BUREAU DEPLAISIR
« Le public est averti que les demoiselles Château, Audinot et Gavaudan, toutes trois attachées à l'Académie royale de musique, tiennent, rue Saint-Honoré, près l'Oratoire, un entrepôt de beautés destinées aux plaisirs publics, depuis la grisette du tiers étage jus-
qu'à la beauté que la renommée met en vogue. Le magasin sera complété de façon à satisfaire les humeurs et les fortunes différentes. Dans un besoin pressant, les entrepreneuses mêmes se mettront à toutes mains pour ne pas discréditer leur établissement. Les vieillards y trouveront mille recettes ingénieuses contre la décrépitude et les jeunes gens contre la mollesse, les timides contre la... rougeole. On trouvera chez Mme Herbert, marchande parfumeuse, même rue, et pensionnaire de ce nouvel institut, une collection complète d'étuis préservatifs à l'épreuve. »
Mille anecdotes scabreuses, mille potins scandaleux coururent la ville et défrayèrent les gazettes. Historien consciencieux, nous en reproduisons, en rougissant, quelques échantillons.
La Vestris, danseuse émérite de l'Opéra plaisantait Arnoux sur sa grossesse; celle-ci, n'ignorant point le goût extraordinaire (et pourtant fort à la mode, alors) de sa camarade qui se vantait d'avoir apporté d'Italie une
recette pour ne point faire d'enfants, répondit tout à trac :
— Ma chère, une souris qui n'a qu'un trou est bientôt prise.
On chansonnait Bouillon qui se ruinait pour « très sensible et très voluptueuse Laguerre, grande prêtresse de Vénus et trésorière des faveurs de l'Amour » :
A Durfort il faut du thé,
C'est sa fantaisie;
Soubise moins dégoûté.
Aime la prairie.
Mais Bouillon qui, pour son roi,
Mettait tout en désarroi,
Aime mieux la guerre,
0 gué !
Aime mieux la guerre.
Après avoir dépouillé son gentilhomme, la précitée Mlle Laguerre le quitta pour vivre avec un danseur nommé Volange et, dit l'histoire « mourut des débauches auxquelles il l'initia ».
C'est dans les coulisses que Mlle Allard accoucha de l'immortel Vestris, de qui, peu de
temps avant sa naissance, elle prophétisait ainsi le talent :
— Je sens ton fils ou ta fille, disait-elle à Veslris père, qui répète dans mon ventre un pas de ballet.
Ce glorieux Vestris, outre qu'il fut un danseur émérite, ravagea bien des cœurs — bien des corps aussi, s'il faut en croire cet avis charitable : « Les femmes jalouses de leur santé sont invitées à ne pas se laisser éblouir par son agréable apparence qui les obligerait à avoir recours à Esculape que la force de son tempérament lui a fait braver jusqu'à présent. »
La Dervieux tut célèbre, moins comme ballerine que pour son intimité avec la Guimard qui lui valut beaucoup d'envieux, à preuve les vers suivants, dont on appréciera la touche délicate :
Elle a la taille d'un fuseau,
Les os plus pointus qu'un squelette,
Le teint couleur de noisette
Et l'œil percé comme un pourceau.
Ventre à plis, cœur de maquereuse,
Gorge dont nature est honteuse,
Sa peau n'est qu'un sec parchemin, Plus raboteux que du chagrin.
Sa cuisse est flasque et héronière, Jambe taillée en échalas, Le genou gros sans être gras ; Tout son corps n'est qu'une salière...
Cela n'est-il pas du dernier galant?
On répandait encore des communiqués dans ce goût : (t Allie Joinville, héritière des secrets de la fameuse Mlle Laguerre, prévient qu'elle se dispose à les communiquer au public. Elle donne avis aux personnes d'un certain âge qu'elles trouveront chez elle une recette pour ranimer la vigueur et toutes les ressources de la lubricilé : on la trouve à toute heure. »
Le ton de ces fines plaisanteries indique suffisamment en quelle estime le public tenait ces « demoiselles » de l'Opéra.
Cependant, les bals masqués faisaient fureur et, plus d'une grande dame, soigneusement déguisée, allait s'encanailler aux Porcherons et, dans des danses de franche allure, abandonnait sa taille frêle à des mains solides de vrais gars. La même, le lendemain, applau-
dissait aux mièvreries charmantes des gavottes et des menuets poudrés organisés par la reine : Marie-Antoinette, Lisette, Lubin, Trianon, que de souvenirs exquis et maniérés !
