DANS LE BROUILLARD III
des ardeurs caniculaires, nous étions transis jusqu'à l'âme à redouter l'humidité, la terre détrempée où il /ewr fallait s'enfoncer, combattre, veiller, dormir !
Le brouillard compact et suintant de cette semaine avive nos craintes. Aussi n'est-il question que de tricots pour nos soldats. 11 en serait plus question encore, sans le veto imposé à la presse de trop se passionner à des critiques dont quelques administrations ne sortiraient pas ruisselantes d'initiatives. Enfin, l'opinion a été émise assez tôt, et les lainages nécessaires se préparent et se distribuent. Qui n'a pas ses aiguilles ou son crochet ? Les femmes de France ne sont plus embarrassées de savoir quoi faire de leurs dix doigts. Et comme ce gracieux labeur fait valoir une jolie main, bien mieux que Ja perle inutile 1 D'ailleurs, rien n'empêche de tricoter avec des bagues...
Première semaine de novembre : fête des morts 1 En d'autres années, quelque émouvante que soit la promenade traditionnelle aux cimetières, elle ne dépasse pas la signi-
fication d'un geste millénaire et conventionnel, sans sursaut des esprits et des cœurs ; une minute, les vivants se souviennent, surtout ceux frappés de deuils récents ; pour le reste de la foule fidèle à ses tombes, ce n'est qu'une parcelle de silence recueilli parmi le brouhaha de l'existence...
Mais, cette Toussaint! Quelle douleur unanime de toute une nation frappée où elle est d'habitude invulnérable, dans sa jeunesse, dans sa force, dans sa fleur et sa maturité I Ce sont les plus assurés de santé et de vigueur qui ont été précipités à la mort. Ce sont les vieillards qui pleurent sur le charnier des espoirs de la race. La Toussaint n'étaitplusle calme rendez-vous mélancolique aux nécropoles de la ville, mais la procession vibrante d'un peuple tendu vers ses milliers de héros, perdus aux sépultures des champs de bataille, sacrés d'une collective immortalité. Il n'y a plus de détresse particulière. Un par un, tous les foyers sont touchés du même deuil pareil, d'un membre tombé à l'ennemi, mais, aussi, illuminés du même rayon de gloire.
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Le brouillard, le silence, peu de passants, — les agents n'ont pas besoin de faire circuler, sur les boulevards, par les quais, la Concorde, rOpéra... tant de boutiques fermées. Cependant, contre les clôtures métalliques, les petits marchands ont accroché les cartes de la guerre, des images postales, de petits objets, où s'arrêtent les curieux.
Aujourd'hui le client est rare. On peut examiner à loisir. Ce sont surtout des tirages en couleurs, des actualités, à côté desquelles se pressent les photos des monuments bombardés, des cathédrales incendiées, des villes d'art ruinées. Naturellement, le Kaiser est la tête de Turc, si j'ose dire, des faiseurs de légendes au jourle jour. En voici quelques-unes: Concert européen, le dernier tango, que dansent Guillaume et l'empereur d'Autriche, en « têtes ...de porcs, » au son d'un orchestre composé du roi d'Angleterre, du président de la République, du roi des Belges, etduCzar...
Le plus souvent, le texte est double, français, anglais.
Voici le Kaiser casqué, mais une valise à
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la main, à la frontière belge, se rendant au dîner commandé à Paris, pour le i5 août.
— Halte-là... A Paris, le dîner n'est pas encore prêt... vous devez, d'abord, prendre l'apéritif en Belgique...
Une seconde carte montre le Kaiser, toujours avec sa valise, arrêté, au milieu de son Etat-major, devant les alliés, tandis que, dans le lointain, se dresse un grand hôtel des Champs-Elysées, avec le chef inspectant l'horizon, et disant :
— « 11 n'arrivera donc pas... J'ai peur que le dîner brûle. »
Guillaume reparaît souvent, avec une valise, se déplaçant, des Français vers les Russes.
\J Agence Wolff est raillée spirituellement, sur ses fausses nouvelles :
— « Voyez, major, nous avons des soldats partout, en France : Vichy, Clermont, Poitiers...
— « Oui, mais ce que l'Agence ne dit pas... C'est qu'ils sont prisonniers. »
Parfois, des vers.
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Un prisonnier allemand est attablé, gloutonnement, entre deux soldats français qui sourient :
Vous crevez donc de fairn dans tous vos patelins ! Mange, mon pauvre boche, t'as peur qu'on te fusille ! Ne t'enfuis pas, mon vieux, la France est bonne fille! Et les soldats français ne sont point assassins.
Et ce n'est pas banal de suivre tout ce « Salonnet » d'illustrations de la rue, contre la devanture des grands marchands de tableaux où s'exhibaient hier les plus carrés des cubistes !
Mais un peu de foule se presse. On va au devant des journaux apportant le Communiqué de i5 heures. On stationne devant quelque boutique éclairée :
— c( Nous progressons... Attaques repoussées... »
Le brouillard s'épaissit. On rentre, avec de la confiance et de la patience, et l'on est honteux de la lampe claire, du feu jo^^eux, en songeant à ceux de la tranchée, dans la terre mouillée, sous l'affreux brouillard...