‹ Dans Paris, la grand'ville.Chapitre 32 sur 48 · LA GUERRE A L ALCOOL · texte numérisé non relu

LA GUERRE A L ALCOOL

i3 juillet iQiS.

Elle a commencé avant l'autre ; mais elle durera davantage. Nous aurons \e Boche, sans avoir pu vaincre l'ennemi de l'intérieur...

Cependant, la bataille est engagée. Les spectacles de la guerre de tranchées, l'enlisement dans les boues de l'Yser, les fers barbelés, les gaz asphyxiants, c'est l'horreur élevée au sublime, ennoblie du plus fabuleux héroïsme ; mais tout cela n'est-il pas dépassé, en tristesse farouche, par la vue d'un poilu en permission, après dix mois de campagne, revenu en permission, ou celle d'un blessé, couvert de médailles, titubant, ivres au sortir de l'assommoir où l'on a fêté la permission ou la guérison...

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Les généraux ont interdit l'alcool dans les zones des armées ; l'alcool : les apéritifs ; toutes les compositions qui ont supplanté le vin et les eaux-de-vie naturelles. Le général Galliéni a pris la même mesure à Paris, pour les militaires. Par ces soirs assoiffants d'été, ce n'est pas banal de contempler nos poilus permissionnaires devant les pâles liquides qui ont remplacé les violentes mixtures d'hier. J'imagine que, par là, seront atteints quelques civils, qui se soumettront d'eux-mêmes à la règle en public. Quel « pékin » ne se sentirait gêné de tasser un bitter, à côté du camarade en uniforme, condamné au « quart Yichy ». Oui, il y a la bière, le café, le thé, le chocolat, les sirops, les orangeades — qu'on a bien le droit de ne pas goûter et qui ont le défaut de coûter cher ; caries boissons hygiéniques ne sont pas les moins coûteuses ; par quel phénomène une tasse d'eau chaude, décorée du nom d'infusion: — camomille, menthe, verveine, tilleul, — coûte-t-elle plus que le café ou la bière ? Mystère et mastroquetterie !

Pour moi, c'est la paresse qui engendre le

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débit intensif des liqueurs fortes. Comme c'est pratique î L'obus arrive tout chargé, pas difficile à expédier dans l'estomac du buveur. Un coup de tire-bouchon, et le litre fonctionne, vingt, trente petits verres, à dose exacte ; pas de perte, bénéfice net ; pas de réclamations ; fabrication scientifique ; une marque touioiirs égale, le vermouth réputé et Famer célèbre, pareils à tous les points du territoire. Alors, leconsommateur s y habitue. Pas d'imprévu... Tandis que les boissons hygiéniques? Il n'y en a vraiment que deux nationales : le vin, le cidre. Où les trouver? Nos villes pullulent de marchands de vins et de cafés ; mais on y vend tout autre chose que du café et du vin. On ne vend du vin qu'au restaurant. Pourquoi ? Gomme si nous ne possédions pas cent types de vins blancs légers, dorés, pétillants, parfumés, qui auraient vite fait de détrôner les apéritifs en vogue. Mais il faudrait se donner la peine de les exploiter. Où ôoit^e un verre de vin, par exemple, à Paris? Y a-t-il exactement des marchands de vins^ Non. Quelques boutiques à cochers ofl'rent

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quelque vin du pays. Mais ces boutiques mêmes ont diminué avec la disparition des cochers. 11 n'y a plus besoin de s'installer pour l'avoine à Cocotte, et les chauffeurs sont moins régionalistes.