A ces chorégraphies précieuses succéda une dansomanie effrénée : aux fêtes de l'Etre suprême, dans les carrefours, au bal de la Veillée partout citoyens et citoyennes s'agitèrent furieusement.
Avec le Consulat et l'Empire, la décence reparut aux ballets de l'Opéra — l'ennui aussi; les longues tuniques remplacèrent la coquetterie des jupons courts et les « divertissements » devinrent solennels, majestueux... et insipides — guère plus, d'ailleurs, que ne le furent, plus tard, les ballets en tutus intercalés dans les « grands opéras » par Spontini, Meyerbeer et Rossini.
Seule au xix*' siècle, la danse légère offre quelque intérêt; l'histoire a retenu les noms du bal de la Grande-Chaumière, du Prado, du Casino Cadet, de Alabille. Le premier, fondé
en 1787 sur le boulevard Montparnasse devint, à l'époque romantique, le rendez-vous de toute la jeunesse du quartier et fit la joie de plusieurs générations de grisettes et d'étudiants : c'était la belle époque des « Mimis » sentimentales et des « Musettes » folichonnes; comme l'Amour, l'établissement était « en fonds de Bohème »: on vit Brididi, Feuillede-Rose, Marionnette, Chicard et Pomaré.
Au Prado, iriauguré en 1810, rue de la Barillerie, le célèbre Pilodo, successeur du non moins célèbre Magnus, conduisait l'orchestre et dirigeait, tous les lundis et tous les jeudis que faisait le bon Dieu — il en créait, à cette époque, deux par semame — les ébats des chahuteuses les plus cotées: Louise la Balocheuse, Alexandrine Cheveux d'Or (déjà !), Mogador, Sophie Pouton, Louise Voyageur, Léonline Coniorlable, Jeanne la Juive, Henriette Souris, Delphine la Colonne, Eugénie Chichinette, Blondinette Traîne-Pattes, Désirée Patchouli, Eugénie l'Amoureuse, Viclorine Gibelotte, Poêle-à-Marrons, Isabeau
l'Epinelte, Edeline l'Enragée, Guillemetle la Rose, Marchecroux la Rousse, etc..
J'en passe, et des meilleures.
Ces dames se trémoussaient au Prado en attendant les naïfs étrangers qui ne manquaient point de visiter ce « lieu de plaisir » — comme ils veulent voir aujourd'hui le Moulin- Rouge — et qui constituaient leur meilleure clientèle; car les habitués de la maison ne « rendaient » guère, leur générosité n'outrepassant point l'offre d'une consommation, de loin en loin, ou d'un vague bouquet. Les jours de sombre dèche, elles recouraient aux bons offices du sieur Coquelin, sorte de garçon à tout faire qui leur avançait de l'argent, faisait leurs courses, s'entremettait auprès des brocanteuses pour obtenir du crédit, rédigeait les lettres d'amour et connaissait les habitudes, les tarifs et les spécialités de chacune de ces avenantes personnes. Physiognomoniste distingué, Coquelin, rien qu'à voir lé faciès d'un étranger, savait à laquelle de ses protégées il devait l'adresser...
Le Prado fut démoli en 1860 et remplacé par... le Tribunal de Commerce : l'huissier aura toujours raison des cigales.
(( Le Casino Cadet, dit Charles Virmaître, ouvrit ses portes le 4 février 1859 sous la direction de Pellagot, l'inventeur du « Dîner de Paris » au passage Jouflroy... On y dansait quatre fois par semaine, les autres jours étaient consacrés à des concerts-promenades. La salle formait un carré long; on dansait au imilieu et de chaque côté les femmes se promenaient, à la recherche du client. L'allée de droite était appelée l'i^llée du Commerce; celle de gauche, à peine éclairée à cause de la galerie qui surplombait, avait été baptisée: Allée de la Grande-Armée. Cette dénomination était admirablement justifiée; tout ce que Paris comptait de « vieilles gardes » s'y réunissait chaque soir. Rien n'était plus horrible à voir que cet assemblage de ruines paraissant encore quelque chose grâce à des artifices de tout genre, vêtues comme si elles avaient vingt ans, maquillées d'une façon épouvantable, se
tenant avec peine sur leurs vieilles jambes, souriantes malgré cela, agaçant les jeunes gens : ah! c'étaient de rudes travailleuses!... Derrière l'orchestre, il existait un grand salon dont les murailles étaient décorées de portraits de femmes illustres : Mme de Staël, Marie Dorval, la duchesse d'Abrantès,Rachel, Fanny Elssler, Mmes Emile de Girardin, de Genlis, Campan, Mlle Mars, Mme Récamier, Mlle Georges, Mmes Duchesnois et Boulanger. On n'a jamais su pourquoi les portraits de ces femmes, célèbres à divers titres, avaient été placés dans ce salon. En effet, ils n'avaient rien de commun avec les filles qui y faisaient leurs affaires. Ce salon se nommait le « Marché »; les souteneurs l'appelaient la « Halle aux Veaux ». — Ces messieurs ont bien de l'esprit.
