‹ Dans Paris, la grand'ville.Chapitre 25 sur 48 · novembre · texte numérisé non relu

novembre

Ce n'est pas vaine curiosité. Il y a trop de honte et de tristesse à se trouver inutile devan ceux qui se battent, qui souffrent, qui tombent, — pour nous garder le repos, le foyer, l'honneur, l'avenir I Plusieurs fois, j'avais refusé la randonnée d'auto qu'exécutaient tant d'oisifs, qui allaient se promener aux champs de bataille, si voisins de Paris, encore tout fumants, ensanglantés, ravinés d'artillerie, hérissés de hâtifs tumulus. Tout à l'heure, je n'ai plus hésité. 11 s'agissait de pousser vers des arrondissements familiers, où chaque année, depuislongtemps, je faisais une tournée d'arrière-saison ! Pour moi, c'était comme un devoir de rendre la visite habi-

tuelle à ces plaines de Champagne où j'ai tant d'aimables souvenirs de chasses et de vendanges, et de pèlerinages à la claire et fîère cathédrale où les vandales ont porté la plus abominable fureur.

Je n'avais pas revu la gare de l'Est, depuis la nuit de la mobilisation. Elle est paisible, ce matin, comme un embarcadère de province. Un service fonctionne régulièrement jusqu'à Nancy. ^Indicateur est réduit à quelques feuillets. Naguères, je prenais à 8 heures du matin un express qui nous jetait à Epernay en une heure et demie. Le départ est à présent à midi, l'arrivée vers six heures. Pour Nancy, ce sera quatre heures du matin ; mais plus d'étrangers, rien que des Français, comme sur une ligne locale ; on arrête à toutes stations. Plus de voyageurs y mais des indigènes, chargés de colis, de paniers, comme revenantde la foire du chef-lieu, des uniformes, comme aux approches d'une garnison ! Tout le monde très en avance...

Voici près de quatre mois que je n'étais monté en chemin de fer ! Je suis troublé et

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fiévreux comme si la locomotive démarrait pour une destination prodigieuse I Or, ce n'est guère plus qu'un trajet de banlieue, avec haltes tous les deux ou trois kilomètres 1 Mais, quels noms émouvants défdent, sur ces rives de la Marne I La Marne, — qui barra la route aux envahisseurs 1

Qu'ils étaient près, tout de même : Meaux, à 45 kilomètres 1

— « Vous entendez la canonnade, me disaient nos jardiniers en septembre ! »

Je ne pouvais y croire I Mais si, la canonnade s'entend à cette distance.

Beaucoup de voyageurs descendent ici, des émigrants de la terrible alerte, qui regagnent la maison abandonnée...

D'ailleurs, des explosions furent plus proches...

— Il y a danger à se pencher en dehors des voitures à la traversée des trois ponts sur la Marne à :

Chalifert (entre Lagny et Esbly).

Islès-les-Ville7ioy (entre Esbly et Meaux). Et Armantières (entre Trilport et Changis)

OÙ s'exécutent des travaux de réparation — dit un avis collé aux vitres I

On a fait sauter les ponts, à Sy, à 28 kilomètres de Paris.

Le train traverse lentement... Tous les voyageurs sont aux portières, contemplant la claire Marne qui continue son métier de rivière vers la Seine, où elle pourra conter l'une des plus héroïques batailles de tous les temps et de tout l'univers I

Les pontonniers se sont interrompus de tra vailler :

— « Journaux, journaux. » réclament-ils... Car, ils n'ont guère de nouvelles que par

V imprimé lancé du train...

Et les feuilles pleuvent par les portières, — quelquefois enveloppant l'en-cas de charcuterie du trajet au long cours...

Omnibus... arrêt aux moindres gares, où montent, descendent des officiers, des médecins militaires, surtout... ils désignent des endroits...

— Ici, là, on s'est battu, des troupes considérables se sont affrontées...

Déjà, les labours, les semailles ont effacé les traces cruelles...

— Epernay...

Six heures du soir, la nuittombée, Epernay, naguères occupée par les Boches !

Les quais sont encombrés, comme toujours, mais d'une foule silencieuse.

Plus de buff'et, le joyeux buffet où notre hôte d'antan avait fait mettre à la glace la bouteille de « Brut «, d'un vintage authentique.

De la troupe, de la troupe, surveillant la voie...

Un jeune et actif préfet, — d'un département envahi, — nous reçoit — qui s'est installé ici, avec des milliers de réfugiés. 11 a, pour chef de cabinet, un directeur de théâtre, en disponibilité ; pour attaché, un journaliste, mari d'une de nos jeunes comédiennes du Théâtre-Français.

