‹ Dans notre empire noirChapitre 4 sur 14 · GORÉE · texte numérisé non relu

GORÉE

le fléau fit une nouvelle apparition au Sénégal. Les troupes blanches furent rapatriées en hâte, et le mal, énergiquement enrayé, limita ses ravages. Il n'a pas reparu depuis, mais le Sénégal souffre encore de la réputation d'insalubrité qu'il dut à ces deux épidémies.

Aujourd'hui, à l'exemple de ce que les Américains ont fait à Cuba, les mesures les plus sévères sont prises en faveur de l'hygiène, et la santé publique passe pour satisfaisante, dans toute la colonie.

CONAKRY

Quelques instants nous séparent du moment d'appareiller pour Gonakry, le chef-lieu de la Guinée française. L'animation du départ s'accuse ici d'une pointe de pittoresque ; sur le vaste môle auquel est amarré notre navire s'agitent bruyamment les Noirs : laptots revêtus de l'uniforme de nos mathurins, beaux Sénégalais en costume voyant, tirailleurs accompagnés deleurs femmes coquettement mises, débardeurs déguenillés dans leurs défroques européennes. Sur cette foule, les casques et les complets blancs des Européens, quelques toilettes élégantes, leskakis des troupiers,jettent leur note tranchée. Plusieurs équipages correctement attelés; le gouverneur général, accompagné de quelques personnalités, vient serrer la main de passagers amis.

Tous les hommes et nombre de dames sont

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coiffés du casque. A partir d'ici, nous deviendrons les esclaves de cette coiffure... et de la quinine préventive. Avez-vous parfois songé que la quinine a été plus qu'un bienfait : elle aura constitué un facteur de l'évolution moderne, en permettant aux Blancs d'habiter normalement toute une partie du globe, dont, sans elle, le séjour prolongé leur eût été interdit. Pelletier et Gaventou, modestes savants, aurontdonc plus fait pour la marche de la civilisation que maints grands hommes politiques, — et encore parlé-je des privilégiés, — à la vie desquels leur œuvre ne survivra pas.

Quant au casque, il devient à la longue une servitude. Dans les pays chauds, le soleil est un danger permanent. Et, phénomène bien connu de tous ceux qui sont fixés depuis longtemps dans ces pays, des « Vieux de la Côte », comme on dit ici, jusqu'aux néophytes : le soleil tropical est plus redoutable quaad il est couvert que lorsqu'il brille de son éclat. Dès que Ton sort, on doit conserver son casque vissé. On vous recommande même de saluer toujours militairement, sans se découvrir.

A ce propos, on peut citer l'exemple des turcos accoutumés cependant au soleil, bien moins redoutable, il est vrai, de l'Afrique du Nord, et qui,

tout Arabes qu'ils fussent, payèrent, lors de l'expédition du Tonkin, un tel tribut à l'insolation qu'on dut se hâter de les munir de casques. Et pourtant, dans tout le midi des Etats-Unis, au Mexique, dans les pays chauds de l'Amérique du Sud, le casque est inconnu. Il n'y a pas longtemps la mode était encore, à Rio-de-Janeiro, le chapeau haut-de-forme, l'affreux tuyau de poêle. Moi-même, je dus, pendant mon séjour en Amérique du Sud, renoncer au casque, tant sa vue excitait la visible ironie des passants. En revanche, dans tous les pays tropicaux du Nouveau Monde, on vous recommande l'abstinence absolue des fruits, dont tous font, en Afrique, un large usage. Modes? Coutumes? Traditions nées de longues observations? Ces contradictions n'en sont pas moins faites pour déconcerter.

Les dernières lumières de Dakar ont disparu, dans la nuit, tombée avec cette soudaineté particulière aux pays chauds.

Nous voici bientôt à la hauteur de la Gambie. Quelques données sur cette colonie britannique :

Jetez les yeux sur une carte de l'Afrique Occi-

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dentale,et VOUS verrez, le long du fleuve Gambie, une étroite et profonde enclave anglaise.