On remarquait, au Prado, entre autres danseuses notoires, Rosalba Cancan, Alice la Provençale, Nini Belles-Dents, Eugénie Trompette, Mimi Gambilmuche et celte gloire : Finette — Finette, de son vrai nom Joséphine
Dui'wend, surpassait toutes ses émules dans l'art de lever la jambe; personne, si l'on en croit la tradition, n'égala jamais la désinvolture avec laquelle elle détachait un coup de pied à hauteur de l'œil. Elle sut, d'ailleurs, utiliser ce rare talent; on l'engagea en Angleterre, puis en Russie, où les affiches annonçaient ainsi ses débuts: « Finette, célèbre artiste, danse les danses nationales françaises »! Le bal Mabille, qui connut des jours brillants, avait eu des débuts modestes de petit bastringue, à dix sous l'entrée, fréquenté par les larbins et les bonnes. Mais, peu à peu, la mode l'adopta; un jour « chic », à deux francs, fut créé (le samedi) et l'établissement, quittant l'allée des Veuves, aux Champs-Elysées, se transporta boulevard Beaujon, sous le haut patronage d'Arsène Houssaye : toute la Haute-Noce, dès lors, y fréquenta : « Parmi les promeneuses, conte Virmaître, on admirait Françoise Lebœuf, dite Margot, plus tard Marguerite Bellanger. On remarquait la maîtresse d'un grand industriel dont la bêtise
était proverbiale. Un soir, elle arriva avec une rivière de diamants merveilleux qui fit sensation; on l'entoura avec le respect dû à sa valeur et une de ses collègues, honorée des faveurs d'un ministre alors bien en cour, dissimulant sa profonde jalousie sous un sourire, lui fit son compliment:
— Quels beaux diamants, ma chère! où les as-tu trouvés? Je ne te les connaissais pas.
— Ça, répondit l'autre du ton le plus naturel du monde, ce sont des diamants de lamille...
— Des diamants de famille! s'écrièrent en chœur les jeunes gens qui formaient cercle, elle est bien bonne, celle-là !
— Mais, certainement, ce sont des diamants de famille : mon amant me les a donnés hier et ils sont depuis deux cents ans dans la famille de sa mère qui est morte il y a trois jours. »
Et elle passa son chemin, versant des torrents de lumière sur ses obscurs admirateurs. Beaucoup d'« horizontales » fréquentaient
également chez Markowski, 17, rue de Buffault: parmi elles, Adèle Courtois, la belle Hollandaise, Andrée l'Ecuyère, Berthe la Blonde. Non content de donner à danser, Markowski inventait des « pas » : on lui doit la Usbonnienne, le Irago, Vimpériale, le Iriska. Il est surprenant que personne n'ait songé à lui faire élever une statue. Exproprié lors du percement de la rue Lafayette, il s'en fut tenir le « bal des Canotiers » à Saint-Cloud, puis celui de la « Grenouillère » et enfin le « Trianon d'Asnières ».
Contentons-nous de citer le bal des Epiciers, le Château-Rouge, les Folies-Robert — qui virent les débuts de Chicardinette, d'Elise Belles-Jambes, de Cerisette,de Gabrielle d' Accroche-Cœurs, de Berthé la Zouzou — enfin Tivoli-Montmartre et la Courlille où l'on allait achever sa nuit.
