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PENDANT LA DURÉE DE LA GUERRE

i6 juillet 1915.

Tout à l'heure, on a raccroché à la grille la pancarte enlevée depuis six semaines...

Et me revoici seul, seul comme on ne peut pas l'être, dans la demeure incomparable et sinistre, où Bonaparte et Joséphine connurent l'amour et la plus haute gloire, — Marengo, — et les plus cruels désastres, — le divorce, la mort, — et le retour vaincu de Waterloo ; car, c'est d'ici que l'empereur partit pour Sainte Hélène...

Maie-Maison, comme dit une image du temps...

— « Quel décor merveilleux, que vous devez être heureux, s'exclament les promeneurs... »

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Oui, ils trouvent la maison toute faite.

Mais, moi, quand j'y suis entré, c'était un cloaque, désert. Les jardins n'étaient qu'un terrain vague, fondrières, cabanes à lapins, potagers de banlieue du personnel I

C'était immonde. J'y suis entré, en mai 1907, par un jour de pluie, où j'ai pleuré de honte. J'entrais là, vraiment comme le concierge d'une villa abandonnée. Conservateur de quoi? 11 n'y avait rien. Pour la sinécure, ce pouvait être la sinécure I

— (( C'est çà, la Malmaison, » ricanaient les rares promeneurs.

Eh ! bien, tout de suite, j'ai ma crise d'orgueil. Ce n'est encore rien la Malmaison. Mais ce n'est pas ma faute, si la routine administrative condamne les plus laborieux efforts à de minces résultats. Tout, dans nos musées, est au hasard. Ceci est ici qui devrait être là. Toute initiative et toute logique se brisent contre le plus inepte statu quo. Il a donc fallu me contenter de reprises infimes. Avec quelques dons, cela fait un embryon de musée. J'ai rencontré dans la presse un con-

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cours incessant. Et le suprême réconfort m'est venu de la faveur publique. J'ai été payé de mes peines, largement.

Au momentdes lilas, puis des roses, j'apercevais des promeneurs arrêtés aux grilles fermées. Je pourrais bien leur ouvrir les jardins, pensais-je. Faisons confiance au public, les vieux jardiniers suffiront bien à faire la remontrance aux enfants qui piétineraient nos gazons. Enfin, il fallait sortir des caisses, les bibelots, et redonner de l'air aux étoffes et aux tapis roulés en septembre dernier, à l'avance de l'ennemi. Je réfléchis que ce ne serait peut-être pas si terrible de remettre tout cela en place, malgré l'absence de tout le personnel. Ce fut plus dur que je n'avais présumé, avec des étrangers ! Des semaines il me fallut être présent, de l'aube à la nuit, la remise en place du moindre objet nécessitant un ordre, une indication, — et un coup de main...

Enfin, avec l'autorisation de M. Dalimier, nous pouvions ouvrir, sur entrées payantes, au Bénéfice des Orphelins des Artistes

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et Gens de Lettres, victimes de la guerre. Demander aux gens, sollicités par tant de bénéfices, de payer, pour venir, à une heure de Paris, revoir nos maigres collections, c'était bien aventureux. En tous cas, nous ne risquions rien. J'avais commandé deux mille tickets. Ce sera toujours i 5oo francs, espérais-je. Or, pour 38 jours, il y a eu douze ou treize mille entrées, soit près de 8 ooo francs. Ce succès était bien imprévu, qu'il y ait eu plus de visiteurs, payants, et en juin-juillet 1916 — que de visiteurs — gratuitement — aux mêmes mois de 191^ ou de 1918. Qu'estce que cela prouve? La magnifique générosité parisienne ! Sans doute, mais elle avait d'autres buts où s'exercer. Il y avait, surtout, la Malmaison, un pèlerinage reconstitué d'amour et de gloire, aux pelouses où Bonaparte jouait aux barres, aux arbres que plantait Joséphine à l'annonce des victoires. 11 y avait, croyez-vous que je vais le taire, l'élan que j'ai donné, de toutes mes forces, depuis des années, avec le concours inlassable de Frédéric Masson, et de tant d'amis dévoués ;

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Malmaison, campagnes d'Egypte, d'Italie, — quelle évocation merveilleuse...

La foule est venue, autrement nombreuse que nous l'avions espéré.

Alors, une expérience s'est faite dans les conditions les plus extraordinaires ; celle des musées payants. L'épreuve n'est pas négligeable, j'imagine, qui, en pleine guerre, amena plus de visiteurs payants — qu'il n'y en avait aux mois de paix correspondants. Un ministre, parfaitement ignorant de ces questions, ne nous objectera plus que les conservateurs n'ont qu'un but, d'écarter le public, pour être tranquilles. Ça été dit, à la Chambre, et le sous-secrétaire d'État des Beaux- Arts d'alors, un de nos plus distingués, a laissé dire, oubliant que ses conservateurs, partisans des musées payants, ainsi vilipendés, étaient des Xolhac, des Haraucourt, des Lapauze, des Delard.

Nos palais nationaux, nos musées, nos sites historiques sont une mine d'or; ils doivent être exploités, — pour se maintenir, car cela s'use, — pour s'enrichir, pour contribuer aux

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dépenses qui vont peser sur les lendemains de la guerre, et de la victoire I Le modeste exemple de Maîmaison peut servir. J'ai bien entendu créer un précédent. Et sans doute, aussi, les chefs qui m'ont donné carte blanche...

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L'anniversaire déjà...

Cette guerre qui devait durer trois semaines, avec les progrès de la science, les engins si puissants...

Nous l'avait-on assez répétée cette antienne, les civils comme les militaires!

Et l'Allemand, avec tout son demi-siècle de préparation massive et sournoise ne pensait pas autrement que nous, avec notre insouciance traditionnelle...

