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EGYPTE ET JUDÉE

Les danses, chez les Egyptiens, constituaient l'un des points fondamentaux de la religion. Laissant les philosophes s'égarer en des spéculations plus élevées, les poètes s'en tenaient à ces chorégraphies rituelles, conformément au dict pharaonesque: <( Il ne faut pas poéter plus haut que son culte ».

La plus ancienne, la Danse astronomique, ne présentait, d'après les descriptions qui nous en sont parvenues, rien qui puisse séduire le goût de nos contemporains et il est douteux que nos music-halls s'avisent jamais d'en offrir à leur clientèle une exacte reconstitu-

lion: des hommes seuls y participaient. Or, je liens pour démontré qu'un ballet, uniquement composé de représentants du sexe auquel nous devons notre père, obtiendrait peu de succès auprès des habitués de nos Folies-Bergère et de nos Olympia; seuls, peut-être, quelques jeunes hommes exagérément jolis, au teint adouci de veloutine, aux yeux prolongés d'un trait de crayon bleu, aux lèvres trop rouges, y prendraient un certain plaisir. (Voir, dans Claudine à Paris, divers renseignements sur les amis de Marcel).

Cette « danse astronomique » était exécutée dans les temples, à la fête de l'Equinoxe de printemps, pour célébrer le retour d'Osiris, source — chacun sait ça — de lumière, de force et de chaleur. (Le richissime M. Osiris nous autorise à déclarer, en passant, qu'il n'a rien de commun, qu'une homonymie incontestable, avec cette divinité égyptienne. Et pourtant, lui aussi, il éclaire).

Autour de l'autel, qui représentait le soleil, les prêtres, revêtus de robes éclatantes tour-

naient gravement pour figurer la giration des astres encerclant le flambeau du monde : les douze signes du Zodiaque, et les planètes constituaient cet ensemble qui, pour nous plaire, exigerait des interprètes d'un autre sexe, déshabillées par Atamian; bref — pour reprendre un mot célèbre — de ces lunes « qui font penser à Vautre ».

Sans compter qu'il serait infiniment plus logique de faire représenter les constellations par... des étoiles. Qu'en pense celle — si délicieuse — qui se dénomme Polaire? )

Les fêtes en l'honneur du bœuf Apis, d'un caractère beaucoup plus général, mettaient sur pied la nation tout entière: depuis les grands dignitaires jusqu'au menu peuple, tout dansait, durant plusieurs jours, tout — sauf les culs-de-jatte, peut-être.

L eminent animal, qui servait de prétexte à cette débauche de gambades, n'était pas du reste, le premier venu, ni le dernier.Vraisemblablement, l'élevage des bestiaux atteignait,

en Egypte, une perfection dont nos modernes fermiers demeurent fort éloignés; car je ne sache point que l'annuel « Concours des animaux gras » ait jamais offert à notre admiration un représentant de l'espèce bovine réalisant les conditions exigées jadis des candidats aux hautes fonctions de « bœuf Apis ».

Ce sacré ruminant devait avoir été conçu par une génisse — jusqu'ici rien de très extraordinaire — et d'un coup de foudre: phénomène explicable seulement pour les personnes qui prononcent avec l'accent alsacien, auquel je pense toujours sans l'employer jamais.

Attendez! Ce n'est pas tout: noir, il portait sur le dos l'image d'un aigle, sur la langue celle d'un scarabée et, sur le côté droit, l'empreinte blanche d'un croissant. (Nous inclinons à croire, d'après cette description, que les prêtres égyptiens n'ignoraient rien des procédés usités par nos actuels fabricants de « cuirs artistiques»).

Si sa « mise au point » comportait quelques opérations douloureuses, le bœuf Apis n'avait

plus, ensuite, qu'à « se la couler douce », comme on dit au Palais-Mazarin. Avant d'être intronisé solennellement, il était nourri et soigné par des jeunes femmes qui, selon Diodore de Sicile, se mettant nues devant lui, faisaient valoir (?) à ses yeux leurs charmes les plus intimes et les plus profonds : pendant quarante jours, on le régalait de ces poses plastiques, dont, malheureusement, il n'était plus en état de subir toute la séduction.

Après quoi, on le conduisait à Memphis en grande pompe. Ces jours-là — de même que chez nous, le mardi-gras — la circulation des voitures était interrompue; le Lépine d'alors faisait évacuer les principales rues de la ville que parcouraient solennellement les célébrants du bœuf-dieu, ruisselant de pierreries (l'Apis-lazuli probablement), parmi les longues théories de pratiques; à nous les fem mes dévoilées ! Les historiens ne disent point si l'usage des confetti et des serpentins était toléré; le certain, c'est que des mimes représentaient certaines scènes de l'existence du

précité Osiris, que l'air retentissait de chants et de fanfares et que la fête se terminait, au temple, par une apothéose superbe, dans une débauche de rythmes, de couleurs et d'enthousiasme.

Ah! mes enfants! à ce spectacle, des larmes de jalousie coulaient des yeux des crocodiles sacrés.

L'Egypte connut, d'ailleurs, d'autres danses que les religieuses et qui ne laissaient point que d'être licencieuses, extrêmement. Constatons avec plaisir que la tradition ne s'en est point complètement perdue et se perpétue dans la danse actuelle des Gawasis.