(( Comme le jour arrivait, perçant à grand'peine le brouillard glacé de février ou de mars, hommes du monde et populo sortaient des bals ou des cabarets, et la descente de la
Courtille commençait. Les gens à pied eng... aient les gens en voiture; ceux-ci ripostaient en jetant à tort et à travers des poignées de farine, des dragées en plâtre, des pommes cuites ou des oranges et répondaient par des injures grossières. Un amour en maillot rose, maculé de graisse et de vin, tenant ses ailes sous son bras, chaussé de socques, descendait philosophiquement la rue, accompagné d'un arlequin qui, au lieu de la batte traditionnelle, portait un immense parapluie de calicot jaune. Une laitière, qui avait perdu ses souliers de satin blanc, piétinait sur ses bas dans la boue, accrochée au bras d'un gigantesque garçon boucher déguisé en hercule : c'était un mélimélo incroyable et des cris assourdissants; les sonneurs de trompe entonnaient l'hallali pendant que les orgues de Barbarie jouaient chacun un air différent. »
Il n'est point utile de décrire Bullier, le Moulin de la Galette et le Moulin-Rouge : nos lecteurs, assurément, n'ignorent point ces
derniers asiles du « chaliut » mourant que l'étranger, sur la foi des guides, estime « rigolos )) et que, seules, de trop rares fêtes de rapins ou d'étudiants animent parfois d'un peu de gaieté vraie, — au grand mécontentement d'un vertueux sénateur.
Quant aux bals annuels de l'établissement Garnier, je me réjouirai in œternum d'en porter le deuil. Rappelez-vous ce qu'ils furent ! Paul Hervieu écrivit naguère : <( On ne saurait traiter avec trop de ménagements un parent, un ami, un serviteur qui a été, la veille, au bal de l'Opéra. L'épreuve à laquelle il a été mis est rude, même pour un homme dans la vigueur de l'âge.
On n'igore pas qu'il faut tout d'abord déployer, pour attendre l'instant où il est correct de gravir les marches du grand escalier, une patience qui ne se manifeste pas d'ordinaire dans l'accomplissement des devoirs civiques, ni dans la régularisation des affaires de famille. Puis, le public doit verser au guichet une somme assez ronde et qui, bien of-
ferle, suffirait pour arracher à une petite dame les exclamations les plus flatteuses.
C'est au prix de ces sacrifices pécuniaires et moraux qu'on acquiert le droit de marcher, pendant la nuit entière, sous une lueur intense, dans une température de vers à soie et un brouhaha de ménagerie, au milieu de gens qu'on a déjà vus ailleurs, et en détail, toute la journée, et qui, d'un geste irrésistible et distingué, vous plongent leurs coudes dans l'épigastre jusqu'à des heures avancées...
Lentement, la nuit s'écoule.
Bien des gens continuent à s'imaginer que tout n'est pas perdu et qu'il y a encore des chances pour qu'on réussise à s'amuser.
Quelques natures généreuses, envahies par les profondes infiltrations de l'ennui, essaient de réagir. De jeunes hommes, dont les parents portent des noms estimés, s'affirment en poussant des cris d'animaux.
Entre temps, on se signale mutuellement des loges suspectes où des jeux que la morale parisienne tolère et que la police réprouve,
paraissent en cours. A proximité, des groupes se forment aussitôt pour goûter le plaisir relatif qu'il y a à regarder une porte derrière laquelle il se passe quelque chose.
Mais tout cela n'est point de la véritable gaieté française.
Dès qu'un bruit éclate sur un point, tout le monde s'y précipite avec la vague espérance que c'est peut-être pour cet incident, qui s'accomplit, qu'on se trouve être venu.
De désappointements en découragements, cette réunion d'hommes honorables en arrive à concevoir les plus féroces exigences. De tous côtés, on souhaite une bataille de femmes, des gifles entre clubmen, une mort subite, enfin n'importe quoi qui modifie la situation !»
— Et certes, jamais l'absence de toute fantaisie ne se fit plus annuellement sentir qu'à ces bals de l'Opéra. Devant la morne stupidité de ces bacchanales officielles, on se découvrait des tendances à l'ascétisme et le désir vous venait de quelque Chartreuse non en-
core désaffectée où l'on ne se fût pas marché sur les pieds.
Le bal de l'Opéra a vécu !
L'année dernière, comme le quatrième bal secouait tristement les grelots de la Folie, un monsieur qui s'ennuyait s'avança au pied de l'escalier illustre (le seul qui soit plus décoré que M. Molard) et de là, il cria d'une voix triste : « On ferme ! » sur quoi tout le monde s'en alla, chacun de son côté. On ferme ! Le grand Pan est mort ! La barbe ! La peau !
Le bal de l'Opéra n'est plus !
Nous lui devons une oraison funèbre et nous nous devons à nous-mêmes de rechercher pour quelles causes est brusquement disparue une institution qui semblait devoir ne s'en aller qu'avec l'Enregistrement des Domaines ou le Conseil d'Etat.
