de raison pour que la même méthode, appliquée à la chaussure, n*ait pas de succès auprès des Noirs.
C'est seulement en leur créant des besoins que nous en ferons de bons et profitables colonisés.
Boyenge. Une belle factorerie en plein pays de chasses. Un attroupement s'est formé autour d'une grande femelle de chimpanzé, tuée tout à l'heure, exploit non exceptionnel, car M. D... a abattu, dans la même région, un gorille de deux mètres de haut. Le petit, nouveau-né, a été pris vivant. Et, bercé dans les bras d'un chasseur, le « bébé », — on en voit d'ausi laids chez les nôtres, — glapit lamentablement en grimaçant de saboucheédenlée, pourréclamer le sein qu'on va lui donner artificiellement à la cuiller, afin d'essayer de l'élever. Eo souhaitant bon succès aux parents adoptifs, nous les supplions, si ce chimpanzé devient adulte, de le garder sous son climat, et, surtout,de ne pas l'envoyer au Muséum où trop d'animaux de prix crèvent déjà de misère, dans le délabrement de leurs a palais » en ruines. La mère est là, les yeux intelligents,
grands ouverts, adossée à un arbre, pour être photographiée « en groupe Famateur photographe étant, chacun le sait, un des fléaux les plus obstinés de tout voyage.
Raillerez-vous ? Je ne puis me défendre d'une émotion à contempler ce cadavre, presque humain. Au milieu de ces Noirs, à face camarde, et souvent d'une bestialité cruelle, la grande bête se rapproche encore du profil de Thomme. Ses oreilles brunes et développées sont régulières. Ses larges incisives entartrées et ses ongles mal tenus sont ceux de bien des gens ; mais les attaches sont fines, la poitrine peu saillante ; les pieds aussi perfectionnés que les mains; supériorité dont aucun de nous ne saurait se targuer. La peau, rose bleuté, est peu velue. L'ensemble dénote la force, la souplesse et Ténergie.
Et j'éprouve quelque satisfaction à ces constatations, dans le cas où, comme des savants Taffirment, nous aurions là devant nous une cousine éloignée, issue d'un ancêtre commun.
Seulement, nous, nous avonspour nous l'éducation. Ou tout au moins, nous nous en targuons.
Quel admirable et déconcertant pays nous traversons pour regagner la Sanga,'par un autre
VEI\S LE CENTRE AFRICAIN
canal, après avoir quelque temps remonté la Likouala, appelée sur les cartes la Loukolelaaux-Herbes I Aux Herbes-Potagères, n'eussent pas manqué de l'appeler les Belges, si la rivière eût été la leur.
Pas une colline, pas une ondulation. Mais, à perte de vue, des champs, des « prés », où le sol est à plusieurs mètres sous l'eau, et dont la surface est formée des têtes pressées des papyrus. Entre leur deux bordures, c'est le lit de la rivièrOjprécis cependant comme si deux rives l'encaissaient. Au loin, la ligne de la forêt indique la terre ferme, qui, de place on place, s'avance en presqu'îles couronnées d'herbe haute, plantées de bouquets de bois et de grands palmiers à tronc renflé : des borassus. Sur les rives, le sol piétiné par endroits, de larges trouées dans la végétation décèlent la faune puissante devinée, de temps en temps aperçue, dans les profondeurs de ces champs d'eau ou de ces savanes : ce sont des « prés à éléphants ». Parfois, sur un banc de sable, un grand caïman dort et au bruit de nos armes rentre précipitamment dans l'eau. Les splendides trophées vus à Boyenge et ailleurs, défenses, dents d'hippos, cornes de buffle et de bœuf sauvage, — le gibier le plus redouté, soit dit incidemment, — d'anti-
lopes-cheval, les peaux de caïmans sont l'attestation de rincroyable richesse cynégétique de cette partie du Congo; richesse inexploitée jusqu'ici, alors qu'elle constitue, je l'ai dit, pour tout l'Est africain, anglais, allemand et portugais, la source de considérables revenus, particuliers et publics.
Il y a là les éléments d'une mise en valeur immédiate. L'étude s'en impose, et pour la mener à bien, il nous suffira de calquer sur la législation étrangère.
Copier n'est jamais difficile, et souvent profitable.
Pendant -plusieurs jours dans un paysage uniforme et grandiose, nous remontons la Sanga, la rivière sans rives, aux centaines de grandes îles couvertes d'une impressionnante végétation vierge : arbres gigantesques, lianes en rets, fougères monstres, essences inconnues, fleurs paradoxales. De temps en temps, la muraille de la forêt s'entrouvre et laisse apercevoir les sombres profondeurs de la voûte évocatrice de mystère et d'efFroi. Quelle faune prodigieuse doit vivre là, à peine révélée de temps en temps par quelques singes liuchés au faîte dépouillé des
VERS LE CENTRE AFRICAIN I7I
troncs géants, par un caïman entr'aperçu, ou bien de grands oiseaux. Mais le Blanc s'est déjà fait redouter ici. Tout fuit à l'approche de notre ferry, décelé lointain par le bruit de ses aubes. Et pourtaat, à peine venons-nous de violer cette nature. L'administrateur Cholet, le premier remonta la Sanga avec la chaloupe à valeur Ballay en 1890. Des années s'écoulèrent avant qu'il fût tiré parti de son exploration. Puis le mouvement est venu, subit, bien débile encore devant cette nature écrasante. Maintenant, des services réguliers des Messageries Fluviales desservent mensuellement Ouesso ; une Société hollandaise de Brazzaville, les Allemands, pour communiquer avec l'hinterland de leur Cameroun, quelques chaloupes encore, fréquentent le fleuve, dont la puissante beauté est, pour ainsi dire, demeurée cependant inviolée.
Pas d'habitants. Quelques rares postes à bois. Un seul village, très sauvage. D'autres existèrent. Un invasion pabouine les a détruits, dans la seconde moitié du siècle dernier.
Et maintenant, c'est la solitude grandiose, troublante, image vraisemblable de ce que fut le monde aux temps préhistoriques.
Parfois le soir, quand la terre répand ces senteurs violentes particulières aux tropiques, nous
stoppons en un point favorable; à la lumière électrique, un menu « bien parisien » nous est servi par le maître d'hôtel hindou, très affairé de ses servants Noirs, demi-sauvages bien mis et fort appliqués à se céder la besogne les uns aux autres; la conversation est celle d'une maison dansle-train. Peut-être, dans l'ombre, quelque pachyderme, quelque fauve, ou bien un terrifiant grand saurien nous regarde-t-il, étonné, à travers les tamis métalliques qui nous protègent des bestioles, plus redoutables que les monstres.
Et de se sentir si « confortable », comme disent les Anglais, et si près de la nature primitive dans ce qu'elle a de redoutable, on éprouve une indéfinissable et très spéciale jouissance.
LA HAUTE-SANGA-OUESSO
Nous atteignons Ouesso, à la pointe S.-E. du Cameroun allemand. En ces deux derniers jours nous avons parcouru un pays d'un intérêt nouveau, non seulement par la beauté naturelle du fleuve, la multitude des îles, le dédale infini des chenaux, la violence des végétations vierges, mais par le souvenir récent d'événements tragiques où quelques-uns des nôtres ont payé de leur vie leur apostolat. Ne souriez pas à ce mot d'apostolat : si vous voyiez de près ce qu'il faut à l'individu de courage, de ténacité, de jugement, d'empire sur soi-même pour défendre, dans ces mondes neufs, notre politique ou des intérêts privés, — car ici l'homme est livré à lui-même, ses droits limités à la self defence immédiate, quelquefois entravée par la méconnaissance, en haut-lieu, de ce qu'est la vie de brousse, — vous ne le trouveriez pas exagéré, ce mot ; qu'il s'applique au fonctionnaire tenu par le devoir, ou bien au colon, pour lequel une rémunération
souvent inégale, parfois décevante, n'est que la juste récompense de son initiative. Ces hommes sont les derniers à se douter qu'ils sontjàl'occasion, des héros, tout simplement. Les cas cités de quelques faiblesses, de certains abus, n'affaiblissent pas la portée d'une semblable énonciation.
Quand, après avoir passé la nuit à Bousinge, nous débarquons à Ikelemba, sièg-e d'un poste d'administrateur et d'une importante factorerie, on nous montre les perles de trafic qui, par milliers, jonchent encore le lieu d'un drame dont ce point fut le théâtre :
En 1902, la population d'Ikelemba attaqua la factorerie, s'empara du Blanc et de son boy. Pendant 3 jours, les Noirs martyrisèrent les malheureux, puis ils les tuèrent et les exposèrent à la rive, mutilés. La factorerie fut pillée et incendiée. La révolte se propagea. D'autres Blancs de la région furent mis à mort. Précisément, quelques jours après, montait un vapeur chargé de tirailleurs sénégalais. Seulement, pour assurer la tranquillité du voyage et éviter des palabres possibles, on avait envoyé leurs armes par un autre bateau. Un semblant de répression eut lieu, cependant, grâce à un prêt d'armes tirées des factoreries de la Sanga. Et l'on attendit jusqu'en 1904 pour punir les assassins.
LA HAUTE-SANGA-OUESSO 176
Reste-t-il une rancune au fond du cœur de ces sauvages, rancune d'ailleurs certaine contre le Blanc de la Factorerie et l'administrateur, seuls ici avec quelques tirailleurs sénégalais, et qui représentent pour eux Tennemi qu'on frapperait, sans la crainte de sa force? Au moins leur accueil est-il empreint de curiosité ; aimable, ajouterais-je, si Texpression était appropriée à ces « tigres à face humaine », comme eût dit M. Prudhomme. Ceux-là sont, vraisemblablement, de race pahouine et s'appellent Sanga- Sanga, nom d'oii la rivière a tiré le sien.
Les hommes, de beaux gaillards bien découplés, respirant la force, rien qu'apparente le plus souvent chez ces tempéraments amollis ; les femmes, hautes guenons, plus laides assurehaent que la défunte de Bayenge,les marmots eux-mêmes , nous assaillent de politesses et nous parfument de leurs relents. Presque tous ont les dents taillées en pointe et leurs regards, adoucis pour la circonstance, respirent la traîtrise, la cruauté, la bestialité de brutes qui ne possèdent ni écriture, ni la moindre architecture, ni histoire, ni sentiments; rien que la satisfaction des instincts de la bête. Ma femme, surtout, excite une curiosité intéressée dans laquelle perce peut-être unepointe d'appétit. Mais aucun chef ne me propose de Ta-
iy6 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
cJieter, comme le fait s'est produit déjà ici lors du précédent passage d'une dame européenne.
Ces gens « mangent » toujours. Seulement, ils s'en cachent, maintenant que leurs forfaits sont punis quand ils sont découverts. Mais comment supprimer, du jour au lendemain, le cannibalisme chez des peuplades pour lesquelles il est une coutume millénaire considérée comme noble au point que les femmes en sont exclues, et quand il représente en même temps des usages rituels entretenus par Tinfluence du fétichiste. Le fétichiste, — tel ce répugnant albinos, vu dans ce même Ikalemba, bête immonde de férocité dissimulée. — est, parfois ouvertement, notre adversaire le plus dangereux et le pire ennemi de notre action. On se demande par quel cléricalisme très inattendu et bien contraire à certains « grands principes », on use vis-à-vis de malandrins de cette espèce, manieurs de poison comme ils sont les organisateurs des pires sacrifices, d'une mansuétude quelquefois rachetée bien cher.
Peut-on même espérer entamer^ d'ici des centaines d'années, la mentalité obscurcie de ces
LA HAUTE-SANGA'OUESSO I77
peuples, ou seulement éviter le retour des catéchisés aux mœurs ancestrales dès que l'ambiance natale les a repris ? D'autant que le christianisme qui leur est enseigné, et surtout le catholicisme, heurte, dans sa rigidité obligée, leur conception du rôle de la femme et des fragiles liens conjugaux.
Redoutable problème que celui de l'accession de ces races à une intellectualité supérieure.
Un élément pourrait y aider puissamment, etle fait déjà dans une large mesure: c'est l'Administrateur. Mais l'efficacité plénière de son rôle est, je l'ai dit, subordonnée à son implantation dans le pays, comme àl'autorité morale qu'il sera parvenu à acquérir : objectif peu compatible avec les constants changements de résidence de ce personnel et la brièveté forcée de ses séjours. Un nouveau venu occupe-t-il un poste ? Une période d'acclimatation lui est nécessaire ; il lui faut prendre en mains ses miliciens, troupe hétéroclite d'un maniement souvent difficile ; les indigènes eux-mêmes le « tâtent », le bernent, d'autant plus facilement lorsqu'il s'agit d'un jeune fonctionnaire ignorant des choses locales, et, comme cela arrive quelquefois, imbu d'un vague et faux négrophilisme dont la base repose sur la Case de l'oncle Tom^ pour aboutir à l'humani-
iy8 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
tarisme nianian affecté par quelques parlementaires et certains publicistes . Puis, un beau jour, rAflmiiiislrateur néophyte s'aperçoit qu'il a été « mené en bateau » par tout ce monde. Il réag^it alors, dépasse le but et fait naître des avatars. Cela, c'estl'histoire detousies joursdansnoscolonies ; histoire aggravée par une centralisation inhérente à notre système national, sans doute, mais souvent infiniment préjudiciable matériellemeiiten des pays oià les communications entre les circonscriptions et le gouvernement général mettent des semaines, des mois parfois. Aussi, le passage préalable par les postesactifs de tous les fonctionnaires centraux, qu'il s'agisse de ceux de la métropole ou des chefs-lieux coloniaux, semble-t-ii, depuis des lustres, une nécessité si évidente qu'on vient de la reconnaître enfin. Les fonctions métropolitaines n'apparaissent-elles pas comme la récompense indiquée, le repos bien gagné des fonctionnaires ayant payé leur dette par de nombreuses années de brousse ou de résidence parfois si ingrate ?
Par corollaire, l'Administration Centrale ne doit-elle pas être composée de gens à même de juger des faits, de l'opportunité des décisions, parce qu'ils auront vu par eux-mêmes et vécu la vie coloniale ?
LA HAUTE-SANGA-OUESSO I79
Voyons I II n'est pas besoin d'être « du bâtiment »,pour comprendre que la logique, l'équité, le bien général résident dans cette seule conception.
Plusieurs fois déjà j'ai parlé des factoreries. A beaucoup, sans doute, cela ne dit rien. J'en toucherai donc quelques mots, car la factorerie est l'expression concrète de l'activité commerciale du Congo.
Celle-ci, on le sait, repose sur une vaste organisation récemment modifiée dans un sens très libéral, et représentée par un certain nombre de grandes Compagnies concessionnaires, à chacune desquelles fut attribuée une sphère d'action déterminée.
Ce système a donné lieu à des critiques sur lesquelles je ne reviendrai pas ici. Toute conception repose, en effet, sur deux données invariables ; le principe et son application. Il se peut qu'il y ait eu des erreurs dans une application particulièrement difficile en elle-même. Cela ne saurait en rien entamer le principe dont le choix apparaît absolument judicieux sur le terrain spécial 011 l'on se trouvait, en ces pays à peine
l80 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
enir'ouverts exigeant de grands efforts initiaux et des capitaux trop considérables pour être accessibles aux initiativesindividuelles. Méthode, au demeurant, renouvelée des anciennes Compagnies à Charte jadis instituées, aux Indes et ailleurs, par les Puissances Coloniales d'alors et depuis adoptée par l'Angleterre dans l'Afrique du Sud, et par l'Etat Libre au Congo.
La factorerie est Finstrument actif de la vie commerciale. Ces établissements sont répartis, suivant les besoins, sur l'ensemble de chaque concession ; de chacun relèvent des agences secondaires gérées par des traitants, indigènes « civilisés » ou Sénégalais. Sur les cours d'eau fréquentés par les vapeurs, la factorerie se double généralement d'un poste-à-bois. Là viennent se condenser les produits delà région î le caoutchouc apporté en grosses boules laiteuses et putrescibles subit, dans un bâtiment spécialement aménagé, une opération de séchage et de découpage. Dans un autre bâtiment, des défenses d'éléphant en monceaux bien classés; puis, de l'huile de palmes; quelques autres produits encore, suivant les contrées.
Sauf dans le massif minier de Mindouli-Renéville, l'ère des grandes exploitations propres aux matières industrielles, minières ou ligneuses,
LA HAUTE-SANGA-OUESSO
n'est pas encore venue. Qui sait ? Peut-être estelle proche, encore que subordonnée à bien des facteurs, dontia main-d'œuvre n'est pas le moins préoccupant.
L'importation est généralement représentée, dans les factoreries, par des étoffes, des objets de première nécessité, dol'eau-de-vie, des colifichets même, parmi lesquels le miroir, pourtant reflet de bien des laideurs, n'est pas le moins prisé. Plus guère de verroterie.
C'est autour de la factorerie que se forment les agglomérations indigènes nouvelles; là que, grâce aux vapeurs, les Noirs apprennent peu à peu à connaître nos produits, à les rechercher. C'est par la factorerie que se transformera, vers notre civilisation matérielle et dans la mesure où elle est transformable, la société noire encore à l'enfance.
Le directeur de factorerie n'est-il pas, lui aussi, un missionnaire du progrès ?
La plupart de ces agents adorent leur métier et le vantent. On plaisante certains en leur reprochant d'être devenus plus « Nègres » que les Noirs. Ceux-là abrègent généralement d'euxmêmes leur séjour en Europe et représentent, pour les sociétés, des collaborateurs de premier ordre .
De bien rares agglomérations sur ces rives, oii la forêt sans fin baigne ses pieds en des marécages, illimités aussi. Parfois, en un point non inondé de la berge, un rustique mât de pavillon, des bananiers, des cases : un village. Nus, les reins ceints d'un pagne que les hommes ornent^ quand ils le peuvent, d'une dépouille de fauve, les habitants regardent passer notre vapeur, cependant que les couleurs, manœuvrées par des négrillons, saluent sans se lasser.
« Très bien comprise; cette forme de propagande nationale chez les Noirs, fais-je remarquer.
— Cette belle ardeur, me réplique-t-on, est surtout provoquée... par le désir d'entendre la sirène, répondant au salut. »
Tout s'explique.
Le drapeau est un symbole qui doit être mis à la portée des moindres intelligences, môme par les moyens les plus rudimentaires.
En 1900^ Ouesso était un simple poste perdu
LA HAUTE-SANGA-ODESSO
en plein pays sauvage. Une agglomération d'un millier d'indigènes Sanga-Sanga était maîtresse du pays. C'est là que, en 1898, la Mission Fourneau, prête à partir pour Loango, et qui cependant disposait de 60 fusils, avait du s'abstenir d'intervenir par crainte d'un échec, pour s'opposer à des sacrifices humains, aggravés de scènes de cannibalisme alors courantes dans le pays et célébrées à l'occasion de la mort du grand chef, le conquérant Minganga. Encore, en 1902, M. Walsin-Laurent et un de ses amis s'étant introduits dans une case pendant une orgieanthropophagique faillirent être assassinés ; ils ne durent leur salut qu'à une retraite précipitée.
En 1910, donc en moins de huit ans, Ouesso est devenu un centre commercial rendu assez important par le trafic de la Sanga et du N'Goko^ près du confluent des(|uels elle est bâtie. Des vapeurs français et allemands^ ces derniers poursuivant vers le Cameroun, y font régulièrement escale. C'est à Ouesso qu'est établi le relai des vapeurs à double hélice qui remontent vers Bayanga ou leN'Goko. Un poste d'administrateur^ (les tactoreriesjun bureau de poste et de douane, encore bien modeste assurément^ y représentent notre pénétration. De larges avenues ont été
l84 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
percées dans la brousse. Le grand village pahouin déplacé par ordre, après de graves troubles en 1900, offre un ensemble de larges espaces propres où les cases, soignées^ sont régulièrement alignées. La population indigène est demeurée dans sa sauvagerie^ elle est à peu près impropre ; à tout travail^ mais devenue soumise et pacifique^ en apparence tout au moins. Et rien n'est comique et macabre à la fois comme les salamalecs grimaçants que nous marquent, à l'administrateur, aimable cicérone, et à nous, ces gredins d'hier, parmi lesquels il n'est pas un adulte qui n'ait « mangé », en admettant qu'il ne « mange » plus, à l'occasion. Un vieux chef, notamment, nommé M'Bomou, tète de bon vieillard à dents pointues, armé d'une lance, le corps couvert d'une vieille capote de fantassin décrochée on ne sait oij, est particulièrementempressé. En 1901, me raconte-t-on, le coquin allait encore à Pembé acheter deux captifs dans le but de les dévorer au retour, ainsi^ du reste^ que les choses se passèrent.
Ces gens et leurs gestes sont répugnants, certes. Mais à les voir aussi couramment, on s'accoutume très vite, je vous assure, à entendre parler de leurs coutumes, comme à les fréquenter. Question d'habitude et d'ambiance.
LA HAUTE-SANGA-OUESSO
Et quand, répondant à une question, le vieux M'Bomou protestait en ces termes, traduits par Walsin-Laurent, mais auxquels son jeu de physionomie donnait une portée singulière : « Si j*avais mangé du Blanc, je serais morti Et puis du Noir, j'en ai mangé, mais il y a longtemps, longtemps!... », la curiosité Ta emporté, chez nous, sur la répulsion.
Que d'années s'écouleront avant que, dans les villages échappant à notre action directe, et ceux-là sont à quelques portées de fusils de nos postes, on ne « mange » plus ni qu'on enterre vivantes les femmes avec leur époux défunt !
Ouesso représente, à l'heure actuelle, sous une forme très frappante pour le visiteur non encore blasé, la superposition brusque de notre civilisation à la plus abjecte barbarie. Elle offre, vue sous cet aspect, un intérêt spécial.
Quelques-uns lui croyaient, non sans apparence de raison, un certain avenir. Le récent traité ruine en partie ces espérances.
La frontière du Cameroun allemand est toute proche. On l'aperçoit d'ici. Je m'informe de nos relations avec nos voisins et des résultats obte-
nus par eux. Leurs rapports avec nous sont excellents, me répond-on ; lors de la rectification de frontière, qui a précédé Taccord de 1911, les Allemands marquèrent bien une précipitation désobligeante à occuper les territoires pour lesquels les protocoles nous donnaient un délai de plusieurs mois. Quant à leurs propres milices et aux Noirs, ils les mènent à la prussienne, comme les Belges le font chez eux, d'ailleurs.
« Mais, disais-je, ils doivent se faire exécrer, de la sorte ?...
— Quelle erreur ! Savez-vous ce que disent des Allemands les Noirs d'ici, et des Belges, ceux du Congo ? C'est qu'ils sont « plus forts » que les Français, donc w plus à respecter ».
Un trait, à ce propos : dernièrement, un administrateur français alla chercher, de l'autre côté du Congo, pour lui faire visiter sa résidence, son collègue étranger. C'est à ce dernier que les chefs remirent leurs cadeaux !
Je n'entends pas dire par là qu'il faille systématiquement crosser les Noirs, entendons-nous bien.
Mais je veux seulement faire ressortir la niaiserie qu'il y a à vouloir appliquer à ces gens, dont la cérébralité ressemble à la nôtre comme
LA HAUTE-SANGA-OUESSO 187
un poisson à une pomme, certaines théories égalitaires et démocratiques qui, apparemment défendables dans un grand quotidien, dans un salon bien parisien, ou à la tribune, devant un auditoire d'arrondissementiers, paraissent, analysées « à pied d'œuvre », seulement bonnes à amuser des gâteux.
Et je voudrais voir ceux qui prônent ces théories, appelés à trancher un palabre, comme, par exemple, celui-ci, fréquent dans tous ces pays, et au cours duquel un mari vient se plaindre à l'autorité que sa femme ne lui a pas remis le prix, bien entendu modeste, de son déshonneur, temporaire et désiré !
Les chasses offriraient de merveilleuses ressources en ces forêts de légende. La plupart des Français fixés dans notre Congo en prolitent peu, (le quelque utilité qu'elles puissent être pour eux, mais à cause des délais et des ennuis sans nombre provoqués par le transit à travers le Congo belge, pour ce qui a trait à l'introduction des armes et munitions.
Lacune fâcheuse, incompréhensiblement négligée par nos Pouvoirs publics, en un pays où la
chasse devrait être, sous certaines réserves, contre la destruction du gibier, en même temps qu'un remède à la fréquente difficulté de la vie, un sport, puissant secours contre le spleen et le mal du pays, sous ces climats oîi Tâme, comme le corps, a un si grand besoin d'excitation et de soutien constant.