Celle-ci figure, sans vaine pudeur, les divers moments d'une passion physique: avant, pendant, après. Ce sont des mouvements lents, d'abord, et presque chastes; puis, insensiblement, tout s'anime, rythme et attitude, et les délices du plaisir le plus violent se traduisent en pantomime significative; par ses

poses, par ses gestes, la danseuse exprime à peu près tout ce qu'elle désire et... tout ce qu'on lui donne : les sensations les plus diverses, joie, trouble, inquiétude — et vice-versa — se lisent sur son visage, son corps vibre comme une lyre... Vient enfin le spasme suprême, fougueux, délirant, l'extase lassée et l'alanguissement voluptueux, puis, le désir renaissant... et la scène reprend de plus belle, en un « bis » exaspéré — un de ces bis que les répétitions placent au plus haut point — jusqu'à ce que le public se retire (vraisemblablement, pour chercher une âmesœur à qui communiquer ses émotions) ou que la femme n'en puisse plus.

Evidemment ce n'est point là un spectacle pour les jeunes filles; mais il convient merveilleusement aux messieurs âgés. Ces birbes ne fussent pas non plus restés insensibles, je pense, aux suggestions de la « Danse de la Guêpe », qui fut longtemps en faveur dans le patelin des Pharaons, et dont un directeur

parisien, avec un aplomb pyramidal — c'est le cas de le dire — nous offrit, comme une (( nouveauté », naguère, un postiche pâlot intitulé : la Puce.

La mime feignait d'avoir été piquée par une guêpe indiscrète et de la chercher dans ses vêtements. Ses efforts réussissaient bien à découvrir, en des retroussis savants, telles parlies concupiscibles de son individu, mais non point la bestiole coupable d'avoir exécuté sur elle ce que nous nommerons des travauxdards. Alors, toujours sautant et dansant, elle se dépouillait peu à peu : écharpe, tunique, robe tombaient tour à tour jusqu'à ce que la jeune femme n'eût plus sur le corps qu'une étoffe légère et transparente — la likhêt — qui ne laissait rien ignorer de la perfection de ses formes. Elle se rhabillait ensuite, toujours en mesure et en subordonnant ses mouvements à la musique. (Tu parles d'obélisque !)

Je ne sais pas si notre capricieuse Censure autoriserait une réédition exacte de ce spectacle; il pourrait, en tout cas, fournir le sujet

d'une suggestive « série » au fabricant de ces sortes de cartes qui, qualifiées « postales », sont en réalité, transparentes — elles aussi.

Le costume des danseuses égyptiennes mérite d'être signalé (et la description, d'ailleurs, en peut être faite en peu de mots) : la plupart du temps — sauf dans cette <( danse de la guêpe » où la ballerine, du reste, n'apparaissait vêtue que pour avoir un prétexte à se dévêtir — elles étaient absolument nues. J'exagère: quelques-unes portaient une sorte de coiffure phallique dont on a trouvé la (( reproduction » — c'est presque un mot, mais involontaire — sur de vieilles fresques, curieuses à contempler. « A la fresque, qui veut voir! » comme s'expriment les marchands de coco.

Fait curieux, ces femmes sont considérées par les Egyptiens comme des prostituées, non point parce qu'elles mènent une vie de débauche et s'exhibent dans les poses les plus provocantes, mais parce que — indécence crimi-

nelle! — elles se montrent le visage découvert. Tant il est vrai que la notion de la pudeur, essentiellement conventionnelle, varie suivant les méridiens : attitudes et latitudes!...

(Déracinons, avant d'aller plus loin, une légende ridicule qui représente les danseuses égyptiennes comme se livrant à une consommation excessive et macabre des momiesnettes).

En 1900, tout Paris — ce Tout-Paris sceptique et gobeur qui, dédaigneux de ses gloires, s'enthousiasme pour les renommées qu'on lui expédie des bords du Nil en vertu du principe: Nil Mirari — tout Paris s'enthousiasma, au Trocadéro, pour la célèbre Zohra, l'étoile fameuse du Caire, une Ghâziyé, c'est-à-dire une descendante — peut-être — de ces illustres Barmécides qui divertirent les premiers Pharaons et dont il est souvent parlé dans les contes du temps d'Haroun-al-Raschid — époque où l'on donnait, comme aujourd'hui, pas mal de coup de khalife dans les contrats.

Grâce à Zohra, nos compatriotes connurent dans toute sa perfection le pas de Vabeille (que nous avons baptisé danse du ventre) et aussi les scènes nuptiales, la danse des verres — où l'exécutante, couchée sur le dos, fait danser des verres sur sa poitrine — bref, ce que sont devenus, après des siècles et des siècles, les spectacles de cette sorte : un moyen (efficace, je n'y contredis point) d'excitation.

Mais, de la véritable danse égyptienne, il ne reste effectivement que les poses gracieuses ou erotiques qu'étudient au microscope, en de solennels musées, de vieux messieurs au crâne dénudé: les voyeurs de la science. (Rappelons, avec une discrétion de bon goût, la mésaventure récente de l'un de ces vénérables savants : soucieux de reconstituer dans son ensemble, pour en publier une exacte définilion, un (( pas » dont il avait surpris, gravés dans la pierre, divers mouvements, il avait eu recours à la collaboration d'une petite bouquetière; celle-ci, malheureusement, n'avait pas encore atteint l'âge auquel la loi autorise

les fillettes à étudier les chorégraphies défuntes avec des membres de l'Institut, ce pourquoi le nôtre dut comparaître devant un jury ignorant qui n'apprécia point la haute valeur de l'expérience: saluons bien bas ce martyr de l'iconographie).

N'oublions point cependant de rappeler l'agréable spectacle que nous offrit, également à la dernière <( Universelle », le Théâtre- Egyptien: une « opérette » intitulée Antar — en dépit d'une musique à porter le diable Antar — nous ravit par le charme imprévu de son ballet.

