‹ Dans Paris, la grand'ville.Chapitre 21 sur 48 · POUR NOUS BOIRE · texte numérisé non relu

POUR NOUS BOIRE

Novembre.

Les vendanges sont achevées, quand même, les vendanges héroïques de 191 4, favorisées comme celles de 1870 du plus mûrissant soleil, — l'impossible, l'éternelle nature se jouant à prodiguer sa plus somptueuse beauté à travers les fatalités de la courte vie des êtres et des choses. Aux vignobles privés des bras virils qui avaient d'autres grappes — humaines — à presser, ce sont des menottes d'enfants, des mains de femmes, des poings d'aïeuls, tordus comme de vieux ceps, qui ont assuré la besogne. J'imagine que, dans dix ou vingt ans les buveurs, — souhaitons d'en être, — d'une mémorable bouteille de cette année-ci, ne la décanteront pas sans lever le

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verre à ceux qui barraient la frontière, pendant qu'au village la maisonnée assurait les rites d'automne et conduisait à la cuve l'incomparable raisin de France.

Mais, ne soyez pas jaloux, vignerons de la Loire, de la Garonne ou du Rhône, si, pour une fois, les Anglais, épris de Bordeaux, les Belges, fervents de Bourgogne, communient avec nous, sous les espèces brillantes de Champagne. Honneur, d'abord, aux coteaux sacrés, où ce n'est pas le seul soleil qui a gonflé le grain merveilleux. L'air y brûlait de l'incendie des cathédrales et des fermes par le bon Dieu allemand. Le sang généreux des alliés coulait par ruisseaux, ignorant les «délimitations, » à travers les rivières de Marne, d'Aisne et d'Aube, si souvent rougies parles invasions... Oui, quand sauteront les glorieux bouchons des Vintages igi^, que de magnifiques histoires pétilleront avec les bulles d'or des cuvées authentiques où ne seront pas intervenus le trafic et la fraude des boissons gazeuses à l'instar, — Made in Germany.

Que de sang-froid ont marqué ces populations impavides de Reims et d'Epernay ! avec quelle carrure morale, on y résiste aux pires assauts I c'étaient les promesses d'un radieux été, après tant de récoltes médiocres ou nulles, et les rivalités de l'Aube et de la Marne. On était en vacances. L'ennemi ancestral se rue sur le pays ? Les maris, les fils partent à la guerre. Le reste de la famille rentre pour la vendange. Tout cela si simplement. Voyez cette lettre, d'un propriétaire — vigneron, — qui nous renseigne aussi sur la vie militaire en un point d'où les nouvelles arrivent.

« Mon cher ami, « Reçois aujourd'hui à Verdun le journal Le Journal, c'est du fruit rare ici, et je lis votre article qui m'a fait plaisir, et rappelé des jours bien heureux passés avec vous. Suis ici, depuis le 2 août, ayant quitté la Bretagne où j'étais depuis 8 jours seulement, persuadé qu'une guerre européenne était chose impossible. Enfin, pour abréger la scène des adieux, je suis parti dare-dare rejoindre mon

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