Tous ceux qui ont passé leur baccalauréat (et c'est l'immense majorité des Français nés depuis la guerre) se demandent, sans pouvoir se répondre, comment, par quel trait de génie, par quelle puissance d'intuition, l'illustre et
toujours regretté Jacques-Bénigne Bossuet a bien pu, sans avoir jamais fréquenté le bal de l'Opéra, concevoir l'idée de cet incurable ennui qui fait le lond de la nature humaine; et quelle période éternelle l'évêque de Meaux eût déroulée, s'il lui avait été donné de connaître l'ennui qui se dégage naturellement des endroits où l'on va pour s'amuser. — Cela tient peut-être à ce que le plaisir est surtout fait d'imprévu, et à ce que ceux-là seuls le trouvent qui ne font pas d'efforts pour le chercher...
Mais que sert de déplorer la décadence où sombrèrent les bals de l'Opéra ? Ne vaut-il pas mieux leur appliquer le procédé méthodique dont se servit M. Demolins, avant la guerre du Transvaal, pour nous démontrer à quoi tenait la supériorité, aujourd'hui disculée, des Anglo-Saxons ?
A quoi tint l'infériorité des bals de l'Opéra?
A quatre causes principales (ni plus, ni moins) :
1° L'absence de costumes.
2° La grossièreté de la plupart des hommes.
3" L'âge avancé de plusieurs dames.
4° L'insuffisance de l'aération.
l. — Par absence de costumes, il ne faut pas entendre que l'on allait tout nu au bal de rOpéra. 11 aurait eu le succès du bal des Quat'z' Arts ! — Au contraire, on y allait trop vêtu, mais si mal!... Je ne parle point des hommes pour qui l'habit noir est une seconde nature, et qui ne peuvent que gagner à dissimuler sous cet uniforme neutre la bassesse de leurs intentions et l'insuffisance de leurs académies. Mais, d'une part, l'excuse de l'habit noir, c'est qu'il met en valeur la chatoyante et diverse originalité des toilettes féminines; et, d'autre part, le seul prétexte qui pût justifier le bal de l'Opéra, c'était le Travesti, les corsages entr'ouverts et les robes écourtées. A part le vin, rien ne dissipe la tristesse comme la douce lueur des épaules nues et nul pessimisme ne tient devant la rondeur d'un mollet dur ! — Or, on n'apporte pas à un bal public les mêmes sentiments qu'à une sauterie de fa-
mille... et cinquante jolies femmes, beaucoup moins dévêtues que celles qu'on exhibe dans toutes les Revues, eussent égayé ces pauvres saturnales — qui furent tristes comme toutes les choses de ce monde qui durent plus d'un malin.
II, — Le public masculin qu'attirait à l'Opéra le seul espoir d'y regarder des charmes qu'on lui cachait se vengea, comme il faut, en tâchant à dégrafer, à démasquer, au besoin même à déchirer, par le naturel instinct qui pousse les pauvres humains à ouvrir des fenêtres dans un mur qui leur dérobe la courbe harmonieuse des collines ou la beauté mouvante de la mer. Aussi l'austérité des costumes,.dans un endroit qui ne le comportait pas, engendra la grossièreté des hommes. — Et quel est donc celui d'entre nous qui ne désire pas voir, d'autant plus qu'on lui montre moins ? Dans une atmosphère lourde de concupiscence, les robes trop longues sont un appel direct au retroussage et les corsages montants
inspirent à quelques-uns des idées investigatrices, contre quoi les boutons les mieux assujettis ne furent jamais une défense. — Ces armatures ne convenaient qu'aux très rares femmes du monde qui s'en furent parfois chercher au bal de l'Opéra le regret de leur foyer et le désir de rentrer chez elles.
III. — Le décolleté et le retroussé (A toi, Grand-Carteret !) semblaient à l'Opéra la propriété exclusive des vieilles dames. Et rien ne dégage une affreuse mélancolie, comme la présence obstinée de ces personnes qui ne semblent se rencontrer parmi les gens en quête de plaisir que pour les entretenir dans la pensée de leurs fins dernières. — Certes, nous respectons la vieillesse : c'est un sexe auquel nous devons la plupart de nos parents et beaucoup de charmantes gens qui nous font aimer le passé. Mais on aime mieux trouver ces aimables vieillards chez eux ou chez soi que dans des sarabandes où leur dignité se compromet. Le respect n'est pas un article
d'exportation; et pour y avoir droit, il faut commencer par se respecter soi-même, ce que ne faisaient point ces vieilles gardes dont la seule fonction était de se rendre — à domicile ! — Aussi ne leur pardonnons-nous pas l'obscénité indiscrète dont elles étalaient les restes d'une débâcle où nous n'étions pour rien. — L'Opéra fut le rendez-vous des vieilles dames qui aiment trop le bal — et que ça n'a pas tuées !