Voici, sautant du train, une actrice, au brassard de la Croix-Rouge, infirmière des Annales, qui vient dans l'espoir de joindre une heure son mari, industriel fameux, dans les tranchées. Tout le monde se rencontre à

une table de l'hôtel, — loin du boulevard et de rOdéon, où Mlle L. G. jouait Joséphine, dans le Rivoli de René Fauchois!...

Epernay n'a pas connu la violence teutonne. Ils ont réquisitionné, systématiquement déménagé les caves, — au point qu'il ne reste pas une bouteille de grand crû à l'hôtel (ils n'ont laissé que la bibine frelatée). Mais pas de dégâts autrement. Le vin, — et le linge, c'a été la rafle principale... Des étrangers ne percevraient guère d'indices extérieurs delà guerre... Tant d'uniformes, de charroi militaire se rencontrent aux grandes manœuvres... Et si vous entrez dans quelque boutique, on y parle de Reims, toujours bombardée, comme d'une ville lointaine, qui souffre de l'invasion ! Epernay, dégagée, respire, malgré l'écho de la canonnade. A Paris, nous souvenons-nous encore de la semaine où entre Eux et nous, il n'y avait plus que le clair ruban de la Marne pour entraver la marche de tant de cent mille hommes? Le prodige s'est accompli. Pas un fîl n'a cédé, du glauque tissu qui dévide son écheveau

de soie liquide à travers la plaine champenoise...

Notre objectif était Reims ; mais un autre projet nous séduit : d'aller aux tranchées 1 Les tranchées ! Je ne pense pas que depuis que le mot existe, il ait été employé en tous les siècles réunis autant qu'en ces derniers soixante jours d'automne 1914. Les tranchées 1 La guerre de siège, de fossés et de rigoles, — le soldat terrassier 1 Alors, que l'on nous avait induits à l'illusion qu'une guerre moderne aurait sa décision en trois semaines, en chocs irrésistibles, avec la puissance des engins meurtriers du progrès! Et voici que l'infaillible science guerrière de l'ennemi, après un demi-siècle d'organisation minutieuse et colossale, aboutit à se tapir en des cavernes primitives, où se dissimulent des armées innombrables.

Et c'est le désert...

Nous avons opté pour les tranchées ; l'occasion est rare. Tandis que nous pourrons toujours, — plus facilement, — gagner Reims. C'est un haut fonctionnaire qui, par auto offi-

cielle, nous conduira jusqu'à V Intendance et aux ravitaillements. De là, nous pourrons, sans doute, avancer un peu, ou beaucoup, avec de la chance.

Tout de suite, plus qu'hier soir, s'oftrent les aspects de guerre... D'abord, le chauffeur de l'auto préfectorale ne peut pénétrer dans l'hôtel, gardé militairement, consigné à la troupe. On vient d'arrêter, sous mandat d'amener, l'hôtelier et sa femme, à la suite d'une plainte d'un officier, rapport à un billet de logement, malentendu, querelle et gros mots. Enfin, nous découvrons voiture et conducteur : un industriel archimillionnaire des Ardennes, engagé dès le début de la campagne...

On part, mais il faudra s'arrêter à chaque instant, exhiber des papiers, donner le mot... Gela commence cinq cents mètres après la mise en marche, sur le pont d'Epernay, qui a sauté, que l'on répare. Nous traversons la longue et étroite rue d'Ay, au flanc des crus célèbres ; et nous nous dirigeons vers Sept- Saulxpar Mareuil, Bisseuil, Tours-sur-Marne,

BoLizy, Ambannay, les Petites-Loges. Nous roulons par un temps froid et net, à travers le paysage des vignobles vides, d'après la vendange, de la plaine désolée, des coteaux nus tournant la montagne, la forêt de Reims, des villages blancs, secs et précis. Les hordes ont passé par là. Cependant, tant bien que mal, les travaux agricoles ont repris, la terre a été retournée, et déjà reverdit. Seulement, nos compagnons nous désignent des tertres, bossuant les cultures. Là-dessous, dorment les cadavres glorieux. Parfois, quelque butte, avec une croix, une bouteille, le goulot planté dans le sol, — contenantle nom, quelque papier du mort...