Par sa configuration même, par son étranglement entre les possessions françaises du Sénégal, et, plus au sudjde la Guinée, la Gambie est un paradoxe économique et politique.

Dans un rapport émanant de M. Orcel, notre consul à Saint-]\Iarie-de-Bathurst, et publié en septembre J909, la situation de cette colonie était ainsi exposée :

« La colonie anglaise de Gambie s'étend, comme un étroit ruban, entre la Sine Saloum et la Casamance, sur une longueur de 500 kilomètres environ et une largeur de 10 kilomètres de chaque côté du fleuve; c'est une longue bande de territoire étranger qui s'enfonce dans les possessions françaises de l'Afrique Occidentale.

« La colonie compte 90.404 habitants : elle ne possède qu'une seule ville : Sainte-Marie-de- Bathurst, d'une population de 8.807 âmes.

« Le commerce gambien est, à peu de choses près, entièrement entre les mains de 5 grandes maisons de commerce, toutes françaises, sauf une anglaise : cette prédominance presque absolue des maisons françaises s'explique aisément : encerclée dans les territoires français, produi-

sant annuellement, comme le Sénégal, une grosse quantité d'arachides, la Gambie a eu vite fait d'attirer les commerçants français déjà établis dans les pays environnants. En outre, le marché des arachides n'existant pour ainsi dire pas en Angleterre, les négociants anglais se sont désintéressés de cette colonie et de ses produits dont les commerçants marseillais et bordelais sont mieux à même de tirer profit.

« On remarque en Gambie que, parmi les navires exportant les graines, si la proportion de navires français est relativement considérable, bien rares sont ceux qui battent pavillon anglais. L'administration locale s'est émue de cette défaveur, et elle propose aux armateurs anglais de faire une enquête sur les raisons qui peuvent détourner les chargeurs d'aflTêter, pour Tarachide, les navires britanniques.

« Le faible budget de cette colonie trouve sa principale ressource dans un droit de sortie de 0 fr.83 par 100 kilos d'arachides. »

Le profit tiré par l'Angleterre de cette insignifiante parcelle de son immense empire est, on le voit, aussi faible qu'est grand pour l'homogénéité de notre Afrique Occidentale l'inconvénient de cette solution de continuité de 10 ou 20 kilomètres de large seulement, mais dont le coin s'enfonce

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de 500 kilomètres dans nos possessions. Une semblable et si préjudiciable anomalie ne pouvait laisser d'appeler Tattention du gouvernement français. Jusqu'ici, en dépit de la cordialité présente de nos rapports avec Londres, la question est restée stationnaire. En négliger la solution serait d'autant moins conforme à nos intérêts généraux qu'un accord, basé, soit sur un rachat soit sur un échange, n'apparaît nullement comme impossible.

L'exemple, déjà cité ici, de Helgoland, cédé à l'Allemagne, et de la presqu'île malaise jadis troquée aux Hollandais contre les Etablissements britanniques de Sumatra, devenus depuis les si importants « Straits Settlements », sont là pour prouver la possibilité de trouver, en l'espèce, un terrain de transaction.

En regardant,par exemple, du côté de l'Inde?...

Dans le jour humide et gris d'une chaude aurore d'hivernage , apparaît un feu, couronnant l'extrémité d'un maussade archipel. Ce sont les îles de Loos, non-valeur intrinsèque, mais jalon politique. Les Anglais, bien que ne possédant pour ainsi dire sur ces rocs déserts ni

un homme, ni une brique, s'en déclarèrent propriétaires un beau jour, dans le courant du siècle dernier, à une époque oij, délaissée, considérée presque comme inhabitable, la Guinée était bien près d'être abandonnée par nous. Plus tard, quand les persévérantes énergies de quelques-uns des nôtres, et surtout de Ballay, eurent fait de cette contrée une des assises de notre Empire Noir, on s'aperçut trop tard de la faute commise en n'occupant pas ces îlots, dont la possession en des mains étrangères, à quelques encâblures de Conakry, face à l'estuaire de la Dembia, barrait le libre accès de notre colonie. On négocia donc. Et, lors de la signature de la convention de Terre- Neuve, la vieille Albion nous abandonna généreusement l'archipel de Loos, — lequel, comme les écus de la Boulangère, ne lui coûtait guère, ■ — en échange, pour partie, de notre influence en Egypte et de nos droits à Terre-Neuve.

