I. Qui parle de nos divisions? Où sont-elles? Qiielqneir
L'assassinat tragique de Jaurès I La voix qui pouvait le mieux émouvoir et contenir les foules, — soudainement tué I II semble que la parole ait disparu avec lui, comme s'il ne devait plus être besoin du feu des mots, de la flamme du verbe pour incendier les cœurs. Plus de journaux, plus de discours, du jour au lendemain. Même plus de nouvelles, si peu . . . Paris est changé du tout au tout. . . Il se plie sans nul étonnement aux plus sévères mesures, à l'état de siège, et à toutes ses restrictions. On ne discute plus. On attend. Chacun est prêt, sans le savoir, — prêt à tout.
Pour aller à Paris, il faut un sauf-conduit, — précaution contre les rôdeurs de banlieue, qui font leurs choux-gras à travers les champs abandonnés; mais les polices de volontaires s'organisent, et l'ordre règne, absolument.
uns croient (des amis, des ennemis) que nous sommes affaiblis par la question sociale, que nous sommes en convulsion, etc. Quelle erreur ! Ils ne savent pas que ce bouillonnement même est ce qui nous rend redoutables ! (J. Michelet, La France devant l'Europe, décembre 1870).
Mon voisin américain, M. Edward Tuck, m'emmène en auto, et je rentrerai avec lui, à 5 heures. Il rentre d'Amérique, il y a huit jours.
— « Vous seriez resté là-bas, si vous aviez
su. ))
— « Non, depuis 4o ans, je vis avec vous ; je devais courir les chances de Paris. »
Quand nous rentrons, la vaste limousine est surchargée de colis. Ce sont les provisions de M™* Tuck* pour l'Hôpital modèle et l'Ambulance richement pourvue, offerts par le généreux ménage, — entre autres fondations philantropiques.
Paris est en fête, — et voici la contagion sacrée qui ne se gagne que dans la foule. 11 n'y a plus qu'un seul cœur, de haut en bas, les maisons pavoisées ; des drapeaux tricolores, et des Russes, des Anglais, des Belges, chantantl'hymne de l'Union et de l'Idée contre
I. M. et M™^ Edward Tuck, annoncent les journaux, viennent de faire don au département de Seine-et-Oise, de leur Hôpital et d'une Ecole ménagère, fondés à Rueil, et d'une rente annuelle de soixante-dix mille francs.
la Force, de petits drapeaux à toutes les boutonnières, à tous les corsages. Mais il n'y a guère que des hommes, dehors, — les magasins, les boutiques fermés, les boulevards à la chaussée sans véhicules, rien que des autos, militarisées ; des uniformes, et des uniformes, et c'est tout naturellement que l'on rencontre les connaissances en route pour tous les points du territoire. Paris en fête, oui, un quatorze juillet, d'il y a dix ou quinze ans, quand Paris ne se vidait pas complètement, — avec le pont.
Paris en fête, la vie simplifiée, les restaurants diminués de leur immense personnel, les consommateurs rapides, entre deux besognes, tous ayant leur tâche, des situations à régler, des dispositions à prendre... Quelle paix, quel silence, par les rues sans appels, sans tumulte de camelots, sans roulements d'omnibus, rien que la course caoutchoutée des autos.
Il passe de longs cortèges, — avec drapeaux, des jeunes gens ralliant une gare; on lève son chapeau ; voici des volontaires Belges,
PARIS EN FÊTE l3
on salue ; ils marchent dignement sans ostentation : vraiment, on y va...
Je rentre; des files d'autos font viser leur sortie à la barrière. Je ne suis plus seul, maintenant, j'ai pris contact, dans la communion profonde. La guerre ! nous ne l'avons pas voulue I mais qui la limiterait désormais I En avant, puisqu'il n'y a qu'elle, une fois encore, pour liquider la survivante barbarie. Et Y on y va avec une froide résolution, dont ne se rendront jamais compte ceux qui n'ont pas vu Paris en fête, résolu et calme, — hier, la ville de plaisirs et d'ivresses, soudain purifiée, assainie et si claire, radieuse de courage, d'espoir et de foi.
Je rentre ; le gazon crisse sous la tondeuse, du vieux jardinier, imperturbable ; la pelouse est rase, l'herbe à l'ordonnance, comme un crâne de soldat. J'interroge le vieillard :
— Eh ! bien ça va?
— Mais oui... M. le conservateur a des nouvelles?