L'affabulation, simplette, demeurait à la portée des intelligences les plus modestes. Trois tableaux :

I, Antar envahit les états du roi des Perses.

II, Antar défait le roi des Perses.

III, Antar épouse la fille du roi des Perses. Tel était le scénario du ballet. Quant au

ballet lui-même, André Hallays le constatait, c'était un délice; lisez plutôt cette descrip-

tion de notre spirituel et charmant confrère, à nous communiquée par une petite amie qui, mariée, hélas, le trouvait plus agréable que facile à suivre en secret, et même en voyage. « Toutes les danses et toutes les musiques de l'Orient s'y confondent. A chaque entrée nouvelle on passe de Perse en Syrie ou de Nubie en Turquie. Cette sorte de bal masqué eût ravi Gautier et il nous ravit, nous dont l'imagination est tout imprégnée de Gautier.

Avec des gestes lents et mesurés, des aimées dansent en faisant frissonner leur buste souple et agitent des mouchoirs. De jolis jongleurs en robe de soie exécutent des tours d'adresse. Quatre Nubiennes, en corsages rouges et en jupes blanches, le corps tendu en avant et les bras pendants, font une danse de monstres. Des guerriers et des guerrières syriaques se battent au sabre; leurs armes et leurs petits boucliers s'entre-choquent furieusement; leurs attitudes de combat sont superbes de grâce et d'héroïsme. Mais le plus surprenant, c'est une certaine danse populaire: un

groupe de paysannes (du Liban, m'a-t-on dit), enveloppées d'étoffes lourdes et grossières, se lient par les bras, et, précédé d'un Bédouin joueur de flûte, pareil à un berger de la Bible, entre en branle, frappant en cadence le sol du talon. On dirait une sorte de bourrée au rythme brisé. Parmi les robes noires, les robes jaune pâle et les robes violettes font des taches d'une douceur charmante.

Et, tout le temps de ces danses, l'orchestre, accroupi, racle, souffle et frappe. Il y a des complaintes et des psalmodies étranges. Il y a des airs qui viennent en droite ligne des « beuglants » européens du Caire : la reine de Saba se cambre et s'étire sur des refrains de café-concert. Il y a aussi, ça et là, quelquesunes de ces mélodies bizarres dont les rythmes capricieux et coupés de cris, de battements de mains, de longs piaulements, sont à la fois cruels et caressants pour notre oreille. »

Certes, il y avait là de quoi dégeler les habitants mêmes du pôle antar-cliquel

Quelques lecteurs grincheux (il y en a toujours) ne manqueront point d'accueillir par des protestations indignées cette facétie, d'ailleurs plate comme une punaise sur laquelle on aurait fait passer un rouleau à vapeur. Plus encore que ce calembour, dont je reconnais galamment toute la stupidité nauséeuse, mon ignorance leur apparaîtra révoltante: « Ce plumitif, ronchonneront-ils, ne sait donc pas que le pôle antarctique est inhabité! »

Lecteurs grincheux, qu'importe ? Je vous en ferai voir bien d'autres. Et, tenez, pour achever de me déshonorer à vos yeux, je veux dans ce chapitre, intitulé — si mes souvenirs sont exacts — Egypte et Judée, vous parler de l'Algérie, du Sahara, des Ouled-Naïl et des Aïssaouah.

Pourtant, je n'ignore point que le Sahara et même l'Algérie sont plus éloignés de Memphis et de Jérusalem qu'ils ne le sont, de Parisles-Bains, Bois-Colombes et Bécon-les-Bruyères. Mais je ne sais quelle humeur anarchiste me pousse à mépriser aujourd'hui les ensei-

gnemenls de la géographie, de l'ethnographie et de toutes les « graphies » du monde.

Au reste, la danse du ventre et ses pratiques « abdominables » me fournissent, pour passer du Caire à Alger, une transition que, pour ma part, je juge suffisante et, sans plus attendre, je veux relater ici le récit de la visite que fit aux sœurs Fathma et Aïcha mon confrère et ami Guy de Téramond:

— « Elles sont très habiles, avait dit son guide au libidineux auteur de Schmâm'hay et le préfet les offre à ses invités de marque. Dois-je retenir les musiciens?

— Soit.

Ces dames habitaient au fond d'une ruelle perdue de la basse Kasbah.

La mère nous vint ouvrir — une vieille à face de pomme ratatinée, d'un jaune de parchemin— et nous mena au salon, orné pour la circonstance de tous les trésors de la maison, armes marocaines et bocaux de poissons rouges, tapis orientaux et lustre Empire.

Les danseuses, accroupies devant quatre instrumentistes nègres, nous attendaient.

C'étaient deux belles créatures, d'un type très pur, et d'un joli modelé, aux yeux longs et énigmatiques sous la barre des sourcils rejoints au kohl. Elles étaient parées comme des princesses des Mille et une Nuits, en des soies multicolores aux tons crus, ruisselantes d'or et de bijoux.

Elle demeurèrent immobiles à notre entrée, dans l'expectative soumise et patiente que notre volonté leur ordonnât de commencer.

Nous nous assîmes sur un sofa; une fillette, aux doigts blondis de henné, nous apporta des tasses de café et de minuscules pipes de kif.

Et, sur un signe, les danseuses se levèrent.

Mélopée languissante sans mélodie et éner- ' vante de monotonie sourde, pas menus, lascifs déhanchements, trépidations des seins, contorsions lentes du corps : tout leur art chorégraphique lient uniformément là-dedans, que ce soit la danse d'Alger où les coups de

pied font sonner les bracelets d'argent sur les chevilles, que ce soit celle de Tunis où s'agite le ventre au glapissement d'un violon criard, ou bien celles des provinces du Sud où voltigent les foulards, ou celles encore des Ouled- Naïls, qui s'exécute la tête hermétiquement close du kaïk sur lequel on pose un sabre nu.