Sans doute aussi, à ce don,ajouta-t-elle l'abandon, à notre profit, des droits qu'elle ne possédait pas sur le Maroc.

C'est par de répétés trafics de ce genre que l'Anglais a édifié peu à peu la fortune de son Empire, sur le dos du bon Français qui, de père en fils, n'y a jamais rien compris, n'y comprend rien encore, mais se rattrape en rappelant sans

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cesse à son madré voisin les exploits de Jeanne d'Arc,la bonne Lorraine. On se venge comme on peut.

Partout oii surgit un règlement de comptes avec TAngleterre, intervient invariablement la Mission protestante. Cela ne manqua pas. Une Mission se découvrit des intérêts dans Tune de ces îles, à peu près désertes, et se déclara lésée; la Mission fit transmettre une réclamation à notre gouvernement, et fut indemnisée.

Ah I ces Anglais, comme ils connaissent la manière I...

Nous avons maintenant dépassé Tarchipel de Loos, dont l'île centrale a reçu le nom d'île Roume, et nous entrons en rade de Conakry. Un enchantement, ce décor, sous le ciel enfin éclairci. Les toits rouges des constructions émergent à peine d'un flot de verdure, dominé par les bouquets surélevés des cocotiers et la masse des fromagers, de grands arbres tropicaux dont les troncs gigantesques, assis sur les saillies d'énormes nervures, semblent un paradoxe de la nature. La végétation descend jus-

qu'à baigner ses ramures dans l'Océan, sans souffrir du contact.

Contre un long môle, un grand cargo français dessine sa silhouette sur le cône tronqué d'une montagne, estompée par la grisaille de l'éloignement : le Kakulima, d'où Teau est amenée à Conakry. Sur rade, un autre cargo, français aussi, et un paquebot allemand. Quelques petits caboteurs, gréés en cotres. Ni pirogues, ni bateaux bizarres accourant en essaim autour du navire, comme à Colombo, à Singapore ou à Hong- Kong, modernes métropoles maritimes, cependant; seule, une vedette à pétrole, remorquant un chaland, se détache et vient chercher les passagers, après que la Santé nous adonné la libre pratique.

Aimablement, M. le gouverneur Poulet nous invite à prendre place dans sa yole, impeccablement armée, et conduite par des laptots en tenue militaire.

Un coquet petit port d'accostage, muni d'un pier abrité. Quelques fonctionnaires sont là, venus au devant du gouverneur,dont la voiture, la seule de Conakry, nous emmène, au trot de ses deux chevaux, visiter d'abord les jardins d'essai do Camayenne, réputés dans toute l'Afrique Occidentale, puis la ville.

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Bâtie sur la presqu'île de Tombo, que relie à la terre ferme une courte et étroite bande de terre, Conakry passe, m'avait-on annoncé, pour le modèle de la ville coloniale française, en ces climats. Certes, ce n'est pas le mouvement des grandes cités d'affaires. Les avenues, rectilignes, bordées de trottoirs, bien plantées et se coupant à angle droit, en « cuadres », comme dans les nouvelles cités de l'Amérique du Sud, sont établies et tenues avec un évident souci de l'ordonnancement. On sent l'œuvre et la volonté unique d'un cerveau créateur. Les maisons privées, les édifices publics, le palais du gouverneur avec son jardin baigné par la mer, un bel et vaste hôtel, tout à fait Touring-Glub, un jardin public forment un ensemble à la fois régulier et charmant. De Conakry à Camayenne, quelques kilomètres ; la route s'allonge en un paysage délicieux. Le sol, couleur brique, tranche sur la verdure extrême des plantes envahissantes. Les maisons, assez semblables aux bungalows de l'Inde, sont enfouies dans des nids de verdure et de fleurs. La mer, toute proche, recule indéfiniment l'horizon. L'air estmoite, tiède, parfumé. Cela rappelle l'enchantement de Ceylan. L'atmosphère est comme alanguie. Dans une palmeraie quelques grandes huttes indigènes apportent