Pauvre humanité, à si courte vue, avec ses prétentions démesurées et ses orgueils à terme...

Qui donc avait vu, prévu ! Personne. Alors soyons modestes, dans tous les partis et toutes les confessions...

Un an de guerre, et la deuxième année

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qui s'achève, quand s'imprimeront ces lignes.

Oui, c'est long. Mais qu'est-ce que c'est pour la patrie sauvée, la civilisation maintenue contre l'assaut barbare. Pensez 1 La Belgique rasée, la France entaillée, le Boche sur l'Aisne, l'Oise, la Marne; la Seine l'a échappé belle. Et ce fut la formidable résistance, bientôt l'offensive. Que de motifs de joie indicible — quand on se rappelle Paris menacé, Paris décapité, les Pouvoirs publics évacuant la cité sacrifiée, ouverte...

C'était la débâcle possible, la France touchée au cœur... Quel redressement, depuis I Sous l'ardent soleil, cet après-midi, j'ai descendu les boulevards, les Champs-Elysées, vers le Bois... De la foule. — Presque plus d'hommes — sinon des blessés. Des femmes, des enfants, comme il n'y en eut jamais autant, en ce mois de vacances, sur nos promenades. . . On n'a pas quitté Paris. . . Où aller I . . . Les Parisiens qui avaient décampé, l'an dernier, veulent se rattraper... Beaucoup vont apprendre que l'été de Paris n'est pas si cruel que le leur faisaient croire la mode, le sno-

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bisme et les réclames thermales. Il y a de l'ombre et de la douceur, à travers la canicule lutétienne. Les mères de famille font plage sur le sable où s'ébroue la marmaille sacrée... Chers petjts innocents que le passant admire d'un œil voilé. — Jouez et riez de toute votre jeune animalité... Creusez des tranchées sur les trottoirs et les gazons des squares — en ignorant celles où s'engloutissent vos pères, vos frères, vos aînés.

Oui, l'an dernier, c'était le désarroi, les mesures improvisées, l'immense inconnu, la surprise colossale... Désormais, l'avenir s'éclaire. Ce sera la lutte opiniâtre, à travers l'hiver encore... Mais que de rayons dans la nuit déchirée... Les cœurs et les esprits se retrouvent... Italie, Italie... Tout à l'heure, tu vibrais à la voix de ton poète, monté au Capitole, aujourd'hui bombardant Trieste, du vol d'un aéroplane... Italie, ton roi, ton Sénat, tes consuls, tes légions sont avec nous... L'immonde bête allemande, avec tous ses crocs, arrêterait elle le coq gaulois, la

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louve romaine, le lion britannique, et les Russes et les Serbes I

L'Europe s'est ressaisie, un moment étourdie. Il faut de l'or, voici de l'or: des munitions, et des hommes, du gamin à la lèvre imberbe, aux vieux à la tête chenue...

Un an de guerre I Sans doute, cela n'a pas fait diminuer le prix du charbon ou de la viande. Les temps vont devenir durs. Mais l'on tiendra, autant d'hivers qu'il faudra. Depuis douze mois, une barrière infranchissable séparait ceux du front — et ceux et celles de l'arrière, comme si l'on ne devait jamais se revoir... Et, pour des centaines de mille, l'on ne se reverra plus... Mais, il y a ceux qui restent, qui ont résisté à tout, et qui, au bout de cette première campagne formidable, ont obtenu quatre ou cinq jours... Nous les rencontrons, simples et sublimes, comme s'ils revenaient de la moisson, tannés, hâlés, graves, résolus.

On avait craint qu'ils ne lussent amollis par ces quelques heures de retour au foyer? Mais le foyer est déplacé... Il est à la ligne

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de feu. . . La rue ancienne, le logis de naguère, la famille chérie, oui, oui... Mais ils se sont aguerris dans le risque quotidien; après les expansions du retour, la nostalgie du sacrifice, la fierté de l'œuvre à accomplir encore...

Aux regards d'admiration et de reconnaissance qui se posaient sur leurs visages durcis, leurs uniformes fanés, leurs croix magnifiques, comment les plus humbles des permissionnaires ne se seraient-ils pas sentis enveloppés de gloire, qu'il leur fallait mener jusqu'à la victoire.

Voici cinquante-deux semaines, par une nuit torride d'août, ils cheminaient vers les gares, sous l'ordre de mobilisation ; ils reviennent de loin, ceux qui sont revenus; mais cette fois, ils connaissent le chemin. Et de toute leur vie, auraient-ils eu le baiser, la poignée de main, de l'épouse, de la fiancée, du camarade qui les ont accueillis à ce premier retour? Quel avant-goût de ce qui les attend, pour l'heure définitive, au matin de la victoire I

Tandis que nous, tant d'entre nous ne

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peuvent que répéter avec le bon poète Louis Marsolleau :

N'ai-je donc tant vécu?...

O deuil ! dont le cœur gros se gonfle et dont on pleure, D'être sortis de 1 âge et d'avoir passé l'heure Où l'on pouvait encore, à l'ombre du drapeau, Marcher son pas, dresser son front, donner sa peau !

Car nous l'avons appris, le maniement de l'arme, Sans qu'ait sonné pour nous la fanfare d'alarme. De la classe qui vient à la classe qui part, Guerriers des temps de paix, inutile rempart.

Lidoires de quartiers, chantés par Courteline, Nous ignorons le vent de mort qui vous incline, O blés vivants! ô nos cadets, jeunes héros. Vous qui pouvez tirer vos sabres des fourreaux !

Sur le contrôle on a rayé nos matricules ; Et nos livrets n'ont plus de derniers fascicules ! La guigne nous a mis hors de course au départ : Nous sommes nés trop tôt, et nous mourrons trop tard !

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