IV. — Enfin le dernier obstacle à toute sorte d'entrain, ce fut Vasphyxie. Venait-elle d'un calorifère homicide? d'un manque absolu d'aération? ou les fenêtres avaient-elles des raisons personnelles de se tenir fermées ? Toujours est-il que la fameuse atmosphère surchauffée des salles de rédaction peut passer pour une brise rafraîchissante auprès de cette température, où tout geste était une gymnastique et tout mouvement une fatigue. Quelques obèses bien avisés allèrent à l'Opéra pour y suivre un traitement; car dans cette suceur-
sale du Hammam, on maigrissait à vue d'œil et les plus paresseux y prennent le goût de l'Etuve... Mais la congestion guettait l'improbable insensé qui eût risqué un entrechat; et quant au jelé battu, et à Vaile de pigeon, ils pouvaient passer pour tentatives de suicide, selon l'expression d'un poète trop connu pour qu'on puisse le nommer :
Interea siccis aer lervoribus ustus.
Canduit.
Mais ma nature a horreur d'Ovide, la vôtre aussi peut-être.
Concluons donc que les bals de l'Opéra sont morts d'ennui, parce qu'ils n'étaient plus costumés quoiqu'on y fût trop vêtu, parce que chaque année les hommes y devenaient plus grossiers, les vieilles dames plus octogénaires et l'air de moins en moins respirable.
Je n'ai ri qu'une seule fois à l'un de ces bals, il y a deux ans. Le subtil et mystérieux Perdiccas avait, par je ne sais quel inconcevable hasard, reconnu au foyer, quatre vraies femmes du monde en vadrouille, et il se fît un
devoir de les aborder une à une et de les entraîner un peu à l'écart en murmurant du fond de son loup :
— Ciel, la femme de chambre de la comtesse ! Nous sommes perdus ! !
Et encore, à la réflexion, je ne trouve plus cela très drôle.
J'ai pourtant réussi, la dernière fois que je m'aventurai dans cette galère, à ne point périr d'ennui, ayant surpris des fragments de dialogues qui ne m'ont point paru indignes d'être publiés, tel celui-ci entre une petite femme, gentille, costumée en mousse, et un gigantesque pompier :
Le Mousse. — Je te connais, beau casque.
Le Pompier. — Connais-toi toi-même.
Le Mousse. — Au moins, on dit ça en grec.
Le Pompier. — Hein ? tu sais le grec ?
Le Mousse. — Tu parles, j'ai un de mes amants qui est croupier.
Le Pompier. — D'abord, tous mes compliments, comme disait Ricord à l'octogénaire qui venait le consulter.
Le Mousse. — Oui, oui, « un octogénaire plantait ».
Le Pompier. — Tu l'as dit, bouffie.
Le Mousse. — Et ton grec, cite-le, ton grec, pour voir.
Le Pompier. — Ouvre tes ouïes : Loti Seauton !
Le Mousse. — Loti! Pourquoi Loti? J'ai donc une tête de Viaud.
Le Pompier. — Jam de la v ! mais t'as la pelure du frère Yves.
Le Mousse. — Collant, hein, mon costume?
Le Pompier. — Comme mes créanciers.
Le Mousse. — Et, comme eux, pas payé.
Ah ! la dèche !
Le Pompier. — Pauv' gosse ! le fait est que tu n'as pas l'air de rouler sur l'or.
Le Mousse. — Il n'y a que là-dessus que je n'ai pas roulé.
Le Pompier. — Prends garde, tu vas me faire rougir.
Le Mousse. — Après ! on n'en meurt pas.
Le Pompier. — Tu rougis encore, toi?
Le Mousse. — Pas beaucoup : une demidouzaine de fois par semestre, tout au plus.
Le Pompier. — C'est déjà gentil. La mère Gigogne n'aurait pas pu en dire autant.
La conversation devenant égrillarde, je m'éloignai pudiquement, ce qui me donna l'occasion d'ouïr cette autre :
— Bonjour, m'sieu, qu'est-ce que tu payes ?
— Je paj-e de mine, mon enfant.
— Et puis ?
— Tiens. (Le monsieur embrassa la petite lemme à plusieurs reprises.)
— Tu embrasses bien !