Soudain, après les hameaux silencieux, c'est un tumulte de soldats, de chevaux, de convois, des rues, des cours animées, retentissantes du brouhaha des camps. Les papiers vérifiés, le tnot fourni, nous sommes vite conduits à la popote d'officiers où nous devons déjeuner ; ah ! que les présentations sont rapides, et que tout est simplifié entre hommes dont la pensée est la même, tendue

vers les mêmes tâches vaillamment et profondément acceptées. L'âge, la situation, les habitudes, tout cela s'est fondu dans une camaraderie fraternelle, où l'on se passe tout, dans le côte à côte et le cœur à cœur, de l'existence commune et du devoir collectif. On dirait que tous nont jamais fait que ça, — ce rude métier d'aujourd'hui. De quel appétit, ils prennent ce simple repas, chacun sortant son couteau, comme des paysans, et s'amusant de tout ce qui manque, dont ils auraient tant souffert naguère ; d'ailleurs, c'est à l'arrière, en toute sécurité, pour l'instant, — sans garantie tout de même des 77iar7niles et des Taiiben; mais, enfin, l'accalmie... Et puis, c'est le jour, — le repos... Le ravitaillement ne s'opère que la nuit ; on peut donc avaler le café, sans trop de hâte... 11 nous faut même insister pour quitter nos hôtes, nous qui voudrions bien avancer un peu...

Cela se fera de proche en proche...

De Sept-Saulx, l'auto nous conduit vers Prosnes, par les terrains boisés, à l'arrière

de troupes invisibles... Car, plus on avance du front, moins on aperçoit les combattants. Ici, il y a encore des huttes au-dessus du sol, entre lesquelles vont et viennent des militaires. Plus loin, les tranchées. Où? Ton cherche. On confond assez tranchée avec remblais, talus. Or, de la tranchée, rien ne dépasse. Ce n'est guère plus qu'un ourlet grisâtre, de terre remuée, sur la morne plaine... Ici, dans les parties forestières, les hommes n'utilisent leurs réduits qu'au moment des canonnades. Et il a plu des marmites , les plus gros obus, qui creusent de profonds et vastes cratères, dans le voisinage de ce poste téléphonique à cabine souterraine. Depuis quelques jours, accalmie. Les obus passent, pour une autre destination. Nous sommes invités à jeter un coup d'eil dans la cabane, dissimulée sous les feuillages. Mais impossible d'y pénétrer. Une douzaine de convives se régalent d'un civet de lapereaux, qui ne sont pas fournis par l'ordinaire. Mais un grondement de tonnerre, puis un autre nous fait chercher au ciel bleu :

— « Vous frappez pas, c'est l'arrivage, nous dit, d'un ton de Paris, le premier soldat, qui sort de la casemate. C'est pas pour nous. Vous voyez l'éclatement... »

Loin, à gauche, à une hauteur d'un millier de mètres, un nuage s'est improvisé, blanc, compact, qui se dissipe... L'engin a éclaté.

Le coup du départ, le sifflement, le gazouillis, parfois, du trajet, la foudre de l'explosion, — tout cela varie ; les soldats connaissent les pièces, les calibres, baptisent l'obus au passage ; tous sont sortis des gourbis pour suiwe l'aîV'osage, qui, d'ailleurs, bientôt n'intéresse plus personne. On nous demande des journaux ! Nos modernes troglodytes ne savent pas grand'chose de ce qui se passe hors de leurs cavernes, modem-style ; ils ne peuvent passer toute la journée à compter les boulets qui sillonnent l'espace, — dont une catégorie, surtout, les intéresse ; ceux dont l'armature comporte le plus d'aluminium 1 Ils s'en servent pour fabriquer des bijoux, à l'aide des moules où s'élaborent bagues et bracelets.

Soudain, nos regards sont rappelés au ciel, où un Taube s'est signalé par le jet d'une fusée. De toutes parts, crépitent des détonations. L'insolent oiseau s'élève, va disparaître, puis redescend. Un avion français fend les airs, poursuivant l'agresseur, à perte de vue. Nous ne saurons pas la suite. Quelle bataille incroyable I Rien, que quelques romans, n'avait préparé nos imaginations à de telles scènes d'intensité fantastique. Comme vont pâlir toutes les inventions du futur qui nous faisaient sourire, quand paraîtront les plus simples récits des actuelles réalités I Maintenant, le ciel est vide ; la canonnade s'était tue. Evidemment, le duel des aéroplanes était respecté des batteries en travail. Elles reprennent, mais les pièces ennemies ne sont plus seules à tonner. Des coups secs, répétés, d'une toute autre musique inoubliable, déchirent le silence, criblent les grosses voix allemandes. C'est le « 76 » qui riposte.

D'où? Impossible à découvrir. Voilà des semaines qu'il fonctionne, sans avoir pu être repéré. Ce ne sera pas encore pour aujour-

d'hui. Car, les Boches, renseignés sur l'inutilité de leur tir, ont cessé le feu...