Dans les fêtes indigènes, l'artiste s'approche, de temps en temps, d'un spectateur qui appuie sur son front une pièce blanche qui y reste collée.

Et le Barnum alors — le père ou le frère — tandis qu'il rend discrètement la monnaie, en ne gardant pour lui délicatement qu'un sou, crie de toute sa voix :

— Largesse! largesse! le seigneur généreux a donné mille francs !

L'une après l'autre, Fathma et Aïcha nous montrèrent leur talent souple. Fathma était plus majestueuse, Aïcha plus gracile; Fathma plus belle, Aïcha plus jolie : il y a un abîme de nuances entre ces deux expressions.

Elles nous demandèrent, pour se reposer,

de les laisser s'asseoir près de nous, de partager notre café et de nous allumer nos pipes qui duraient trois bouffées.

■ — Tu peux te rendre compte, me dit mon guide, qu'elles ne portent pas de corset... mais n'abuse pas, ce sont des filles sages et leur commerce est honnête. Malgré sa jeunesse, Aïcha a été à la Mecque; nous devons l'appeler Aïch-Aïcha et elle a le droit de porter une culotte turquoise. »

A Géryvilîe, notre confrère Hugues Le Roux — dont le nom, traduit en langue arabe, est Rouk'hin — fut l'hôte d'un marabout aussi plaisant que s'il eût été simplement About (Edmond) et auteur de V Homme à l Oreille cassée. Cet Arbi, qui avait la prétention d'être « fin de siècle » et s'enorgueillissait de faire figurer sur ses menus des (( tripes à la mode de Caen », lui donna le régal d'une blla.

(Sans M. Hugues le Roux, j'aurais achevé mes jours sans me douter de ce qu'est une

blta; grâce à lui, je puis vous révéler qu'une « blta » est un divertissement de danses.)

Donc, un soir qu'il avait convié notre compatriote à un festin suivi de nopce, Si-Hamza — c'est le nom de ce fils, si dessalé, du Prophète — envoya chercher des femmes; <( la plus âgée n'avait pas plus de vingt ans et la plus jeune allait sur ses dix ans à peine », assure M. Le Roux qui ajoute : « Celle-ci était accompagnée par sa mère ». D'où je conclus que cette mère n'avait elle-même que dix ans lorsqu'elle mit sa fille au monde (chaud soleil de l'Algérie, voilà bien de tes coups!)

Les costumes de ces jeunesses, dit le narrateur, « défiaient l'analyse »; mais, courageusement, l'analyse releva le défi, — ce qui nous valut la description suivante : « Un petit hennin doré surmonte un premier turban de soie noire qui couvre entièrement les cheveux, descend presque jusqu'aux sourcils. Le tout est recouvert d'un voile de gaze, rose, bleue ou verte avec un semis d'étoiles en cuivre. » (Que de voiles, que de turbans! c'est le cas de

dire avec la grammaire latine: turban ruit ou munis I) — <( Le corps est habillé dans une espèce de surplis d'enfant de chœur (vous m'en voyez tout « surplis ») sous lequel apparaît une tunique de couleur changeante qui crève cette tunique de mousseline aux manches, aux épaules. Une large ceinture soutient le ventre, très bas, coupe la femme en deux (ah! la pau... la pauvre femme!) lui rallonge le buste, la rapproche de terre. Et sur toutes ces étoffes flottantes, pend une telle profusion de sequins, de chaînettes, d'amulettes, de bijoux d'argent et de corail, de pièces enfilées soutenant une serrure (hum! hum!) que ces petites danseuses semblent moins des femmes vivantes que des statues chargées d'ex-voto comme on en voit dans les églises. »

Jugeant, sans doute, toutes ces étoffes et tous ces ornements insuffisants, les danseuses de Si-Hamza portaient sur le front, sur le nez, sur le menton, sur les pommettes des fleurs et des étoiles peintes en bleu; leurs yeux étaient agrandis de kohl (crème ?), leurs dents

rougies de souak (honni souak qui mal y pense! ) C'est ce qu'on appelle la « couleur locale ».

Du moins, ne se ruinaient-elles pas en parfumeries : « il s'exhale de leur personne une odeur fade, écœurante, de laine trempée de sueur, de graisse de mouton, de musc à treize sous », relate notre auteur, en faisant le nez.

Elles parurent, d'abord, gênées et attristées de se produire devant un étranger; comme elles commençaient à danser, d'assez mauvaise grâce, elles se voilèrent la face de leurs mouchoirs, espérant probablement dissiper ainsi leur humeur morose: car, blavin dissipe la tristesse.

Alors, le si parisien Si-Hamza, soucieux de prouver qu'il n'était pas une « pochetée », recourut à cet ingénieux artifice: il s'approcha des danseuses maussades avec une paire de pistolets qu'il déchargea, en même temps, audessus de leurs têtes.

L'effet produit fut merveilleux: « En une seconde, l'odeur de la poudre grise ces filles

de guerriers. Toutes en cœur, elles lancent un formidable PihouUÎ aigu, déchirant. Les voilà debout, en deux camps; elles s'abordent, elles reculent. Elles chantent, elles tapent dans leurs mains, elles rient à grands éclats. Le nègre qui bat du tambour, le flûtiste qui souffle à pleines joues dans sa rhiâta, s'emballent comme les danseuses. »

Curieuses femmes dont une détonation d'arme à feu secoue la paresse obstinée et qui se redressent, frénétiquement vibrantes, alors qu'elles semblaient tout à l'heure, veules, quasi défaillantes et prêtes à mourir pour l'apathie! On n'imagine pas un maître de maison s'avisant, chez nous, de tirer des coups de revolver pour stimuler ses invités; tout au plus se contenterait-il de mander le pétomane qui est, d'ailleurs, à sa façon, un drôle de pistolet.