Notre devoir serait, avant tout et en tout, de (( traiter les Blancs comme ils le méritent », avant de traiter les Noirs comme ils ne le méritent souvent pas; témoin ce fait, presque un apologue :
Il y a quelques années, à Brazzaville, un agent de factorerie, risquant lui-même un mauvais coup, sépare deux indigènes qui se battaient dangereusement; et, pour faire vile, use delà cravache, de la « chicotte ». Par un phénomène connu, non particulier au Congo, les combattants se réconcilient séance tenante et déposent une plainte contre le Blanc. Le tribunal était présidé par un magistrat de couleur ; — encore une question bien grave, quand on sait dans quelle mesure le versatile témoignage des indigènes peut tenir à sa merci l'honneur et l'exis-
LA HAUTE-SANGA-OUESSO 189
tence même des citoyens. Le Blanc fut condamné à trois mois de prison sans sursis. Du coup, la partie indépendante de Topinion dans la Colonie se fâcha et déclara qu'elle n'admettrait pas l'exécution d'une semblable sentence, dût-on s'opposer matériellementà son exécution. On n'osa pas passer outre. La peine ne fut pas appliquée ; et, quelque temps après, eut lieu un opportun mouvement judiciaire.
Le tonnage du Lamy le retient à Ouesso.Nous devions y retrouver le steamer français Brazza^ qui, avec un autre navire de son type et quelques chaloupes, dessert le N' Goko, le Cameroun allemand, la Haute Sanga jusqu'à Nola, vers Garnot, etremonter à son bord au delà d'Ouesso .
Le 5rarir«,retenudansle Haut par une cause, inconnue faute de moyens de communiquer, manque au rendez-vous.
Nous ne l'attendons pas et le Lamy va nous ramener dans les eaux du Congo pour remonter ensuite l'Oubangui.
VERS L'OUBANGUI
Moins de trois jours d'une navigation favorisée par la hauteur des eaux, accélérée par un violent courant, nous mettent à Loukolela^ le port où nous avions quitté le Gonp^o pour gagner la Sanga. Depuis le départ de l'Administrateur, un « petit marsouin », chargé de la poste et de la transmission problématique des rares télégrammes confiés aux soins du télégraphe du Loukolela belge, situé en amont, sur l'autre rive, représente à lui tout seul l'élément blanc.
Un vieil adjudant sénégalais et quelques miliciens ont été laissés en ce point.
Nous remontons vers Bangui, dans l'Oubangui;et le Congo va dérouler de nouveau sous nos yeux ses espaces immenses, ses rives incertaines, bordées d'îles boisées.
Car ce qui confond, dans cette nature uniplane, ce sont ses proportions. Les fleuves sont des bras de mer : souvent on longe la même île durant des heures; le cours des eaux se divise en
VERS l'oUBANGI IQI
un inextricable réseau ; les confluents sont des deltas.
Quand on a vu cela on se demande par quel incommensurable effort cette masse d'eau peut se frayer un passage à travers Tétroit goulet du Chaudron ; pour un peu, on en arriverait presque à admettre l'assertion, souvent entendue ici, qu'on n'estjamais parvenu à atteindre le fond du gouffre où se précipite là-bas le fleuve géant.
La végétation, elle aussi, depuis le Pool, désoriente et trouble par ses proportions, par son exubérance, par la violence même avec laquelle elle a conquis le sol, oii Fhomme a partout reculé devant la forêt. On éprouve^ à contempler cet enchevêtrement d'arbres millénaires, de lianes, de plantes hautes comme nos futaies, devant ce heurt de couleurs superposées au sombre de l'impénétrable masse, un peu de cette sensation d'écrasement, ressentie devant les cboulis diaboliques des Andes ou la fureur des typhons d'Extrême-Orient ; sentiment exprimé de façon plaisante par la vaudevillesque apostrophe : « Que l'homme est petit du haut de la Mer de Glace Pensée non pas comique, d'ailleurs, mais au contraire très juste, jusqu'au jour oii un funiculaire a doté le Mont-Blanc d'un mode de transport pratique, bien que forain.
Quelles richesses renferment ces forêts sans limites ? Combien de milliers de tonnes de caoutchouc ? Quelle faune a fait son domaine de ces solitudes ? Quels bois précieux n'y rencontrerait-on pas ? Et pour combien de siècles se trouverait résolue par elles la « question du papier», si quelque jour on les exploitait.
Eh bien ! pour mettre en valeur un si magnifique domaine, il manque seulement deux choses : la première, c'est l'accès sur le monde extérieur permettant, parnotre propre territoire, l'adduction à la mer de nos productions africaines équatoriales dans des conditions répondant aux exigences économiques générales ; la seconde, c'est l'homme, l'habitant, la main-d'œuvre. Pendant des jours et des jours, sur des centaines de kilomètres, les méandresdes fleuves se déroulent entre deux hautes murailles de verdure. Pas une éciaircie, pas unetrouée, pas un village, ni une cabane, ni une pirogue.
De loin en loin, un poste à bois, installé en un lieu choisi par la navigation pour ses besoins, ou quelques cases autour d'une Mission, d'une factorerie, d'un poste perdus dans l'immensité des fleuves et des forêts. Séparés les uns des autres par des journées de marche, des villages composés d'un bien petit nombre de feux ; cer-
VERS l'oubangui igS
tains, tel, sur la Basse Sanga, celui de Pikounda, où, cependant, la population est, depuis plus de dix ans maintenant, en contact courant avec les Blancs, où jamais la moindre répression n'a eu lieu, sont demeurés si farouches que les gens s'y enferment encore dans leurs cases à rapproche de l'Européen. En novembre 1882, M. X. Blanc; au Sénat, et M. Rouvier, à la Chambre appuyèrent la proposition de M. Duclerc, président du Conseil, de ratifier les conventions conclues par M. de Brazza; et M. Rouvier s'exprima en ces termes :
Notre commerce trouvera au Congo le caoutchouc, la gomme, la cire, les graines oléagineuses, les pelleteries, rivoire, les métaux et les bois précieux ; notre industrie des débouchés nouveaux pour ses produits, à mesure que les millions d'hommes qui habitent sur les bords de cet incomparable fleuve naîtront à la civilisation.
Un tel langage était politique, parce qu'il tendait à entraîner le vote d'un Parlement inaverti. Il n'était pas conforme à la réalité, puisque ces régions, dépeuplées par des siècles d'épidémies, d'anthropophagie et de traite, sont à peine habitées et que, exception faite pour le caoutchouc et rivoire,matières très chères sous un petit volume,
les produits, importés ou exportés, demeurent assujettis aux tarifs forcément prohibitifs du railwaybelg-e, et sont limités aux stricts besoins actuels de Tadministration comme de l'exploitation commerciale : celle-ci, à peu de chose près, réduite, comme exportation, aux deux seuls produits en question.
Est-ce à dire que les larges visées du gouvernement de 1882 soient condamnées à demeurer infiniment un beau rêve, et rien que cela ?
Non, certes. La force même des choses nous amènera à devenir les maîtres de notre propre accès dans nospossessionsdu GontinentNoirEquatorial. La seule préoccupation, dans cet ordre d'idées, subsiste dans le choix du mode d'exécution et surtout, peut-être, ai-je dit, dans la conception et le lieu du port, élément intimement lié. comme immobilisation de fonds et comme rendement, au système de circulation qui doit assurer l'avenir de notre Empire Centre-Africain.
Si la faible densité des populations habitant les rives du Bassin congolais réduit à un minimum extrême l'exploitation de cette vaste fraction de notre Empire, leur répugnance pour le travail,
VERS l'oUBANGUI I 96
non démentie par l'accession à des emplois industriels de quelques Noirs plus ou moins assimilés, leur défaut encore presque absolu de besoins, jusqu'à leur constitution sociale, tout concourt à nous priver de leur collaboration dans la mise en valeur de tant de richesses latentes, aussi bien que dans la rémunération de nos propres initiatives.
La question de la main-d'œuvre est donc au premier plan de celles dont a à s'occuper la pénétration française au Congo.
M. Noguès, directeur g^énéral de Sociétés coloniales, a, en particulier, traité cette question, vitale pour notre avenir en cette partie du monde, dans un remarquable mémoire présenté au Congrès international d'agronomie coloniale et tropicale de Bruxelles, 20-23 mai 1910; ce travail est malheureusement trop développé pour être reproduit ici.
M. Noguès exposait, en termes d'une rare netteté, le programme d'après lequel doivent être établis les rapports entre l'Administration, les exploitants Blancs et les indigènes. Il indiquait les moyens d'améliorer le sort matériel et moral de ces derniers en leur inculquant le goût des cultures vivrières et de l'élevage et, surtout, en les amenant peu à peu au travail. Dans son
igÔ DANS NOTRE EMPIRE NOIR
ensemble, cette étude représentait un des exposés les plus lumineux par le sens pratique joint à une connaissance approfondie du pays, qui aient été rédigés sur une matière très, trop controversée jusqu'ici.
Le seul point sur lequel^ se pourrait-il, les vues de M.Noguès soient démenties est l'opinion par lui émise à propos de l'introduction extérieure de la main-d'œuvre. Sans m'étendre davantage sur ce sujet, il me sera permis de dire combien l'échec de certains essais d'immigration étrangère au Congo est peu probant, en raison même des circonstances du but visé, inapproprié aux capacités de production des importés, et de l'infériorité de ces éléments eux-mêmes.
L'Afrique Equatoriale occidentale, de par sa configuration, sera seulement pénétrée, depuis le Pool, jusqu'à son extrême hinterland, par la voie fluviale. Pour tout esprit non prévenu, c'est le pays immédiatement desservi, dans cette partie de notre possession, par le fleuve et ses affluents qui doit seul, pour le présent tout au moins, constituer l'objectif des activités. J'irai plus loin: l'habitat sur l'eau, tel que le pratiquent des centaines de mille d'Extrême-Orientaux, apparaît comme la véritable solution, tant au point de vue de l'économie que de la mobilité nécessaire dans
VERS l'oUBANGUI 107
le choix des champs d'action successifs et des possibihtés do travail, en une contrée où l'inondation recouvre périodiquement la presque totalité du territoire exploitable. Cette énonciation reste, cela va de soi, subordonnée à la solution du grave problème de la trypanosomiase.
Un fait n'en demeure pas moins acquis. L'Afrique Equatoriale souffre du dépeuplement; d'autres parties du monde étouffent, au contraire, par surpopulation.
Il nous appartient d'être, en ce domaine, les instaurateurs d'un équilibre oii:, avec un légitime profit, l'humanité trouvera son compte, tout en justifiant cette formule énoncée par une des personnalités les plus en vue de notre grande et jeune colonie :
« L'avenir du Congo dépend tout entier de la politique indigène qu'on y suivra, avec le souci de solutionner la question de la main-d'œuvre. »
Nous remontons rapidement vers Bangui. Depuis notre départ de Brazzaville, aussi bien dans la Sanga que dans l'Oubangui, nous avons marché toutes les nuits oii la lune, et même, seule, la clarté étoilée des tropiques, nous l'ont permis.
igS DANS NOTRE EMPIRE NOIR
Son équipage doublé et ses quatre pilotes donnent ainsi au Lamy l'occasion d'effectuer une formidable randonnée, en un record, inégalé jusqu'ici, de rapidité.
A mesure que nous pénétrons plus avant dans l'Intérieur, le pays change visiblement. Non pas d'aspect; ce sont toujours et à perte de vue les hautes murailles de végétation entre lesquelles coule le flot jaune verdâtre, mille fois coupé d'îles et de chenaux; mais le caractère diffère. Pour la première fois, nous voyons quelques pêcheries; tout petit détail, évidemment; intéressant toutefois parce qu'il souligne mieux l'incroyable apathie de ces populations vues sur des milliers de kilomètres, et dont nulle n'a même son^é à tirer parti des richesses ichtyologiques que renferment ces eaux.
Car, si l'anthropophagie a décimé ces peuples, si tous les auteurs qui ont parlé d'eux : Mgr Augouard, MM. P. Mille, Colrat de Montrozier, de Mandat Grancey, pour ne citer que ces noms, ont porté une si large part de leur attention sur ce cas d'un « socialisme » très spécial, c'est qu'en effet l'atroce coutume a été pendant des siècles à la base delà civilisation, — ironie des mots ! — de ces pays ; elle a fait corps avec l'esclavage, comme elle a été la raison de siècles de guerres
VERS L*OUBANGUI IQQ
de village à village. Mais là où Ton s'est lourdement trompé, c'est, en cherchant une excuse à ces abominables pratiques, quand on a voulu trouver un semblant de justification dans le besoin, dans la faim.
Rien n'est plus faux, au moins en ce qui concerne les vallées du Congo et de ses affluents. Ces pays sont d'une fertilité inimaginable. Toutes les cultures des pays chauds et humides, même celles des pays méridionaux des régions tempérées, y viennent avec une incroyable vigueur.
Aux alentours des villages, sauf, bien entendu, dans les parties non inondées en permanence, le terrain de la forêt défrichée, sur Tespace strictement nécessaire, donne le manioc et la banane à profusion. L'ananas, le café y poussent à l'état sauvage. Les indigènes renoncent à telles cultures, jadis répandues : l'oignon et le maïs, par exemple. Ils dédaignent la patate.
Mais, pour avoir une idée exacte de ce qu'une acclimatation agronomique pourrait donner au Congo, il faut visiter les plantations des factoreries, des Missions et des postes. A notre passage, avec cette bonne grâce et ce sens de Thospitalité spéciaux aux pays neufs, on nous comblait de fruits : certains récemment importés, tels que la mandarine, le citron, l'orange, et de légumes.
dont maint maraîcher parisien eût été fier. Le figuier, encore rare, prospère à souhait. Des essais encourageants sont tentés à Brazzaville avec la vigne, le pêcher; le pommier et le poirier eux-mêmes y sont l'objet d'une tentative. Partout, le canard, la poule, la chèvre, et peutêtre le porc réussiraient. A Betou, notamment, j'ai vu, dans l'exploitation de M. Boucart, qui, depuis, fut mêlé à un incident fâcheux pour l'autorité, d'après le correspcmdant cVExceisio?*^ un champ de riz aussi beau que les plus beaux d'Extrême-Orient. En quel grenier d'abondance les Jaunes faméliques transformeraient ces plaines humides, sous ce rapport I
Croyez-vous que les Noirs s'intéressent un instant à ces tentatives, à ces résultats, à ces enseignements, dont l'adaptation, à leur mentalité, aussi mineure soit-elle, aboutirait, pour eux, en quelques années, au bien-être définitif?
Laissez le soin de le penser aux gobeurs ou aux farceurs qui nous rasent depuis tant d'années avec leurs théories de régénération de la race noire et, en particulier, de celle de l'Afrique Equatoriale. Pas un village, pas une case n'offrent Texemple d'un essai de jardinage. A peine ces misérables peuples possèdent-ils quelques poules, quelques canards, bien rares, quelques chiens-
VERS l'oUBANGUI 201
loups, transformés par eux en comestibles. Tout cela vit en glanant ce qu^il peut ; comme les enfants indigènes eux-n^êmes, pauvres petits chez lesquels la mort exerce des ravages d'un pourcentage effrayant.
Et c'est, seule, leur incurable paresse, leur mépris pour le moindre travail, mêlés à un atavisme sanguinaire, qui ont fait, qui font encore de ces gens des mangeurs d'hommes.
On assiste parfois à ce spectacle symbolique : une femme trottine, un enfant à califourchon sur la hanche, un autre « en espérance » et, sur la tête, une charge de 20 ou 30 kilos. Gravement, son seigneur et maître la suit, un bâton, quelquefois une lance à la main.
Les femmes, bêtes de somme, objet d'un trafic non déguisé, cultivent, débroussaillent tant bien que mal, autour des villages, font toutes les besognes.
Aussi, lorsqu'on voit cela, quand, se reportant à quelques années en arrière, on songe que les Blancs, en s'implantant dans ce pays, ont, du jour au lendemain, dû exiger de l'indigène le dur portage, pour lequel des milliers d'hommes
furent parfois réquisitionnés d'un seul coup, on comprend quelle terreur, quelle horreur aussi, inspiraàces peuples lepremier contact avec leurs nouveaux dominateurs, quels effroyables vides il fit parmi eux, quelle perturbation il apporta à des mœurs millénaires : cela constitue une excuse d'une force singulière à bien des événements qui, jugés d'Europe, soulèventl'horreur par leur atrocité. A chacun sa part.
Cependant, — et j'excepte de ceci les Missions religieuses, bien entendu, — les Blancs ont, de par la loi du plus fort, occupé ce pays seulement pour l'exploiter matériellement et étendre le champ mondial de leur activité matérielle : objectif que l'on semble se refuser à avouer quand on couvre l'œuvre de pénétration entreprise par notre race dans les mondes nouveaux de prétextes niaisement , hypocritement empreints de philosophie humanitaire.
Sachons donc avoir le courage de nos actes, que diable 1
Est-ce à dire que notre œuvre de colonisation soit exclusive de toute propension civilisatrice ? Une telle affirmation serait bien loin de mon esprit. Au contraire, la généralité des Blancs luttent avec force contre les mœurs, parfois abominables, des autochtones: partout oij nous
VERS l'oUBANGUI
tenons les populations, l'antliropophagie a disparu... ; ou, clandestine, elle se cache : progrès dont il faut bien, dans certains cas, savoir se contenter. Et encore, n'est-il pas sûr que, au cours de certaines opérations, certains de nos auxiliaires indigènes, de recrutement congolais, n'ont pas parfois profité de notre force pour satisfaire leurs instincts. Puis, pour nous placer à notre point de vue français, quelle fraction minime occupons-nous, de cette immense Afrique Equatoriale, oùnos troupes se sont réduites jusqu'alors, avec les milices, à un régiment de tirailleur sénégalais ? Abstraction faite des quelques centres principaux, quelle surveillance directe et permanente pouvons-nous, en dehors des riverains, exercer sur la majorité des populations? Aucune, ou à peu près, cela est l'évidence même.
Seulement, comme le pire paradoxe peut se soutenir, voire être une réalité, j'ai entendu affirmer ici que la visible dégénérescence des Noirs placés sous notre domination immédiate a pour cause la privation de viande, donc de chair humaine. Je cite, simplement.
Nous sommes dans ces pays, matériellement et non théoriquement, s'entend, depuis dix ans à peine. Cela revient donc à dire que tous les indigènes adultes que j'ai vus dans la Sanga ou dans
lio4 DANS NOTRE EMPIRE NOIR
rOubang-ui ont « mangé ». « 11 y a lonjçtempsl » ne manquent-ils jamais d'ajouter, comme le vieux M'Bomou, d'Ouesso. Encore M'Bomou se défend-il d'avoir man^^é du Blanc, tandis qu'un autre vieux chef, Betou, du pays du même nom, dans rOubangui, en un point où nous avons maintenant un poste composé d'une compagnie de Sénégalais, s'est jadis offert, non seulement du Blanc, mais du Missionnaire. Betou possède ainsi, par contre, une supériorité évidente sur nos meilleurs anticléricaux qui se contentent de manger tous pes matins un curé... en imagination. S'il était plus connu en France, dans ces milieux éclairés, nul doute que Bétou, devenu un vénérable bonhomme, n'y ait trouvé de zélés protagonistes pour lui faire obtenir les palmes, dues à un si agissant chef d'école.
Au surplus, il n'y aucune illusion à se faire à ce sujet : nous n'aurions pas évacué le pays de 24 heures que les M'Bomou, les Betou et leurs congénères se chargeraient de trouver derechef pour leurs semblables une sépulture, pratique à leur propre gré.
Il faut bien l'avouer, nous avons fait nousmêmes, dans cet ordre d'idées et depuis notre
VERS l'oUBANGUI
implantation au Congo, preuve d'une indéniable incurie. Ainsi le bœuf, le buffle existent en abondance à rétat sauvage dans presque tout notre Congo. On n'a jamais songé, que je sache, à le capturer et à le domestiquer, dans les régions exemptes de la tsé-tsé, encore moins à le croiser avec des races importées.
Le cheval supporte mal le climat. Par contre, l'âne réussirait et rendrait d'inappréciables services en Afrique Equatoriale , où le portage, je le répète, constitue, hors des cours d'eau, en même temps que l'unique moyen de transport, une source de difficultés sans nombre.
Or, appréciez cette citation, empruntée au magistral volume publié en 1906 par M. F. Rouget sur « l'Expansion Coloniale au Congo Français » :
A la place du cheval, l'âne rendrait de grands services. On aurait déjà pu, grâce à lui, alléger le service des caravanes, sur la route de Loango à Brazzaville, au temps où ce service fonctionnait. On y songea un moment à Loango. Un colon avait importé des ânes. Faute de ressources suffisantes, il ne put conduire son entreprise à bout. La colonielui acheta ses bêtes et les plaça dans un de ses postes, à Loudina. Là, les bêtes vécurent en toute sécurité. Elles prospérèrent ^même, s'engraissèrent, se
reproduisirent. Mais jamais on ne leur fit porter la moindre charge sur la route des caravanes.
(( Bienheureuses bêtes devenues budgétivores! » conclut avec résignation M. Rouget.
Combien de ces « histoires d'ânes » révélerait la genèse de nos colonies, le jour oij Ton voudrait se donner la peine d'y aller voir !
Un peu plus peuplée,maiscombien peu encore, est la contrée dans laquelle nous arrivons. Pourtant, de nombreux espaces où, dans la forêt disparue, quelques grands arbres isolés parmi les hautes herbes, attestent seuls qu'une population dense a existé là. La brousse a recouvert les lieux où vécurent d'importantes agglomérations : seules, les bananeraies , les champs de manioc retournés à l'état sauvage sont demeurés.
(( Il y a vingt ans à peine, me dit un de nos compagnons, j'ai connu le fleuve couvert de pirogues, dans tous ces parages. Les premières chaloupes qui remontèrent TOubangui eurent même à lutter souvent contre les agressions des piroguiers, forts de leur nombre. Sur chaque rive les villages se succédaient, très importants. En
VERS l'oUBANGUI 20^
quelques années, ces populations ont fondu. Ont-elles été anéanties, pour de multiples causes? Se sont-elles retirées en partie vers Tintérieur, sous Tempire de complexes mobiles ? Le fait est là ! Il n'est pas, convient-il d'ajouter, particulier à la rive française ; la rive belge offre le même phénomène, compliqué par le va-et-vient incessant de villages entiers, d'une rive à l'autre, suivant leurs intérêts du moment et le plus ou moins de tension dans leurs rapports avec leurs administrateurs et les Sociétés concessionnaires. »
Précisément, à partir de Imfondo-Desbordesville, nous pénétrons dans une contrée plus peuplée encore. Sur la rive française, les villages se succèdent, relativement rapprochés, tandis que, sur la rive belge, les espaces déserts plantés de bananiers signalent les anciennes agglomérations abandonnées. Le mouvement actuel des indigènes existe donc en notre faveur. Préférence flatteuse, évidemment, mais toute platonique, puisque notre méthode administrative interditla coercition pour obtenir d'eux le travail.
Notre aversion pour la « manière forte », laquelle, supérieure assurément dans ses résultats matériels, se justifie toutefois, non seulement par nos traditions, mais, il faut bien le dire aussi, parce que la contrainte, toute défendable
DANS xNOTRC EMPIRE NOIR
qu'elle apparaisse aux yeux de beaucoup, aurait, dans le cas présent, pour unique résultat de provoquer un nouvel exode des Noirs vers le territoire belge.
La race chez laquelle nous parvenons est celle des Bondjos. Nous les trouverons jusqu'à Bangui. M. F. Rouget s'explique en ces termes à propos de ces sympathiques populations :
Les Bondjos sont des ventres : c'est tout ce qu'il y a de plus bestial en fait d'anthropophagie... Les uns, comme les Pahouins, dévoreront l'ennemi tué à la guerre, par manière de représailles, ou afin d'hériter de ses vertus et de sa valeur : il n'y a pas longtemps que les héros de Tlliade n'en faisaient plus autant. D'autres sont anthropophages par rencontre ; la faim, l'occasion... quelques diables aussi les poussant: tels les Bamziris, Sangas et Yakomas. Les N'Sakaras avancent d'un degré de plus, ils font la guerre pour se procurer de la viande humaine.
Quant aux Bondjos, aux Langouassis,aux Bougous, ils tuent pour manger. Ils achètent des esclaves pour la cuisine, ils se tuent entre eux.
