‹ Dans Paris, la grand'ville.Chapitre 5 sur 48 · LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA GUERRE

3o juillet igi^.

La guerre 1 ce inot-Lî sur toutes les bouches 1

Hier, j'étais sur les calmes rives du Léman. Badauderie d'oisifs de villes d'eau, pensaisje, quand j'apercevais baigneurs et buveurs pressés autour des dépèches de la Source ou du Casino.

Mais non I c'est la cruelle hantise qui s'imposait aux esprits.

La rumeur s'épaississait, comme, là-haut, les nuages autour des cimes neigeuses I

— « Tout le monde part )), disaient les hôteliers. »

Ajalbert. I

Le mauvais teinps, surtout, étions-nous disposés à croire. Mais non. La chose vertigineuse est là, qui menace.

Je l'ai bien vu, ce matin, traversant tout Paris. A chaque instant, des queues interminables s'allongent aux portes des établissements de crédits. Les déposants réclament leur argent. La monnaie métallique s'est retirée. Et la foule refuse les billets de banque.

J'avais sept ans en 1870, j'ai vécu, enfant, le Siège, la Commune. Depuis l\t\ ans, nous en avons entendu parler de la Revanche I

Il y en a eu des incidents d'où pouvait surgir le heurt fatal.

Aujourd'hui seulement, nous sentons que ce peut être pour tout à l'heure, pour tout de suite.

L'orage va-t-il tomber ou se disperser ? Allons, vieille et brutale Europe, replonge dans la barbarie et l'inconnu, nous sommes là, debout, pour nos farouches destinées...

Toutes autres histoires reculent devant cette vague de fond de l'histoire, qui peut tout submerger.

La guerre ! Pourtant, nous n'y sommes pas.

LA GUERRE.../ o

Et, dans quelques heures, espérons-le, nous serons délivrés de l'accablant cauchemar.

Cependant, je ne puis guère parler d'autre sujet. Je voulais consacrer cette chronique à la mémoire d'Adrien Hébrard, directeur du Temps, qui vient de mourir. Il était le dernier grand survivant, à 8i ans, des directeurs de journaux — journalistes — et non exclusivement brasseurs d'affaires ou politiciens. Avec lui, le Temps aura été l'organe le plus puissant, au point de vue de la politique étrangère. Mais je n'ai pas à analyser le rôle ni les opinions du Temps. Seule, la physionomie du disparu nous sollicite aujourd hui. Il était, il fut jusqu'à ses dernières minutes, une des personnalités les plus marquantes de Paris, aimé de toutes les élites. Pas de milieu de la presse, des arts, de la littérature, où il ne fut quelqu'un, — avec autorité.

Pendant la guerre, — républicain de l'Empire, avec Gambetta — Hébrard était l'un des dîneurs de chez Brébant, avec Concourt, Berthelot, Renan, Th. Gautier, Bertrand, Paul de Saint-Victor ; des menus de fa-

4 DANS PARIS, LA GRA]Nd' VILLE...

mine, où, le garçon servant vme selle de mouton étique, Hébrard demandait :

— « A quand le berger ! »

Car, aux pires circonstances, il gardait un esprit tout à lui, la plus lucide intelligence ; il avait la connaissance des hommes, de la philosophie riante, de l'indulgence aux faiblesses et aux vanités humaines.

Evidemment, la clientèle sérieuse des colonnes massives du Temps n'aurait pas imaginé que cette formule moyenne, lente et pondérée était dosée par l'homme le plus primesautier, le plus vivant...

D'Hébrard, il est souvent question dans le Journal des Goncourt, dont la deuxième série commence en 1870. Mais, à feuilleter, j'oublie l'aimable vieillard qui, peut-être, est parti, pour ne pas revivre l'été, l'automne atroce d'il y a quarante-quatre ans :

— « Ce n'est pas vivre, que de vivre dans ce grand et effrayant inconnu, qui vous entoure et vous étreint », écrivait Goncourt...

L'inconnu I...

4 août.

En trois jours, la vie s'est transformée : Paris, la banlieue vidés de jeunesse, de rires, de chansons.

Pourtant, une joie saine est sous le ciel bleu, le soleil d'or, les bois verts, avec tous ces drapeaux, ces uniformes.