Les Aïssaouas sont célèbres pour leur aptitude à s'alimenter à l'aide de matières que le

reste de l'humanité ne considère point comme des comestibles. Avec aisance, ils mastiquent et s'assimilent le verre, le cristal, la faïence et la porcelaine. Tristan Bernard m'a conté jadis l'ingéniosité pratique d'un Parisien qui réalisait d'appréciables économies en se faisant accompagner, au café, par un Aïssaoua: il absorbait les consommations les plus variées, dévorait de copieux sandwichs : l'Aïssaoua au fur et à mesure, ingurgitait les soucoupes, les verres, les assiettes; quand ils étaient tous les deux bien repus, le Parisien, montrant au garçon ahuri la table rase, demandait d'un ton impatient (( quand on se déciderait à le servir » ; puis, ne voulant pas « demeurer plus longtemps dans une boîte pareille », il partait, en affichant un grand mécontentement, mais sans « raquer un rotin » comme disait l'Aïssaoua dans son peu compréhensible idiome.

Ce n'est ni à la terrasse du Pousset, ni au Zimmer, mais à Laghouat, que Mme Jean

Pommerol (1) a observé les Aïssaouas; aussi y a-t-il plus de vérité et moins d'humour dans les pages qu'elle leur consacre que dans les fantaisistes descriptions de Tristan Bernard; mais la saveur n'en est pas moindre :

« Un orchestre étouffé, cymbales en sourdine, petites violes monocordes, laisse percevoir le grand silence par-dessus son faible bruit. Et dans ce silence rythmé, dans la nuit bleuâtre, deux sectateurs des Aïssaouas, un homme trapu, une femme souple comme une couleuvre, s'agitent douloureusement... Ils cherchent la grande Extase, objet de leur culte, et l'Anéantissement et l'Insensibilité. Ils se font d'abord souffrir, jusqu'à ne plus sentir ensuite les maux ou les chocs, parce que leur organisme est anesthésié...

Et lorsqu'ils tombent, on les enlève d'un bras compatissant et fraternel. — On les envie; on

(1) La si pittoresque observatrice du Sahara m'avouait un jour qu'elle a gardé la nostalgie de ces immenses étendues, loin desquelles, attristée par la laideur bruyante de nos villes, elle mélancolise, comme une enfant privée de désert.

déclare aux spectateurs roumis: Fini morloî Ils se balancent, les danseurs, ils se balancent éperdument, avec le dur mouvement toujours pareil du bûcheron qui lend des souches (permettez-moi d'ajouter: « à souche que veux-tu ». Ça ne vous coûte rien et ça me fait tant de plaisir). Ils reproduisent les gestes sanguinaires qu'ont reproduits déjà les Aïssaouas, leurs ancêtres... Ils immolent une proie fallacieuse. Ils partent en guerre et massacrent leurs ennemis, les yeux injectés, l'expression féroce... Et le benjoin fume dans l'obscurité, et les respirations haletantes s'arrêtent, et le petit bruit des cymbales grossit, et des voix nasillardes psalmodient en arabe, mêlé de mots soudanais incompréhensibles, les litanies des Aïssaouas :

« Prends-moi la main, ô mon Seigneur! » c( Remplis mon cœur de tes flammes, ô mon Seigneur! »

« Embrase-moi de ton amour, ô mon Dieu! »

Tout se presse, tout augmente. Les voix

nasillardes s'enflent, le tar bourdonne, les

hommes serrent les mâchoires, les femmes làhaut se penchent, jetant passionnément leurs bravos rapides et stridents :

— « You-you-you-you-you-you-you! »

Car celui qui dansait s'est percé cinq ou six

fois de son poignard, et n'a rien senti...

Nirvana cruel, brutal, qui prend les nerfs des Roumis par sa brutalité et sa cruauté même... L'air est plus épais... Le bouge est plus noir... Les fantômes sont plus proches... La viole pleure mystérieusement l'Extase qui vient de passer...

— « Fini morto... »

C'est également l'authoress de VHaleine du Désert — essayez un peu, fervents des Noces, de Jeannette,de faire courir une aiguille dans l'haleine du désert! — qui nous fournit le portrait le plus séduisant des Ouled-Naïl:

— Le thebel ronronne, les castagnettes de fer strident, la r'éïtha chante l'air voluptueux de Sidi-Mansour. Elles dansent...

Leur danse est hiératique et lente. L'une

après l'autre, elles tournoient, graves, la bouche serrée, droites en leurs gaines étincelantes de gouttes d'or; puis lèvent, avec des mouvements de colombes, vers leurs têtes chargées d'or, leurs bras cerclés d'or. Elles symbolisent en un seul être les concupiscences vers quoi les désirs anciens frémirent, ceux de la Chaldée, de Tyr, de Babylone — et ceux de races autochtones dont nous ne saurons jamais le nom ni les temps... Elles incarnent les dieux barbares abolis, les déesses oubliées, les ruts et les stupres. Elles sont les prêtresses, elles sont l'autel....

Elles dansent...

Yeux de koheul, mains de henné, lèvres de safran... Leurs corps sont graciles. Leur sourire est d'une panthère qui va bondir, leurs gorges sont belles, leurs jambes sont fines, et, sous leur buste rigide, leur ventre se relève, prometteur, souple et petit.