Le fait est que je vis à Betou une belle fille, d'une vingtaine d'années, venue se réfugier à
VERS l'oUBANGUI
notre poste : captive, elle était destinée à être mangée, et, pour la reconnaître en cas de fuite, ses « amateurs » lui avaient coupé une oreille I Ah ! comme on comprend donc, quand on a vu ces gens de près, l'amour qu*ils inspirent à quelques-uns de nos plus vaillants philanthropes en chambre !
Bien différents des Sanga-Sanga, chez qui le large pagne formant une courte culotte bouffante, la coiffure tressée en bandeau autour du front chez les hommes, le tablier plat, placé très bas sur « l'arrière-main », chez les femmes, auxquelles la coiffure variée, souvent artistique, donne un cachet si particulier dans ce qu'il y a de rudimentaire, les Bondjos ont un aspect plus farouche encore. Un petit pagne serré couvre les hanches des hommes, nus, et, pour la plupart, la tête rasée. Les femmes cachent leur pudeur sous un tutu bouffant, circulaire, formé détresse. Comme les belles dames Sanga-Sanga,les élégantes portent de hautes molletières faites d'un spirale évasée, en fil de laiton ; des bracelets, des verroteries, des perles, et, chez beaucoup d'entrés elles, un long et lourd carcan de cuivre, rivé au cou. Les
malheureuses traînent nuit et jour cet instrument de supplice qui les attache au village pour la plus grande sécurité des maris ; au fait, quand on y réfléchit, est-ce bien plus sot que l'accès de singulière coquetterie par lequel nos élégantes crurent devoir se ligotter les jambes, pour s'empêcher de marcher, afin de mieux plaire? Tout, en ce bas monde, n'est qu'antithèses et conventions. Ainsi, il est devenu de mode, sur nos scènes de genre, et même de bon genre, d'exhiber des figurantes ou des danseuses nues. Les vieux messieurs et les collégiens ont immédiatement fait à ce genre d'exhibitions un succès que le bon gros public s'est empressé de ratifier sous prétexte d'art. Par contre, on eût crié au scandale si quelque accessoire, bas noirs ou simples jarretières, eût souligné ces nudités. De même que la statue de Spartacus adornée d'un fauxcol, d'une paire de manchettes et d'un chapeau choquerait la pudeur de bien des gens, tandis que le même personnage in anima vili est accepté des plus prudes.
Or, c'est seulement en ces pays qu'on peut vraiment se faire une « morale » du nu. On est même bien vite blasé sur ce sujet,je vous assure. Et quand, pendant des heures, des jours et des mois, on a vu, frôlé, involontairement reniflé
VERS L*OUBANGUI
aussi, hélas ! des milliers de torses, d'épaules, de seins naissants, tolérables, ou formés, — et alors combien fâcheux! — de croupes, de cuisses et le reste, l'optique se modifie; le nu seul, pour un peu, paraîtrait convenable : à ce point que si, au retour et sans transition, on en trouvait la mode adoptée pour les réceptions mondaines, peut-être en arriverait-on à trouver cela parfaitement naturel.
Tout est conventions, vous dis-je!
La forte crue de l'Oubangui favorisant notre marche, nous évitons les échouâmes, fréquents aux basses eaux. Mais, par contre, plus d'hippos ni de caïmans, sauf un de ces derniers, énorme, aperçu nageant tout près du bateau on l'un des rares moments, par une malchance, où nul d'entre nous n'avait sous la main sa carabine. La grande faune aquatique est, par le niveau du fleuve, réfugiée dans la forêt inondée et dans les marigots de l'intérieur. Les aigrettes et les flamants roses, partis, eux aussi. Quelques rencontres, cependant. Tels, de-ci de-là, de grands arbres morts couverts des nids d'une sorte de cigogne vivant en troupe. Un fait à noter, chez
cette faune, est sa tendance à se grouper par races, en agglomérations compactes, Ainsi, à Loukolela, des dizaines de milliers de merles métalliques, à l'admirable plumage, ont adopté pour habitat une des îles du fleuve. Ailleurs, au passage de notre navire, Fair s'obscurcit littéralement d'un vol épais, analogue à celui des corneilles de nos campagnes, en certaines saisons. Ce sont d'énormes chauves-souris, des vampires. Or, nous n'avons vu nulle autre part ni des uns ni des autres. Aux basses eaux, l'aigrette, le marabout peuvent, m'assure-t-on, se tirer couramment. Puis, des aigles-pêcheurs aux serres mi-palmées; des foliotocoles étincelants ; des « gendarmes », sorte de gros serins jaunes dont les nids, pendus aux branches de certains arbres, semblent des fruits; d'énormes échassiers au vol lourd; visibles quelquefois, rarement, à cause de l'épaisseur du feuillage : des singes.
L'œil s'amuse. Et les jours passent d'un vite! Pour apprécier vraiment les ressources cynégétiques de ce pays, il faudrait y stationner... Mais nous filons si rapidement, laissant derrière nous le regret de magnifiques occasions manquées ! A Betou, l'agglomération où réside le vieux coquin du même nom, déjà cité, nous avons pris, pour le conduire à Bangui, le capi-
VERS l'oUBANGUI
taine Modeste , commandant le détachement de tirailleurs qui y réside. Cet officier, aimable compagnon, me racontait qu'une bande d'éléphants, évaluée à une centaine de tètes, avait, quelques jours auparavant, été signalée dans les environs du village ; elle avait ravagé les plants de manioc et les bananeraies. On était parvenu à en tuer trois. Quels coups de fusil sont réservés au sportsman qu'attirerait vers ces parages l'attrait des grandes chasses en ces pays! Et, encore une fois, quel profit trouverait la colonie à un tel mouvement, organisé et réglementé ! Nul à l'heure actuelle, ai-je dit, il est à créer; mais un semblable résultat peut s'obtenir, puisque les étrangers l'ont fait chez eux.
La vie définitive dans la brousse a même ses adeptes volontaires. Sur notre parcours, on m'a montré deux établissements différents, habités chacun par un de nos compatriotes ayant fait de l'existence libre et du noble sport de Saint-Hubert, ainsi compris dans sa plus haute acception, le but de son existence. r4es deux résidences, situées en marge des concessions, possèdent leurs vapeurs particuliers.
Le choix d'une pareille organisation ne représente-t-il pas, lui aussi, une conception élevée de la vie ?
Puisque j'ai^parlé d'éléphants, je crois opportun de donner sur ce sujet, à propos de sa protection dans notre domaine africain, une opinion reflétant, avec mes observations propres, celle de certains de nos compatriotes congolais, très avertis.
(( L'éléphant, au train dont vont les choses, aura disparu d'ici quelques années », a-t-il été proclamé de différentes sources, non sans une certaine afflrmative quelque peu prématurée.
Cela, je ne le crois pas, au moins pour la partie de l'Afrique que j'ai visitée.
J'aurai parcouru sur le Congo, la Sanga et rOubangui près de o. 000 kilomètres, au cours desquels j'aurai vu, à part quelques factoreries, de rares agglomérations d'implantation française : telles Ouesso et Bangui ; et des villages clairsemés, si clairsemés qu'on les compte, sauf aux abords immédiats, de Bangui et d'Ouesso. Le reste, c'est pendant des jours, la forêt tropicale. Certes, derrière ces hautes falaises de verdure, multipliées par l'infinité des bras et des îles, existent dans l'intérieur, des groupements d'indigènes. Mais combien épars! Dans ces espaces sans fin, loin du contact de l'homme, la faune
VERS l'oUBANGUI
vil et croît librement. Avant qu'on en ait tari l-es réserves, des siècles passeront.
Maintenant, est-il permis de dire que l'exploitation de l'ivoire, pratiquée sur une échelle telle qu'une seule firme en a exporté, en une année, 48 tonnes, peut avoir duré des années sans entraîner une appréciable diminution de l'éléphant ? Cela non plus ne saurait se soutenir.
Long-temps, les hippos et les éléphants ont assuré l'alimentation des premiers Blancs établis à Brazzaville. A Zongo, le petit poste situé sur la rive belge, en face de Bangui, il fut tué, un jour, dans un espace restreint, cinq éléphants qu'on put photographier sur une seule plaque. Ici et là ce temps est fini; l'éléphant a disparu : il est parti, comme il a abandonné, à quelques exceptions près, le voisinage des chenaux suivis par les vapeurs. Il a cherché des parages plus tranquilles, et n'a eu que l'embarras du choix. Mais il pullule encore; cela résulte, avec évidence, de ce que j'ai vu et entendu de toutes parts. M. Chaussey, directeur de factorerie, connu au Congo comme jadis « Gérard, le tueur de lions », en Algérie, et malheureusement décédé depuis notre passage, en a tué, seul, pour sa part, plus de 500 : en 29 ans de séjour, convient-il d'ajouter.
Est-ce à dire qu'on ne doive pas protéger l'éléphant? On l'a fait, administrativement, dans une certaine mesure. Un arrêté du 1" juillet 1904 interdit au Congo la vente et l'exportation des pointes d'ivoire d'un poids inférieur à 2 kilos.
C'est tout. Et c'est peu, dira-t-on, non sans apparence de raison ?
J'ajouterai pourtant que non seulement cela représente le maximum de ce qu'on pouvait faire, mais encore que cette mesure, sage en elle-même, est illusoire par le contrôle presque impraticable de son exploitation, en un pays ou la frontière, sur des distances énormes, échappe à toute surveillance possible, et quand une si grande partie de notre territoire congolais est inoccupée effectivement.
Puis, il y a un régulateur à la vente de l'ivoire : c'est son cours. Or,rex-Etat Libre possédait d'immenses quantités d'ivoire provenant aussi bien des réserves des rois nègres que du produit accumulé de la chasse. Maintenant que l'Etat Libre est devenu colonie belge, c'est la Belgique qui, peu à peu, écoule ce stock avec une prudence dictée par le souci de ne pas avilir lecours.Et cependant, le tassementest tel actuellement que l'achat intéresse peu, pour le moment, les Compagnies concessionnaires; aussi, l'expor-
VERS l'oUBANGUI 217
talion relève-t-elle, temporairement, cela ne fait pas de doute, plutôt des trafiquants portugais et de quelques « pirates » opérant en braconnant sur le domaine des concessions, que du fait des grandes Compagnies concessionnaires.
Ce ralentissement de la demande, provoqué par le stockage est, croyez-le bien, une cause de restriction plus grande dans la recherche des « pointes » que tous les arrêtés passés et à venir.
Au surplus^ ce serait une erreur de penser que la recherche de l'ivoire constitue, à elle toute seule, la principale cause de la chasse indigène. Les Noirs, il ne faut pas le perdre de vue, sont, faute d'élevage et par suite de notre opposition, dans la mesure du possible, à Tanthropophagie, à court de viande. Or, l'éléphant comme Thippo c'est, pour eux, la bonne aubaine, le large approvisionnement d'une nourriture dont la quantité, obtenue d'un seul coup, ne saurait les arrêter, car la décomposition, même avancée, de la viande ne les rebute pas. Ils nous l'ont bien fait sentir à bord, les misérables I Ils chassent donc, pour les manger, l'éléphant au piège et Thippo au harpon. Et comme la majorité des villages échappent à notre surveillance effective et constante, je laisse à de plus malins le soin de trou-
VERS l'oUBANGUI
ver, en l'état actuel de ces contrées, la solution efficace de la protection de l'éléphant.
J'irai plus loin : la densité exagérée de l'éléphant serait un fléau pour ce pays ; il en est ainsi dans les régions trop fréquentées par le gros pachyderme. Là, les plantations sont ravagées. Parfois, deux ou trois têtes suffisent à cette besogne. Alors, c'est, pour les malheureux indigènes, la lamine ou Texode. On cite, dans cet ordre d'idées, une contrée, la Léfini, demeurée déserte parce que les éléphants l'ont rendue inhabitable.
L'arrêté cité plus haut apparaît donc pour le moment, comme la seule limite pratique, matériellement possible, de la protection à accorder à l'éléphant : résultat très désirable à beaucoup d'égards, mais que l'on obtiendra seulement par une sévère législation cynégétique, étendue à tout notre Empire Noir (1).
En effet, ce que l'on peut aisément faire^avec, bien entendu, la préoccupation obligée des droits des Compagnies concessionnaires, c'est de tirer, de la chasse sportive de l'éléphant, le parti à la fois fiscal et cynégétique dont j'ai déjà signalé
(1) Une Commission spéciale a été instituée depuis, dans ce but, au Ministère des Colonies.
VERS l'oUBANGUI 219
rimportance, par ailleurs. Question de formule à trouver, simplement.
Un mot pour finir : dans une intention louable certaines propositions de domestication de Téléphant africain ont été énoncées à différentes reprises. On a excipé, à ce propos, de l'exemple de rinde et de l'Extrême-Orient méridional. Cet exemple ne vaut guère, car les Asiatiques ont toujours considéré Téléphant comme un animal de luxe et de guerre avant tout. S'ils Tout employé, et encore dans quelle mesure restreinte, à des travaux de force, c'est qu'ils ne disposaient pas des moyens mécaniques devenus partout un outillage de première nécessité. Quant à supposer qu'on pourra jamais faire du portage avec l'éléphant auquel il faut 30 kilos de nourriture quotidienne et son bain chaque jour, en un pays inondé une partie de Tannée et dont les routes sont des pistes à peine tracées, souvent recouvertes d'un enchevêtrement de lianes et de racines, c'est une simple hypothèse. Les Belges tentent, depuis dix ans, Texpérience à coup d'argent. Ils ont peu réussi jusqu'ici. Et l'exemple cité, à l'occasion, de deux ou trois individus qu'on est parvenu à apprivoiser, ne prouve pas plus en faveur de l'utilisation possible de l'éléphant d'Afrique que celui de feu Consul, le célè-
bre anthropoïde jadis fêté par les Parisiens, n'a démontré la possibilité de remplacer, au théâtre et à la ville, les snobs par des singes savants.
J'ajoute, ces réserves faites et sans trop croire au succès, que la domestication généralisée de réléphant serait, pour les grandes colonies africaines, un bienfait.
BANGUI
La forêt équatoriale a déroulé, depuis des jours, sur chaque rive, le ruban sans fin de ses arbres géants, de ses lianes, de ses plantes arborescentes. A peine, à de rares intervalles, un poste à bois, quelqueshuttes groupées près d'une bananeraie, ou bien, plus souvent, un espace dénudé, trace bientôt effacée d'une population disparue, vient-il rappeler la présence de l'homme dans ces solitudes.
Mais voici que de hautes collines dessinent, dans le lointain, par-dessus le faîte de la forêt, la ligne estompée de leur cime. C'est à leur pied que s'arrête brusquement, sans transition, comme la mer vient se briser au pied de la falaise, l'Océan diffus des végétations, des marais et des eaux à travers lesquels nous naviguons depuis des semaines déjà.
Immédiatement au delà commence le régime des plateaux. De ce point, où l'Oubangui, étranglé entre des hauteurs abruptes, franchit i'obs-
tacle en deux rapides impressionnants, nous avons fait le chef-lieu et la base de Timmense domaine, depuis le Bornou, le Darfour, jusqu'au delà du Tchad, acquis en ces dernières années à notre pays par une poignée de héros, explorateurs, officiers ou pionniers de la pénéiration économique parmi lesquels tant d'entre eux, tels les Moli et les Fiegenschûhe, ont payé de leur vie l'honneur d'être à l'avant-garde de notre expansion.
Est-ce le contraste avec l'uniformité, très majestueuse cependant, de la forêt équatoriale ou bien l'impression d'être en contact avec des régions demeurées en partie mystérieuses ou hostiles ?
En arrivant ici, au seuil d'un nouvel échelon de notre domination africaine, on ne peut se défendre d'une impression complexe, avivée encore par le souvenir du drame dont Bangui fut le théâtre, il y a quelques années à peine. C'est là que furent massacrés, et sans doute mangés, par les indigènes, en 1890, l'administrateur Musy et la troupe de tirailleurs qu'il avait avec lui. Lorsque M. Pondère, alors administrateur, homme de valeur et d'énergie, devenu depuis, à
BANGUI
juste titre, une des plus hautes personnalités de l'Afrique Equatoriale, arriva deux mois après à Bangui, assisté de l'administrateur Nebout, ce fut pour y recueillir le crâne et... la montre de son prédécesseur.
Nos compatriotes, attaqués de nouveau, durent, pour se maintenir dans la position, soutenir une série de rudes combats. Ajoutant son horreur à celle de la lutte contre ces brutes sauvages, la variole se mit parmi les tirailleurs. Et comme il avait fallu placer les varioleux en dehors de la palissadepour essayer de soustraire au fléau les défenseurs valides, les Noirs vinrent la nuit enlever les malades pour les dévorer, en ayant soin de laisser sur place quelque abominable trophée, témoin de leur audace et de leur abjection.
L'arrivée de la mission Grampel sauva la petite troupe.
Sur ces lieux, témoins pourtant si récents de ces horreurs, a surgi une cité française, toute moderne. Un groupe: officiers, administrateurs, négociants, attend l'arrivée d'amis, présents à notre bord. De la passerelle, nous apercevons
l'avenue construite le long du fleuve, de belles factoreries, un spacieux poste sanitaire, des bâtiments coloniaux en construction; puis, à mi-côte de la colline boisée, presque vieillot déjà pour ce pays tout nouveau, le « Palais » du gouvernement; au-dessus, dominant la ville, dans une superbe situation, la résidence du commandant supérieur, celle des différents services militaires et le camp des tirailleurs sénégalais, dont les cases circulaires laissent deviner, à travers la forêt débroussaillée, leur toit pointu.
MoinsSénégalais encoreque ceux vus ailleurs au demeurant. Les tatouages faciaux, les oreilles démesurément percées de quelques-uns des hommes,suffiraient, à défautde la difierence du type, à révéler une majorité de recrutement indigène. Faut-il le dire, ce recrutement exclusivement ou en majorité sénégalais des tirailleurs destinés au Congo français n'a pas que des partisans. Beaucoup reprochent au Sénégalais de marquer, en ces derniers temps surtout, une tendance à l'infatuation allant, dans certains cas, jusqu'à manquer volontairement, non sans une pointe d'insolence, aux Blancs civils.
De là à l'insubordination , il n'y a guère loin; un assez grave incident dont Carnot fut le théâtre l'a démontré.
BANGUI
Puis, rhéroïsme et Jes services rendus à la France par ces braves Sénégalais, dans la conquête de son Empire colonial, ont été souvent flattés, leurs hauts fait exaltés devant eux, avec justice, assurément, mais sans toujours peutêtre tenir compte de la réserve qu'il faut s'imposer vis-à-vis du Noir, lorsqu'il s'agit de développer chez lui le sens de la personnalité ; réserve d'autant plus opportune, en l'espèce, que la plupart de ces Sénégalais sont, non pas du Sénégal même, mais, je Tai dit, des Bambaras ou d'autres Soudanais, hier encore races d'esclaves. Aussi, quand nombre de personnalités, dont je reflète simplement ici l'expression, marquent une préférence pour un recrutement exclusivement congolais, comme le pratiquent les Allemands et les Belges, cette opinion apparaît-elle défendable... Aussi bien, au demeurant et soit dit en passant, que la mesure qui soustrairait à l'influence pernicieuse des brumeuses et froides garnisons métropolitaines du Nord- Ouest, ceux des officiers qui rentrent en France désacclimatés après un long séjour dans les pays chauds de nos colonies.
Si les partisans du recrutement congolais pour notre Afrique Equatoriale semblent être dans le vrai, par contre, pour qui connaît la
mentalité du Noir et se rappelle certaine circulaire adressée sous le ministère du général André aux officiers de nos régiments indigènes, leur recommandant de réprimer la première faute commise par leurs hommes, sous forme d'un simple petit discours de... « morale militaire», il est permis de supposer quel sourire ironique notre simplicité a pu provoquer chez lesoffîciers des troupes coloniales étrangères qui ont eu connaissance de la circulaire en question.
Les théories édulcorées chères aux apôtres des «Droits de l'Homme et du Citoyen» apparaissent quelque peu ridicules, appliquées aux nègres du Congo... et quelquefois d'ailleurs aussi.
Partant de l'avenue qui longe le fleuve^ une autre, large, déjà bordée de constructions, s'avance vers l'intérieur. Un Cercle n'ayant, bien entendu, rien de commun avec le Jockey ou l'Epatant, mais un Cercle tout de même, en attendant la terminaison d'un autre, plus approprié, sert de lieu de réunion, en un coin situé près des Rapides ; coin charmant, noyé dans la verdure et les jolis bambous chers aux reptiles et aux insectes nuisibles.
BANGUI 227
Bangui a sur Paris la supériorité, révérence parler, de s'être fait en un jour ou presque. L'honneur de cette très remarquable création revient à une initiative récente, à laquelle on ne saurait rendre un hommage trop mérité : celle de M. le gouverneur P.-I. Fourneau.
La vie au loin, en pays perdu, impose, entre compatriotes, certaines obligations auxquelles il est sans excuse de se soustraire. Nous devions donc une visite à la mission établie par les Pères au-dessus des Rapides.
Par un étroit et abrupt sentier qui représente en ce point l'unique moyen de communication entre nos vastes possessions de FOubangui- Chari-Tchad et le reste du monde, nous gagnons l'embarcadère oij nous attend la baleinière, menée par une quinzaine de pagayeurs, qui doit nous conduire au but de notre excursion.
Un vapeur, \'E tienne- Vatel, d'un modèle spécial, bien approprié à la navigation sur le Haut-Oubangui, est là, sous pression. Le bateau fait partie de la flottille d'une Compagnie qui a eu la hardiesse, couronnée de succès, de faire
franchir les Rapides à ses bateaux, ouvrant ainsi l'accès des biefs supérieurs du Bassin jusqu'à Mobaye^ par transbordement, à la navigation régulière. Sur la berge, quelques fonctionnaires, un détachement de milice, tout flambant neuf et commandé par un grand diable d'adjudant sénégalais. Nous arrivons juste pour assister à l'embarquement de S. A. le Grand-Duc de Mecklembourg et de sa suite. Le Grand-Duc, en mission, traverse pour la seconde fois l'Afrique, du Congo au Nil.
On nous prie aimablement de différer notre départ pour lui être présentés. Nous acceptons naturellement, la curiosité aidant. Voici bientôt la longue théorie des porteurs, les caisses, les bagages, les armes. Puis le Grand-Duc lui-même, grand blond, type accentué d'officier prussien. Il est en casque et veston kakis; tenue très civile de touriste. Il passe rapidement en revue la section de miliciens, avec autant de conviction que s'il avait devant lui un régiment de la garde, puis vient causer familièrement avec notre groupe, en insistant particulièrement sur l'accueil gracieux qu'il a reçu en territoire français.
Et, en effet, notre gouvernement a tenu, non seulement à bien recevoir cette mission, mais encore à l'assister officiellement ; un commis-
BANGUI 229
saire français a même été mis à sa disposition pour raccompagner jusqu*au bout.
Mieux : on a accordé à la mission, après quelques négociations pour la forme et sans vouloir tenir compte des difficultés créées fréquemment à nos soldats amenés à passer par le territoire de l'Afrique allemande, le passage à travers toutenotre colonie d'une importante escorte de soldats allemands des troupes indigènes du Cameroun.
Précisément, quelques-uns de ces hommes arrivent. J'examine avec intérêt la façon dont les Allemands, néophytes de la colonisation, ont compris l'équipement de leurs troupes. Je suis obligé de le dire, tout en tenant compte du fait que c'est une sélection que nous avons sous les yeux : ces soldats sont tout à fait bien. La tenue est le classique kaki, mais la chéchia est roulée sur la tête de façon à former une petite toque, transformation exotique du béret rigide des troupiers teutons. On a évidemment cherché, comme chez les Belges, à éviter les fantaisies du port de notre chéchia.
Les buffleteries en cuir fauve ; le mousqueton à baïonnette courte. Mais le plus remarquable, pour qui sait l'horreur des Noirs d'Afrique pour la chaussure, c'est que les soldats indigènes
allemands sont chaussés de solides brodequins et de molletières, alors que les soldats noirs belges vont mollets et pieds nus, et que les nôtres portent seulement la sandale, généralement ; et encore, la plupart, quand ils ne peuvent faire autrement.
Cette question, qui constitua jadis une grosse difficulté pour les Japonais, inaccoutumés, eux aussi, à la chaussure, est de première importance, cependant, malgré son apparence secondaire, en un pays où les essences épineuses, certains parasites et parfois même les reptiles font tant d'éclopés dans nos colonnes.
Ce n'est pas aux colonies seulement que l'adaptation pratique et le souci de la salubrité dans la conception de l'équipement constituent une force ou une faiblesse pour les armées, suivant que ce côté de leur valeur d'utilisation y est bien ou mal compris.