L'auto garée dans le bois, nous marchons vers les tranchées. Quelle paix, quelle solitude, par ces taillis, et ces clairières, que ne troublent même pas la course d'un chien, l'appel d'un chasseur ; car, nous n'osons pas parler, devant la gravité de l'officier qui nous guide.

— « Il est rare de ne pas être signalés, en groupe aussi nombreux. . . Là-bas, on ne traversera la route qu'un à un, et vite... en vous effaçant... Sans çà, vous pourriez bien entendre siffler les balles... ))

La route franchie, de nouveau, nous sommes sous bois, nous atteignons le campement d'un colonel. Ici, ses « bureaux », la hutte de terre et de branchages. Ailleurs, le médecin. Là, les cuisiniers. D'un autre côté, les « magasins )) — pas encore les tranchées, des caveaux à mi-sol, dans les buttes et les renflements du terrain. Les hommes vaguent à de calmes occupations de raccommodage, de nettoyage, tous, je le répète, à leurs humbles Ajalbeut. 9

travaux, comme à une tâche habituelle I De n'importe quelle profession, de pays divers, hirsutes et terreux, la peau tannée par les sueurs de l'été, le vent d'automne, tous ont même physionomie tendue de vigueur, d'endurance, de volonté, — les fronts résolus... D'autant plus que l'on ne désirait pas la guerre, nous... Mais, puisque ça y est, on entend bien aller jusqu'au bout...

Enfin, au détour d'un chemin sous bois, bâille une tranchée, comme la fissure du sol fendu pour quelque canalisation. Par deux marches de terre, nous descendons, et nous suivons l'étroit couloir à hauteur d'homme, dont nos épaules touchent les parois. Nous suivons à la queue-leu-leu la crevasse unique, quelques centaines de mètres, jusqu'à un carrefour où elle se subdivise en divers bras cernant des îlots creusés de trous, de grottes qui sont les habitats souterrains de nos troupes. Ici, des soldats sont tapis comme dans une niche. Là, on descend quelques pas, c'est le caveau d'un colonel, qui peut se tenir debout ; à côté, un officier de cavalerie, qui

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manque de cheval, se trouve terré dans la craie champenoise ; des corridors s'élargissent, donnent accès à de petites places, où, toujours dans le flanc des passages, comme en des armoires dans les murs sont entassés nos fantassins allongés, à genoux, assis, accroupis, vivantes cariatides portant, svir leurs épaules, le sol sacré. Parfois la tranchée contourne quelque bosse de terrain ; alors derrière l'abri, il y a un peu de large, où l'on peut aller et venir ; la tranchée prend un aspect de ruelles, débouchant sur une placette ; les habitants ont mis des plaques, — un lambeau de papier, avec un nom au crayon, glissé dans la fente d'une baguette : Boulevard J offre, rue Poincaré, Avenue des Auvergnats (Chauffage central. Lumière électrique..^ des compatriotes, des montagnards du Puy-de-Dôme et du Cantal ! Je n'ai pas écrit en vain, à la gloire de mon pays, puisque quelques-uns savent mon nom... Ils sont de ceux qui semblent le moins souffrir de cette réclusion à laquelle ils sont entraînés par le séjour dans les burons d'estivage^ dans les

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villages cernés de neige aux longs hivers. Plus loin, l'un de nos compagnons, ex-député de la Dordogne, tombe sur un régiment de son ancienne circonscription ; on sort de tous les trous, son nom court de bouche en bouche, mais, lui, serait bien embarrassé d'individualiser chacun de ses électeurs ou adversaires, sous l'aspect nouveau où tous les visages, toutes les mains sont devenues colorées et rudes, dans l'effort physique prolongé, dans la tension des cœurs et des esprits vers le but magnifique...

Nous continuons d'avancer, par le labyrinthe, où, dans chaque excavation se répètent ces tableaux pittoresques. Des tableaux vivants, des groupes sculpturaux, — immobiles. Car, il ne faut guère bouger, les gestes sont limités, et force est de conserver longtemps l'attitude choisie, pour ne pas contrarier le voisin. Une bougie, une lanterne éclairent parfois la crypte de ténèbres, — un rat de cave, un briquet électrique... La surprise, une minute, empêche de songer à la fatigue, à la détresse... Et puis, nul ne se plaint de