Elles dansent...

Maintenant l'air a changé. Deux des Ouled- Naïls disparaissent. Une seulement demeure,

la plus belle, qui se remet debout en riant. Ses reins, soulignés d'une ceinture lâche, ondulent sans trêve, non dans ce grossier mouvement des aimées de rencontre, mais dans un frisson rythmique, une pâmoison d'amour, une attente suprême du spasme... Les Khrab' rab s'animent, le thebel s'affole. Des cassolettes monte en spirale la fumée bleue du benjoin... — C'est la fin, c'est l'hommage. Le joueur aux joues gonflées vient s'agenouiller devant la danseuse. Il envoie vers elle (à mihauteur d'elle, le pavillon de la reltha effleurant la roba pailletée) tout le souffle de son énergie, tout le son de son instrument — adoration sexuelle, rappel d'un vieux culte qui s'est confondu plus tard avec celui de la Beauté... »

Fichtre! si j'ose m'exprimer ainsi.

A Ouargla, la danse est employée par les femmes comme remède contre... la migraine.

Dédaigneuse de nos antipyrines et de nos pyramidons, la malade convoque ses

amies, toutes ses amies, et aussi les amies de ses amies (les hommes ne sont point admis à participer au traitement) ainsi qu'une g houalla, qui cumule les fonctions d'improvisatrice, de médecin et de devineresse.

Celle-ci commence par réciter une longue incantation; puis, elle fait brûler sous le nez de la patiente une grande quantité de benjoin, cependant que l'assemblée chante en chœur un hymne aux marabouts et que bourdonnent les tambourins. Enfin, quand la malade est complètement suffoquée par la fumée, deux de ses compagnes la soulèvent par les bras; puis elles la font danser, danser éperdument au milieu du branle général. Ces bizarres pratiques, qui semblent plus propres à rendre intolérables des céphalalgies bénignes qu'à les dissiper, réalisent cependant des cures admirables: car, est-il dit dans Une lemme chez les Sahariennes, la malade est touiours guérie le lendemain, par la triple force de la danse, de la prière et du benjoin. Devant un

résultai semblable, il n'y a qu'à s'incliner — et à danser.

On ne s'en prive point, du reste : tout, à Ouargla, est prétexte à manifestations chorégraphiques, même les plus minces incidents de la vie courante; à plus forte raison la célébration des fêtes et les noces annuelles. Car, tous les mariages, en ce fortuné pays, ont lieu le même jour, une fois l'an. Alors, les fiancés et le cortège des hommes se trémoussent d'un côté, tandis que, de l'autre, les fiancées et le cortège des femmes agitent en mesure, dans une takouka savante, leurs dos souples et les anneaux de leurs pieds. Ces trépidations cadencées durent sept jours consécutifs!

Si l'on songe que, durant ce temps, les nouveaux époux trouvent encore le moyen de faire... ce pour quoi ils se sont unis, on ne peut leur dénier un tempérament supérieur à l'ordinaire.

Le goût de la danse, au surplus, règne dans tout le Sahara. Les lassedelt, danseuses

nomades, qui font des sortes de « tournées » à travers les ksours, s'y enrichissent rapidement : (( Elles ont des pas mystérieux, à la fois sensuels et pudiques, où leurs pieds paraissent frémir d'amour, où leurs mains levées semblent implorer le ciel, où leurs poignets s'abaissent soudain comme la tige brisée d'une fleur. Le plus épatant, c'est qu'en l'absence de ces professionnelles, les Sahariennes se donnent les unes aux autres le spectacle de pas infiniment moins réservés que ceux des courtisanes, d'une précision moins gracieusement enveloppée, et dont la grivoiserie va souvent jusqu'à l'impudeur — ou même la dépasse! Car les bourgeoises du désert n'observent pas comme les fassedett, ces nomades aristocratiques de la danse, l'étiquette des ksours.

Ainsi, chez nous, telles femmes du meilleur monde affectent des allures propres à émouvoir plusieurs corps de gardes — de gardes républicains — cependant que certaines représentantes du pire demi-monde prennent des

airs sucrés d'honnêtes bourgeoises qui font songer à de la « confiture de prudes ».

Quelles mines dégoûtées eussent affichées ces personnes, si soucieuses de bonne tenue, si elles avaient assisté, comme Mme Jean Pommerol dans le M'zab, à cette parodie de la danse du ventre qu'exécutaient deux femmes... oui, femmes par le costume, les gestes, les déhanchements, le sourire et la voix, mais en réalité deux jeunes garçons, l'un tout brun et l'autre très blanc! « Leurs croupes ondulaient, indécentes et suggestives. Leurs pieds se déplaçaient lentement, sans se disjoindre, sans que les jambes fléchissent, mouvement pudiquement obscène que les vieux écrivains arabes nomment « la garde du trésor ». (Ils en ont de joyeuses, les vieux écrivains arabes!) Et, lorsqu'à la danse du foulard, leurs bras nus s'érigèrent de leurs manches flottantes, levés plus haut que leurs têtes, montrant leur modelé, gras, souple et fuselé, et découvrant leurs aisselles qui semblaient aussi d'une femme... »

(Il ne faut pas oublier que ceci se passe au pays des tentes.)