— Dame ! c'est un peu mon métier.
— Je suis attaché d'embrassade.
— Ah! ah! c'est rigolo... Mais je crois bien qu'on me l'a déjà fait.
— Qu'est-ce que ça prouve ? Il y a bien des choses qu'on l'a déjà faites et qui sont « rigolo » tout de même.
— J' t'écoute. {Brusquement.) Vite, embrasse-moi encore, plusieurs fois!
— Tiens ! tiens ! tiens ! es-tu contente? On dirait que tu y prends goût.
— C'est pas pour ça; mais Blanche, cet échalas qui est là-bas, nous regardait; alors, comme tu as l'air d'un homme chic, j'ai fait comme si que nous nous gobions; ce qu'elle bisque ! Regarde, elle en a chaud.
— C'est si échauffant, la bisque ! El c'est une femme du monde, cette brune mince ?
— Ta hure ! Pige-la donc, c'te rosse.
Pigeons. Je n'ajoute pas « aux petits
pois ». Qu'est-ce qu'elle fait, cette « rosse »?
— Elle fait sa tête, une poseuse comme y en a pas.
— Je te demande son métier.
— Blanchisseuse; y en a des tas, ici, ce soir,
— Tu blanchis aussi, toi ?
— Tu ne voudrais pas ! Moi, ma profession, c'est mon corps; j'ai pas d'autre état.
— (( L'état, c'est moi » comme disait le Grand Roi. Mais pourquoi en veux-tu à cette blanchisseuse. N'aurait-elle pas toutes les qualités de l'empois?
— M'en parle pas ! Elle est maigre...
— Une Blanche à repasser.
— Elle est vieille...
— Ça non, par exemple !
— Pour sûr que si qu'elle l'est, et loufoque avec ça. Elle est née en 69, cette vieille maboule.
— Mon Dieu, tu sais, cette année-là, tout le monde avait la tête à l'envers.
— Et puis elle m'a levé mon amant. . .
— Ah ! et tu l'aimais, cet électeur ?
— Guère, mais ça m'a d'autant plus vexée. Si je l'avais gobé, j'aurais eu trop de chagrin pour penser à être furieuse de son lâchage, au lieu que comme ça...
— Subtil et cocasse, cocasse et subtil !
— Ah ! ce que j'ai rogné !
— Tes dépenses aussi, tu as dû les rogner !
— Oh! de ce côté-là, non, je ne lui ai jamais coûté un sou; c'est vrai que je lui en donnais pour son argent, pas plus. Tout de même, je l'ai regretté, mon petit avocat, il était gai.
— Plaids et bosses, c'est la devise du jeune
barreau. Celle profession juridique le prédisposait à verser dans les blanchisseuses.
— Pourquoi ça ?
— Ton éducation fui coupablement négligée, hétaïre aux yeux candides, si lu ignores les m3'slérieuses affinités qui rapprochent le Droit el Lavoir !
— Je ne comprends pas.
— Ça n'a aucune importance. Mais s il ne te donnait rien, si tu ne l'aimais pas, pourquoi le gardais-lu ?
— Hé ben, voilà ! faut bien avoir un homme chez soi la nuit, dans les maisons convenables, une femme seule, c'est mal vu. Seulement, quand on a traîné toute la journée, on a vraiment envie de dormir tranquille, sans quelqu'un qui vous embête encore. Eh bien, avec mon petit Abel Hart...
— Ah bah! celait ce pauvre Abel Harl?
Beaucoup entendu parler de lui. En effet, il ne devait pas être exigeant avec les femmes.
— Je t'en réponds. Avec lui, jamais d'histoire.
— Ça, je le crois. Un peuple heureux, quoi!
— Tout ce qu'il faisait, c'était de m'embrasser sur le front quand on se couchait.
— Pas fatigant.
— Et encore je n'aimais pas beaucoup ça, parce que sa teinture de moustaches n'était pas solide et me tachait le front de noir...
— Qui trop embrasse mal est teint.
Le dialogue se poursuivit, égayé de racontars croustilleux et de potins... comme chaussons. La jeune personne ne tarda pas, d'ailleurs, à s'éloigner avec son interlocuteur : tout porte à croire qu'ils allèrent souper de compagnie.
Il arrive pourtant que Wagram et Bullier, salles de bal, dévolues d'ordinaire aux trémoussements les moins pervers et aux plus inoffensives rigolbochades, prennent certains soirs un étrange aspect — qu'a fort bien rendu le grand romancier populaire P.-J. Toulet, infatigable explorateur des Dessous de la Vie parisienne. Son singulier récit seul, nous dispense d'en dire plus long.
