POUR NOUS BOIRE IO
poste de maréchal des logis d'artillerie à Verdun où je ne suis pas trop malheureux. Peu ou pas de nouvelles. Cependant, depuis quinze jours, ça va beaucoup mieux, les lignes remarchent, et j'ai reçu des nouvelles d'Ay. Toute ma famille vient de rentrer. Ma maison n'a pas trop souffert de l'invasion.
« Mais ils mont pris tout mon Bousij, mon 1893, mon Bollinger, tout ce que j'avais de mieux, tout; tout est parti en Prusse ; ils ont chargé sur des camions ; ils étaient très bien renseignés ; ils ont pris leur temps, chassé ma helle-mère et se sont servis, et étaient bien guidés ; dans le reste de la maison, ils n'ont presque rnen touché, ils ne tenaient qu'à la cave. Ils l'ont enlevée simplement, me laissant quelques « demies » et un bon pour dix bouteilles, signé d'un petit officier subalterne. Non contents de piller systématiquement, ils se fichent du monde! Enfin, espérons qu'avec l'aide des quantités de nations qui viennent à la rescousse, nous en viendrons à bout. Si j'ai le plaisir de vous revoir à Ai), nous boirons du cidre I
« Ici, ça n'est pas autrement dangereux.
Io8 DANS PARIS, LA GRANd' VILLE...
excepté dans l'infanterie. Nous ne manquons de rien. Ce que je crains, c'est le froid, pour tnon pauvre vieil estomac fatigué je ne suis pas partisan de la guerre l'hiver »...
Voilà le devoir, sans emphases, et sans phrases ; accompli par le citoyen soldat aussi calme à sa batterie que parmi ses échalas I
Notre ami rappelle les jours heureux! On faisait « l'ouverture » ensemble, à la fin de l'été ; au seuil de l'hiver, on revenait visiter les plants fameux ; on buvait les grands vins nature sur place. Et puis, aux caves illustres, on repérait quelques bouteilles sensationnelles. Et il y eut la semaine d'aviation, où la Champagne se dépensa et se dépensa sans compter I C'était le baptême de l'air, le sacre de l'oiseau-roi — dans le ciel de Reims I et c'est en aéroplane, naguère, que, de loin, j'ai vu pour la dernière fois la sublime cathédrale.
Naturellement, il fallut célébrer ma brève initiation de passager. Çà et là, on vida des flûtes du vin des riches années. Car, les vrais Champenois gardent la flûte traditionnelle.
POUR >'OUS BOIRE lOQ
Et j'appris qu'un groupe fastueux avait mis de côté une cuvée exceptionnelle, sans habillage du verre et sans marque aucune, dont le bouchon, seulement, portait ces trois mots superbement exclusifs : « Pour nous boire y)... N'est-ce pas ce qui devrait s'inscrire sur toute la récolte de 191 /i, avec le refrain de Béranger :
J'aime mieux les Turcs en campagne Que de voir nos vins de Champagne Profanés par les Allemands.
Pour 710US boire — avec les alliés, qui ont bien droit à quelques Magnum, voire à des Jéroboam^ !
I. Mag^Dum, Jéroboam, bouteilles d'une contenance double ou triple de la Champenoise ordinaire.