Sans aller si loin, mon ami Jean Lorrain, de qui l'on serait mal venu à nier la compétence, a longuement observé dans un café de Constantine — bourdonnant de derboukas au travers desquelles les flûtes glapissent — deux danseurs (encore!) deux êtres exsangues, aux yeux morts, souples comme des phrases d'Anatole France et malsains comme elles, en train de mimer des déhanchements plutôt suspects. Lisez ce procès-verbal : <( Leur sveltesse extraordinairement creusée aux reins s'y cambre dans des flottements de gaze et de tulle lamé tel qu'en portent les femmes. Leurs bras grêles se tordent en appels désespérés, au-dessus de leurs faces immobiles; leurs yeux sont peints; peintes leurs joues tatouées, et de courts frissons les secouent de la tête aux pieds, comme une décharge de pile électrique... »

Cette décharge, Jean, ne vous rappelle-t-elle

pas les tressaillements convulsifs de l'équivoque Espagnol au buste ceinturonné de jaune qui trépignait un tango, parfumé d'ail et d'œillet, dans ce bouge à matelots de Marseille, où, misogynes, les Génois valsent en se tenant par la taille, où les Napolitains, « les yeux en extase, tournent éperdument aux bras les uns des autres? »

Pendant que j'y suis, si je vous disais l'histoire de Kadow, l'histoire que Raitif de la Bretonne conte si joliment : « Kadow, c'est un petit Arabe vêtu de drap bleu soutaché d'or; il a la mine éveillée, des dents de nacre, et de grands yeux riants... »

Il a bien d'autres qualités encore, cet enfant aux mœurs hospitalières, mais, réflexion faite, j'aime autant ne pas m'occuper de son histoire; c'est trop délicat. Son maître l'avait présenté à Jean Lorrain et à quelques autres invités de marque, un jour que ces délicats, malheureux, ne trouvaient rien qui les pût satisfaire, pas même l'exhibition de deux gamines vêtues seulement de longues aiguilles piquées

dans leurs coiffures, et dont l'auteur du Vice errant nous donne une description précise mais un peu dégoûtée.

« Leur peau est froide et résiste sous le doigt comme du caoutchouc; une patine étrange lustre les méplats de leurs bras un peu grêles et de leurs fesses énormes; elles ont la gorge ronde... les reins creusés et d'une jolie chute. Mais — stupeur — leur corps est glabre et poli partout comme celui d'une statuette de bronze; aucune des touffeurs {oh! oh!) chères à Catulle Mendès ne jaillit et ne ponctue d'un frisson ombré les méplats et les creux : c'est N'en a pas du roman de Zola, et nous avons tous le même effroi horripilé de cette chair sans poil, odorante... » Oh! aïe, odorante, car ces deux nudités de bête sentaient, paraît-il, le suint et les épices, les aromates et la crasse... Rien qu'à cette évocation, je pose ma plume et je me bouche le nez.

Doué d'un odorat moins sensible que le mien, le barde Henry Gauthier-Villars, — un gros poseur qui me tape horriblement sur les

nerfs — a rimé, au sortir d'un café maure, des strophes extasiées qui ne passeraient certainement point à la postérité si Mme Armande de Polignac, pitoyable, ne leur avait fait l'aumône d'un peu de musique:

Dansez, Ouled-Naïl au chant des darboukas. Votre acre odeur se mêle au parfum des mokas... Sous la chaînette d'or qui barre Vos fronts têtus, jamais pensifs, Rôdent des sourires lascifs Et des regards d'enfant barbare.

Parmi les narghilés vous allez ondulant ;

Vos seins se sont gonflés sous le habbarah blanc ; Chaussés de maroquins pistache, Vos pieds furtifs glissent sans bruit.

Et chacun de vos sequins luit Gomme un astre qui se détache.

Tandis que nous fumons, sur la natte accroupis,

Votre tiède sueur constelle les tapis;

Vos bras, qu'une vapeur de gaze Voile à peine, viennent et vont Et semblent saisir dans l'air blond On ne sait quels sorbets d'extase.

Avec les darboukas résonnent les khanouns ; Que passe en vos cheveux le souffle des simouns

Et, soudain prises de vertige, Vous défaillez ! Mais votre flanc Tourne encor sous le tissu blanc Gomme un lys tourne sur sa lige.

Dansez, Ouled-Naïl, au chant des darboukas, Que votre odeur se mêle au parfum des mokas !

Etranges imaginations des poètes! Ces genslà ne peuvent rien faire comme tout le monde: vous et moi, nous nous contentons d'un simple mazagran; eux, ils éprouvent le besoin de parfumer leur café avec de l'extrait d'Ouled-Naïl ! — Ah! malheur!

Sur les danses judaïques proprement dites, nous sommes aussi mal renseignés que l'était sur les céréales ce ministre de l'agriculture qui prenait une grappe de maïs pour du blé de trois ans; car la plupart des auteurs les ont étudiées et confondues avec les danses égyptiennes.

Les divers historiens n'ont même pas réussi à se mettre d'accord si elles furent exclusive-

ment religieuses, comme d'aucuns l'affirment, ou si — comme d'autres le soutiennent et comme nous inclinons à le penser — elles empruntaient également un caractère profane. (Croyez-en ma vieille expérience : il est infiniment plus facile d'emprunter un caractère profane que cinquante louis.)

Nous savons, en tous cas que les Juifs célébrèrent par des gambades certains événements mémorables : ainsi, les Macchabées — dont le nom s'est transmis à travers les âges avec une signification si curieusement déformée — instituèrent des danses en mémoire de la restauration du Temple. (Si jamais Dieu — qui, étant Dieu, doit aimer le beau — se décide à endommager, d'une foudre vengeresse et soucieuse d'esthétique, la basilique du Sacré- Cœui', nous espérons bien que la réfection de ce laid monument ne sera pas célébrée par des réjouissances publiques.)