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cette oubliette sauvage, où il faut plus de courage dans l'attente, qu'à s'élancer et à se battre... Il y a de la bidoche, du tabac, assez, et l'on s'accommode de cet engourdissement sur quelques brins de paille : mais on voudrait des nouvelles, on souffre du silence, mortellement. Nous nous trouvons en face d'un soldat, porteur de sacoches ; le courrier. Que peut-il distribuer, à travers ces catacombes, dont les voisins s'ignorent à cent mètres, — comme peuvent s'ignorer des prisonniers d'un cachot mitoyen ! A l'émoi d'une visite dans leurs cellules, on devine tout ce que cela remue de vie en chacun de ces milliers d'hommes, coupés de toutes relations avec l'extérieur. On interdit la zone des armées à toute curiosité inutile, et c'est bien. Mais serait-il si chimérique de joindre çà et là, aux convois de ravitaillement quelqu'un qui parlerait, à ceux qui veulent... 11 y a des aumôniers. Pourquoi pas d'autres entraîneurs, et consolateurs. A l'arrière, aux jours de repos, tel homme ne serait pas encombrant. Anatole France voulait s'engager. Pourquoi

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ne l'avoir pas envoyé />ar/er à Reims, à Soissons... Oui, oui, je sais... La proposition est imprévue... Tout de même, quelle réponse aux intellectuels de la kultur teutonne, que d'envoyer, {;à et là, les maîtres de notre langue, de notre poésie, de notre art français...

Une voix précise interrompt ma rêverie et mes divagations intérieures :

— « Messieurs, ce sera toujours la même chose, maintenant... Ce sont les tranchées de repos, en somme ; je ne puis aller plus loin, mais si quelqu'un de vous désire pousser jusqu'en première ligne, il verra les Boches à 3oo mètres, — à ses risques et périls. Le lieutenant X... va précisément jusqu'à la ligne de tir... »

C'était dit un peu malicieusement, je crois. Cela suffisait.

— « Combien de temps iaut-il ? »

— « Cela dépend, une petite heure, ou deux... »

La distance, je pense, fit hésiter nos compagnons. Je fus seul à suivre, avec le chauffeur. Nous ne parlions guère, pressant le

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pas, il se faisait tard, quatre heures, — le jour s'effaçait déjà... La rigole était plus profonde que précédemment, — qui traversait rintervalle, peut-être un quart dlieure, entre les deux lignes. C'était la rase campagne, de la Prosne à la Suippe, — désert et silence... A présent, l'entaille de la tranchée se bordait de gazon, avec des jours de surveillance... Bientôt, ce fut la ligne extrême, la fin du dédale, très enfoncée, barrée de quelques buissons, où des trous étaient ouverts pour les tireurs. Pour voir, il fallait monter sur le gradin aménagé dans l'encoche (AU plateau...

— « Voyez-vous la ligne allemande?... » Nous cherchions à perte de vue, vers l'horizon...

— « Mais, non, là, cette ligne grise... » C'était comme un maigre sillon, au bout

du champ...

— Là...

Là, s'immobilisait la vague horrible : delà, pouvait surgir la lame de fond dont l'immonde Kaiser rêvait de submerger la France. Quel

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mystère descendait dans les plis de la nuit tombante...

— « C'est la ligne de veilleurs », nous expliquait le lieutenant ; nous allons rentrer dans les tranchées. Tenez, voilà une de nos salles de fêtes... »

Nous penchons la tête, vers la cavité où une vingtaine d'hommes jouent aux cartes, par groupes, à genoux, sur les talons, à la grâce de vagues lumignons.

Nous obtenons un certain succès.

— « Non... Je te dis... Un civil... »

— « Un civil? Par ici? C'est pas tous les jours qu'on en reçoit... »

— « Un civil? Comment que c'est fait? je ne me rappelle plus, depuis deux mois... »

Cependant, il faut filer I Que doivent dire nos compagnons, denotre absence prolongée? En tous cas, nous sommes tranquilles, force leur sera bien d'attendre ; le chauffeur est avec moi.

Le lieutenant a sauté hors de la tranchée :

— « Je n'en peux plus de naviguer dans ces boudins. A cette heure-ci, sans les projec-

teurs électriques, on ne risque rien. Nous allons couper... »

Sensation étrange de se retrouver libre de ses mouvements, seul, debout, sur cette plaine hantée d'armées invisibles.

Puis, est-ce la fatigue, trouble des yeux, quelque vertige? il nous semble que, d'un coup, l'espace s'est peuplé de fantômes : des chevaux, des voitures, des groupes fantastiques ont surgi d'on ne sait où...

— « Le ravitaillement », nous indique le lieutenant; « et les équipes qui vont travailler aux tranchées. Car, on ne ravitaille, on ne travaille que la nuit... »

Tout cela s'accomplit à pas feutrés, sans un mot. Toute une nuée de spectres qui s'abattent vers les tranchées bouchées de ténèbres, où ne peuvent se glisser que les ombres fraternelles...

