Danseuses
Au début de ce travail, une question se pose. (Elle se pose, si j'ose dire, comme un lapin ; car je suis forcé de confesser mon impuissance à la résoudre).
Quelle est l'étymologie du mot « Danse » ? Cruelle énigme.
Parce qu'ils différaient d'avis sur ce grave sujet, des savants très distingués — les savants sont toujours très distingués; seuls, M. Le Bargy et la considération qu'on a pour les personnages influents peuvent l'être au même degré — des savants très distingués se sont mutuellement accusés d'ignorance crasse. Par l'intermédiaire de publications spéciales, un érudit, du nom de Fresne, qu'on soupçonne
d'avoir travaillé dans les prisons, échangea, là-dessus, les plus violentes injures avec un de ses confrères, originaire d'Ajaccio.
Nous ne nous chargeons point de les départager, soucieux de ne point engager, entre l'arbre et le Corse, une main qui nous est indispensable, notamment, pour tenir une plume. Constatons simplement que l'un découvrait cette étymologie fugace dans les vieilles langues romanes, l'autre dans l'ancien hautallemand.
Aux dernières nouvelles, enfin, on assurait qu'il la fallait faire remonter à la forme germanique danson qui signifie : tirer, étendre.
Moi, je veux bien.
Pour reprendre la forte phrase d'un homme politique très en vue, et qui n'est pas Syveton, il n'y a pas de mot, dans toute la langue française, pour exprimer à quel point je m'en f...
Mêmes querelles quant à l'origine de la Danse !
De bons auteurs, armés d'excellentes raisons, la placent en Egypte. D'autres, en Chine, qui ne le cèdent en rien aux précédents et s'appuient sur des arguments, eux aussi, d'une solidité incontestable.
Comme il faut choisir, nous demandons au Sort de prononcer entre ces messieurs; nous prenons une jolie pièce de dix centimes — Pile, c'est l'Egypte, Face, c'est la Chine — nous la jetons en l'air, d'une main impartiale. Immanquable effet des lois de la pesanteur, elle retombe, exhibant son côté « Face ».
C'est donc de la danse chinoise que nous parlerons en premier lieu.
Elle eut d'abord la prétention de réaliser de la morale en action — ce que nos imaginations modernes ont quelque peine à concevoir; elle faisait partie de la haute culture, était pratiquée par les officiers et les fonctionnaires supérieurs. De nos jours aussi, l'Armée et l'Administration dansent beaucoup ; mais je ne sache point que les plus
vertueux de nos sous-lieutenants ni les plus candides receveurs de l'enregistrement s'imaginent, quand le bal tournoyant de ses feux les inonde, exercer une action moralisatrice.
On comptait huit danses officielles, sur lesquelles, hormis leurs noms, nous ne savons pas grand'chose :
P La Porte des Nues, dont on aurait tort de croire qu'elle donnait accès chez des personnes dévêtues ;
2° La Grande Tournante, qui n'offrait, me dit-on, aucune ressemblance avec ce qu'on a nommé chez nous la tournante révolutionnaire ;
3° La Simultanée, dont je crois pouvoir affirmer qu'elle présentait des exercices d'ensemble ;
4° La Cadencée, sur laquelle j'émettrais bien volontiers des réflexions spirituelles, si j'en découvrais quelques-unes ;
5** La Vertueuse, dont le nom explique suffisamment que la tradition n'en soit pas venue jusqu'à nous ;
6° La Bieiilaisante, qui ne m'inspire pas mieux que la « Cadencée » ;
T La Grande Guerrière, qu'un don particulier de divination m'entraîne à concevoir comme figurant des scènes belliqueuses ;
8° h' Agitation des Eaux, qu'il serait sans doute plus exact d'ortographier « des Os ».
On cite encore quelques petites danses, qualifiées d'enfantines, parmi lesquelles : la danse des plumes, la danse de la Queue de bœuf (?), enfin, la danse de l'Homme qui, nous dit-on gravement, « s'exécutait sans accessoires » (on nous permettra de nous abstenir de tout commentaire).
Le privilège d'avoir des danseurs était alors exclusivement réservé aux hauts dignitaires : félicitons-nous qu!il soit moins malaisé, chez nous, d'avoir des danseuses.
Bien qu'il nous soit infiniment pénible de contrister l'honorable sénateur que vous savez, le respect de la vérité nous oblige à constater qu'avec le temps la danse chinoise
évolua vers la licence (si j'osais, je dirais que c'est là un progrès que j'apprécie fort, mais je n'oserai jamais).
Elle devint un attrait théâtral, s'accompagna de chansons savoureusement indécentes et si, de nos jours, certains pas altiers et graves s'exécutent encore à la cour par les soins des mandarins secrétaires de l'empereur, elle fait surtout les délices des carrefours et des maisons joyeuses.
Peut-être aussi rythme-t-elle les ébats des fillettes lascives qui appellent et qui attendent — Chloés qui espèrent un Daphnis renseigné et pour qui sonnera bientôt l'heure... du berger. Le souvenir m'est resté, charmeur, des deux petites sœurs qui, au Théâtre-Chinois, en 1900, scandaient de pipa et de violon, en des mouvements berçants, leur exquise mélopée :
0 fleurs de printemps Qui fleurissez sous ma fenêtre, Savez-vous que j'ai vingt ans ?