Officiellement, la mission à la tête de laquelle est placé le Grand-Duc de Mecklembourg doit consacrer les dix-huit mois prévus pour son voyage à des études naturelles et à des chasses. Ces études seront sans doute très poussées, si Ton considère que le prince allemand, — lequel, soit dit incidemment, est le frère du Prince Consort de Hollande, — est au Congo, français ou
BANGUI
belge, déjà depuis plusieurs semaines. De plus, c'est une partie seulement de cette expédition que nous avons vue à Bangui. Le reste, composé d'autres collaborateurs, escortés, eux aussi, doit suivre des routes difFérentes pour se réunir au gros de la caravane en des points déterminés, et répartir sur un vaste territoire ses investigations.
Admettons donc qu'il s'agit là seulement d'une fantaisie de grand seigneur amoureux de beau sport d'excursions.
Le Grand-Duc passe pour un des émissaires préférés de V Empereur (1).
La Mission : cinq Pères sont là qui nous font les honneurs de leur humble établissement et de leur modeste chapelle, tour de force d'ingéniogité, dans ce pays ; il a fallu tout bâtir,tout créer avec les ressources presque nulles des éléments pris sur place. Trop éloignés de la ville pour fréquenter d'une manière suivie les Blancs établis à Bangui, soutenus par un appui matériel
(1) Nous appelons l'attention sur ces lignes, écrites en octobre 1910, et auxquelles les éve'nements ont donné par la suite une si saisissante portée.
nécessairement précaire, perdus au milieu d'une population aujourd'hui clairsemée et vraisemblablement rebelle à l'assimilation toute spirituelle qu'ils se sacrifient à lui inculquer, quel idéal il faut à ces hommes, dont la plupart portent l'empreinte du dur climat trop longtemps subi, pour persévérer dans leur œuvre !
Ils la poursuivent cependant, inlassablement, sans souci même, et sont dignes du respect profond, aussi bien de ceux qui ne partagent pas leur foi.
La vie est coûteuse à Bangui, et elle est difficile. On se rend compte des charges grevant des produits européens soumis, pour arriver jusquelà, à tant de transbordements. Apparaît ici, de ce chef, une erreur d'appréciation qui rappelle, sous une autre forme, celle commise par les Belges dans le choix d'emplacement de Léopoldville, leur future Métropole. Pendant une partie de l'année, en efTet, la navigation s'arrête à Zinga, dont le seuil doit être étudié par la mission hydrographique,en vue d'une amélioration éventuelle; et, pondant les plus basses eaux, à Ibenga; tous deux situés à peu de distance de Bangui. Le
BANGUI
choix de l'un de ces deux points, et principalement d'Ibenga, apparaissait donc indiqué comme chef-lieu de rOubangui-Ghari-Tchad,du moment qu'on en restait au principe, d'ailleurs judicieux, de placer ce chef-lieu à l'extrême pointe sud du nouveau gouvernement et le plus près possible des communications directes avec le gouvernement général, quelque souci qu'on ait alors eu de sauvegarder des relations avec le Nord, notamment avec le Bornou, dont les marchands et les porteurs commencent d'ailleurs à venir couramment écouler leurs produits àBangui.Des considérations autres, d'ordre purement administratif, ont évidemment prévalu à cette époque, puisque l'important village de Bangasoua, situé aux portes mêmes de Bangui, dépend, par une anomalie évidente, de Brazzaville, distant, à la montée, de dix ou onze jours de navigation à vapeur.
Et le regret de voir ainsi handicapé par l'obligation de rompre charge une partie de l'année, le réel et très bel effort effectué aux confins de notre empire colonial, atténue un peul'impression si favorable éprouvée à la vue de cet effort.
Notreretour vers Brazzaville s'effectue rapide,
sans incident. Seulement une ou deux violentes tornades, spectacle écrasant de grandeur, si magistralement décrit dans son ouvrage par le colonel Baratier. Nous continuons de naviguer jour et nuit.
Un soir, vers onze heures, nous débouchons dans le Pool par un de ces clairs de lune que peuvent seuls se figurer ceux qui ont vu les ciels tropicaux. Le spectacle est féérique, et majestueux comme une apothéose de la Nature.
Le même soir, le Lamy s'amarre à son poste de Brazzaville.
LA MALADIE DU SOMMEIL
J^aborde là un problème infiniment complexe et particulièrement redoutable, parce qu'il met en jeu l'avenir, l'existence immédiate même de notre nouvel Empire africain, en même temps que les intérêts, devenus très considérables aujourd'hui, qui s'y trouvent engagés.
J'ai attendu, pour en parler, d'avoir parcouru presque entièrement le cycle que je m'étais tracé dans ce pays.
Je ne prétends traiter ce sujet ni en savant, que je ne suis pas, et encore moins en observateur guidé par le souci do considérations personnelles.
Je veux dire ce que j'ai entendu des bouches les plus autorisées, ce que j'ai vu, et le faire sous une forme plus générale que je ne l'ai tenté ailleurs, mais avec la préoccupation d'apporter une contribution nouvelle, si modeste soit-elle, à l'étude de cette question dans son état actuel.
Connaissez-vous rien de plus angoissant, en effet, que d'avoir sous les yeux' une population,
aussi inférieure soit-elle dans son essence, de vivre, même en passant, au milieu de ces hommes, de ces enfants, et d'avoir, comme une obsession, cette sentence de mort, répétée comme un glas par les mieux avertis : « Si Ton ne parvient pas, « sans délai », à enrayer le mal d'ici quatre ans, c'en est fait de cette race tout entière !...»Quatre ans? On m'a dit,en certains lieux : <( Trois ans ? Deux, même!... »
Sans délai ! Dans ces contrées immenses, on les distances courantes sont des centaines de kilomètres, et six ou sept mois généralement nécessaires pour recevoir de France la délivrance d'un ordre émanant du Congo !
La terreur inspirée par la maladie du sommeil a gagné l'Europe elle-même. On ne sait pas exactement, ni autre chose que ceci : une partie du monde est décimée et les peuples qui l'habitent appelés à disparaître à brève échéance; les Blancs, jusqu'à ce jour réputés indemnes, sont frappés à leur tour.
Quelle part de vérité, quelle part d'erreur, y a-t-il là-dedans ?
Tout d'abord un fait déconcerte. Avec beau-
LA MALADIE DU SOMMEIL iZ"}
coup d'autres, est-il juste d'ajouter : la trypanosomiase, nom donné par la médecine à la maladie, est connue depuis plus de cent ans. On la signale notamment aux Antilles : des Noirs, transportés d'Afrique, furent reconnus atteints du mal, mystérieux alors ; mais ils s'éteignirent sans l'avoir propagé. D'autre part^ les Boers connaissaient depuis longtemps une mouche dont la piqûre, mortelle aux animaux, était inoffensive pour l'homme. Et l'on parla pour la première fois de la tsé-tsé, le monstre infime, l'insecte au vol rapide, saccadé, aux ailes croisées, en ciseaux, au corps noir, allongé, rappelant dans son ensemble TinofFensif petit taon de nos bois. La tsé-tsé, dont le nom seul donne le frisson à plus d'un très brave, comme l'évocation d'un des pires fléaux qui aient frappé l'humanité.
On commença seulement à se préoccuper sérieusement de la tripanosomiase en Afrique, à partir de 1902; cependant il n'y a pas plus de trois ou quatre ans qu'elle a inquiété pour les Européens. Non pas qu'elle n'ait auparavant sans doute frappé quelques-uns d'entre eux ; mais il ne vint alors à la pensée de personne d'attribuer les accidents à la maladie du sommeil. Devant l'évidence, il a fallu ouvrir les yeux. L'institut Pas-
teur, dès le début saisi, a mis l'étudo de la tripanosomiase au premier plan de ses travaux; on a établi le diagnostic de la maladie, institué son traitement. Des malades ont été soignés .D'autres le sont actuellement. On cite des guérisons. Ainsi, j'ai vu à Ibengaun directeur de factorerie traité à Paris, et rétabli. Un Institut Pasteur fonctionne maintenant à Brazzaville. On a, dès le débutdéterminé Tagent de propagation de latrypanosomiase. C'est la tsé-tsé.Mais est-ce bien elle seule? Des spécialistes croient, sous certaines conditions, un pouvoir nocif au moustique. D'au très vontjusqu'à étendre ce pouvoir aux piqûres de tous les insectes « perforants » parasites de l'homme. Un agent de factorerie m'a cité le fait d'un village «fauché» en peu de temps, alors que jamais une tsé-tsé n'y fut constatée ; par contre, une mouche jaune, fort redoutée des Noirs, infestait ces parages. Le docteur Eckenroth, le très distingué directeur de l'Institut Pasteur de Brazzaville, a constaté, au cours d'un voyage d'études, que telle région envahie par la tsé-tsé ne présentait aucun cas de trypanosomiase, alors que telle autre, oii la mouche était également abondante, était profondément atteinte. Pourquoi ici et pas là ? On l'ignore encore. Gomme on n'est pas bien fixé non plus, à ce
LA MALADIE DU SOMMEIL 26
jour, sur les conditions dans lesquelles la mouche est dangereuse. Un fait est établi : c'est que la piqûre est inofFensive si la tsé-tsé ne s'est pas auparavant posée sur un « sommeilleux », comme on appelle couramment ici les trypanosomés. On a dit aussi que la tsé-tsé, parasite également de l'éléphant et du caïman, existe seulement dans les régions habitées par ces animaux. De là à en déduire une corrélation entre la présence des uns d'une part, et l'infection de la mouche d'autre part, il n'y avait qu'un pas. Une telle supposition ne semble pas, toutefois, devoir prévaloir.
Même incertitude en ce qui concerne la durée pendant laquelle la tsé-tsé est susceptible de véhiculer le trypanosome. On a longtemps cru que^ deux heures après avoir été contaminée, elle cessait d'être infectieuse. Les recherches scientifiques effectuées démontrent que cette durée peut être portée à 36 heures. Des mouches mises en observation auraient même conservé des trypanosomes dans la troupe pendant un mois et demi I
Le rayon d'action de la tsé-tsé semble plus certain. Elle a pour habitat les berges boisées et ne pénètre guère au delà de quelques centaines de mètres des rives. Les piroguiers et les
navigateurs, les riverains sont donc particulièrement exposés.
Enfin, et je donne cet avis tel quel, des missionnaires auraient observé la fréquence de la trypanosomiase chez les peuplades mangeuses de manioc, nourriture souvent fermentée, mal préparée, insuffisamment débarrassée de l'acide prussique qu'elle contient en abondance, et la rareté de la maladie, au contraire, dans les villages ayant la banane pour base de nourriture.
Dans un autre ordre d'idées, on a préconisé la plantation, près des habitations, de citronnelle; Todeur de cette plante,très abondante ici, contribuerait à tenir éloignée la tsé-tsé.
Ce qu'on sait de façon précise, par exemple, c'est que la tsé-tsé se montre seulement entre le lever et le coucher du soleil, à l'encontre de l'aff'reux moustique qui, lui, n'a de trêve ni jour ni nuit.
Quant à formuler une appréciation précise sur les ravages causésdans l'Afrique Equatorialepar la trypanosomiase, nonseulement dans notre colonie, mais en territoire belge, anglais, portugais et allemand, cela est à peu près aussi difficile
LA MALADIE DU SOMMEIL
actuellement qu'il le serait d'effectuer le recensement de la population elle-même : c'est-à-dire impossible. On sait seulement une chose: c'est que desvillagesentiersont disparu. Des pays jadistrès peuplés sont devenus des déserts. En d'autres endroits, là où il y a quelques années vivaient des agglomérations de plusieurs milliers d'habitants, ne subsistent plus que quelques cases, habitées par une population infime, tombée au dernier degré de la misère physiologique.
Le Haut-Ogooué, la Haute-Sanga, le Lobaye et bien d'autres régions sont ravagées. Carnot, hier centre florissant, à peu près anéanti. Tout cela résulte d'unanimes témoignages.
Est-ce à dire que, dans la longue randonnée que je viens d'effectuer, j'aie eu couramment sous les yeux pareil spectacle? Non. San s doute, à peu près partout, ai-je dû être en contact avec des sommeilleux. Dans les villages, j'ai vu des débiles, quelquefois des « squelettes ambulants ». Mais ce pouvaient être aussi bien, pour un œil non exercé, des phtisiques, car la phtisie fait aussi de grands ravages parmi ces populations, des fumeurs intoxiqués de chanvre, type assez fréquent, ou desimpies dégénérés. J'ai, plutôt rarement, eu l'occasion de contempler le spectacle déjà décrit de malades arrivés à la dernière
période, misérables loques humaines que n'anime même plus un reste de vitalité dans le regard.
En revanche, tant sur la rive belge que sur la rive française du Congo et de l'Oubangui, j'ai maintes fois constaté la trace de villages abandonnés, et traversé des territoires, non pas déserts, mais complètement dépeuplés.
Il convient toutefois de faire une importante restriction à ce propos : les populations riveraines de l'immense réseau fluvial représenté par le Bassin congolais furent bien, jadis, d'une densité certaine, tout au moins dans quelques parties ; notamment dans celles situées sur un vaste parcours en aval de Bangui. Et elles ont disparu.
Doit- on en inférer qu'elles ont été anéanties? Une telle supposition peut constituer une erreur.
Elles ont, bien plus probablement, transféré dans l'intérieur leurs villages. Elles échappaient ainsi à notre contact constant, redouté d'elles comme l'est toujours celui d'une race inférieure lorsqu'elle se trouve abordée brusquement par une race supérieure.
De plus, et cela ne semble faire aucun doute, la perception d'impôts collectifs par village a amené, outre d'inévitables fausses manœuvres et parfois des abus, une inégalité forcée de traite-
LA MALADIE DU SOMMEIL 243
ment, entre les agglomérations soumises à notre administration, grâce à notre pénétration régulière par des voies navigables, et celles, bien plus nombreuses, que leur éloignement dans la brousse, leur irréduction même, soustrayaient à notre action.
On ne peut donc être surpris de la tendance manifestée par les peuples riverains, à recourir à Fexode afin d'obtenir un statut meilleur.
De là à attribuera la seule maladie du sommeil le vide qui s'est produit en telle ou telle région, il y a un pas; et l'on ne saurait le franchir qu'avec la plus extrême circonspection. Il demeure toutefois un principe à retenir : c'est la défectuosité de notre mode d'impôt indigène et l'intérêt évident qu'il y aurait à chercher une formule, adaptable à ce pays, pour y appliquer l'impôt personnel, contrôlé pour ainsi dire mécaniquement, tel qu'il a été appliqué avec succès à Madagascar.
Il faut, en effet, à tout prix, dans les circonstances actuelles, éviter les exodes en masse des populations contaminées; or, notre fiscalité indigène les provoque, au contraire.
Enfin et surtout, j'ai eu, partout, dans tous mes entretiens avec nos compatriotes du Congo, le sens très net d'une obsession, allant depuis l'apprébension personnelle jusqu'à une légitime
DANS NOTRE EMPIRiS NOIR
préoccupation pour les destinées futures de notre Empire Noir.
Ici, la maladie du sommeil revient sur le tapis des conversations, comme, en France, le scandale ou le potin du jour. Ce n'est pas peu dire.
Un point d'interrogation se posait : Que pensent les Noirs du mai qui menace de supprimer leur race? Comment apprécient-ils les efforts, si imparfaits soient-ils, que nous faisons pour les défendre ?
Les Noirs, sur ce point comme en tout, ne pensent pas grand'chose. La plupart attribuent leur misère à l'influence du « mauvais fétiche », et s'en remettent du soin de les protéger aux fantaisies charlatanesques du féticheur. Ils considèrent plutôt les mesures prises par nous comme « Manières de Blanc » comportant une forme nouvelle de vexations.
Un malade est-il, dans un village, arrivé à la dernière période, qu'on le porte, avant la fin, dans la brousse, oii la panthère ou les fourmis rouges se chargent des obsèques.
Mais il y a pis et plus néfaste pour notre intervention :
LA MALADIE DU SOMMEIL 'jj^b
11 s'est établi parmi les Noirs une tradition stupide : c'est de considérer la trypanosomiase comme une maladie honteuse ! Aussi , s'en cachent-ils tant qu'ils le peuvent et n'acceptentils les soins que contraints.
Au fait, cela paraît inepte. L'est-ce beaucoup plus que le préjugé inexplicable et contre lequel nous commençons seulement à réagir, en vertu duquel tout homme, atteint, au régiment, de certaines maladies, se voyait infliger, préalablement à toute cure, une punition ?
Une telle mentalité, qui rend chez les Noirs la traduction du mot « sommeilleux » synonyme d'une injure, n'en crée pas moins un obstacle de plus à notre intervention sanitaire.
Ecoutez, disait le docteur E. Vidal, dans une conférence prononcée à la Société de Géographie d'Alger, en quels termes émouvants le dévoué père Gambier, des missions de Scheut, préfet apostolique du Kasaï, décrit un de ces lazarets misérables, que la charité a élevés au Congo pour recueillir les dormeurs :
Il est huit heures du matin. Les rayons du soleil naissant dorent les toits des quelques maisons qui abritentprès de cent cinquante malades du sommeil. Déjà ceux qui sont encore les plus robustes parmi ces infortunés se sont traînés ou dehors pour ré-
chauffer, sous les caresses du soleil, leurs membres engourdis par la nuit froide et brumeuse de la saison sèche. D'aucuns ont gagné le tronc d'un arbre couché par terre, s'y sont assis et se sont endormis bientôt après. Les uns, s'étant posés la tête en arrière, finissent par perdre l'équilibre et tombent à la renverse. Les autres, ployés d'abord en avant, leurs mains prenant appui sur les genoux, s'effondrent bientôt, face première, sur le sol.
Quelques malades de la même catégorie se sont adossés au mur, à quelque pieu de la palissade; et là, les genoux à demi pliés, les bras ballants, les yeux ouverts, ils dorment debout, jusqu'à ce que la fatigue les fasse s'écrouler, sans leur arracher pourtant ni plainte ni gémissement. Si on négligeait alors de les éveiller, ils resteraient sur place et seraient, comme tant d'autres malheureux chassés ou perdus dans la brousse, foudroyés par le soleil de midi.
D'autres malades, déjà moins robustes, recherchent plus avidement encore la chaleur du soleil naissant. Mais n'étant plus maîtres de leur équilibre, ils font un violent effort pour avancer de quelques pas et vont s'abattre de tout leur poids contre la muraille, une palissade, la terre nue, voire contre d'autres malades. Maintes fois, quand nous nous rendons au lazaret pour la visite du matin, nous trouvons la porte obstruée par un monceau d'hommes impuissants à se relever. Un premier malheureux s'étant échoué sur le seuil, d'autres ont butté contre l'obstacle, et le tout a fait une lamentable grappe de corps entrelacés tandis que des cris de rage vont porter au loin les accents d'une détresse aux abois.
LA MALADIE DU SOMMEIL
Sommes-nous au dernier terme de la misère humaine ? Pas encore. Les malheureux que je vous présente maintenant sont-ils encore vivants ? L'œil pourrait s'y tromper. Voyez ces os saillants comme ceux d'un squelette ensaché dans la peau ; ces yeux fixes, exorbités; ces lèvres encroûtées, agglutinées par le feu de la fièvre ; cette bouche gangrenée d'où s'échappe une salive jaunâtre découlant en filets infects sur la poitrine décharnée : ce sont nos dormeurs de la troisième catégorie.
Et maintenant, écoutez encore. J'ai abordé des pauvres créatures portant des plaies hideuses sur les membres. Par moment, un mouvement convulsif anime ces épaves humaines dont les bras voudraient s agiter pour éloigner une nuée de mouches s'acharnant sur des chairs putrides. Posez une question à ces infortunés. Ils feront effort pour se redresser et leurs dents desserrées laisseront passer ces mots : « Blessure, feu » ; et, à bout de forces, ces malades s'effondreront à nouveau sur la natte. Avez-vous compris? C'est l'histoire de centaines de malheureux qui, sans le savoir, ont poussé un pied, une jambe, un bras dans le feu qui brûle au milieu de la case, et qui, vu leur faiblesse, ne sont pas parvenus à le retirer. Et c'est dans cette effroyable position qu'on les retrouve, parfois après des heures, parfois après toute une nuit, les membres atteints ne présentant plus que des chairs noircies, boursouflées, cuites jusqu'aux os
L'agonie de ces pauvres dormeurs est souvent bien longue. Pour le grand nombre, le ràle persiste pendant quatre et cinq jours. Dès qu'ils se trouvent en
cet état, on les dépose sur une natte. Le lendemain, on les retrouve' exactement dans la même position que la veille, sauf que la bouche est plus écumeuse, les yeux plus vitreux, les mains plus crispées et la tête plus rejetée en arrière par la courbe de l'épine dorsale ployée comme un arc.
Il n'est pas rare qu'une caravane de fourmis s'acharne la nuit sur ces cadavres vivants et, de leurs mandibules d'acier, creusent de larges sillons dans les chairs. La victime, impuissante, ne bouge pas. Si je parle encore des rats et autres animaux qui s'attaquent aux membres inférieurs, c'est pour donner une idée de l'effroyable torture endurée par ces infortunés que leur faiblesse prive de toute défense, alors que leur intelligence garde encore toute sa lucidité.
A ces spectacles dignes de l'enfer du Dante, vous croyez que l'on ne puisse rien ajouter ? Détrompezvous. Entendez-cescrisde joie féroce, ces ricanements de hyènes attroupées autour du cadavre dont elles fouillent les entrailles. C'est effroyable. La maladie du sommeil produit, chez certains individus, la folie furieuse. Il faut enchaîner ces malheureux, qui gesticulent frénétiquement et qui n'ont conservé de Fhomme que ce qu'il en faut pour dépasser la bête en cruauté. Nous trouvâmes nn jour un dormeur dont l'un de ces déments avait fracassé le crâne. Un autre, mutilant un cadavre en décomposition, avait découpé une partie du mollet et dévoré cette chair nauséabonde.
Descendons encore un degré, le dernier. De petits mioches, encore à la mamelle, s'efforcent de puiser
LA MALADIE DU SOMMEIL
au sein de leur mère, dormeuse agonisante, un lait tari depuis longtemps. Aussi, c'est à peine si l'on distingue sur le giron de cette femme l'enfant émacié jusqu'à l'invraisemblance. Et tout à l'heure, quand la mort aura fini son œuvre, nous retrouverons le pauvret enchaîné dans les bras rigides de la mère qui semble avoir voulu, par une étreinte suprême, le garder avec elle pour la tombe.
Et le docteur Vidal ajoutait:
Quelle horrible vision ! Connaissez-vous une page d'Edgar Poe, de Baudelaire, de Max Maurey ou d'André de Lorde qui soit plus douloureuse et plus poignante? J'en doute. Pourtant rien n'est plus exact que cette navrante description. Commej'ai pu m'en convaincre en suivant à Paris deux nègres atteints de la maladie du sommeil, traités à l'Institut Colonial, et à Hambourg des officiers allemands revenant d'Afrique etsoignésàl'hôpitaldes Maladies tropicales chose plus navrante encore, le domaine de la maladie du sommeil, localisé jadis au Bas-Congo, s'étend chaque jour à l'Est, au Nord, au Sud, de l'Océan Atlantique à l'Océan Indien, du Cap de Bonne-Espérances aux sables du Sahara... Aucune région n'est certaine d'être épargnée, et les dormeurs sont nombreux à l'heure actuelle tout aussi bien dans le Darfour et le Soudan Egyptien que dans la Rhodésia et et le Zoulouland. Les régions tout particulièrement frappées sont la côte Ouest de l'Afrique Equatoriale, du Sénégal à Saint-Paul-de-Loanda, la Sénégambie, le Congo portugais, le Congo français et l'Etat Indé-
pendant du Congo. Mais toute l'Afrique est menacée, et nous nous trouvons en présence de l'épidémie la plus destructrice et la plus nuisible à la colonisation du Continent Noir.
S'il est reconnu que les Blancs paient, eux aussi, leur tribut à la trypanosomiase, il convient de ne pas s'exagérer le danger qu'ils courent, car, jusqu'ici, la proportion des trypanosomés est demeurée faible parmi eux. Elle le demeurera vraisemblablement ; leurs vêtements, — les (( vieux broussards » du Congo recommandent l'ampleur, la couleur blanche de préférence, et le port de jambières, — leur force de résistance, leur hygiène, le confortable de leurs habitations, tout concourt à les protéger. De plus, il semble prouvé que le rapatriement immédiat des Européens reconnus atteints atténue singulièrement les conséquences de la maladie et augmente les chances de guérison; et puis, on peut être piqué 100, 1.000 fois sans être infecté. Je n'en veux pour preuve que le grand nombre de Blancs rencontrés là-bas et qui comptaient à leur actif 10 ans^ 20 ans et plus, de séjours successifs au Congo, sans en avoir été autrement éprouvés.