Mais voici les frères ennemis, — pour un instant, — les camarades qui nous attendaient auprès des autos, à l'orée d'un bois, qui ne nous ont pas suivis, et le regrettent à présent...

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— « A quelle heure rentrerons- nous?... Qu'est-ce que vous avez vu de plus que nous? »

Nous ne répondrons pas... Nous avons vu les quelques centaines de mètres, deux cents, trois cents, qui séparent les Boches de nos troupiers, — l'immensité qui sépare l'Allemagne de la France...

Nous retournons, vers Epernay, dans la nuit, arrêtés à tous les villages, à l'entrée, à la sortie... On croit à quelque groupe de femmes I Ce sont des factionnaires, avec des sacs, des couvertures sur les épaules... Ils croisent la bayonnette... Il faut donner le 7not... Patatras... Nous ne l'avons plus, — traversant un autre corps d'armée que ce matin. Nous voici menés en grand tumulte au chef de poste... On s'explique, et nous passons, — pour être repris dix mètres plus loin. . . Le froid pince... A chaque carrefour, les silhouettes énormes, engoncées, des factionnaires... Et nous imaginons les soldats dans les tranchées, — désormais, nous ne songerons plus qu'à eux, pour nous dire :

A TROIS ce:^ts mètres des allemands iSg

— « Il fait sombre, humide, froid pour nous ; qu'est-ce que cela doit être pour euxl »

Et l'on devient honteux du moindre désir, de la plus petite recherche de bien-être.

Certes, nous avions abondamment déjeuné, à Vlntendancey à midi ! Mais il est g heures du soir, après des kilomètres de marche dans les bois et les tranchéss, et des heures d'auto dans la nuit. Nous dinons. Que boire à Epernay! Evidemment, nous commandons du vin de Champagne? Or, les Allemands ont déménagé les caves de l'hôtel... La carte des vins, au lieu des longues nomenclatures habituelles imprimées, ne comporte que deux ou trois indications manuscrites ; les grandes marques ont disparu...

La nuit est glaciale, les chambres non chauffées. Nous gelons, douloureusement, en songeant à ceux des tranchées! Au lever, nous obtenons, lentement, un café tiède. Le désarroi accable l'hôtel, toujours consigné. La demoiselle ne sait rien de nouveau, sinon que ses père et mère sont transférés à Châlons, par suite de la querelle avec le lieute-

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nant et des plaintes et rapports qui suivent leur cours...

Le train pour Paris est vers midi et demi. Il arrive à peu près complet ; difficile de se caser. Enfin, nous trouvons des places, assis. Les couloirs sont encombrés d'officiers qui vont aux prochaines stations. Notre compartiment est silencieux. Dans le coin, en face de moi, un général, qui ne se révèle que par un brin de feuillage d'or à un interstice de la coiffure bleue du képi. A côté, une élégante Croix-Rouge, l'actrice retrouvée là, qui va par Dormans, toujours à la recherche de son « époux ». Mais, surtout, un personnage à la Dickens, barbu, grand, serré dans un étroit et mince complet bizarre, l'air quelque peu halluciné. 11 ne parle que de bombardement, avec son voisin :

— « N'est-ce pas, dans les premiers temps, on savait à quoi s'en tenir... C'était l'arrosage... On descendait à la cave... Et puis, l'averse passée, on remontait, on était tranquille, on pouvait dormir... Mais, depuis des semaines, plus de repos... Ils opèrent à toute

heure, avec préméditation, dans le but évident de couper tout sommeil. »

Incendié à un endroit, il s'est réfugié dans une autre maison, d'où les obus l'ont chassé encore. Enfin, il a dû fuir son troisième domicile, avec ce costume d'autre saison...

— « Voilà des mois que cela dure... S'il ne s'était agi que de huit jours, de quinze jours de plus, je serais bien resté encore... Mais quoi... Et je n'ai pas de renseignement de notre propriété de XXX. Le château existe-t-il encore I

— « Mais oui, Monsieur... C'est moi qui l'habite, je puis vous fournir des nouvelles toutes fraîches... »

Le général a avancé la tête, touché, son képi, souri sous une fine moustache blanche; élégant, svelte, un visage clair, la voix précise; je ne crois pas avoir jamais entendu parler, pendant des heures, avec cette précision simple et délicate, qui ne se reprend pas, ne revient jamais sur une épithète, dans la phase arrêtée, sobre et juste.