leur note primitive. Ici, les Natifs, de race Sousou, sontgénéralement vêtus, — oh ! légèrement — plus ou moins à l'européenne. Mais les femmes ont presque toutes le torse nu. Beaucoup montreraient de belles lignes si, toutes jeunes, elles ne se comprimaient la poitrine pour hâter et accentuer îa déformation particulière à la négresse. Un poste de police, occupé par des miliciens, en chéchia rouge et tenue kaki des tirailleurs sénégalais. La sentinellerendles honneurs. A nous? Non. A la voiture. La vieille histoire du chapeau de Gessler. Au fait, cette voiture est reconnaissable, puisqu'elle est, vous ai-je dit, unique dans le pays. Seulement, le long des trottoirs et jusqu'à Gamayenne court un réseau de voie étroite. Chacun a son raccordement et ses wagonnets particuliers, trains en miniature ou trucks à marchandises. Les transports s'opèrent ainsi, non pas faute de voierie lors delà création de la ville, comme à Rufîsque, où l'usage est le même, mais par défaut de hôtes de somme et de trait. Les pousse-pousse, siemployés enExtrême- Orient,ont faitici leur apparition il y a deux ans.

Les jardins de Gamayenne ont été fondés sous les auspices du gouvernement, voici quinze ans, par un horticulteur agronome, le même qui les dirige encore, et qui nous reçut. Dans cet

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établissement vaste et bien cultivé, se poursuivent les expériences, longues parfois, et toujours délicates, qui permettront de doter peu à peu ces immenses territoires de notre domaine ouestafricain, descultures rémunératrices, et ferontleur fortune. Des champs d'ananas, de manioc et de maïs. Des caféiers de toutes les provenances et dont l'acclimatation demande de patientes observations; des cacaotiers aux cosses pareilles à des courges jaunes, bizarrement fixées le long du tronc et des maîtresses-branches; des citronniers ployant sous le poids des fruits. Plus loin, un vaste espace est planté d'arbres contre lesquels s'appuient des lianes de la grosseur du poignet : une légère incision et le suc blanc coule, abondant, laiteux et fluide, bientôt fixé aux doigts en une petite boule coagulée de caoutchouc, que produisent, un peu plus loin, d'autres essences, celles là, des arbres apportés du Sud-Amérique Equatorial. Des rangées d'autres arbres encore, d'espèces tropicales; des faux-cotonniers aux troncs épineux; et des fleurs, des roses, des plants de France, qu'une patiente acclimatation parviendra sans doute à implanter là-bas. Les cultures exotiques de consommation européenne, celle de la banane, notamment, devenue ailleurs l'objet d'un colossal trafic, doivent, un jour prochain,

on peut l'affirmer, faire la fortune de ce pays.

L'ensemble de Gamayenne constitue, même pour le profane, une création du plus vif intérêt par la contribution que, bien comprise, elle peut apporter à la mise en valeur, non seulement de la Guinée, mais do notre Ouest-Africain tout entier.

Au centre de la principale place de Conakry, un imposantmonument a été érigé à la mémoire du gouverneur Ballay, qui, libre de ses actes et de la tutelle des techniciens officiels, put agir, produire, et fut le véritable fondateur de la ville actuelle; Ballay, dont la mort fut aussi belle que celle des d'Assas et des Bara, célébrés par notre histoire : en 1901, la fièvre jaune décimait l'Afrique Occidentale. Ballay, en congé en France, demande aussitôt à rejoindre son poste, multiplie son dévouement et meurt frappé par le mal au champ d'honneur. Les indigènes ont voué un culte à sa mémoire et ont fait, paraît-il, de sa statue un lieu de pieux pèlerinage.