11 faut bien le dire aussi, de même que quelques personnes nient la nécessité de ia quinine
LA MALADIE DU SOMMEIL
en ces climats, de même certains Européens se rient des mesures élémentaires de prudence. D'autres, minés par des contingences étrangères, physiologiquement affaiblis, sont un terrain propice aux influences morbides et sonttouchés, par cette cause de moindre résistance, plus que par l'inoculation de la trypanosomiase elle-même.
Du succès de notre lutte contre la maladie du sommeil dépend l'avenir de l'Afrique Equatoriale, disais-je. Une semblable énonciation, ainsi formulée, comporte cependant d'être envisagée sous une forme très restreinte. Car il faut, en cette matière, ne pas perdre de vue une considération essentielle : c'est que latrypanosomiaseest limitée aux seules races vivant sur le bord immédiat des rivières. Les autres sont indemnes; elles le demeureront si la tsé-tsé est vraiment l'unique agent de transmission, puisque cet agent luimême disparaît dès qu'on s'éloigne des cours d'eau. Or, certaines parties de notre Afrique Equatoriale, et vraisemblablement les plus peuplées, se trouvent dans ces conditions. S'agiraitil de sauver seulement les populations qui, habitant la zone infectée, sont en péril, que le pro-
blême n'en demeurerait pas moins formidable ni moins angoissant. Car si jamais une question générale d'humanité fut enjeu, n'est-ce pas celle qui nous met brutalement en face de l'anéantissement éventuel d'une race, et n'avons-nous pas coûte que coûte l'impérieux devoir de nous en faire les défenseurs, nous qui nous sommes imposés en dominateurs à ces populations ? A ce titre, pouvons-nous oublier un instant ce qu'il adviendrait de nous-mêmes, de nos très considérables engagements dans ce pays, le jour où, avec la disparition, fût-ce partielle, des autochtones, nous verrions s'anéantir en même temps l'auxiliaire sans lequel notre présence dans toute une partie du Continent Noir menacerait de devenir stérile ?
Qu'avons-nous fait? Que faisons-nous en de si redoutables conjonctures? Nous avons envoyé des missions, — la mission est très en honneur dans nos colonies, il en fut de moins urgentes, — et nous avons agi, dans la trop faible mesure de nos ressources, en partie compensée par l'admirable dévouement de ceux qui se sont chargés d'assumer la responsabilité de la lutte. J'ai parlé
LA MALADIE DU SOMMEIL
de l'Institut Pasteur de Brazzaville, où, parallèlement avec les Belges, les Allemands et les Anglais, intéressés comme nous, sont poursuivies et pratiquées sur place les études entreprises depuis plusieurs années déjà par TlnstitutPasteur de Paris. Un camp de ségrégation pour les trypanosomés a été organisé à deux kilomètres de Brazzaville. Les indigènes atteints, — là, la proportion à peu près constante est de 10 0/0 environ, — sont soumis au traitement par Torpiment dont la propriété est de les rendre réfractaires à la contamination extérieure. La cure elle-même consiste dans des injections d'atoxyle, remède sur les résultats duquel les savants ne sont pas malheureusement unanimes, convient-il d'ajouter. Ce traitement est maintenant combiné avec la provocation d'abcès de fixation. Une certaine école a porté ses recherches vers une analogie de nature, donc de traitement avec la syphilis. Cette hypothèse ne s'est pas trouvée confirmée jusqu'ici. Le docteur allemand Von Raven expérimente, au Togo, l'arsenophenglycine.
Chez nous d'autres postes sanitaires, à Bangui et à Ouesso notamment, mais bien rares et bien éloignés les uns des autres, puisque, sans autre poste intermédiaire, Bangui est à 1.500 kilomètres de Brazzaville, et Ouesso à 1.300, poursui-
vent la lutte dans leur rayon d'action possible.
Les Noirs embarquant sur les vapeurs, seul moyen de grande communication encore en vigueur dans notre Congo, sont soumis à un examen et retenus en traitement s'ils sont reconnus atteints. Ces mesures sont appliquées d'autant plus sérieusement qu'on a établi une corrélation vraisemblable entre le développement des communications depuis notre implantation au Congo et la propagation du fléau.
On recommande le débroussaillement autour des habitations. Peut-on faire plus? Arrivera-ton à l'évacuation des agglomérations indigènes riveraines pour concentrer les points de contact avec l'hinterland en un certain nombre de centres répartis suivant les besoins, et plus facilement défendables? Ou bien se trouve-t-on, comme l'ont pensé quelques-uns, en présence d'une de ces « vagues de mort » qui ont frappé rhumanité, à certains intervalles, telles la peste, le choléra ou la lèpre, puis se sont, tantôt résorbées par la force de la nature, tantôt effondrées devant l'intervention de la science victorieuse? Qui saurait affirmer cela aussi? Ou le nier, quand on songe à l'extension, foudroyante et mystérieuse à la fois, d'un mal depuis si longtemps connu, signalé presque fortuitement par des tra-
LA MALADIE DU SOMMEIL
vaux anciens et dont la présence ne se décela même pas aux explorateurs modernes, nos contemporains d'hier, qui ont ouvert l'Afrique Equatoriale tout entière à la civilisation.
Mais, par contre, aussi, comment se défendre d'un trouble profond devant l'écrasement de la tâche? C'est sur des milliers et des milliers de kilomètres qu'il faudrait pouvoir opérer; comme c'est malgré elle, contre son apathie, son aversion, sa nudité, sa misère physiologique, sa malpropreté, sa fréquente inaccessibilité et ses tares, qu'il faut, à tout prix, sauver cette race !
N'est-ce pas tragique, cela?
11 faut tout tenter. A quoi bon les efforts économiques ou politiques, s'ils doivent se briser finalement contre la fatalité, si tout n'est pas employé contre elle? Tout! Mais quoi?...
Et, pourtant, nos pères, au moyen âge, ont sauvé notre race de la lèpre.
Notre époque de la science, cette science qui fait notre orgueil et notre supériorité sur les autres hommes, demeurera-t-elle impuissante ici? Demain le dira.
Mais ceci domine : le temps presse. On doit regarder la situation en face, prendre sans délai les mesures nécessaires, aussi rigoureuses soientelles : dussent-elles aller jusqu'à l'adaptation
moderne des méthodes jadis employées contre la lèpre. Et savoir sacrifier à cet objet les ressources voulues.
Temporiser, hésiter, consacrer à des dépenses somptuaires, en dépit de leur étiquette utilitaire, des ressources si impérieusement nécessaires alileurs, cela serait assumer une terrible responsabilité dans les incalculables conséquences qu'entraînera avec elle la propagation des ravages causés par la trypanosomiase, si l'on ne parvient pas à l'enrayer.
DE BRAZZAVILLE A L OGOOUÉ
Depuis quelque temps déjà, nous sommes de retour à Brazzaville. Dans le cadre somptueux, et d'ailleurs unique là-bas, d'une hospitalité bienveillante, nous nous sommes reposés, devant l'admirable panorama du Pool, de notre longue randonnée. Repos d'ailleurs coupé d'une rude excursion dans les monts du D'Joué, au Nord de Brazzaville, vers ce massif dont les richesses cuprifères permettent, affîrme-t-on, d'incalculables espérances. Rude, en effet, quand, après avoir quitté, à mi-route, le truck aménagé, qui, par le railw^ay minier, seul là-bas, établi entre Brazzaville et les mines de Mindouli, nous avait amenés à M'Bamou, il nous fallut gagner, de jour, par de longues étapes dans un pays terriblement accidenté, en plein Equateur, un autre point minier, nommé Renéville, et situé loin à l'Est de la voie. Un convoi de cent Noirs, accompagné de quelques miliciens, nous avait été procuré parle très aimable administrateur, en rési-
dence avec sa charmante femme, à M' Bamou. Mais lorsque, déjà loin de notre départ, nous avions voulu monter dans nos chaises, nos porteurs, de grêles Ballalis, n'avaient pu nous transporter. Et nous avions dû, des journées entières, souslesoleil de plomb, marcher, marcher. ..ànous demander si jamais nous atteindrions le but.
Ah ! ce fut dur ! Mais combien pittoresque, beau, inoubliable, ce trajet dans la brousse et dans la montagne! Et ces couchers à la belle étoile, sur le lit de camp, appuyé à quelque case de village, avec le seul abri de la moustiquaire. Et ces repas improvisés, à l'ombre de la grande forêt, le long de quelque ruisseau. Et, sur le faîte des monts, ces éblouissants panoramas, se déroulant dans une succession sans cesse variée. Puis, cette arrivée à Renéville, dans les cris de fête et le galop de nos Noirs, au milieu du crépitement des cartouches de dynamite, en ce village minier de Renéville, pavoisé, et dans la joie des quelques vaillants compatriotes qui sont en train de fonder là-bas un centre nouveau à l'activité de notre race!... Gomme un lit, dea vrais » repas, un home, même si simple, nous avaient paru bons, alors !
Puis, ç'avait été le retour, par un autre tracé oij, de Gampaka, nous avions été contempler ce
DE BRAZZAVILLE A l'oGOOUÉ 269
spectacle des Rapides du Congo, indescriptible de grandeuFjde puissance naturelle etde violence.
Qui n'a pas subi cette majesté des choses n'a pas intégralement vécu.
Une foule blanche, des casques, des galons, des toilettes claires, un ensemble élégant dans le cadre fruste de la berge encore presque sauvage, dominée par la falaise rouge sur laquelle est construit le Plateau, quartier administratif de Brazzaville.
Le Tout-Brazzaville vient saluer le gouverneur général que nous allons accompagner dans rOgooué. La Valérie^ qui doit nous transporter sur la rive belge, s'éloigne, tandis que s'agitent longtemps les mouchoirs.
Nous partons avec ce petit serrement de cœur dont on ne se défend jamais quand on laisse derrière soi quelques amitiés, et le souvenir d'instants charmants; d'une étape nouvelle,si récente, et déjà un souvenir.
Dans un coin, perché plus haut pour nous voir plus longtemps, une petite silhouette, noire dans son pagne clair. C'est Matassa, mon boy, le petit sauvage déjà dégrossi, adroit comme un singe et
femme de chambre et valet de pied, doux, craintif, silencieux et malin ; singulier spécimen de ce que peut donner en si peu de temps le contact de nos usages avec ces primitifs,lorsqu'ils appartiennent à des races assimilables; car toutes ne le sont ni ne le seront d'ici longtemps, parmi ces Noirs. Un instant, nous avions songé à remmener, par fantaisie. Mais ces essais réussissent peu généralement. Nos durs climats tuent vite ces gens, et ceux qui résistent se gâtent en un rien de temps, dans nos villes, oii le mal seul les attire.
Ils sont si loin de nous, encore, ces êtres dont nous prétendons faire des civilisés ! Leur ceiveau ne raisonne pas comme le nôtre, et leurs raisonnements nous déconcertent parfois, dans leur logique paradoxale :
Un docteur opère un Noir et le guérit. Une fois sur pied, le patient vient trouver le docteur et, le plus naturellement du monde, lui demande un présent : « Toi m'as sauvé; toi mon père. Alors, donne un (( matlabitch! >> Un cadeau !...
Je me souviens avoir assisté, dans cet ordre d'idées, à une scène à la fois comique et attendri ssante : un jour, à une halte, arrive un Noir, déjà âgé, quarante-cinq ans peut-être. C'est beaucoup pour un Noir de ces pays. Cet homme étaitun
DE BRAZZAVILLE A l'oGOOUÉ
chef du voisinage.il avait appris la présence dans sa région d'un de nos compagnons avec lequel il avait fait la guerre, jadis. Aujourd'hui, devenu aveugle par la variole, il voulait revoira son » Blanc, qu'il ne reconnaîtrait plus qu'à la voix. Tel l'Homère antique, le vieux guerrier venait en effet,guidé par un des siens. La conversation s'engage et, aussitôt très ému, vraiment, le visiteur nous offre un canard, mais, par contre, demande successivement un costume, du vin, une houteille d'alcool et, enfin, un peson pour faciliter ses achats de caoutchouc à ses sujets. « Mais, fait notre ami, tu vas finir par me demander la lune !» — « Voyons, riposte le chef,persuasif, toi connais bien manières à Noirs î... »
Mon boy avait son boy,pour le servir, et je ne suis pas sûr que ce sous-boy n'eût pas son boy.
Les Noirs traitent leurs femmes en bêtes de somme, qu'elles sont, en réalité, et le désir des femmes d'échapper au joug indigène les incite à rechercher l'union, si éphémère soit-elle, avec le Blanc.
Peu d'enfants naissent de ces « ménages », cependant, le temps paraît bien éloigné oij les métis compteront comme un élément de la population. Il en naît pourtant quelques-uns. Les missions religieuses recueillent le plus souvent,
après le départ du père, ces pauvres êtres que la mère abandonne presque toujours, sans qu'on puisse attribuer à ce désintéressement de l'antipathie pour le Blanc.
Fait à noter, toutefois, et qui tendrait à confirmer l'incompatibilité des races : en Afrique Equatoriaie, la femme indigène se montre tout à fait réfractaire à l'allaitement des enfants Blancs, d'ailleurs rares.
Il n'apparaît donc en ces pays aucun symptôme permettant de prévoir l'éclosion d'une race nouvelle, née de la fusion des sangs, comme cela s'est produit dans d'autres pays de colonisation.
On s'attache malgré tout à ces gens comme à des êtres plus faibles. Pauvre Matassa, qui m'a suivi pendant des semaines comme un petitchien fidèle. Quel sort l'attend ? Fera-t-il un sommeilleux, lui aussi ? Finira-t-il dans le ventre d'un caïman, comme, l'autre jour, ce boy enlevé tout près de notre résidence ?0u bien, multiple marié, — (( moi pas encore, parce qu'y en a trop petit » déclarait-ii — retournera-t-il dans son village, redeviendra-t-il un consciencieux sauvage oublieux de ce qu'il aura vu et appris? A moins que
DE BRAZZAVILLE A l'oGOOUÉ
je ne le retrouve un jour, en frac et cravate blanche, imposant maître d'hôtel d'un Palace congolais ?
« Ne vous inquiétez pas de lui, me dit un vieil Africain auquel je fais part de mes réflexions. Il vous a déjà oubliés, puisque dix minutes se sont écoulées depuis que vous l'avez quitté, et comme il est « dessalé » maintenant, il « connaît manière » pour rouler les Blancs. Son avenir est assuré. »
J'allais m'attendrir : ces fortes paroles m'ont fait me ressaisir.
Kinchassa, sur la rive belge. A Brazzaville,le cachet du départ avait été souligné par l'importance du cortège officiel et le pittoresque de l'embarquement : à défaut de tout moyen établi de communication entre la terre et les bateaux, grave problème encore loin sans doute de sa solution, puisqu'il est soumis aux méditations de la technique officielle, on avait dû improviser, séance tenante, un moyen de fortune avec des madriers jetés sur des chalands mouillés là par hasard. L'embarquement avait un peu manqué de majesté.
A Kinchassa,unou deux fonctionnaires belges reçoivent seuls le gouverneur général, mais la Valérie vient commodément accoster à un large ponton flottant, pavoisé, pour la circonstance. Ce ponton, flanqué d'un puissant appareil pour le levage des bateaux, est là depuis des années déjà, malgré le voisinage du port, important, de Léopoldville.
Les Belges n'aiment évidemment pas la méthode qui consiste à tâtonner sans fin, à missionner sans jamais aboutir.
Du très confortable train spécial mis, par la Compagnie du Chemin de fer belge, à la disposition du gouverneur général, nous revoyons ce même parcours, fait il y a quelques mois. Seulement, optique des choses suivant les temps et les circonstances, ce « tortillard >> nous apparaît maintenant comme un impressionnant railway. C'est là l'étroit ruban d'acier qui a ouvert au monde moderne cette Afrique Equatoriale, grande plus de dix fois comme la France ; certes,les courbes sont raides, les pentes dures et les ressauts si peu élastiques que, par une délicate
DE BRAZZAVILLE A l'oGOOUÉ
attention, on nous stoppe sur une voie de garage, pendant les repas; mais il nous a fallu parcourir à pied avec, parfois, des étapes de 35 kilomètres, les montagneset la brousse du Haut- Djoué, pour apprécier les bienfaits du bon fauteuil d'où l'on nargue les durs sentiers escaladant les innombrables et chaotiques montagnes du Bas-Congo. Seulement, les pans de forêts tapissant les fonds humides, et qui m'avaient enthousiasmé par la beauté de leur végétation tropicale, m'apparaissent presque comme desimpies taillis,maintenant que j'ai contemplé, pendant des jours, l'insondable forêt équatoriale du Haut. Rien n*est que relatif. Toujours. La beauté plus grande des choses vues aboutit seulement à une diminution relative de ce qu'on avait admiré. Et cela est décevant.
Ce qui ne varie pas, par exemple, c'est l'impression de solitude du pays, compensée toutefois, ici, par les agglomérations de travailleurs Bakongos échelonnés le long de la voie. La variole, la trypanosomiase ont exercé, ici encore, il est vrai, leurs ravages. On me cite l'exemple de Tomba, — nom prédestiné, — un grand village de 6 ou 7.000 habitants, situé à mi-route entre Léopoldville et Matadi. La population en est aujourd'hui réduite à quelques centaines d'indi-
vidus, marqués de dégénérescence. Ici encore, quelques années ont suffi à faucher cette population. Fait curieux. qui m'est signalé par M.Thys, le fils du colonel Thys, le célèbre créateur du railvvay et de Thysville : les travailleurs de la voie échappent au mal. Leur immunisation est attribuée à la constante surveillance médicale dont ils sont l'objet; au travail, modéré mais régulier, auquel ils sont astreints; à Tusage de couvertures les protég-eant contre la fraîcheur des nuits; à la distribution des rations représentant une nourriture suffisante. Ainsi se trouverait corroborée d'une manière frappante cette assertion fréquemment entendue dans notre Congorque l'atténuation, sinon la suppression delà misère physiologique, bien difficile à obtenir totalement, il est certain, doit être considérée comme le seul facteur propre à enrayer l'effroyable dépopulation qui menace la race noire équatoriale.
Cette disparition d'une agglomération indigène aussi importante que celle de Tomba, située pourtant dans des conditions spécialement avantageuses, confirme, au demeurant, l'opinion, souvent émise devant moi, pendant mon séjour en
DE BRAZZAVILLE A l'oGOOUÉ 267
Afrique Equatoriale, sur Terreur, fréquemment commise, qui consiste à supprimer le plus possible, pour les facilités d'administration, les petits villages, et à les réunir en groupes importants ; outre les difficultés de subsistance ainsi imposées à des gens le plus souvent incapables de la demander à d'autres sources que les produits naturels du sol, le manioc excepté, il est permis de supputer les conséquences d'une semblable conception, lorsque les épidémies, déjà si funestes à ces races, s'implantent dans des centres nombreux où l'entassement des huttes vient s'ajouter à tant d'autres causes morbides. Un revirement, dans cet ordre d'idées, semble donc bien s'imposer, qui multipliera, au contraire, les points d'iiabitatjudicieusementchoisis et limités chacun, au contraire, à un nombre de feux aussi restreint que possible.
A Matadi, notre arrivée coïncide avec le débarquement d'un important détachement belge, dirigé vers une région troublée de l'intérieur. Les hommes, généralement petits et grêles, sont de toutes les races du Congo beige ; quelques-uns montrent d'extraordinaires tatouages en saillie. Comme chez nos tirailleurs, mais dans une proportion moindre, les femmes accompagnent le détachement. Les soldats portent la tenue déjà
vue : vareuse ample, culotte bouffante, bleu sombre, haut tarbouch rigide. Les jambes et les pieds nus. Les officiers ont un uniforme qui rappelle celui des officiers de marine allemands. La troupe, ordonnée et silencieuse, paraît « bien en mains ». Je suis, une fois de plus, frappé du résultat obtenu, par des chefs très internationaux d'origine, de ces recrues, sauvages d'hier demeurés assurément, pour la plupart, des sauvages.
Le soir, à 10 heures, le couvre-feu ; jusqu'au lendemain matin six heures, tout Noir trouvé dans la rue est coffré et puni. Cette mesure, un peu draconienne en apparence et qui corrobore bien la manière forte dont les Belges ont hérité de l'ancien Etat Libre, est justifiée par l'ordre parfait dont jouit la ville, en dépit des éléments disparates et flottants qui forment sa population indigène.
Le yacht du gouverneur général belge, Hirori' délie, un élégant navire de 300 tonneaux, nous mène à Borna, la capitale du Congo belge, en aval, sur la rive droite du fleuve. Nous franchissons, avec d'impressionnantes embardées, le
DE BRAZZAVILLE A l'oGOOUÉ
Chaudron, où le fleuve en crue, resserré entre deuxhautes murailles, se précipite en monstrueux torrent.
Rapidement, nous dépassons, sur la rive gauche, la ville portugaise de Nocki.
Un vapeur et le palais du Résident y ont déjà arboré le pavillon rouge-vert de la nouvelle République. « Les couleurs de Bruxelles », fait observer un de nos compagnons belges.
U Hirondelle bat elle-même les couleurs bleu étoilé d'or de l'ancien Etat, tandis que, presque partout ailleurs, chez nos voisins, elles ont été remplacées par celles de la Métropole, noir, jaune, rouge, sauf dans la flottille du Haut, à partir de Brazzaville, 011 elles sont seulement intercalées dans l'angle supérieur du pavillon. « Afin, m'at-on dit, que les Noirs ne confondent pas les deux drapeaux, le belge, nouveau pour eux, et le nôtre, et ne se croient devenus sujets français. » Avec ces esprits bruts, il faut songer à tout...
A Borna, embarque M. Fuchs, le gouverneur général belge, qui, courtoisement, a tenu à accompagner son collègue français jusqu'à Banane, où nous attend le Gabon, qui doit nous conduire à Libreville, après avoir faitescale à Pointe- Noire et à Loango. Grand déjeuner ofliciel à bord. Et ce pont de grand yacht, avec sa table
finement servie, comme sur les plus belles unités de la flotte de plaisance, tandis que défilent rapidement les rives, maintenant immensément éloignées de ce Congo, hier encore mystérieux, en disent plus sur la transformation accomplie en quelques années par notre race dans ces régions ouvertes d'hier à notre activité, que ne le sauraient faire les discours pompeux et les considérations les plus profondes.
A Banane, réception officielle. Les policemen indigènes, le torse barré d'une large écharpe rouge, réservée chez nous aux seuls grands citoyens, rendent les honneurs en présentant l'antique briquet qui leur sert d'arme. Mais ils ont, pour la circonstance, dissimuléles menottesqu'ils portent en permanence à la ceinture. Les atten tions officielles sont faites de ces petites nuances.
Tout comme dans nos meilleurs voyages ministériels, nous n'échappons pas à la visite de rhôpital, dirigé par une supérieure religieuse, une Narbonnaise, paraît-il; je dis : « paraît-il », parce que la digne femme a gagné, au long service de l'Etat-Libre, un extraordinaire accent belge, bien supérieur à celui dont M. Jacque, l'hilarant protagoniste du « Mariage de J/"^ Beulemans », sut si bien amuser les Parisiens, il y a quelques mois. Cette méridionale Fran-
DE BRAZZAVILLE A l'oGOOUÉ
çaise, devenue flamingande au Congo, synthétise nettennent la fragilité des nationalités.
La ville est admirablement entretenue. Nos voisins ont, d'ailleurs, fait de la propreté flamande un excellent article d'exportation, dans toutes leurs villes africaines.
Loin de moi, certes, la pensée de récriminer inutilement. Mais je ne puis, comme Français, ne point souligner de nouveau la faute commise jadis par nous, en ne conservant pas, comme nous pouvions alors si facilement le faire, toute la rive droite du Congo jusqu'à la mer, et, plus encore, en ne nous prêtant pas à la construction du railway sur notre territoire. Pourquoi faut-il donc retrouver, en tous les points du globe, lapreuve de la déplorable indifférence, de l'ignorance même, que nous apportons constamment à la défense de nos plus importants intérêts extérieurs ?