— Oui, père Mérigard, et des meilleures... Les Belges se battent comme des lions ; ils
I/i DA-NS PARIS, LA GRAÎsd' VILLE...
arrêtent les Allemands ; cette fois-ci, les Prussiens ne viendront pas à Malmaison...
— Ah I tant mieux, je les ai assez vus, en
— Qu'est-ce que vous étiez...?
— Moi, rien... Je vais dire à M. le conservateur... J'ai toujours été trop petit. J'ai pas été soldat... Je faisais les jardins... Je gasonnais.
Ces premiers jours, j'avais ici un ami malade, maintenant rentré à Paris. Me voici toute la soirée seul, — errant dans le parc, dont les arbres qui ont vu 181 4 se découpent sous une lune classiquement pure, parmi le silence et le calme contrastant avec les événements et les pensées des hommes. Oui, la poésie des choses...
La poésie est là-bas, aux lignes de combat où le « petit peuple belge » se couvre de gloire, la laborieuse Belgique, lâchant l'outil pour le fusil et arrêtant les hordes prussiennes. Et le patriotisme, l'héroïsme s'allument de toutes parts...
PARIS EN FETE l5
7 août.
Il pleut, tristement. Mais les nouvelles sont bonnes, passionnantes. Liège tient toujours, et Ton pressent que les renforts franco-anglais ne sont pas loin...
On manque de nouvelles. La curiosité surexcitée en voudrait tous les quarts d'heure. Or le gouvernement ne les distribue qu'avec la plus explicable parcimonie... Les journaux sont réduits à la plus maigre portion...
Du moins, ne nous sert-on plus, chaque matin, les faces immondes de tous les assassins ou escrocs, à qui la presse réservait des colonnes sensationnelles.
Samedi 8 août.
Les Français en Alsace, à Altkirch... Quelle émotion 1...
Et, pour moi, quels souvenirs, d'il y a vingtcinq ans !
Mon condisciple Georges Dujardin m'emmenait aux vacances à Dornach — dans sa famille alliée au peintre Henner, — à quel-
l6 DANS PARIS, LA GRAND* VILLE...
ques kilomètres de Mulhouse. Une autre année à Belfort, où il devait, son droit fini, s'installer avoué.
Son père, notaire à Neuilly, sa famille, alsaciens, avaient opté pour la France... Georges n'avait qu'une idée ; servir de guide aux armées françaises, à la revanche... Hélas, il est mort trop tôt... Notre sport était alors de franchir la frontière, la nuit... Nous abattions des kilomètres... Nous tombions dans quelque auberge — dont il connaissait les cœurs français!... ou bien nous gravissions les Vosges, au ballon de Guebwiller. Ou bien, il m'entraînait à Strasbourg. . . Et il me racontait les belles farces des Alsaciens aux Prussiens... J'ai rapporté tout cela, dans une série d'articles. Au Pays jierdu, qui furent mes débuts au GilBlas — au vieux Gil Blas... Où je peux donc vérifier ma pensée d'alors! Le même Gil Blas publia plus tard mes Notes su?' Be?'lm\ éditées en brochure, en 189^. Je
I. Comment avec une Allemagne si prodigieusement militaris<^e, toute la nation en armes, et son personnel incompa-
n'avais jamais rouvert cette plaquette. Oh I la terreur de se relire. Eh î bien je n'en retran-
rable d'officiers convaincus, travailleurs, savants, entraînés, tout à la besogne qu'ils considèrent comme la plus haute mission de l'humanité, comment, devant un état pour qui la grandeur militaire se place avant toutes choses, et dont le rêve de suprématie guerrière constitue pour nous une menace permanente, comment est-il possible de parler internationalisme, cosmopolitisme, fraternité des peuples, etc., etc. ?
— Mais les socialistes allemands sont patriotes : ils ne professent point sur la patrie et l'armée les idées avouées ou non, mais en fin de compte internationalistes de nos révolutionnaires français... ?
Et l'on cite triomphalement une ou deux phrases des chefs du parti...
Les nationalistes auraient tort peut-être de fonder une opinion là-dessus...
Les socialistes allemands proclament surtout qu'attaqués ils se défendraient; c'est toute leur concession au militarisme... Mais ils sont contre l'armée et contre la guerre...
Mais la paix, la grande paix féconde, qui est le rêve — un beau rêve, quoi que pense M. de Moltke — des peuples, n'est pas celui, sans doute, et pour cause, des empereurs et des gouvernants...