— « C'est moi qui l'habite. Et nous n'au-

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rons rien endommagé. Car il y avait peu de chose... »

— « En effet, mon père n'y passait que quelques jours, avec un domestique... »

' Maintenant, il y aura des silences, des reprises de dialogue, sur un mot, à l'appel d'une station... Du bout du train à l'autre, il n'y a qu'un sujet de conversation.

— « Cormic3^.. Hermonville... Cauroy...

— « Oui, la délicieuse petite église... Il n'en reste plus rien... Là, j'ai vu une chose... terrible... les obus tombant sur les blessés, des blessés français, allemands, pêle-mêle... Un seul médecin, qui n'avait pas dormi, peutêtre, depuis une semaine, d'un dévouement inouï, qui, tout d'un coup, sort son revolver, et tire, tire... 11 était devenu fou... »

Le général se tait, la voix sombrée, l'œil voilé, à l'horrible vision ressuscitée...

Nous n'oserions rompre le silence. Mais notre Rémois rescapé interroge :

— « Huit jours, quinze jours, je serais encore resté... Mais combien de temps cela va-t-il durer... A quoi leur sert ce bombardement?

A TROIS CE>'TS METRES DES ALLEMANDS l43

Oui, ils ont détruit les monuments et toute l'industrie... »

— « C'est leur tactique de terroriser... »

— « Ils croient au bénéfice de l'épouvante... Ils provoquent la peur et Texode... C'est une méthode... Elle n'est pas dans nos mœurs... Mais ils en escomptent le résultat... Malheureusement, ils ont d'autres éléments à leur service, avec cette minutieuse et formidable préparation; à toute seconde, ils nous étonnent... Comment leur bombardement ne serait-il pas d'une prodigieuse sûreté, par exemple, avec tous leurs moyens d'optique, à chaque pièce, des lorgnettes adaptées qui sont des bijoux. J'en ai eu une, que je ne me lasse pas d'admirer... »

Et l'ofïicier nous la décrit, en professionnel émerveillé :

— « Et pour tout ainsi... »

Il énumère cent et cent objets de leur outillage perfectionné...

— « Tout de même, cette préparation formidable, à quoi leur aura-t-elle servi? »

— « A pas grand'chose de plus que s'ils

n'avaient rien préparé du tout... Il ne nous a fallu que trois semaines pour creuser des tranchées aussi bien qu'eux... »

Notre précieux interlocuteur préfère ramener la conversation sur un mode moins personnel :

— « Les tranchées I Mais si nous laissions faire nos hommes, ce ne seraient plus des tranchées. J'ai dû, sur des kilomètres, les faire tapisser de fil de fer. Chacun creusait, souscreusait, surcreusait à sa guise. Celui-ci, un trou pour sa pipe, celui-là, une cache pour son pain ; l'un, quelque tiroir pour ses papiers, l'autre, une gouttière pour allonger ses pieds; cela devenait des tranchées ajourées, qui cédaient sous un éclatement d'obus, comme une coquille d'oeuf sous la fourchette. Il y a des tranchées sous des champs de betteraves. On creusait jusqu'à la racine, pour y accrocher d'autres betteraves taillées en suspension, en lanternes, en girandoles 1 »

La vie des tranchées I Quelle littérature, pour après la guerre I La psychologie des tranchées I A la fusillade, à ses intervalles,

à son intensité, les hommes déterminent les heures de relève, le caractère des gens :

— « Ah !... cette nuit, on dormira... ça crache dur et ça s'arrête... C'est un bon type, qui fait son affaire, et dort après...

— « Ah ! aujourd'hui, c'est le type qui ne digère pas... 11 va nous faire aller et venir toute la nuit... »

On finit par connaître les chefs d'en face, ceux de tout repos, et les mauvais coucheurs. . ,

— « Tout de même, quand ça fînira-t-il, » redemande le voyageur de Reims, écrasé de bombardement depuis tant de semaines... »

Le général ne peut répondre à des questions aussi directes... Cependant, avec un tact infini, il essaie de consoler :

— « Oui, le bombardement est incessant... mais ne prouve rien... L'ennemi, a reçu de nouveaux approvisionnements de munitions... Et pourtant, c'est à Fheure où il semblait fournir une marche irrésistible, qu'il s'est arrêté et a décampé soudain...

« Ainsi, de la retraite de la Marne... J'étais de ceux qui ont dû céder depuis Charleroi...

Ajalbert. io

1/46 DANS PARIS, LA GRAKd' VILLE...