Banane fut pourtant un centre français oia existaient des factoreries appartenant à nos compatriotes. Nos négriers, à l'époque de la traite y fréquentaient. Car Banane fut un centre d'expor-
tation de « Bois d'ébène ». Cela date d'hier. Et l'horrible histoire de tel voilier portugais, partant de ces parages chargé d'esclaves et jetant sa « marchandise » à l'eau pour éviter d'être pris, remonte à 25 années au plus I...
Nous devions,dis-je,possédertoute la rive droite du Congo. La petite enclave portugaise de Cabinda pouvait prêtera des négociations.
Celle de l'Etat Libre était une anomalie que nous avons presque voulue. Maintenant, nos voisins ont fait à Banane, à Borna surtout, des frais énormes. Ils ont construit à Chinkakassa les inutiles, mais formidablement coûteuses batteries dont j'ai parlé.
L'heure est passée; tant pis pour nous.
]S Hirondelle nous accoste au Gabo?i, mouillé dans l'estuaire. La transition est un peu dure de ce yacht, tenu comme les plus beaux échantillons de la flottille mouillée à CoAves, pendant la Semaine, sur ce petit cargo-annexe des Chargeurs Réunis, repeint^ retapé, réaméiiagé, toutefois, pour la circonstance. Mais nous sommes en bande sympathique, tous voyageurs et navigateurs éprouvés. On s'arrangera... Et l'on s'ar-
DE BRAZZAVILLE A l'OGOOUÉ 278
range ! Très bien même ; les quatre cabines et le salon du bateau en valent beaucoup d'autres. Puis, nous sommes chez nous, entre nous. Et, bercés par un bon et large roulis, nous gagnons, pas trop vite, Pointe-Noire.
Visite officielle, encore et toujours, de la mission hydrographique, chargée de reconnaître la possibilité — pour un peu, je dirais : Finipossibilité — de créer pratiquement un port à cet endroit, et de quelques fonctionnaires. Tout le monde, sauf nous, descend à terre, pour gagner Loango par la route, en tippoï à porteurs. Le soir, nous débarquons à Loango, en franchissant la barre, petite émotion si bellement, si justement, nous le constatons, décrite par le colonel Baratier.
Loango, où, disais-je, a été, jadis, au temps des caravanes et jusqu'à la mise en service du railway Matadi-Léopoldville, la tête de ligne de notre pénétration au Congo. C'était le temps héroïque. Chaque arrivant était muni d'un campement, des provisions réglementaires, et de sept porteurs. Puis, c'étaient 23, 30 jours de voyage àpied,par un pays inhospitalier. Beaucoup n'arri-
vèrent jamais. « Cela faisait une sélection », me dit froidement un contemporain de cette époque.
Aujourd'hui, Loango est un centre mort. On a, à notre point de vue, commis la faute de supprimer, sans transition, les caravanes, le jour où Ton a pu recourir à la voie belge. Logique en apparence, cette mesure a eu pour conséquence d'inoccuper du jour au lendemain les milliers de porteurs professionnels qu'avait, peu à peu et à grand'pcine, attirés la régularité du travail. Un courant d'émigration s'est établi vers le Cabinda et l'Angola portugais et le Cameroun allemand. Environ 40.000 Loangos,m'affirmait-on, ont quitté, en dix ans, leur pays, déjà si pauvre en main-d'œuvre.
Loango ne reverra plus sans doute sa prospérité passée. Il ne faut point le regretter, car elle fut faite, parfois, de trop de sacrifices.
Encore trois jours de copieux roulis, bien que la mer soit « d'huile »; et le Gabon, vieux volage égayé par la présence d'innombrables cafards, admirables de taille et de vigueur, nous dépose à Libreville : de la rade, la petite capi-
DE BRAZZAVILLE A l'oGOOUÉ 276
taie gabonnaise si charmante à voir du large, si riante, est en fête : mâts pavoises, embarcations peintes à neuf, laptots farauds, détachement de tirailleurs rendant les honneurs sur la minuscule jetée qui représente Tensemble de nos travaux maritimes dans ce pays depuis 1840 ; rien ne manque. Libreville célèbre l'arrivée simultanée « dans ses murs » et du gouverneur général et de l'inspection générale en corps, que X Afrique amène de France au même moment.
Le mode de surveillance représenté par l'inspection coloniale résulte naturellement du système de centralisation appliqué à notre Empire mondial. Ce système, adapté par l'Espagne à ses colonies, répudié par l'Angleterre dans les siennes, fait corps avec notre conception nationale des affaires publiques : il durera jusqu'au moment où, la Réforme Administrative ayant enfin vu le jour, si elle le voit jamais, quelque avisé homme d'Etat aura su solidement attacherà la remorque de cette réforme celle de notre organisation administrative coloniale, dans le sens d'une large décentralisation, pour trouver l'exemple de laquelle nous n'avons soit qu'à étudier au dehors, soit seulement qu'à fouiller dans les armoires du ministère, oii tant de beaux rapports dorment leur dernier sommeil.
Devant le palais du gouverneur, un autre détachement de tirailleurs sénégalais rend les honneurs. En grande tenue, ainsi exempte de ce débraillé que l'on constate trop souvent chez nos soldats Noirs, cette troupe a vraiment bon air. Les hommes, de races très diverses : Sénégalais purs, Ouolofs, Bambaras, Dahoméens ou Yakomas du Haut-Oubangui, sont grands et bien découplés : autrement beaux que les soldats congolais, soit dit en passant. L'uniforme des officiers, en blanc, casqués, portant Tépaulette, est singulièrement plus militaire que le costume do marins à pied des officiers belges du Congo ou celui de chef de gare des Allemands, au Cameroun.
Et je songe au succès qu'aurait, à une revue d'un de nos 14 Juillet, devenus si ternes et si plats, le défilé de détachements fournis par toutes nos troupes algériennes et coloniales. Le public s'enthousiasmerait, vous en avez la certitude comme moi, à la vue de tous nos corps coloniaux, qu'il ne connaît que par oaï-dire, par le récit des hauts- faits accumulés dont l'accomplissement a constitué, en ces trente dernières années, l'histoire de notre expansion dans le Monde.
Une semblable initiative serait, aussi bien, un acte intelligent de propagande, disons : de publi-
DE BRAZZAVILLE A l'oGOOUÉ 277
cité nationale ; de cette publicité nécessaire, si incomprise chez nous, et dont nos rivaux, les Anglais, les YankeeS; et les Allemands les premiers, savent jouer avec tant d'à-propos et à tout propos. Ils lui doivent Tardeur avec laquelle Topinion a toujours soutenu, chez eux, leur activité maritime et coloniale, tandis que, chez nous, ces questions, laissant la masse indifférente parce qu'inavertie, relèvent exclusivement, et pour leur plus grand dommage, du domaine stérile des spécialistes, lesquels, par destination, sont souvent des pontifes.
DANS L'OGOOUÉ
Nous revoici sur V Afrique, à bord de laquelle nous devons gagner Cap-Lopez, pour remonter rOgooué jusqu'à N'Djolé, point où s'arrête la navigation régulière, à 400 kilomètres environ delà mer, et le N'Gounié jusqu'à Sindara. Gros trimballage pour une si courte traversée, assurément.
Mais quelques heures exquises aussi, que peuvent seuls comprendre ceux qui ont été sevrés pendant des mois de nouvelles fraîches de France I
A Gap'Lopez, nous attend VAlemôe, un beau vapeur de rivière à roues arrières, à haute superstructurCj du modèle du Lamy^ en moins parfait. Nous sommes vite installés ; avec cette faculté que donne l'accoutumance du grand voyage de faire en un tour de main un « chez soi » d'une cabine de bateau, d'une chambre d'hôtel ou d'une simple tente.
DANS l'OGOOUÉ 279
Nous traversons, dans la largeur de plusieurs kilomètres, l'estuaire de TOgooué; et le fait qu'un bateau fluvial, négation par destination des qualités marines, comme ÏAiemôe, puisse accomplir couramment une telle navigation et faire de la rade son mouillage habituel, me confirme encore dans mon opinion que Gap-Lopez est bien le port d'avenir de notre Congo : un port dont la nature nous a fait l'inestimable présent, dans un pays 011 la raréfaction de la main-d'œuvre et le prix de revient des matériaux se dressent comme un constant et, pour longtemps, insoluble problème en face des initiatives publiques ou privées.
On objecte, je vous l'ai dit, que Cap-Lopez est inondé aux hautes eaux. Gela est contesté, mais, en tout cas, aisément remédiable, affirment les personnalités instruites des choses de ce pays.
Le développement de Gap-Lopez et son accession définitive au rôle de port de l'Afrique Equatorialeentraîneraient, sinon la disparitionde Libreville et son absorption par le centre nouveau, du moins sa réduction au rôle de centre régional. Et après ?... Gomme la vie des hommes, celle des peuples et des pays neufs est-elle donc faite d'autre chose que d'évolution, donc, d'adaptations suc-
cessives d'orp^anismes propres à des besoins nouveaux? Voici 70 ans que nous sommes à Libreville. Depuis ce laps de temps, qu'il ne me vient même pas à Tesprit de comparer à celui qu'a nécessité Téclosion foudroyante de cités immenses vues de Tautre côté de l'Atlantique, qu'y avons-nous fiait? Nous y avons édifié quelques modestes bâtisses pour y abriter la pléthore de services administratifs dont Libreville est le siège ? Un vapeur postal subventionné y représente à lui tout seuljUnefois par mois, les relations maritimes avec . la Métropole, relations que Torg-anisation d'un voyage régulier par l'annexe, de la Côte sur l'île portugaise de San Thomé, située à quelques heures de Libreville, eût rendues bi-mensuelles. On ne l'a pas fait, pas plus qu'on n'a pu ou voulu mettre sur pied les communications avec les 100 kilomètres d'hinterland fluvial navigable du Golfe du Gabon.
Si l'évolution de notre Afrique Equatoriale se poursuit logiquement et suivant l'orientation désirable, Gap-Lopez, devenu un grand port, déjà favorisé par un mouvement d'exportation de bois escompté à 70 000 tonnes, sera, dans quelques années, un champ nouveau ouvert à notre activité nationale, et Libreville, ancienne capitale de notre Congo, devenue par la suite simple
DANS l'oGOOUÉ
chef-lieu du Gabon, représentera seulement un centre d'action locale, auquel les entreprises privées actuelles, instaurées dans la région, très intéressantes et très dignes de succès, sufflront amplement à fournir les éléments d'un fructueux développement.
Nous commençons à remonter l'Ogooné, fleuve en formation, dont l'estuaire fut jadis, disent les savants, celui du Gabon. Ce qui explique, au demeurant, l'erreur vraisemblable de nos premiers occupants, et le choix fâcheux de l'emplacement oij s'élève aujourd'hui Libreville, au détriment de Gap-Lopez, alors mal connu.
Pendant les premières heures de notre remontée, c'est une nature morte que nous avons sous les yeux. Les innombrables palétuviers, perchés sur leurs racines paradoxales, garnissent les rives plates. Ni habitations, ni faune. Aux basses eaux, les caïmans et les-hippos peuplent seuls les eaux, et des bandes compactes d'oiseaux couvrent les bancs. L'éléphant est ici moins commun qu'au Congo, bien que l'ivoire tienne une place encore importante dans les
exportations provenant de l'Ogooué et de son hinterland. Mais, en ce moment, c'est grande crue; rien ne vient animer le flot jaune opaque des eaux.
Peu à peu, le paysage change. Et nous retrouvons les vastes nappes, les îles, les horizons lointains déjà vus dans la Sanga et dansTOubangui. Les palétuviers ont disparu. C'est maintenant la haute forêt, aussi majestueuse, aussi impénétrable que dans le bassin congolais. Quelques villages, aux cases bien construites et spacieuses. Nous traversons le pays des Galoas, une des races, d'ailleurs en voie de disparition, refoulées peu à peu vers la mer par l'invasion pahouine, dont les Bissangas d'Ouesso et d'Ikelemba nous ont montré l'un des rameaux.
Nous voici bientôt en pays pahouin. Les Pahouins, prolifiques, vigoureux et guerriers, mais peu maniables, sont considérés comme la race d'avenir de cette partie de l'Afrique, si l'on parvient à les réduire, ou plutôt à les assimiler; car la réputation redoutable qui leur fut longtemps faite apparaît empreinte d'exagération , maintenant que nous les connaissons mieux, grâce à l'occupation militaire méthodiquement poussée, en ces dernières années, jusqu'au Cameroun allemand.
DANS l'oGOOUÉ
Toute la question est de savoir si nous parviendrons à faire de cette race l'auxiliaire de noire action économique.
Là encore se pose, sous un angle différent, il est vrai, le troublant problème de la mise en valeur de ces vastes contrées, où nous avons pris pied depuis plus de 70 ans déjà, sans que notre intervention ait, jusqu'en ces dernières années, dépassé quelques points de la Côte et les abords immédiats de l'Ogooué et de ses affluents, jusqu'à N'Djolé. En fait, et avant 1899, quelques opérations de police et d'éphémères reconnaissances, sans lendemain ni suites durables, effectuées par des chaloupes armées, le Ruôisyla T turquoise on par notre croiseur canonnière Alcyon, constituèrent à elles seules une prise de possession bien platonique sans doute, de Brazza avait-il, au début de sa pénétration au Congo, remonté l'Ogooué, pour gagner le Pool par l'Alima, voie bientôt abandonnée en faveur de la Route des Caravanes, avec Loango pour base. L'expédition de la mission de Brazza fut un événement fortuit, et passa dans ces régions sans laisser de traces, comme le sillage se referme derrière le navire.
Quelle richesse représente pourtant, lui aussi, cet admirable et vaste bassin de l'Ogoouél
Forêts sans limites, où le caoutchouc naturel, les bois de valeur, les précieux palmiers, l'ananas à Tétat de brousse, la « mine de Tair » en un mot suivant la vivante expression de Pierre Mille, sans compter la fertilité extraordinaire d'un terrain oïl le cacaoyer, fortune do San Thomé, la grande possession portugaise voisine, et de tant d'autres régions tropicales, le café, l'arbre à caoutchouc, dit de plantation, prospèrent à l'envi. Sur quelques points, des exploitations régulières ont été organisées; si elles étaient industriellement étendues et mises en valeur, elles pourraient nous placer au premier rang parmi les nations productrices de ces matières.
Et Ton ne peut se défendre d'un regret, d'un certain découragement même, à voir tant de richesses perdues, gâchées, inexploitées, quand le fleuve est là, prêt à transporter à la mer, à ce port naturel de Gap-Lopez, tant d'éléments propres à assurer des fortunes, tout en contribuant à augmenter la prospérité générale de notre pays.
Pourtant quel plus favorable objectif trouver à l'expansion coloniale d'une grande Nation, en compensation des sacrifices nécessaires en hommes et en argent qu'une telle politique comporte, que l'accroissement de la puissance nationale par
DANS l'oGOOUÉ
la fortune privée, basée sur la mise en valeur, rationnelle et légitimement rémunératrice, des domaines nouveaux ouverts à l'activité des affaires?
Il faut le redire : en matière de colonisation, le but économique seul existe. Le reste, depuis les fonctionnaires en surnombre et mal payés jusqu'au soldat chargé d'asseoir notre domination dans des pays nouveaux, d'y garantir la sécurité, et au missionnaire lui-même, trop absorbé le plus souvent par son apostolat pour s'appliquer aux contingences matérielles, tous sont seulement des facteurs d'ordre secondaire, parce qu'ils représententun résultat :rien autre. La cause, elle, réside uniquement dans les affaires et dans la prospérité par elles engendrée. Sans elles, une colonie devient une entreprise, « impériale », si l'on veut; seulement nous autres Français, déjà trop chargés pour nos capacités financières, nous n'avons pas le moyen de nous offrir le luxe d'un impérialisme onéreux. Lé jour oii notre action coloniale cesserait d'être basée sur l'unique objectif du rendement économique et de représenter un profit public, il deviendrait du devoir de tous les citovens clairvoyants de combattre énergiquement pour la cessation d'errements aussi préjudiciables à la
grandeur et à la force d'expansion de notre Nation.
Le gouvernement d'un peuple, nous avons une tendance à trop souvent l'oublier, est soumis étroitement aux mêmes règles que la gestion d'une entreprise privée. Que penserait-on d'une direction commerciale qui s'obstinerait à continuer,sans nécessité, l'exploitation d'une branche intrinsèquement mauvaise, ou rien qu'obstinément onéreuse?
En matière d'organisation publique, il en va de même. Plus spécialement dans le domaine colonial, c'est pour nous un impérieux devoir de proportionner nos efforts et nos sacrifices aux résultats matériels que nous sommes en droit de supputer. Et si, par malheur, l'expérience nous démontre que nous avons commis une erreurde principe en nous engageant dans telle entreprise de colonisation, le seul bon sens, nécessaire aux peuples comme aux individus, nous impose d'arrêter les frais.
Est-ce à dire que notre installation au Gabon, et dans certaines autres de nos colonies, soit dans ce cas? Non. Ou du moins, pas absolument.
DANS l'oGOOUÉ 287
D'abord, le Gabon est Texutoire naturel de notre Empire Equatorial en Afrique. Cet Empire ne peut pas plus se passer du Gabon que le corps humain des organes respiratoires. Seulement, la question est de décider si nous devons limiter notre occupation, donc nos charges spéciales, à cette colonie, à ce seul point de vue, ou entreprendre résolument la mise en valeur globale de notre vieille possession africaine, comme des incalculées et incontestables richesses qu'elle renferme.
Si, — ce qui est mon avis personnel, — nous nous arrêtons à ce dernier parti, conforme à nos intérêts nationaux aussi bien qu'à la défense de ceux des importantes entreprises particulières qui s'y sont effectivement constituées depuis dix ans, époque à laquelle remonte notre pénétration réelle dans l'intérieur de ce pays, il nous faut résolument envisager le problème démographique auquel se heurte, ici encore, notre implantation. Nonpasque nous nous trouvions, là, en face d'une menace de disparition de la race, par le fait de fléaux analogues à ceux qui déciment actuellement les populations de notre Congo, et encore que la trypanosomiase et la variole ne soient pas inconnues au Gabon. La question est autre, mais elle n'est pas moins sérieuse. Elle se résume en
ceci: sans importation organisée de main-d'œuvre étrangère, nousne pouvons exploiter ces régions qu'avec le concours delà main-d'œuvre indigène. Or, celle-ci a une tendance marquée à reculer devant notre établissement, au fur et à mesure qu'il se produit.Jadis nombreuses, les populations riveraines, et surtoutlesPahouins, qu'on a appelés ((la race d'avenir de nos possessions de l'Ouest- Equatorial africain »,ont déserté, ils désertent chaquejour,lespoints que nous occupons etle réseau fluvial fréquenté par nous. Les débroussements abandonnés, indices d'anciens villages disparus, se rencontrentà chaque instant le long de l'Ogooué et de ses affluents. Le phénomène est visible : les populations sont parties, loin de noire contact, refusant de se plier à notre administration et de payer l'impôt, pourtant insignifiant, mais qu'elles considèrent commeune inacceptable marque de sujétion. Et comme une très faible partie du territoire gabonais est en réalité occupée, elles échappent ainsi à notre action; les entreprises, les plus favorisées en elles-mêmes, manquent de la main-d'œuvre nécessaire. Paresse, inassimilation, inconséquente fierté des Noirs? Il y a de tout cela dans ce phénomène, dont le résultat immédiat n'en est pas moins de stériliser les plus méritoires efforts de colonisation.
DANS l'oGOOUÉ 289
La conclusion s'impose: puisque nous devons rester au Gabon, nous serons amenés à recourir sinon à la « manière forte », brutale, mais profitable et couronnée de succès, employée par les Allemands au Cameroun, les Portugais à San Thomé et les Belges au Congo, du moins à des procédés de travail obligé, convenablement rémunéré, sans lesquels notre présence, non seulement ici, mais dans tous ces pays du Continent Noir, 011 nous nous sommes implantés, deviendra définitivement un onéreux trompe-l'œil pour la galerie métropolitaine.
Voilà ce qu'il faut avoir le courage de dire, ce que les hommes qui ont la responsabilité de nos affaires dans cette partie de l'Afrique ne peuvent proclamer, et qu'il faut cependant que l'on sache en France.
Tout ce qu'on pourra objecter à une semblable allégation ne sera que sophisme, fantaisie paradoxale, contraire aux intérêts mêmes, à l'accession à la civilisation des races dont nous avons prétendu, dans notre propre intérêt, nous instituer les civilisateurs obligés.
N'Djolé, point terminus de notre navigation
agO DANS NOTRE EMPIRE NOIR
dans rOgooué, offre un exemple, frappant comme un apologue, de cette évolution désastreuse de la démographie indigène au Gabon. Lorsque nous occupâmes ces parages en 1899, une population d'une quinzaine de mille habitants y occupait les rives du fleuve. Elle est réduite aujourd'hui à une poignée de travailleurs demeurés autour du poste administratif, cependant que quelques factoreries, une belle et très importante plantation, une Mission catholique, un juge de paix, un bureau postal, quelques fonctionnaires, y forment par leur présence un groupement blanc peu en rapport avec les insignifiantes recettes fiscales, en ce point, merveilleusement situé, mais où dix ans de notre présence ont suffi à faire disparaître une si exceptionnelle agglomération indigène. Voilà, dans sa brutalité, le résultat du système, — des systèmes, devrait-on dire, en raison du kaléidoscope administratif représenté par des errements que n'excuse ni n'explique Tancienneté de leurs origines, — auquel a abouti notre présence.
Je dis qu'un tel résultat, trop souvent constaté dans notre domaine africain, dénonce un vice du système dans lequel nous ne devons pas persévérer sous peine de consentir d'avance à l'annihilation de tous les efforts; sinon cela équivau-
DANS l'oGOOUÉ 291
drait à accepter l'inconséquence comme une base de nos méthodes de colonisation.
Par notre pénétration, poussée avec vigueur, en ces derniers temps dans le Haut-Ogooué jusqu'aux confins du Cameroun allemand, mais limitée à un certain nombre de petits postes sans liaison, donc privée d'effet utile au point de vue de la mise en valeur de ces contrées, N'Djolé est devenue une base, nécessitée par l'existence des rapides de POgooué, qui commencent à ce point, comme ceux de la Sanga au-dessus d'Ouesso et ceux de l'Oubangui à Bangui. Au delà, une belle chaloupe à pétrole, ïOcéana, et un petit vapeur neuf, \q Bangania^ assurent le service dans les rapides pendant la saison oii ceux-ci sont praticables, jusqu'en un point 011 un monorail de quelques kilomètres de longueur, démonstration de ce qu'on eût pu faire jadis entre Loango et Brazzaville, permet de rejoindre le bief supérieur. Le Haut-Ogooué est ainsi devenu, en quelques années, une région courammentaccessible, donc ouverte à nos initiatives, dans la mesure où le permettent tant d'obstacles accumulés par l'imperfection de nos méthodes d'ensemble, lorsque méthode ily a : cas rare.
Nous redescendons TOgooué pour remonter ensuite son gros affluent, le N'Gounié, jusqu'à Sindara, point terminus de la navigation, limitée, là encore paries rapides. Çet entablement continu, qui caractérise toute l'Afrique Equatoriale Ouest, et arrête, dans le Gabon, à quelques centaines de kilomètres de la Côte, la navigation, explique comment le Centre africain a pu rester pendant tant de siècles fermé à la civilisation blanche et rend, aujourd'hui, encore, son implantation hérissée de tant de difficultés. Solutionné au Congo par le raihvay belge et, en partie au Niger, dont le fe rtile Delta se rapproche, dit-on, de notre Gabon, l'obstacle est resté à peu près entier pour tout le haut bassin de l'Ogooué, demeuré ainsi la plus arriérée de nos possessions.
L'aspect du pays reste invariable.
Forêt inondée ; clairsemée, çàet là, des emplacements débroussés piqués de cambo-cambos, l'arbre-plante àla vie éphémère, que Ton retrouve partout oij jadis exista une plantation ou un village, maintenant abandonnés. Ici, encore et toujours, la population a fui dans la brousse, hors de nous, loin de nous.
DANS l'oGOOUÉ
De rares petits villages, de stabilité incertaine, sont seuls demeurés éparpillés. Les mêmes causes ont donc engendré partout des résultats identiques.
Qu*adviendra-t-il de ce pays tout entier, beau fleuron de notre domaine colonial, de ces contrées admirablement douées naturellement, occupées les premières par nous sur le littoral africain, si Télément indigène, adjuvant nécessaire, nous manque définitivement et rend tous nos sacrifices irrémédiablement illusoires ?
J'ai failli me marier. . .