Bientôt vous allez disparaître, Moi, ma beauté va périr Sans avoir pu fleurir.
Lorsque vous serez parvenues Avant moi par delà les nues, Vous que je vois entre mes pleurs, Ne m'oubliez pas, ô fleurs !
(Trad. Judith Gautier.)
Me trompai-je? Il m'a bien semblé, le soir où j'entendis ces gracieuses Chinoises que plus d'un spectateur se fût volontiers renseigné auprès de l'une d'elles — peut-être de toutes les deux sur le péril jaune et l'Empire du... Milieu.
Ce n'est pas en vain qu'on écrit sur la danse; avec une agilité surprenante et sans effort apparent nous franchissons d'un bond une étendue de mer respectable et nous retombons, sur les pointes, en plein Japon.
Nous constatons qu'on y danse, à proprement parler, fort peu: plutôt, geishas et mousmés y miment, langoureusement, des pas eurythmiques très lents, très berçants, sorte d'appels au plaisir, d'excitants voluptueux.
Dans l'ombre indolente et parfumée des maisons de thé, sur les bateaux fleuris — bien autrement séduisants que le <( dernier bateau »
de nos prétentieuses professionnelles — de gracieuses fillettes, en une manière de quadrille, ondulent joliment de leur croupe gracile — et, par bonheur, en ces charmants séjours, il n'y a pas loin de la croupe aux lèvres — battent des mains, et, face à face se saluent: c'est la danse des Eventails.
Puis vient la danse des Chrysanthèmes où les reins cambrés en des poses délicieuses, les jambes sveltes s'entrelacent sous une pluie de fleurs...
Et la danse des écharpes où la danseuse quitte un à un tous ses vêtements jusqu'à ce qu'elle soit complètement nue... Un vieux diplomate, qui ne nous a point autorisé à divulguer, son nom, nous assurait que celle-là seule valait le voyage: « J'y suis souvent allé du mien » ajouta-t-il, bien parisien.
(Ne quittons point ce diplomate plaisant sans reproduire un mot de lui qui ne se rapporte, d'ailleurs, aucunement à notre sujet, mais d'une saveur certaine: à la suite d'un conflit entre puissances, heureusement résolu
grâce à la bonne volonté de la cour de Yeddo, il affirmait que « rien ne vaut les petits mikados pour entretenir l'amitié. »)
Au Japon, danse, mime et tragédie, ne font qu'un, la plupart du temps. Qu'on se rappelle Sada Yacco dans la Geisha et le Samouraï où se succédaient les principaux pas populaires du Nippon: la danse des cerises, au P' acte, et la fameuse Kappori dont l'exécutante contait au Chevalier la légende :
— C'était au bord de la mer, à Yeddo; des marchands regardaient une flottille de barques qui apportaient de Rysio une cargaison d'oranges. Une bourrasque s'éleva, la mer se couvrit d'écume et les bateaux dispersés semblaient perdus. Pourtant, après beaucoup de peine et d'efforts, ils abordèrent avec toutes les oranges. Alors sur le rivage, on fut si joyeux que tout le monde se mit à chanter : Kappori ! Kappori l {Tr ad. Judith Gautier).
(A ceux qui seraient tentés de sourire du trouble suscité par la perte possible de
quelques fruits, nous objecterons notre grand Corneille qui, dans une circonstance analogue, s'écriait: « Orange! ô désespoir!... »
— (Reconnaissons toutefois que les matelots japonais se fussent vraisemblablement employés avec moins de courage, s'il s'était agi de sauver des... mandarines.)
Venait ensuite la <( danse Nan », pièce sacrée accompagnée par les cloches:
Sonne, ô cloche,
Annonce d'un chant sonore
L'heure proche
De prier ! Sonne encore !
C'est la première fois
Qu'on entend ta voix.
Puis c'étaient : le «c Tamari » ; danse de la balle — au Japon, les acteurs sont presque tous des enfants de la balle — que la danseuse terminait en lutinant, comme une plaisante confusion, le crâne chauve d'un des bonzes — si net et si poli qu'on l'eût dit sortant directement de chez Barbedienne; le (c dodjio »,
pas des boissons quelque peu contourné et bizarre à dessein, je pense, de figurer l'allure zigzaguante d'un président de Société de tempérance, à l'issue du banquet annuel; r« anagassa », danse des chapeaux fleuris ou des ombrelles — au choix; le « kako », danse du tambour qui ne laisse pas de « porter à la peau »...
Le Japon moderne, du reste, préfère à son art national les importations européennes, de même que le c gratin » de là-bas parle plus volontiers le français ou l'anglais que la langue de ses aïeux : le pays des chrysanthèmes est devenu celui des forts en thèmes!
Peut-être, à cette heure, les bouibouis de Yeddo et des principales cités de l'Empire retentissent-ils des éclats chahuteurs du Tararaboum ça y est <( envoyé » par de similimontmartroises calées sur le grand écart (1).
(1) M. Bérenger serait mal venu de chercher dans cette expression « calées sur le grand écart » la plus légère obscénité, l'écart dont s'agit n'étant point à coup sûr celui de Smitis, d'Othello et autres pères Lebonnard, puisqu'il est dit « Grand ».