Bref, il n'y a qu'en France, qu'on ne trouve pas le vin exploité comme un produit national ; de Marseille à Nantes, à Belfort que de vins innombrables, étincelants, merveilleux. On ne vous parle jamais que de Bourgogne, de Bordelais, de Champagne. Il est vrai que ces régions sont seules à habiller leurs productions, dans des flacons connus, parés d'étiquettes lancées. Mais que d'autres, que d'autres, dont s'enorgueillit chacun de nos villages. A quelle auberge, à quel hôtel vous offre-t-on le vin du pays? Jamais. Voyez la carte : Bordeaux, Bourgogne. Parce que ceux-ci arrivent tout prêts aussi, comme les apéritifs et digestifs. Vous rappelez- vous la vogue des eaux minérales, il y a quelques années 1 on en est un peu revenu. Trente sous, une eau quelconque : beaucoup en buvaient I par économie et snobisme. Car, la moindre

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bouteille de vin, buvable, c'était trois francs, cent sous, dans un restaurant un peu achalandé. Comme les alcools, l'eau avait été adoptée tout de suite parles débitants. C'était de tout repos. Tandis que le vin, le cidre, ça demande des soins. A-t-on jamais songé à présenter le vin, comme on a fait pour des eaux minérales, dont le flacon seul a fait la vogue ! La moitié de nos vignobles sont taxés de l'appellation : Vins du midi, parmi lesquels il en est cent qui valent tous les Chianti et les Barolo de nos amis les Italiens. Mais, passé les Alpes, le vin le plus noir, le plus âpre vous est offert en fiasques pittoresques. Et l'on assiste à ce spectacle comique que tous nos buveurs d'eau français et anglais, dans les hôtels cosmopolites, sont attablés devant de véritables bonbonnes de vin rouge au long col dont ils boivent abondamment, alors qu'ils se croiraient perdus de lamper un verre de nos admirables vins deCahors, de Toulouse, des Pyrénées, de tout le Sud. Même à travers l'Hérault et l'Aude, vous verrez le vigneron attablé devant les apéritifs, et ne considérant

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son vin que comme un liquide d'exportation. Vous chercherez vainement un fût d'origine, une bouteille. On vous servira des vins fruités, forts, généreux, dans des bouteilles d'amer, d'absinthe, portant encore l'étiquette I Allez à Rome, les vins des Castelli romani ont chacun leurs débits attitrés, des astérie dont le Baedeker donne les adresses, et il existe un livret allemand de tous ces vins romains, dont les touristes teutons faisaient le tour comme celui des musées. Avons-nous, pour chacune de nos grandes villes, la moindre indication sur les vins régionaux? Et nous parlons de concurrencer le commerce mondial. Nous ne nous occupons pas même de lancer nos spécialités incomparables chez nous. Pas un verre de vin potable en Normandie, dans le nord — pas une bolée de cidre décent en Provence I Est-ce que par tout notre territoire, le vin, le cidre, la bière ne devraient pas se rencontrer à bon compte en excellente qualité. Si les Normands avaient du vin, en même temps que le cidre, peut-être y abuserait-on moins du dégradant calvados.

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Je reviens à la question de l'alcool dans les cafés et brasseries. En ce moment, ceux qui saisiraient l'occasion de lancer le vin français, tant de variétés du blanc, du gris, du rose, du rouge, ne feraient-ils pas une bonne affaire, et les consommateurs ravis ne pousseraient-ils pas le succès, jusqu'à l'oubli des anciens poisons? Que de Français ignorent le vin ! Et toutes les Françaises, qui ne savent pas qu'il y a des vins de France pour égaler les vins d'Espagne et de Portugal, que je ne songe pas à proscrire, d'ailleurs.

Mais que la consommation en soit accessible. On peut demander un verre de Porto. Mais on ne peut avoir de Château- Yquem ou de Sauternes que par bouteille. A Londres, dans des restaurants de la cité, j'ai vu des étagères de bouteilles de tous nos vins, de tous prix, que l'on servait au verre. Chez nous, il faut prendre toute la bouteille.

Allons, que les marchands de vin nous vendent du vin, logé dans d'aimables bouteilles, versé dans de beaux verres. Que l'on se

AjALBERT. on

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rappelle le triomphe du restaurant allemand à l'exposition de igoo.

Nous avons le vin... le cidre... C'est de quoi nous consoler de tant de breuvages meurtriers. C'est avec le vin que nous devrons trinquer à la victoire, avec du beau vin rouge comme le sang, quand reviendront nos frères pâlis de l'effroyable guerre...

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