De tels exemples devraient être exaltés en Franco.

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La Guinée compte un autre Français dont le nom mérite d'être connu de tous ceux qui ont, chez nous, le souci de notre expansion et le respect de ses plus vaillants ouvriers ; je veux parler de M. Salesses,dussé-je violenter sa modestie.

M. Salesses arriva en Guinée *en 1895. Il était chargé par le gouvernement de la création d'une route de pénétrationversTintérieur. Dès le début il comprit rinutilité d'une telle entreprise, la précarité d'un moyen si faible, en un pays oij les animaux de trait ne sont pas employés. Il conçut le vaste projet de relier Gonakry au Niger par une voie ferrée de près de 600 kilomètres. Un jour viendra, peut-être proche, où la boucle Dakar-Gonakry, par cette voie pleine de pittoresque, sera un des tracés courants du grand tourisme. Gela est infiniment souhaitable à tous les égards.

M. Salesses conquit le gouverneur Ballay à ses vues; et, en 1897, il se mettait à la tâche. Pendant treize ans, à force de volonté, de foi, d'énergie, M. Salesses vainquit une à une les difficultés contre lesquelles tant d'autres hommes se fussent brisés. Aujourd'hui, le rail atteint Kouroussa.De

Conakry, on peut gagner le Niger et Saint-Louis par Tombouctou. Malgré de nombreux travaux d'art et des altitudes de 1.500 mètres, la voie a coûté seulement 100.000 francs le kilomètre. Avant son achèvement, elle rapportait déjà 6 0/0, avec des recettes de 2 millions, en marche vers le troisième million.

De semblables prémices permettent d'entrevoir le jour prochain oii le trafic doublera en recettes, une excellente opération venant ainsi compléter une entreprise de civilisation et d^extension nationale.

Et en écoutant M. Salesses parler avec tant de simplicité de ces quinze années de dur labeur, sous ces climats à la longue éprouvants, en songeant aux magnifiques résultats obtenus par la valeur de cet homme affable et simple, aux luttes qu'il a dû soutenir, à tant de difficultés éprouvées, dont beaucoup ne venaient pas de la nature, je me disais qu'il y a encore de rudes Français. Seulement, de ceux-là, chez nous, on ne parle guère, pour s'occuper surtout des autres, des médiocres et des pires.

Dans la longue et calme houle du large, la

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même yole, enlevée par les avirons des laptots, nous a reconduits en rade, à bord, après que nous avons pris congé du gouverneur, dont l'accueil afFable nous aura valu dépasser en Guinée quelques trop courtes heures, charmantes et d'un intérêt si frappant.

La molle température de l'hivernage rend plus imprécis les contours de la côte, bientôt disparue.

Le soir, la température devient écrasante sous le ciel assombri et bas.

Un de nos compagnons, vieil Africain rompu aux choses de la côte, a ce mot : « Quand donc serons-nous au Congo, pour avoir enQn frais ! »

Acceptons-en l'augure... sans trop y croire.

VERS GRAND-BASSAM

Une côte plate, boisée, séparée de la mer par une bande de sable roux où déferlent sans cesse les énormes lames de la barre. Plantées çà et là dans la forêt, quelques factoreries européennes, surmontées, sans doute en notre honneur, de leur pavillon respectif. Sur un roc sombre, formant promontoire, un petit phare adossé aux ruines d'une ancienne chapelle protestante, œuvre d'un de ces évangélistes hardis dont les Anglais ont su faire, dans le monde entier, un si merveilleux instrument de pénétration. Mais ici « rinstrument » s'est heurté à notre occupation effective. Par groupes, des hautes huttes coniques, dont le toit émerge de la ligne des arbres.

Nous sommes à Tabou. Ce nom ne vous dit sans doute pas grand'chose? Tabou est un ancien point de trafic,situé à une vingtaine de kilomètres de l'embouchure du Gavally, fleuve qui sépare le Libéria de notre Çôte d'Ivoire. Nous y venons embarquer une soixantaine de kroumen, race

VERS GRAND-BASSAM

qui s'est spécialisée dans le métier de pagayeurs, de débardeurs et de chauffeurs auxiliaires, sur la côte ouest de l'Afrique Tropicale.