Et puis, nous avons reçu l'ordre de tenir, coûte que coûte... La puissance de l'ennemi semblait inépuisable. C'était le désastre... Son artillerie nous arrosait comme un potager, avec une certitude épouvantable, un carré ici, un autre là. . . Nous étions décimés. . . Les compagnies fondaient... Par endroits, il ne restait pas dix hommes sur deux cents. Tout d'un coup le feu a cessé ; nos troupes ont foncé... Que s'est-il passé? Ah! messieurs I . . . J'airevu les champs de bataille, que nous abandonnions depuis des semaines...

On allait, on allait...

(( Quels admirables soldats... En avant, et

c'est la victoire... Comment vous expliquer...

En un quart d'heiu^e tout était changé...

Nous traversons un village, d'où un état-major

a fui, éperdu, laissant le déjeuner servi... Le

café fumait dans les tasses... Jamais, je n'en

ai pris de pareil... »

Mais, immédiatement, la voix heureuse

sombre dans une détresse...

— « Seulement, je me souviens. Là, j'ai

perdu trois colonels, en quelques heures...

« Le dernier, posté près d'an cimetière...

— « Gomme ça, je n'aurai pas loin à aller, » fit-il en plaisantant...

« Et il y est enterré !

— « Et Tespionnage?... »

— « Oui, les espions... Il y en a, ily en a eu, surtout... Maison en voit trop... Et c'est démoralisant, les hommes se croyant trahis... Toute coïncidence devient un fait d'espionnage... On nous en signale vingt par jour... Et les enquêtes n'aboutissent pas... Toute lumière observée devient un signal suspect... On me dénonce une ferme où, sur le matin, coup sur coup, trois flammes apparaissent, précédant les premiers obus d'une batterie allemande... On vérifie... C'étaient trois de nos officiers, logés là, qui, au lever, allumaient leurs falots ! Signaux lumineux, télégraphie sans fil, téléphones souterrains, cela devient bien diffîcultueux dans une région piétinée par les troupes en tous sens, depuis des mois... Ce qui est troublant, c'est le cas des Alsaciens-Lorrains, des déserteurs, des prisonniers... Un jour on rencontre un

l48 DANS PARIS, LA GRAND' VILLE...

soldat, coiffé d'un képi de sergent, d'un régiment du Nord :

— « Comment te trouves-tu par ici ? » interroge la patrouille.

— « Je me suis perdu... »

Il répond vaguement. On me l'amène. Il a fait son service en Allemagne, — Alsacien.

A la guerre, il s'est engagé en France. Ses papiers sont en règle : Edouard André :

— « Mais ce n'est pas un nom alsacien. »

— « Je n'en ai pas d'autre. »

— « Mais tu es simple soldat... d'où vient ce képi de sergent? »

— « J'ai perdu le mien... j'ai ramassé celui-ci. »

Les renseignements sont exacts 1 Que faire I Voilà des cas troublants. Et, un lendemain de combat, parmi les disparus, il y a toujours quelque suspect...

— « Mais qu'avez-vous fait pour celuici?»

— « Rien... Mais croyez que les camarades le tiennent à l'œil... »

Nous approchons de Paris...

A TROIS CENTS MÈTRES DES ALLEMANDS l49

— « Vous n'y êtes pas venu depuis quand, mon général ! »

— « Depuis le i*'' août... Mais je n'y tenais plus... j'ai les nerfs à bout... d'autant plus qu'un brave petit prêtre a affolé ma famille... Ma femme en est tombée malade ! Ce pauvre curé d'un patelin breton m'arrive, avec des chaussettes et des tricots... Je le loge dans un coin, paisible jusque-là... où la mitraille se met à tomber comme grêle!... 11 a passé sa nuit en prières qui n'ont pas du tout ému le vieux dieu du Kaiser. — Mon petit curé, évidemment, ne se faisait guère d'idée des obus... Il a eu une nuit plutôt agitée. Je l'ai renvoyé au plus vite — avec prière d'affirmer chez moi que mon existence était des plus tranquilles. — Qu'a-t-il pu raconter... J'ai dii prendre 48 heures pour me montrer aux miens — et me détendre les fibres... Cela va déjà mieux... »

Nous sommes en gare... Le général disparait dans la foule, sans que nous ayons pu nous permettre de lui demander son nom... Je saute dans une auto, pour la Porte-Maillot

— qui passe à l'Etoile déserte... L'arc de Triomphe est là, — où j'ai vu défiler les Prussiens, ilyaA^ ans... Il est là, magnifique et nu, sous la clarté stellaire...

Il y reste de la place pour des noms nouveaux, comme celui de notre compagnon de tout à l'heure...

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