Me marier et devenir polygame !
Voilà : nous étions à Tune de ces escales, nement local, puisque le passage bi-mensuel du bateau est le seul lien qui rattache à l'extérieur les postes, les factoreries, les Missions ou les villages, moment où toute la population est réunie en un brouhaha toujours pittoresque. Dans la foule bigarrée vont et viennent, caquetant avec les Noirs de l'entrepont, des beautés indigènes. Un de nos compagnons amis appelle Tune d'elles qui, sans faire plus de difficultés, monte à bord.
(( Toi veux marier pour monsieur qui est là ? » lui demande-t-on.
. La donzelie me lorgne en coulisse, fait quelques minauderies de jeune guenon et déclare, sans plus de formes :
« Moi y a bon !... »
Il ne tiendrait qu'à moi... Mais ma femme est là. Je connais sa manière de voir. Jamais elle ne consentirait. Seulement, me voilà fixé sur la résistance qu'offre la vertu des dames de ce pays. Et plus encore sur la facilité avec laquelle les Blancs organisent pour la durée de leur séjour des unions, d'ailleurs généralement stériles, à en juger parle nombre infime do métis vus dans toute l'Afrique Equatoriale. Ces unions entre Blancs et Noirs y constituent un des côtés les plus à retenir de l'état social actuel. Traitées en bête de somme par l'indigène, pour lequel elles sont une simple marcbandise, matière d'échange ou instrument de travail, recherchées en nombre par chacun parce qu'elles représentent un signe de richesse, les femmes indigènes voient dans leur union, même temporaire, avec un Blanc ou, à défaut de mieux, avec un simple tirailleur, le moyen d'échapper au servage et de vivre dans le farniente qui est l'idéal de tout Noir, mâle ou femelle. Aussi l'offre surabonde-t-elle
DANS l'ogooué agS
et trouve-t-elle un débouché d'autant plus grand que la polygamie n'est pas ici un fruit défendu. Au contraire.
Par contre, cet exode de femmes vers les centres oij elles peuvent se caser profitablement constitue une des causes de dépopulation.
Chez nous, les hormètes femmes « vont à pied », a dit Alexandre Dumas. Ici, elles font les corvées, et, à peu près nues, portent en plein soleil de lourds fardeaux, tandis que les autres, drapées de pagnes éclatants, coiffées avec art, se prélassent en fumantla pipe.
Au demeurant, la féminité n'est-elle pas la même entout lieu? Pipe à part. Ne vous hâtez pas cependant de railler les Blancs qui cherchent à trouver, sous ces climats lointains, Tillusion d'un peu d'amour, même dans la compagnie de créatures inaptes à rien comprendre d'eux. Comme la faim, la solitude modifie sans doute le sens des choses.
Que de fois ne me le suis-je pas dit, en circulant dans les foules noires dont l'acre parfum de fauves inspire une invincible répulsion à qui n'y est pas fait.
Les Noirs, il est vrai, nous attribuent, comme les Jaunes, une insupportable odeur de cadavre. Le Créateur n'aura pas voulu favoriser le métis-
sage. Peut-être pas même les croisements entre gens différents, de même race, puisque les Noirs commencent à payer leur méconnaissance de cette loi par l'introductien chez eux de la syphilis, jadis inconnue, et dont nos tirailleurs se sont, principalement, chargés de leur apprendre les méfaits, comme ils ont propagé, partout où ils ont séjourné dans notre Empire Colonial, la chique, le répugnant insecte subongulaire.
Aussi le mot : pourri de chic, si bien porté chez nous, n'a-t-il pas du tout le même prestige aux colonies.
Le long de l'Ogooué s'échelonnent plusieurs Missions, catholiques ou protestantes. Le recrutcmentdes fidèles doit même être, pour les Pères et les pasteurs, un sérieux objet de préoccupations, dans ces régions dépeuplées.
A l'arrêt, près de l'un de ces établissements, on avait fait venir, pour porter le convoi d'un établissement éloigné, des hommes de l'intérieur, sauvages, plus sauvages encore, je crois, sur ma foi, que les Bondjos vus dans le H aut-Oubangui. Plus sales, en tout cas. Parmi eux était un tout petit homme, trapu, simiesque et très bestial. Je
DAKS l'oGOOUÉ 297
m'informai. C'était un Nain de la forêt, captif. Schweinfurth, le grand explorateur allemand, avait déjà mentionné jadis l'existence de cette race bizarre. On me l'avait signalée dans la Haute-Sanga 011 les indigènes la désignent sous le nom de Baziris.Les gens des villages les plus reculés n'ont eux-mêmes que de rares occasions d'être en rapport avec les Hommes des Bois, qu'ils appellent... des sauvages : tout est relatif. Ces Nains, qui sait^ anneau de la chaîne qui nous relie à notre ancêtre singe, si Littré dit vrai, bienfaiteurs méconnus auxquels nous devrions alors la suppression de l'appendice caudal, ornement de nos ascendants, sont, comme les Esquimaux et les Lapons, les survivants probables de peuples disparus. Ils vivent, m'a-t-on dit, non sous des huttes, mais sous des abris faits do branchages; leur langue se réduit à quelques syllabes. Ils piègent l'éléphant et échangent, contre de menus objets de première nécessité, les « pointes » avec les tribus; celles-ci les vendent aux traitants, qui les cèdent à leur tour aux négociants, lesquels les envoient sur les grands marchés d'Europe, oii, achetées par des maisons de gros, elles sont repassées à des maisons de , détail qui les débitent au poids de l'or. Et ainsi s'opère la transformation en une matière précieuse
d'une dent de pachyderme tué pour quelques « têtes de tabac » ou un litre d'alougou, d'alcool indigène.
Combien de Blancs produisent d'une façon aussi rémunératrice que le Baziri, considéré pourtant comme un sauvage, par des sauvages ?
Nous avons dépassé le confluent du N'Gounié et de TOgooué. Quelques heures de navigation ; nous quittons le fleuve et nous nous engageons dans un étroit chenal, au courant rapide; nous filons entre les interminables et, à la longue, monotones hautes murailles d'arbres géants, de lianes, encastrant çà et là de misérables villages sans cultures. Soudain, la forêt s'éclaircit, puis disparait. Des rives plates, bordées de papyrus et de roseaux, plantées de rares grands arbres, isolés, s'élèvent en vol épais les canards, les aigrettes, les pélicans, les aigles pêcheurs. Puis, par un méandre confus, presque un cul-de-sac, nous débouchons tout à coup, contraste imprévu, dans un lac immense, parsemé de hautes îles boisées, la plupart habitées, et que la ligne bleue de lointaines collines souligne harmonieusement; tout cela vu sous un de ces majestueux couchers
DANS l'oGOOUÉ 299
de soleil, sans crépuscule, splendeur des tropiques. Ce paysage est beau comme la célèbre Mer Intérieure, au Japon. « Presque comme la baie d'Along », me dit un de nos compagnons, qui fut au Tonkin.
Nous sommes dans la Région des Lacs, dont les eaux, s'étendant parallèlement auBas-Ogooué, poussent jusqu'aux contreforts du N'Gounié et dont le Fernan-Vaz, près de la mer, complète le système.
Admirable et plus salubre champ d'exploitations, d'excursions, de navigation, de sport, à quelques heures de Cap-Lopez et des paquebots.
Personne, même en Afrique Equatoriale, sauf quelques rares initiés, ne connaît cette beauté. N'est-ce pas le charme même du voyage de trouver tout à coup, dans un spectacle de la nature, l'inattendue compensation des longues et quelquefois ingrates heures de route ?
Dans ce Gabon, si décrié, môme en Afrique, Cendrillon de nos colonies, — Cendrillon qui n'a même pas pour elle le charme ds la jeunesse, puisque 70 années pèsent sur sa tête, — il serait
3oo
injuste de penser qu^aucune entreprise privée n'a cherché à mettre en valeur les inappréciables ressources du sol, en attendant le jour possible où le sous-sol, à son tour, aura peut-être révélé ses trésors. Un certain nombre de plantations y ont, au contraire, été créées : ensemble bien épars et bien disparate encore, à coup sûr, et du plus haut intérêt; mais malheureusement très inconnu, pire : très méconnu de la Métropole. Véritablement, quand on examine du dehors, en toute liberté d*un esprit non prévenu, la conception négative que nous avons parfois de nos intérêts les plus immédiats et de nos affaires générales, on demeure surpris et déçu de TindifFérence que nous apportons à profiter des incommensurables richesses renfermées par Timmense Empire Colonial qu'a valu à notre pays, en ces trente dernières années, la politique mondiale suivie par nous sous Fimpulsion d'une pléiade d'éminents citoyens dont le nom seul est à peine parvenu jusqu'au public français, demeuré, dans sa majorité, indifférent à la grandeur de l'œuvre patriotique accomplie par eux.
Chaque année, notre industrie va demander au dehors, au prix de centaines do millions, — saignée permanente par laquelle s'écoule le meilleur de notre or, — les matières premières né-
DANS l'oGOOUÉ
3oi
cessaires à son existence : caoutchouc, textiles, cafés, bois précieux, cacaos, noix de palme, thés, quinquinas, vanilles et tant d'autres produits dont nos concurrents se sont fait, à notre détriment, un monopole.
Mais, tout cela, nous le possédons ou, du moins, nous pourrions le posséder à profusion ; et nous Fignorons; nous laissons perdre tant de biens, acquis cependant par des années de luttes, par notre sang. Nous manquons ainsi à notre devoir envers notre propre pays en négligeant, ici et ailleurs, l'effort qui lui permettrait de tenir un rang économique en rappport avec la puissance que nous lui voulons.
J'avais sous les yeux la preuve de ce qu'il nous serait possible de tirer de ces contrées, en visitant ces plantations du Gabon et en parcourant, notamment, une des plus anciennes d'entre elles : celle d'Asouka, oii plusieurs essences coloniales, et surtout le cacao, montrent ce que pourrait donner la mise en valeur, étendue et rationnelle, de ces contrées.
On se trouve là, il convient de le mentionner, en présence de cette difficulté delà main-d'œuvre
dont le défaut généralisé constitue à coup sûr un obstacle delà première gravité. Les indigènes se montrent, et demeureront pourlongtemps encore réfractaires au travail ; leur force d'inertie sous ce rapport finira par triompher de nous, si l'on ne se décide pas à leur appliquer la coercition, contraire, je dois le reconnaître, à notre caractère; peut-être nous faudra- t-il donc bien en arriver à envisager l'éventualité de l'importation ouvrière tirée de l'étranger, comme on y songea jadis pour la Guyane ; comme, aussi, les Anglais l'ont pratiquée dans certaines de leurs colonies, en poussant, au demeurant, ce principe à l'extrême, lorsqu'ils ont tenté d'amener au glacial Ouest Canadien de malheureux Hindous transis, voués d'avance à la brève disparition. Nos cordiales relations actuelles avec l'Angleterre nous perm.ettraient sans doute d'entamer avec nos voisins des pourparlers relatifs à l'introduction dans nos colonies équatoriales de travailleurs tirés de l'Inde méridionale, oii la surpopulation et la pauvreté naturelle engendrent, comme on sait^ une misère génératrice de fréquentes difficultés pour le Gouvernement britannique. Le Sud de la Chine lui-même offre à notre action, sous ce rapport, un champ non moins étendu, non moins digne de retenir notre attention. La den-
DANS l'oGOOUÉ
site de la population chinoise, la pauvreté extrême des classes populaires, ont provoqué, tout récemment encore, parleur exode forcé, les plus sérieuses complications avec plusieurs Etats de l'Amérique et l'Australie elle-même. Peut-on donc supposer que des ouvertures tendant à offrir, dans nos colonies équatoriales, sous certaines garanties aisées à définir, un exutoire à leur surpopulation, ne seraient pas les bienvenues, auprès des gouvernements chinois et anglo-indien ?Une semblable énonciation peut se soute, nir avec d'autant plus d'autorité que le soin des plantations rentre bien dans les capacités des Asiatiques, si réfractaires, par contre, aux travaux de force, et si exécrables terrassiers, comme les Belges en firent la désastreuse expérience.
Malheureusement, nous rencontrons ici un obstacle; et le pis est qu'il vient de nous : c'estencore et toujours, notre malfaisante centralisation. Pour aboutir à bien, avec la parfaite connaissance des besoins delà colonie, de telles négociations devraient être entamées, conduites, solutionnées parle gouvernement général; j'irai plus loin : par chaque gouvernement local, en touteindépendance de l'entremise métropolitaine. Parce que, s'il faut qu'elles passent par Paris avec l'enchevêtrement de services sédentaires,
donc incompétents, ce sera d'avance Tinterminabilité des pourparlers, soit la certitude de Téchec.
A ceux qui trouveraient téméraire une semblable proposition, je répondrai parl'exemple des Fédérations de self-g-overnment, qui doivent leur prospérité au fait d'avoir, depuis leur constitution, rigoureusement et pleinement appliqué ce mode d'action.
J'ai constaté encore autre chose, à Asouka et ailleurs : c'est la confirmation de la restriction à apporter à la protection de l'éléphant. Les plantations y sont exposées aux déprédations répétées des troupes de leurs redoutables voisins. Dans les régions oij apparaîtia colonisation, il faudra bien pourtant en arriver à choisir entre l'intérêt économique de la colonie et le fait d'épargner les pauvres gros animaux, quitte à établir ailleurs de vastes réserves, et à réglementer rigoureusement leur chasse, comme cela a lieu dans les colonies étrangères de l'Afrique.
En effet, pourquoi, encore, ne tirons-nous pas parti des ressources cynégétiques que renferme cette partie de nos possessions, oii nous pourrions offrir, contre belles redevances sonnantes, aux amateurs de grand sport, d'incomparables « tableaux » ? En voulez-vous un exemple:
DANS l'oGOOUÉ
dans cette même plantation d'Asouka la panthère vient, la nuit, enlever les bestiaux jusque dans le hameau même. Il n'est pas rare de trouver un boa monstrueux étendu, au soleil, sur le chemin menant, entre deux marigots boisés, du fleuve à l'habitation. L'hippo et le bœuf sauvage sont communs et le caïman pullule.
Seulement, ici, les dures étapes, les convois coûteux et compliqués ne sont point nécessaires, comme dans l'Est Africain, dontnos concurrents étrangers ont cependant su faire un champ de grandes chasses, infiniment fructueux pour eux. Cinq heures de vapeur séparent seulement Asouka, — je cite ce point comme j'en pourrais citer maints autres, — deCap-Lopez, donc du paquebot d'Europe : i9 jours d'Europe I
Un mot encore, à propos de l'agriculture coloniale : un des points les plus délicats, les plus scabreux même, en cette matière, c'est le choix, l'appropriation du sol. Or, jusqu'à ce jour, les essais ont été entrepris avec le seul empirisme comme base. L'étude des terrains, l'influence des végétations avoisinantes sur les plantations,
sont autant d'objets d'études qui relèvent au premier chef des Jardins d'Essais coloniaux.
Si certains de ces établissements tel celui de Camayenne, sont remarquables, d'autres présentent une infériorité telle que leur existence constitue unedépense somptuaire peu en rapport avec les ressources budgétaires des gouvernements locaux.
Il apparaît donc que les services rendus par ces institutions seront d'autant plus efficaces que leur activité se spécialisera sur l'étude des terrains et de leur appropriation agricole.
C'est, à tout prendre, se donner un mal inutile et dépenser sans profit ses ressources que de s'appliquer à démontrer que le manioc, iabanane ou la mangue viennent bien en Afrique, vérité connue longtemps avant l'organisation des Jardins d'Essais, puisqu'elle remonte au moins à l'apparition du Noir en Afrique.
Voici VAlemôe de nouveau en rade de Cap- Lopez, mouillé entre le Mangui, autre ferry de la Compagnie des Chargeurs Réunis, affecté aux mêmes trajets, et V Alcyon, vétéran de notre conquête, déchu au rang de modeste ponton. Les
DANS l'ogooué 3o7
navires ont, comme les hommes, leurs destinées.
UAlembe est de construction anglaise. Le Mangui, un peu moins récent, sort de chantiers français, lesquels me paraissent hien, en l'espèce avoir surpassé leurs concurrents, dans le fini de l'exécution aussi bien que de l'aménagement. Et je trouve là une fois de plus la preuve que si notre organisation économique générale était meilleure, notre industrie pourrait lutter avec avantage avec la concurrence extérieure, même en des domaines où colle-ci passe pour imbattable.
Poussant la déduction plus loin, peut-on, quand on voit, ouverts à notre pavillon, de nouveaux champs d'activité, aussi vastes que le Bassin de rOgooué,ne pas être frappé des bienfaits de notre politique coloniale et de son influence sur notre prospérité nationale? Gomment se Irouve-t-il, chez nous, toute une école pour nier ces évidences ?
L'amour du paradoxe, ou, simplement, du mot, s'impose, il est vrai, avec tant de force à notre esprit latin que, chez nous, le modèle du monsieur prêt à sacrifier ses intérêts et jusqu'à ses amitiés pour le simple plaisir de ratiociner, ou même seulement de lancer un trait, n'est pas exceptionnel.
D'ordinaire, ces fantaisies nous font sourire, indulgents, parce que nous ne réfléchissons pas au mal que cette tournure d'esprit a fait à notre pays.
Dans la nuit, un gros vapeur allemand vient jeter l'ancre, à nous toucher, dans un voisinage, dangereux en cas de tornade subite. Depuis que les Allemands sont devenus les menaçants concurrents des Anglais sur mer, ils ont adopté, voici plusieurs fois que je le vois, le sansgêne outrecuidant, le mépris des droits d'autrui, qui ont longtemps caractérisé les marins d'outre- Manche. Puissent nos lourds voisins de l'Est persévérer dans ces façons, qui leur créeront, de par le Monde, beaucoup d'ennemis, au profit des autres, dont nous sommes.
Le lendemain, la rade s'est encore animée : un grand cargo anglais, un steamlaunch dépêche français sont arrivés. Le tonnage actuel représenté par les navires qui fréquentent Cap-Lopez, me confirme le directeur de la douane, atteint aujourd'hui 30 à 35.000 tonnes de jauge brute par mois : 350.000 par an ; nous tenons encore et toujours un rang infime, malheureusement, dans ce mouvement.
DANS l'ogooué Sog
Mais, n'est-il pas permis d'y voir les prémices d'un développement prochain, par lequel nous posséderons, sur la côte Ouest de PAfrique, un grand port correspondant à ce qu'est, en peu d'années, devenu, chez nous, Dakar, et le port britannique de Durban, surTOcéan Indien? Saurons-nous prévoir, aboutir, et parviendrons-nous à nous libérer de la complaisante, certes, mais combien onéreuse, sujétion étrangère? Ou bien laisserons-nous à d'autres le profit de canaliser entre leurs mains les courants commerciaux de rAfrique Equatoriale? Sujétion un peu bien humiliante aussi, quand on songe que nos navires sont obligés, pour se faire caréner,d'aller dans la jeune colonie allemande voisine!
Tard, dans la nuit suivante, un grand vapeur apparaît, lumineux : c'est V Afrique, revenu de Matadi, et qui doit nous ramener vers le Nord. Lentement le paquebot s'avance du large. Il décrit une ample cercle, loin des naviresmouillés en évitant de gêner, et moins encore, de frôler aucun d'eux. Non voulue, et sans doute perdue, leçon de courtoisie donnée à l'allemand d'hier.
Nous voici installés abord de V Afrique en un cadre devenu déjà familier parles relations ébauchées, par l'accueil antérieurement reçu.
Nous connaissons peu en France tout ce qui a
3ro
trait à notre vie extérieure : est-ce donc parce qu'ils sont parmi les meilleurs pionniers de notre expansion, ou bien simplement parce que, errants par destination, ils sont des électeurs intermittents ? Les officiers de la marine marchande, que j'ai vus, dans le monde entier, en toutes circonstances, se montrer une élite de valeur, de conscience professionnelle et de courtoisie privée, n'ont pas, dans notre vie nationale, la place qui leur revient du fait des services par eux rendus au pays.
Infime parmi eux est le nombre de ceux qui ont été Tobjet d'une distinction honorifique, seule forme sous laquelle nous concevions encore la récompense du mérite; forme rationnelle d'ail l'jurs et dont l'application courante va, du cordon d'honneur des petites filles des Sœurs, aux ordres les plus recherchés de notre collection nationale. Puérile ou non, cette conception, — fort dédaignée par les Anglo-Saxons, — de la récompense décernée par le pays à ses meilleurs serviteurs, n'en fait pas moins loi chez nous. Elle est ancrée dans nos mœurs, et toute les considérations du motule n'y changeront rien.
Mais encore serait-il souhaitable que la répartition en fut rigoureusement équitable. Elle ne
DANS l'oGOOUÉ
3ii
Test pas, on ce qui touche les officiers de notre marine marchande. Et je connais tel commandant de paquebot, rude marin, pâle électeur, dont la belle carrière touche à sa fin, et auquel les modestes palmes, sollicitées pour lui, ne furent même pas accordées. Et pourtant î...
Peut-être aussi les intérêts des officiers de la Marine marchande sont-ils bien faiblement défendus en haut lieu ?...
Une courte escale, encore, à Libreville. Et nous voici bien, cette fois sur le chemin du retour.
Trouvé, en passant, un courrier mélancolique, lettres et journaux. Il n'y est question que de grèves, de cherté de la vie, de catastrophes, de dramatiques faits divers.
Bast! Dans quelques semaines, nous serons plongés de nouveau dans la vie de Paris ; mille sujets occuperont notre attention. A peine lirons nous alors distraitement ce qui, de loin, nous paraît d'importance prépondérante.
Les gens qui connaissent la France seulement par nos quotidiens, et qui, malgré tout, se décident à la visiter, sont tout de même vraiment des braves. Rendons-leur cet hommage.
AU DAHOMEY
Une grue à vapeur nous a délicatement déposés sur le warf, après un transbordement facilité par le calme de la mer. Malgré le beau temps^ la houle s'avance vers la rive en sillons allongés. Les volutes se forment énormes. Et, droits, les rouleaux, s'écroulant avec fracas, viennent déferler à terre. Qu'est-ce donc, quand la mer est mauvaise ? Par quelle àpreté la Nature a-t-elle dressé sur la côte africaine ce redoutable obstacle de la barre où tant d'hommes ont payé, oij tant d'autres paieront de leur vie notre pénétration dans le Continent Noir!
Sitôt à terre, l'impression, banale, vue de la mer et semblable à tant de ces cités africaines, toutes en façade le long du rivage, se modifie et devient excellente. La ville, naissante, a de la profondeur. Ses avenues, plantées, propres, établies à angle droit, pourvues d'un petit réseau de voie étroite, tout lui donne un aspect d'en-
AU DAHOMEY
semble qui rappelle un peu, en moins bien, celui, si charmant, de Conakry.
Deux robustes gaillards, la traverse posée sur la tête, portent en hamac chacun de nous jusqu'à la gare. Et je songe aux grêles Ballalis du Haut-Djoué, croulant sous le poids de nos tippoys, à quatre porteurs, et nous faisant faire, à pied, par pitié d'eux, des étapes, dont deux de près de quarante kilomètres en pleine montagne, sous le soleil de l'Equateur.
Ah 1 si nous avions eu ces gaillards I
Car, ici, la race est belle et intelligente. Le Dahoméen travaille et produit. Tous s'accordent à dire que le Dahomey, si nouvellement incorporé à notre Empire et, quoique étranglé, malheureusement, entre le Lagos anglais et le Togo, ce dernier que les Allemands ont enlevé à notre très bonne grâce, est une des colonies les plus remplies -de promesses. Ceux de nos compatriotes avec lesquels j^ai pu m'entretenir ont été unanimes à m'affirmer leur foi dans l'avenir de « leur» colonie et leur attachement pour elle.
Cette note, on ne la trouve pas toujours ailleurs. Elle est assez significative pour mériter d'être soulignée. Ici le peuple nous a acceptés avec d'autant plus de bon vouloir qu'il avait été plus longtemps opprimé par la tyrannie sangui-
naire de ses chefs. Puis il sait, il apprécie la différence de traitement, entre la dureté avec laquelle les gens de Togo, de même race, sont traités parles Allemands, et nos procédés décolonisation, dont la douceur est justifiée, au Dahomey, parladocilité, lamalléabilitédos indigènes. Quelques-unsd'entreeuxsont parvenusà une certaine fortune. Rien que cela est un bien. L'indigène riche devient un client de la Métropole et un facteur du mouvement économique. Au Lagos,latrès florissante colonie anglaise voisine, l'indigène possédant une grosse fortune, une riche demeure et dirigeant une maison importante n'est pas une exception. Quand nous en serons là, dans nos possessions d'Afrique, nous pourrons commencer à trouver justifiée la formule de ceux qui voient dans le Continent Noir l'exclusif champ d'expansion de notre pays. Sans doute, ne sera-ce pas demain, malheureusement.