Je vous ai parlé de la barre : elle constitue un des plus graves obstacles qui se soient dressés devant la pénétration des Blancs en Afrique par les bords de TOcéan. La barre est une série de grandes lames venant se briser à la côte, tantôt sur le rivage même, tantôt à une certaine distance,suivantles fonds. Aussi vous entretient-on, partout ici, de la redoutable barre, comme des typhons en Extrême-Orient et des cyclones aux Antilles.

Le phénomène offre cette particularité que, avec des degrés différents de force, suivant les saisons et les lieux, il se produit en tout temps, même par les calmes plats. Il est provoqué par les grandes houles du large, elles-mêmes répercussion de lointaines tempêtes, de dépressions atmosphériques, de mouvements sismiques ou, simplement, des courants. Les chavirages ne sont pas exceptionnels. Si peu que le courrier, et, quand leur nature le permet, les marchandises confiées aux barques sont enfermés dans des fulailles. Les accidents sont plus rares, d'autant mieux que les kroumen, merveilleux nageurs, sont, au contraire des autres Noirs, des

sauveteurs par destination, sachant vous soustraire à l'écrasement lorsque la barque est retournée en arrivant à terre, ou bien au coup de massue de la lame se brisant sur le sol. Le sauvetage ne réussit pas toujours, cependant, car, il y a quelques années, des sous-officiers et des soldats furent victimes d'un accident de ce genre à Grand-Pedro, abandonné depuis. Puis, les immondes requins infestent ces eaux. Ils sont surtout à craindre lorsque la barre se forme à quelque distance du bord.

Vous rendez-vous compte, sur ces brèves données, des incroyables difficultés rencontrées par nos soldats et nos marins au cours de tant d'opérations, et, parfois, de vraies campagnes, qui nous ont valu la possession de l'Afrique française ?

En France, on semble mettre un inexplicable entêtement à ignorer l'abnégation et le courage de ceux des nôtres qui se sacrifient pour l'expansion de notre Empire et de noire race. Certains coryphées de doctrines abominables n'ont pas craint de pousser parfois la sottise, l'inconscience et l'injustice jusqu'à tenter de diminuer, par les pires moyens, ces héros aux yeux de l'opinion.

Et dire qu'il se trouve toujours, autant et plus qu'on en veut, de nouveaux dévouements, pour

VERS GRAND-BASSAM

remplir les vides et remplacer ceux qui tombent !

Quel peuple nous ferions avec la discipline nationale servie par Tesprit de suite !

Aujourd'hui, partout 011 cela était nécessaire sur la côte africaine, la barre a été vaincue ; les communications entre lanavigation etlesprincipaux centres commerciauxouadministratifssont, sauf circonstances spéciales, devenues normales grâce aux warfs. Le warf, construit en mer jusqu'au delà de la zone dangereuse, est, en ces pays, l'essentiel et premier outillage, qui doive, avec le rail, préoccuper l'administration coloniale. Notre pénétration, récente ou incomplète, en beaucoup de régions, — en certaines, nulle encore, — doit s'appuyer partout sur un outillage économique sans lequel les plus sages mesures administratives ou les actes d'autorité les plus justifiés ne donneront que des résultats précaires.

La colonisation se résume en une opération économique. Aux colonies, tout ce qui n'est pas affaires n'est que secondaire: vérité dontl'oubli, chaque fois qu'il se produira, aboutira invariablement à un mécompte.

GRAND-BASSAM

J'en trouve la confirmation en visitant Grand- Bassam, le port de notre Côte d'Ivoire oii nous amène une navigation de vingt heures, effectuée presque sans perdre de vue la côte basse, uniforme et couverte de forêts.