La belle Judith, lorsqu'elle rapporta le chef d'Holopherne avec ce mot de circonstance : « L'affaire est dans le sac », fut reçue par des

chœurs de baladins — impitoyable manière de se payer la tête d'un général ennemi!

La fille de Jephté dansait avec ses compagnes en allant à la rencontre de son père : j'avoue qu'à sa place j'eusse fait un tout autre usage de mes jambes et les eusse employées à mettre, entre l'auteur de mes jours et moi, le plus grand intervalle possible.

Nous savons aussi que l'adoration du Veau d'Or donna lieu à des manifestations chorégraphiques analogues à celles qui célébraient, chez les Egyptiens, le bœuf Apis. Bien que le veau d'or — ça se chante — soit toujours debout, il est difficile de classer parmi les danses proprement dites les bousculades agrémentées de clameurs déchirantes qu'exécutent ses fidèles, autour de la « corbeille » et sous le péristyle de la Bourse.

David, le roi-prophète, dansa devant l'arche, frénétiquement, au son des harpes et des trompettes, vêtu seulement d'un éphod, ceinturette de lin qui ne devait pas, comme on dit, le « gê-

ner dans les entournures )>. Apparemment, ces « cavaliers seuls » réjouissaient le regard de Jéhovah; car, pour avoir raillé le roi d'Israël de s'être « montré nu aux esclaves de ses sujets comme ferait un bateleur » son épouse Michol fut punie par le Seigneur qui la frappa de stérilité. Nous pourrions citer bon nombre de nos concitoyennes — toutes charmantes, d'ailleurs — qui, loin d'être effrayées d'un tel châtiment, fredonneraient volontiers, avec la chanson: « La pénitence est douce... » et se laisseraient aisément aller à des écarts de langage beaucoup plus violents que ceux de Mme Michol, si elles pouvaient acquérir ainsi, sans coûteuse intervention chirurgicale, la certitude de ne jamais contribuer à la repopulation de notre chère patrie.

Nous manquons de données précises sur les fêtes que le somptueux Salomon organisa en son harem nombreux — lequel, comme tout établissement de femmes qui se respecte, comportait une négresse, à preuve le poème fa-

meux : « Ma bien-aimée est noire, mais elle est belle... » Mais il semble probable que l'auleur du Cantique des Cantiques fit appel au concours de ballerines étrangères et qu'il ne demeura point insensible — euphémisme, que me veux-tu? — à leurs jeux passionnés et lascifs: on sait trop que notre royal et regretté confrère, après s'être longtemps contenté de chercher dans des entreprises architecturales et dans la promulgation de jugements à la Président-Magnaud un divertissement à ses travaux littéraires, s'éprit sur le tard, de passetemps moins candides. Glissons.

Les Hébreux, d'ailleurs, n'échappèrent pas plus que les autres peuples à la séduction des danseuses qui, dans tous les temps et dans tous les pays — depuis l'antique Egypte jusqu'à la Belgique moderne — ont eu le privilège d'inspirer des passions sensationnelles; témoin l'anecdote que conte l'historien de Josèphe, cité par Raoul Charbonnel [Antiqui-

DANSEUSES 7à

lés judaïques) et dont le héros est un autre Joseph, sans accent grave et sans e final.

« Au temps où la Judée était tributaire du roi d'Egypte, Joseph, neveu du grand sacrificateur Onias et chargé de la collection des impôts, se rendit, accompagné de son frère Solim, à la cour de Ptolémée. »

(Notons, tout de suite, d'après les indications qu'on vient de lire, que ce Joseph n'a de commun que le nom avec le vertueux coquebin qui dans une entrevue avec Mme Putiphar, se découvrit de son manteau devant cette voluptueuse personne et se couvrit de ridicule devant la postérité tout entière).

« Dans les réjouissances qui suivirent le festin royal, poursuit notre auteur, une danseuse d'une grande beauté apparut aux yeux éblouis de Joseph; il s'en éprit follement et se répandit en lamentations sur le sort implacable qui l'empêchait de l'épouser, car elle n'était pas juive. »

Mais ce Joseph était un esprit pratique, et tout marri qu'il fût de ne pouvoir convoler en

justes noces avec la ballerine « il songea, du moins, à jouir de ses faveurs {sic). » Tous les hommes de bon sens l'approuveront.

Ici le frère du passionné collecteur intervient de façon piquante : « Solim, ayant remarqué l'état d'ivresse dans lequel Joseph se trouvait, en profita pour substituer sa propre fille à la belle danseuse. » (Dévouement fraternel qui, chez nous, vaudrait à son auteur de pénibles entretiens avec un juge d'instruction.) — « Le lendemain, Joseph avouait à Solim sa passion grandissante et son désir encore accru de prendre pour femme celle qui venait de partager sa couche, comme aussi sa crainte de voir ce désir repoussé par le roi. Solim lui expliqua alors sa méprise et le subterfuge qu'il avait employé pour l'arracher aux atteintes d'une passion funeste. »

Que pensez-vous que fit alors Joseph? qu'il emboucha monsieur son frère comme du poisson putréfié et, peut-être, se livra à des voies de fait sur le trop ingénieux Solim? Non point.

(( Joseph épousa sa nièce qui lui donna un fils, le célèbre Hircan ! »

A part ce récit, bien propre à inspirer aux psychologues des réflexions sans rivage sur le rôle de l'imagination dans l'Amour, l'Histoire ne nous a guère transmis dj faits ou d'aventures concernant les danseuses en Israël; et nous ne voyons plus à rappeler que le souvenir de Salomé et le mot — vieux comme Hérode — selon lequel elle eut tant d'esprit dans les pieds que Jean-Baptiste en perdit la tête.

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