A personne, il n'apparaît possible que la civilisation puisse reculer devant les hordes teutonnes, quand la pacifique et laborieuse Belgique, soudain dressée, arrête du premier coup l'envahisseur. On a beaucoup raillé la placidité de nos bons voisins qui, pourtant, firent leurs preuves au cours de l'histoire. On citait le mot de Pipe-en-bois, en 1870, à un Bruxellois qui disait que la France ne saurait

b DANS PARIS, LA GRAî^D VILLE...

résister à Tarmée belge : « Oh, il y a la Douane I. »

Si quelqu'un doutait encore que la Belgique eût oublié son passé héroïque, qu'en pense-t-il devant la splendide défense de Liège que les Allemands comptaient renverser comme un simple bouchon !

Quoi qu'il arrive, en cette guerre, nulle gloire n'effacera celle de la cité qui a fourni, à l'improviste, un tel exemple incomparable de courage et de foi dans le droit, au prix de l'entier sacrifice de soi-même...

6 août.

Garros et Pourpe viennent déjeuner avec moi, en auto, gagnant Saint-Cyr. Ils sont engagés ; ils ont l'uniforme, avec l'écusson des aviateurs, une roue et des ailes, à la manche et au képi. Ils sont pleins d'enthousiasme. On parle de l'Indochine, de Saigon, du père de Garros. Les yeux de Roland se voilent. Et puis, il se ressaisit ; ils partent.

Où seront-ils, où serons-nous, demain ?

De quoi, ou plutôt de qui demain sera-t-il fait?

O divines jeunesses, âmes sacrées 1 Je revois Garros descendant sur Rome, il y a deux ans I Avec lui, le génie de l'air est en route. Gare aux Zeppelins. J'ai comme une idée qu'il pourrait bien leur rentrer dedanf;.

Voilà toute une semaine que l'existence coutumière est rompue. Plus rien à faire — et cependant, je n'ai pu m'asseoir devant l'encrier. Plus rien à faire, pour ceux que l'âge immobilise, — provisoirement. Mais notre âme n'est plus ici. Elle est partie, avec ceux qui, la joie aux yeux, s'en sont allés à la frontière. Il est impossible de détourner d'eux notre esprit. Les journaux ne paraissent plus que minusculement réduits, limités à une feuille, ne donnant que des Communiqués^ mais pourraient-ils publier autre chose? La plume ne tomberait-elle pas de la main des écrivains! Qui, en ce moment formidable

des destins des peuples, pourrait faire de la fantaisie I Arriverai-je à la fin de cette page que je trace, la tête ailleurs, machinalement, pour discipliner un peu mon cerveau, et ne pas m'enfoncer dans le vague.

Je suis à peu près seul, ici, les hommes de service ayant rejoint leur destination. Jamais ces jardins n'ont été plus frais et fleuris. D'autant plus que deux jardiniers, de 70 à 75 ans, tondent les gazons sans arrêt. Les roses ont toute leur langueur et tout leur orgueil épanoui, depuis que la foule les laisse toutes à leur floraison splendide, et que le sécateur ne les tranche pas au caprice de quelque visite officielle, de quelque promenade amicale. Je suis seul, sans nouvelles, le téléphone coupé avec Paris, — le courrier à peu près supprimé. Je ne participe pas à l'atmosphère nationale, dans ce gîte écarté. Je rumine mes souvenirs d'enfance, — revoyant avec précision se dérouler la Guerre de 1870, la Commune. Mais quelle différence ! Que cela est rassurant, cette mobilisation sans cris, sans fanfares, où les gens n'ont

besoin d'aucune griserie pour regagner leur poste.

Une affiche à 4 heures du soir, et des milliers d'hommes se dirigent vers les gares, accompagnés, silencieusement, des parents, des amis, des fiancés, des petites camarades aux yeux rouges, la figure contractée à retenir les larmes. Ils s'en vont, par des trains tout pavoises, les locomotives blindées de bouquets, comme pour une bataille de fleurs. En 1870, c'était la guerre pour la guerre. Aujourd'hui, se dressent des armées conscientes, pour la Patrie élargie vers la civilisation ; et ceux qui luttaient pour le grand rêve de la Paix universelle ont montré, dès le danger, qu'ils n'avaient pas oublié les sauvages réalités. Ainsi de Jaurès qui, tout de suite, avait mis son génie et son parti dans le rang : d'une minute à l'autre, les Militants ont présenté leurs livrets militaires. Les Barbares avaient cru stupidement que les Français allaient s'entre-tuer : ils feront un meilleur usage de leurs armes\

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