Grand-Bassam n'offre rien du développement puissamment conçu de Dakar ou du charme tropical de Conakry. C'est la ville d'affaires encore naissante, rendue seulement pittoresque par la foule hétéroclite des indigènes, surveillés par des policiers noirs à la mise plus hétéroclite encore. Les monuments, pour la plupart neufs : agences, factoreries, un hôtel moderne, la douane et le tribunal, allongent, face à la mer, leur alignement adossé à la lagune du Comoé.

Là, on a évité labarre par un grand warf dont les cinq grues à vapeur servent à mettre à terre, non seulement les marchandises, mais lespassagers : mode de transbordement qui, pour original qu'il soit, ne laisse pas d'être un peu impression-

VERS GRAND-BASSAM

nant, la première fois. Lorsque, suspendue à l'une des bigues du bord, la caisse, presque semblable à celle de nos balançoires foraines, est peu mollement enlevée, puis orientée dans le vide, heurtée le long des flancs du navire balancé lui-même dans la houle constamment profonde, et enfin déposée par un violent à-coup dans le fond du surfboat, l'impression du patient est assez désobligeante. Plus encore à l'arrivée quand, du surfboat, une des grues en service vous enlève et vous envoie au warf.

Ce mode, vraiment un peu primitif, est pourtant et restera la seule méthode moderne apphcable aux pays où règne la barre, pour communiquer avec l'extérieur.

Au reste, on doit se faire vite à cela puisque, là-bas, tout le monde passe par cette manœuvre un peu acrobatique.

Le mouvement de Grand-Bassam estconsidér able, à en juger par les parcs à bois, d'acajou principalement, etles marchandises manutentionnées sous les halls des factoreries. Je néglige à ce propos la répétition de chiffres, dont l'aridité serait inopportune en ces notes succinctes.

Pendant que je reviens à bord, je m'amuse à observer le spectacle encore nouveau pour moi des pagayeurs qui, presque nus, scandent de leur

chant la cadence des mouvements, et tout ce que cet équipage a de sauvagerie encore et de primitivité. Un des Noirs se tourne vers moi et, me désignant une vedette automobile attachée à une bouée : « Ça y en a pétrolette ! » me dit-il simplement. 0 progrès !

Nous avons fait jadis, en Côte d'Ivoire, un gros effort, peu connu de la Métropole. On avait conçu le projet de doter ce pays d'un grand port abrité et, pour cela, de relier la lagune à la mer par un chenal accessible aux grands navires. Le point choisi était Port-Bouët, en face d'Abidjan, d'oii partie chemin do fer de pénétration dans l'intérieur oii il atteint actuellement le cent quatre-vingtième kilomètre. On eùt,dessein logique, ainsi soudé la voie ferrée à la navigation et, sans doute aussi, transporté en ce point le chef-lieu administratif, Bingerville, assez inexplicablement situé entre Abidjan, tête de ligne, et Grand-Bassam,port commercial. On aéchoué. La mer a détruit les travaux, pour le moment abandonnés, aprèsd'importants sacrifices. Sibien que, actuellement, la Côte d'Ivoire possède un railway aboutissant de l'Hinterland à un cul-desac, une capitale isolée, et un port sans autre lien avec ces deux facteurs essentiels de l'organisation générale du pays. Un service de petits

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ferry-boats relie seul, par la lagune, ces différents centres. Il y a là une situation manifestement défavorable, soulignée davantage encore par l'absence inexplicable de tout phare à Grand- Bassam, où le mouvement maritime est cependant considérable. Un tel défaut de cohésion dans l'organisation économique de la colonie appelle un remaniement qui paraît devoir s'imposer un jour ou l'autre. Le plus tôt sera le mieux.

Pour le moment, les préoccupations se concentrent vers la pacification, parfois précaire encore dans l'intérieur, on le sait ; les opérations effectuées loin de la voie sont rendues plus pénibles dans ces régions par le défaut de bêtes de somme, au point que les officiers, quel que soit leur grade, sont obligés de conduire leurs colonnes, à pied eux-mêmesj sous un climat fort dur.

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