Ce n'est pas le rêve de ce jeune homme aux costumes guerriers, dont les photographies s'étalent à la meilleure place à toutes les devantures, parmi les portraits d'actrices, de danseuses et de chanteurs célèbres...
Il est là, en acteur aussi, beau comme un héros de Wagner, dans son rôle d'empereur, et ses différents costumes ne lui vont pas mal.
Certes, il a de l'allure, et devant les portraits où il est représenté, héroïque et familial, en brillant appareil militaire, an
Ajalbert. 2
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cherais pas une ligne. Oui, je dis là sur le « sabre » allemand des choses qui se vérifient aujourd'hui — et je n'ai pas de retouche à faire au portrait de l'Empereur dont les traits se sont bien accentués dans le sens où il m'était apparu...
milieu de sa demi-douzaine d'enfants (étonnez-vous de l'accroissement de la population quand le maître donne un tel exemple), plus d'une jeune Allemande doit soupirer, tout le cœur en émoi...
Mais que l'on admire sa prestance, son fier visage, et que les regards des femmes s'accrochent à la dérobée aux poils de sa moustache, ce qui serait l'extrémité du bonheur pour la masse des autres hommes, ne lui suffit pas...
Les yeux de l'empereur regardent par delà les plus hautes de ses sujettes, et vous savez s'il en est de grandes — sans parler de mademoiselle Poppe...
Ils regardent, ces yeux dévorateurs, par delà le temps, cl par delà l'espace, vers l'Histoire...
Et il est trop facile de deviner les pensées de ce grave et ardent visage, dont le contraste avec un autre vous retient aux vitrines...
L'autre, c'est Bismarck, un Bismarck en casquette enfoncée sur les oreilles, en houppelande de malade, flottante autour du corps amaigri, affaissé sur son siège, le Bismark récent, usé, fini, la bouche détendue, les yeux atones, les joues vidées, pendantes en peaux flasques...
... Spectacle banal et si remuant toujours, du passé qui décline, de l'avenir qui s'allume !... La comparaison, pas neuve non plus serait, aussi, indiquée, de la vieillesse au rebut, de la jeunesse outrecuidante, etc., etc., passons...
Pour en revenir à l'empereur, il n'y a, je crois bien, qu'incertitudes et hypothèses sur son compte...
Ah ! le bel Empereur des ^Nluffles I Car, plus que tout, c'est la goujaterie teutonne qui nous choque.
Qu'ils fassent la guerre, oui, — mais sans cette lourde bassesse, contre quoi s'empor-
L'n fou, (lisent les uns, parce que, par exemple, il prononce le même jour ces deux discours en apparence contradictoires, pacifique au Reichslag, belliqueux devant ses troupes...
Très habile, disent les autres...
Cela ne regarde personne, ce qu'il pense...
Il doit être comme ça, pratiquement, — promettre la paix — s'entraîner h la guerre...
— Il y aura des surprises avec lui, vous confie le diplomate, comme s'il vous versait dans l'oreille un secret d'État...
— Très intellig-ent, parle sept ou huit langues, un homme d'Etat et un soldat, en même temps, vous verrez, vous verrez...
Peut-être vaudrait-il mieux ne pas voir !
— Un malade, condamné.. L'état de son oreille s'aggrave sans cesse, les os cariés, le cerveau qui sera touché, à son délai...
A qui entendre ')
D'ailleurs, est-il besoin d'interroger et d'interviewer ")
Les yeux du personnage qui regardent si loin, si haut, sur le papier du photographe, les boîtes de cigares, les pièces de monnaie, la porcelaine des pipes, ne sont-ils point assez expressifs, par eux-mêmes ?
C'est un empereur, tout ce qu'il y a de plus impérial, qui croit à sa mission, de roi de Prusse, plus que royale et impériale, divine.
Et il a autour du cœur le triple airain de la tradition, de l'éducation, de l'hérédité.
Ce ne peut être qu'un conquérant.
(Motes sur Berlin, i vol. Treste et Stock, 1894.)
tent nos fragments de journaux. Nous faisons voyager leur ambassadeur par le plus court train de luxe — qu'ils confisquent. Les Allemands expédient M. Cambon au Danemarck; à la descente, ils exigent le montant du voyage, trois ou quatre mille marks, pour l'ambassadeur et sa suite ; et ils refusent un chèque sur les banques berlinoises, n'acceptent que des espèces sonnantes. Ils arrêtent l'impératrice douairière de Russie, le grand-duc Constantin, leur refusent l'entrée en Russie, etc..