Le Dahomey, comme d'ailleurs le Lagos,doit sa prospérité à l'exploitation de la palme, de cette même palme dont l'incroyable fainéantise physique et morale des Congolais et des Gabonais laisse, depuis toujours, perdre, sans les récolter, les richesses perdues.
Le coton y donne les plus sérieuses espérances, dit-on. Voici encore un produit de première
AU DAHOMEY
nécessité pour lequel notre pays est, chaque année, tributaire de l'étranger pour des dizaines de millions. Nous affranchir de cette sujétion, apporter à la Plus Grande France le bienfait de cet aflux d'argent et d'une semblable prospérité, ne voilà-t-il pas un admirable objectif pour tous ceux qui, à un titre quelconque, public ou privé, sont des dirigeants ? Les plus louables elforts sont, convient-il d' ajouter, depuis assezlongtemps, poursuivis d'une manière décisive dans cette voie par une Association cotonière française privée.
Le Dahomey va de plus trouver, il trouve déjà, dans la culture étendue du maïs, une nouvelle source de richesse.
Je dois, toutefois, me faire l'interprète d'un regret que j'ai entendu exprimer à différentes reprises par les producteurs coloniaux : c'est la fréquente inaptitude, accidentelle ou voulue, de nos marchés métropolitains à seconder leurs efforts.
Si bien que telle production de nos colonies qui devrait être monopolisée entre nos mains est dirigée sur les places étrangères concurrentes des
nôtres, sans seulement que notre pavillon bénéficie du frêt.
Nos grandes Chambres de Commerce, dont on ne peut nier l'esprit d'initiative et le sens pratique, seraient bien inspirées en faisant faire, dans nos principales colonies exportatrices, soit collectivement, soit chacune pour la partie qui les intéresse, une enquête destinée à rechercher la possibilité de trouver en territoire français la satisfaction de leurs besoins de matières premières comme à éviter les malentendus possibles; n'est-ce pas, en effet, l'intérêt manifeste, pour une métropole, de canaliser à son profit, et dans la mesure du possible, son commerce colonial afin de combattre l'orientation étrangère de ce commerce? Vérité d'autant plus frappante, en ce qui nous concerne, que l'importance globale actuelle de notre trafic avec nos possessions d'outre-mer, bien qu'atteignant annuellement un milliard, représentecependant, et quelque fiers que nous puissions en être, un début, étant données les espérances d'avenir que nous sommes en droit d'attendre de nos sacrifices coloniaux.
Le temps restreint dont nous disposons nous
AU DAHOMEY Siy
oblige à limiter à Oiiïdah notre excursion dans Tintérieur. Nous trouvons là un centre plein d'intérêt et où, notamment, un Temple des Serpents fait revivre d'anciennes mœurs.
A travers des cultures et des plaines plantées de palmiers, un wagon confortable nous emmène vers notre but. Villages bien tenus ; la maison de pisé remplace la case indigène faite de feuillages, vue partout en Afrique Equatoriale. Les adultes sont grands, bien charpentés : les enfants nombreux. On sent une population saine, active, bien nourrie.
La terrible trypanosomiase est inconnue au Dahomey. Et quelques malades, importés du Sud, ne semblent pas devoir jusqu'à présent entraîner la contamination delà race: ce qui paraît donner raison à l'opinion qui considère lamisère physiologique comme le principal facteur de propagation du mal.
Nous emportons de notre courte visite le regret de sa brièveté. Un réseau ferré de 300 kilomètres, 2.500 kilomètres de routes, dont le gouverneur général Merlaud-Ponty vient de parcourir une partie en auto, le pittoresque des mœurs qui réunissent à Abomey, lors de certaines fêtes fétichistes, plusieurs milliers de participants, la perspective de belles chasses possibles vers la
frontière du Haut-Lagos, tout augmente notre regret de quitter ce pays sans Favoir visité à fond, et notre désir d'y revenir quelque jour.
Cela parait si près do France, quand on a rhabitude du grand voyage, et,pourtant, demeure fencore si étranger, chez nous, au public !
Quel service rendrait à notre pays, celui qui parviendrait à y intéresser l'opinion en faveur de notre action extérieure, sur le terrain que nous a conquis notre propre valeur, ignorée de nous-mêmes : quand nous n'allons pas jusqu'à la nier.
ESCALES DE RETOUR
Nous avons dépassé le Togo. Au jour, notre navire suit Ja côte, dont tous les détails apparaissent très nets : c'est la Gold Goast anglaise, formée des anciennes possessions danoises ec hollandaises rachetées par l'Angleterre, de 1860 à 1870, étendues en 1872-74 par la célèbre et sanglante guerre des Achantis, où le général Wolseley acquit sa réputation. Depuis Acra, les centres se succèdent, ^importants, aisément détaillés par la lorgnette.
Nos côtes coloniales africaines présenteront, elles aussi, quelque jour, si nous le voulons, la même densité d'activité.
Que l'exemple des Anglais nous montre ce que peut valoir, ce que vaut notre propre domaine.
Sur rade de Grand-Bassam^nous trouvons au
mouillage un médiocre paquebot marseillais, et deux paquebots allemands.
Le long de toute celte côte d'Afrique, je constate le phénomène déjà enregistré il y a deux ans, lors de mon voyage maritime autour du monde : le développement manifeste du pavillon allemand, partout représenté par de belles unités, neuves, comme il convient à une marine si jeune, et Teffacement relatif du pavillon anglais.
Cette remarque, même partielle, n'est pas dénuée d'intérêt, puisqu'elle corrobore une fois de plus la cause de la conflagration à laquelle assistera vraisemblablement notre génération.
Autre remarque : ces deux navires sont, comme la plupart des modernes paquebots étrangers, tous deux munis de la télégraphie sans fil, demeurée l'exception sur les nôtres, en dehors des transatlantiques Havre-New-York.
La satisfaction platonique qu'on éprouve à voir ainsi appliquée généralement par l'étranger une invention latine, et en partie française, n'en est pas moins chatouilleuse à notre amourpropre.
Il faut savoir se contenter...
ESCALES DE RETOUR
Une aimable invitation du gouverneur nous conviait à venir, par un vapeur desservant la lagune, visiter Bingerville. Malheureusement, par un vilain tour de la « poche restante » cette communication nous fut faite bien longtemps après notre départ de Grand-Bassam pour Tabou, où nous devions laisser l'équipe de Kroumen embarqué à chaque voyage.
Gros regret : j'eusse trouvé un intérêt certain à m'entretenir avec quelques personnalités averties de cette colonie de la Côte d'Ivoire, si défavorisée dans la conception de son accès avec la mer, mais à laquelle ceux qui la connaissent prédisent le plus beau développement, en dépit de la période héroïque qu'y traverse encore l'affermissement de notre implantation.
Nous reprenons, avec la vie du bord, notre Toute vers l'Europe.
Je n'ai jamais compris la répulsion de tant de mes compatriotes pour les voyages maritimes. Est-ce vocation de marin manqué ? Je trouve,
au contraire, aux longues traversées du charme, et un attrait infiniment supérieur à mainte autre existence. D'abord, les grands paquebots modernes sont de somptueuses demeures, où la table, l'éclairage à profusion, le service et le souci du bien-être pour le passager constituent un ensemble bien propre à rendre fort acceptable la vie matérielle, supérieure assurément, pour beaucoup, à ce que les plus difficiles ont chez eux.
Pas de courrier, pas de journaux, pas d'importuns. Peu de nouvelles? Certes. Mais si vous saviez comme on s'en passe, lorsque Ton a perdu le contact avec la Métropole! Indifférence? Non pas, mais bien plutôt effet du dépaysement, de la transplantation en des milieux si différents de ceux auxquels on est accoutumé.
Puis, à bord, on sélectionne quelques sympathies. L'intimité de la vie en commun les transforme vite, souvent, en amitiés plus durables que maintes plus anciennes relations, poursuivies des années dans rindifTérence de la vie mondaine et condamnées à ne jamais sortir de la banalité polie.
Et, aussi, quelle existence propice au travail reposé, aux lectures, à la méditation devant la mer, changeante, vite aimée, empoignante I
ESCALES DE RETOUR
Les gens qui redoutent, sans les connaître, ces sensations puissantes, ignorent de combien de joies ils se privent.
Ah ! je sais : la crainte du mal de mer retient de naviguer nombre de gens. Mal affreux, justement redouté. Seulement, — et ne croyez pas au paradoxe, — on ne Ta pas « comme ça ». D'abord, nombre de gens y sont réfractaires ; d'autres le deviennent après un court tribut. Très infime, je vous assure, est le nombre des passagers malades à la mer aussi longtemps que le temps est gros. Or, les gros temps sont Texception. Ainsi, lorsque j'effectuai le tour dumonde parmer,en plus de huit mois de navigation,j'ai vu la mer vraiment démontée seulement trois jours. Ce voyage-ci, de France au Congo et du Congo en France, l'Océan fut, sauf à la hauteur de l'Espagne, oîj nous essuyâmes un violent coup de vent, d'un calme plat.
Oh! je ne soutiens pas que le mal de mer soit évitable, certes^ même en admettant la vertu des panacées débitées contre lui. Je dis seulement que sa crainte, que l'aversion, devenue générale chez les Français, pour la mer alors que le goût de la navigation se développe si prodigieusement chez nos concurrents maritimes, nous mettent en état d'infériorité, et, tout en
nous privant d'un facteur important (Inactivité extérieure, nous ridiculisent un peu.
C'est donc contre cette infériorité que je voudrais voir enfin réagir. Sans y trop compter, hélas !
Nous sommes devenus un peuple de casaniers, routiniers, étroits d'aspiration, formalistes, sujets pour un rien au « tracassin », comme disent plaisamment les Marseillais.
Quand nous arrivons à Conakry, nous trouvons la jolie ville en fête. Le gouverneur général de l'Afrique Occidentale arrive le lendemain pour l'inauguration du chemin de fer de 600 kilomètres qui relie à la côte l'hinterland du Sénégal-Niger ; puis, par une belle randonnée sur un parcours non encore officiellement effectué dans son ensemble, M. Merlaud-Ponty, doit gagner le Haut-Dahomey,par le Niger et revenir par Kotonou : plusieurs mois de route et un convoi de 300 porteurs. L'initiative de cevoyage est excellente, en ce quelle confirme matériellement la continuité, dans ses fractions diverses, de notre admirable Empire africain, dont l'épanouissementeùt été parachevé, si le défautde vigueur, de vues générales n'avait, à différentes re-
ESCALES DE RETOUR
prises, conduit nos nég-ociateurs métropolitains à abandonner entre les mains de nos compétiteurs étrangers d'importantes enclaves, gênantes pour nous, et dont nous eussions pu, ce ne fait pas de doute, conserver la possession ou tout au moins diminuer Timportance.
Les rues sont pavoisées.
Un feu d'artifice doit être tiré ; cela a contribué évidemment à Taffïux de population indigène, propre, de physionomie intelligente. Les miliciens, les tirailleurs sont de neuf habillés. Les embarcations impeccables, bien manœuvrées, dans le va-et-vient des vedettes automobiles, par des laptots tenus comme des marins de yacht. L*œil du grand chef sera satisfait, surtout s'il généralise...
La grande salle du bel hôtel, très Touring- Club, dont une heureuse initiative privée a doté Conakry, regorge de monde. Jolies femmes, toilettes claires, les hommes en blanc. Dans la cour voisine, devant les chaises rangées déjà, le cinéma, passe-temps habituel, est disposé pour le soir.
Tout cela est gai, vivant, prospère. Et pourtant,il y a vingt ans, rien n'existait ici. Conakry,
déjà une ville, était un coin perdu entre la mer déserte et la brousse.
Si nous étions en pays britannique, il y aurait, sur la rade, fermée par les îles de Los aux contours japonais, 15 à 20 voiliers de plaisance, sport idéal, dans ce cadre charmant et doux. Mais nous sommes en France coloniale ; et, sauf la bicyclette pratiquée sur la jolie route de Gamayenne, en dépit du tennis un peu délaissé, tracé sur la grande place, rien n'atteste, pas plus à Gonakri^ qu'ailleurs, au demeurant, la compréhension du puissant, du bienfaisant adjuvant contre le regret du pays natal, ni du lien social, que représente le sport.
Il fait bien chaud, en tous ces pays, objectera-t-on. Pas plus qu'à Geylan, qu'à Singapour, guère plus qu'à Hong-Kong oij j'ai vu partout les Anglais faire, du sport, un véritable facteur de la colonisation.
Sommes-nous donc moins énergiques, moins virils que nos voisins?
Cette nature tropicale, ce pittoresque, ce monde,
ESCALES DE RETOUR 3^7
tout ceJa si différent de ce que nous connaissons, combien d'entre vous se le représentent, sans réfléchir, comme à Tautre bout de la terre ?
C'est à neuf jours de France !
Et je songe : l'Egypte a trouvé dans Texploitation du tourisme, de la riche clientèle hivernante, la source d'une prospérité infinie. Elle a pour elle ses monuments, il est vrai, mais n'a que cela. La nature y est monotone et laide. On va à Madère, climat moyen ; à Ténériffe, à Ceylan, 011 Colombo est devenu un point d'attraction touristique mondiale, servie par une nature admirable, une population pittoresque, un climat tropical.
Là, l'industrie hôtelière a pu, il faut le dire, seconder cette attirance par de luxueux établissements où le confortable et même le souci de l'élégance sont poussés à une limite égale à ce qu'on trouve dans les plus somptueuses villégiatures d'Europe ou d'Amérique : pourtant le voyage de Ceylan est long ; une vingtaine de jours; et il est coûteux.
Pourquoi, nous, ne chercherions-nous pas à tirer parti de Conakry, de notre Guinée comme centre d'hivernage? Aucun pays chaud de l'Afrique n'est plus rapproché d'Europe. Aucun plus facile d'accès.
D'ici, le railway, admirablement entretenu^ permet de gagner sans fatigue telles régions centre-africaines avant-hier inconnues, hier encore à peine accessibles.
Les chasses, la pêche sportive, le yachting sont praticables dans d'exceptionnelles conditions d'aisance. Tels cycles touristiques : Conakry-Dakar, par le Plaut-Sénégal, Gonakry-Kotonou, par le Niger, peuvent aisément devenir d'une organisation courante, par l'entremise des entreprises commerciales de voyage.
Un tel mouvement, ce serait la prospérité définitive pour ces pays.
Peut-être cette opinion vous paraîtra-t-elle excessive : je ne crois même pas qu'un semblable résultat soit d'une obtention difficile.
Il existe, non pas en France, oii la catégorie des touristes d'outre-mer est encore restreinte, mais de par le monde, une innombrable clientèle touristique, éduquée, parfois même blasée, et souvent à la recherche d'objectifs nouveaux. Cette clientèle est entre les mains de quelques grandes agences européennes et américaines. Le jour où ces administrations commerciales, intéressées elles-mêmes à trouver des itinéraires,, des champs d'action nouveaux, auront décidé déporter leur effort sur telle sphère facilement^
ESCALES DE RETOUR
avantageusement exploitable, comme c'est le cas pour notre Afrique Occidentale, ce jour- là, soyez-en sûrs, le mouvement sera créé par leur seule volonté.
Le tout est de les informer, de les décider.
Gela, c'est la besogne des gouvernements locaux secondant notre Touring-Club, de la presse coloniale, des initiatives privées.
Ce serait bien celle de l'Office Colonial. Mais j'ai déjà longuement parlé delà tripanosomiase...
De nouveau, nous voici à Dakar. Il est curieux de constater combien l'optique des mêmes choses change suivant les circonstances. Parlez à quelqu'un en France de Dakar. C'est un centre lointain, peu connu, où on ne va pas, à moins d'y être obligé. Quelques-uns savent vaguement que Dakar fait partie des a points d'appui de la flotte ».
Pour nous, au contraire, qui revenons de si loin, Dakar c'est presque déjà la France, presque la grande ville, les nouvelles, les journaux « frais », ou à peu près.
Lors de notre passage, la rade offre le spec-
tacle de la plus vivante animation : un paquebot des Messageries Maritimes, deux autres, des Chargeurs Réunis, un steamer des Transports Maritimes, un gros vapeur allemand, des cargos français, un grand voilier, nombre de bateaux divers sur rade. S'y trouve également un avisocroiseur britannique, detype excellent, X^Dwarf, qui, avec le croiseur allemand Pa7ither^ visite fréquemment tous les ports de FOuest Africain.
Cela démontre par l'exemple combien il serait rationnel que le gouvernement de l'Afrique Occidentale possédât, lui aussi, ainsi que je le notais, un navire convenable, à même de vraiment naviguer, de montrer notre pavillon dans les mêmes parages, et de servir de yacht, dans ses déplacements, au gouverneur général, qui vient d'être réduit à recourir à un modeste cargo pour se rendre à Conakry.
L'armement d'une telle unités non seulement rendrait des services, mais, tout en utilisant un des nombreux navires aptes à remplir cette mission, qui moisissent, désarmés, dans nos arsenaux, permettrait d'y affecter les dépenses et le personnel longtemps absorbés par le Goéland dont la survie rappelle un peu tout de même trop l'avatar du Javelot, le stationnaire ensablé de la Bidassoa, de comique mémoire.
ESCALES DE RETOUR
Que ces grands gaillards de Sénégalais paraissent plus beaux encore, quand on vient de voir des Bondjûs, des Batékés, des Pahouins et toutes ces brutes, sombres de cerveau plus encore que de peau, du Congo ! Quelle prolificité, aussi 1 Je m'amusais à regarder défiler, revenant du marché, les femmes, de haute stature, la tête ornée d'une perruque tressée, la démarche dandinante dans le drapement des étoffes voyantes. Une sur deux, parmi les jeunes, portait dans le dos un bébé, emmaillotté dans son manteau, et la moitié des autres avaient des « espérances de famille », comme disent les bonnes dames.
On se fût cru au Japon.
Il y a malheureusement une ombre au tableau réconfortant offert par cette belle race : les Sénégalais, me disaient de différents côtés des commerçants de Dakar, deviennent d'un emploi de plus en plus difficile, au point de perdre peu à peu les qualités de leur collaboration à notre action.
Très adulés, — parfois trop, — par certains, pour les incontestables services qu'ils nous ont rendus, leur mentalité de Noirs « quand même »,
les pousse à apporter, de plus en plus, dans leurs rapports avec les Blancs, un ton, non seulement d'égalité, mais d'une arrogance aggravée par la négrophilie, sans doute sincère, mais assurément inopportune de certains dirigeants.
Puis, beaucoup de ces braves Sénégalais, dont vous pouvez deviner la méconnaissance absolue de nos affaires et de la France elle-même, sont électeurs, je le rappelle.
Ca, ils le savent et s'en targuent sans bien définir très probablement quelle valeur exacte leur donne ce noble titre.
Mais ils s'en réclament à tout propos.
« Moi y en a électé et toi pas ! » s'écriait, dans son jargon, un Sénégalais qui avait une altercation avec un militaire blanc, gradé.
Le pis est que le Sénégalais avait raison !
Vous rappelez-vous un magot africain nommé Dinah Salifou, qui vint à Paris, voici quelques années, et que notre jobardise fit traiteren grand souverain? Dinah Salifou avait amené avec lui une de ses femmes, une guenon quelconque tirée de sa hutte. On avait donné à l'Elysée une soirée en l'honneur de Dinah Salifou. Un de&
ESCALES DE RETOUR
ministres d'alors s'avance vers la souveraine, et, la bouche en chemin d'œuf, arrondissant le bras, lui dit :
« Votre Majesté me permettra-t-elle de lui offrir le bras pour la conduire au buffet?... »
Notre mentalité, en matière de politique africaine, n'a guère changé depuis. Elle amuse beaucoup les coloniaux étrangers de l'Afrique. Le fait est que rien n'est comique comme la gravité avec laquelle tel noir électeur de là-bas sait vous déclarer : « Moi y en a les droits de l'homme ! » Elle amuse moins nos compatriotes établis dans ces colonies électorales.
(( Si cela continue, me disait, découragé, un commerçant de Dakar, qui, outre son propre labeur, a engagé un gros capital dans une très intéressante entreprise, ça deviendra ici pire qu'aux Antilles ! »
Funeste perspective
Trois longs mugissements de la sirène, et nous nous éloignons du large môle de pierre le long duquel nous étions accostés.
Entre Gorée^ dont la forteresse surélevée se superpose aux toits rouges de la vieille ville basse, et les hautes falaises brunes de la terre
ferme, couronnées par le Palais du Gouvernement, flanqué de constructions neuves, de belles et vastes casernes, notre navire défile en accélérant sa vitesse. Yoici les îlots abrupts, les éminences des Mamelles ; voici, démâté, épave maintenant lamentable, le vapeur naufragé, aperçu là, il y a quelques mois, et qu'on n'a pu sauver.
Puis, une fois de plus, le large, le retour vers le Nord.
Escale manquée, regrettée, Ténériffe, passée de nuit. Il est dit que nous ne visiterons jamais ce pays !
Chaque jour, le soleil diminue visiblement la durée de sa course. Encore quelques coups de beau soleil, quelques nuits étincelantes : encore la Mer bleue. A la hauteur du Maroc, c'est déjà la lame faite, le vent frais, le ciel presque gris du Nord. Puis, les transitions sont si brèves, si brutales, quand on navigue par la longitude de notre toute petite planète ! Et quand on regarde quelque mappemonde reproduisant notre « ma chine ronde », comme l'appelaient les bons auteurs du temps passé, monde exigu aux extrémités duquel conduisent quelques jours de traversée, c'est alors que l'on est stupéfait de l'insignifiance territoriale do notre France, sur l'ensemble du Globe.
KSCAXES DE RETOUR
Notre pays est grand, pourtant. Et nous le voudrions plus grand encore. Mais sa grandeur est faite de toutes nos valeurs individuelles réunies en ce faisceau qu'est la Nation.
Aussi, je vous l'assure, quand, de bien loin, placé soi-même sur un terrain où l'on peut toucher du doigt les efforts d'expansion de notre race, on perçoit les échos de notre politique intérieure, de nos dissensions, de notre morcellement intellectuel, combien alors toutes ces choses, si importantes cependant aux yeux de qui les voit de près, paraissent mesquines et vides ! Gomme on comprend mieux la noblesse de la mission, la beauté du rôle des pionniers, chefs ou modestes serviteurs, qui luttent « sur le front » pour la Plus Grande France.
Mais, aussi, qu'elle est injuste, presque rebutante, l'indifférence, l'ignorance généralisée oii l'on demeure, de l'œuvre de ces hommes et du magnifique domaine qu'ils ont, en quelques années, donné à la France!
Combien, parmi ceux qui, depuis le début de notre expansion coloniale, ont eu la charge de diriger nos affaires, ont été se rendre compte du
grand labeur accompli ? où trouve-t-on trace, chez nous, d'un essai d'une vulgarisation? de la création, en matière coloniale, d'une opinion publique, à la formation de laquelle leur éloignement presque constant de la Métropole, leur spécialisation même rend les coloniaux inaptes ?
Il faut pourtant que ce courant d'opinion se crée jusque dans nos masses profondes. Gela est une impérieuse nécessité. En la méconnaissant, nous risquons d'annihiler en partie tant de sang et d*or dépensés pour redonner à la France sa puissance mondiale.
Portons vers nos colonies l'effort et les ressources que nous avons, avec tant de légèreté, parfois, éparpillés sans compter, au dehors, quand ce ne fut pas pour armer contre nous nos plus redoutables adversaires.
Ce vaste Empire Africain, que je viens de parcourir, mérite, je vous l'assure, par sa facilité d'accès dans la plupart de ses parties, par sa beauté, par l'intérêt puissant qu'il offre, d'attirer, non seulement de France, mais du Globe entier, le voyageur, le touriste comme l'homm.e d'affaires, le sportsman comme le savant.
Contribuer à provoquer l'adduction du mouvement vers notre Afrique, c'est lui assurer la prospérité à venir, c'est couronner l'effort
ESCALES DE RETOUR
accompli par nous dans cette partie du Monde.
A cette belle tâche, chacun de nous se doit de contribuer, et le peut, fût-ce seulement en considérant l'expansion française en Afrique comme un des sujets les plus dignes offerts à l'attention de notre Nation.