« Il est onze heures du soir, à la porte d'une grande salle parisienne où, d'ordinaire, de nobles étrangers et quelques terriens ahuris viennent admirer la grâce des danses éminemment françaises — comme feu l'Opéra-Comique — et voici que sur l'escalier, des masques équivoques apparaissent. Rares d'abord, par deux ou trois, ils descendent, d'un pas hésitant, sur de hauts talons dont ils paraissent gênés. La foule, ironique, s'ouvrent devant eux; mais ils ne s'y confondent pas.
En voici d'autres plus nombreux, d'autres encore. Des clameurs, amicales maintenant, les accueillent, des serrements de mains, de petits cris. Le troupeau commence à se sentir maître du parc, et les danseuses authentiques, peu à peu cèdent le champ.
...Et toujours de nouveaux masques arrivent, les derniers plus luxueux. A quelquesuns, plus illustres, on fait une entrée : <( Vive le Sénateur ! — Ah ! le Fils à Papa ! — Bravo, Otérotte ! — Un ban pour l'archiduchesse Marie-Thérèse !
Cependant des habits noirs, à tête impénétrable, se glissent sinueusement dans la foule, cherchent leur proie, l'évaluent. D'où sortentils, ceux-là, dont le linge est souple, le frac seyant. Il semble qu'on les ait rencontrés déjà sur des parquets mieux cirés : on a peur d'en reconnaître.
Mais un cri général éclate :
— Valenciennes ! Valenciennes !
Une Maja, signée Goya y Luccentes, descend les marches d'un pas souple et lent. Sa jupe flottante est vert pâle; elle porte un boléro du même gris que son feutre. Ses yeux sont faux et profonds.
— Valenciennes ! Valenciennes !
La chose fait des gestes gracieux avec les bras, envoie des baisers, et, sur le milieu des degrés, un instant immobile, relève sa jupe couleur d'eau pour laisser voir un pantalon à plusieurs volants de dentelle. La voici enfin descendue. L'ovation se resserre autour d'elle, et c'est une lutte pour l'approcher. Des habits noirs d'abord s'en emparent, la pressent : on
entend de petits cris. Puis le remous s'entr'ouvre et l'on voit que victoire est restée à deux cavaliers Henri III, en satin blanc, avec des bilboquets, et si maquillés qu'on ne les saurait pas reconnaître demain. Ils prennent les deux côtés de la Maja : tous trois disparaissent, en se déhanchant, suivis de quelque trente curieux en banc de harengs.
— Valenciennes ! Valenciennes !
— C'est ce petit Septime, dit quelqu'un. Sa mère tenait le bar Sapor, vous vous rappelez. II y a connu, tout jeune, des gens qui l'ont conseillé, des littérateurs surtout; lui-même s'occupe de littérature.
— Cette réciproque dans la vengeance me paraît cruelle...
— Oh ! regardez-moi ce fripon-là.
Un Cupidon cinquantenaire, au déguisement souffreteux passe devant nous; et son cotillon laisse apercevoir qu'il est très cagneux. On dirait un cordonnier triste, un cordonnier sans canari dans son échoppe, ni giroflée à sa fenêtre. Deux petites ailes cotonneuses palpi-
tent tristement à son dos, comme de dégoût.
La bacchanale est à son comble. Des voix singulières, aiguisées pour ainsi dire, crient dans la fumée; et les gestes qu'on y distingue sont comme des signes nouveaux.
L'orchestre maintenant attaque une suite d'airs religieux, noëls et cantiques; sur quoi tout un quadrille s'organise, morne et monstrueux. Et, tandis qu'en proie à je ne sais quelle épilepsie, se désossent tous ces chicards de mauvais rêve, d'autres couples cherchent le m3^stère propice, se parlent de près.
Et le cake walk ?
Pouah !
Cette chose, importée d'Amérique, resta une danse de sauvages épileptiques — et comme la représentation de la colique et l'illustration du Vomito Negro, jusqu'au jour où il plut à Mlle Polaire de le danser sur la petite scène des Mathurins.
Par la volonté de cette étrange artiste, le
cake walk prit part au tourbillonnement des formes de la vie et l'incohérent kaléidoscope de contorsions s'ordonna, paré de raison et de logique... Car Polaire, il est temps de le dire, reste tout de même, avec Sarah Bernhardt, une des seules femmes qui aient eu le don et le sens sacré du geste et de l'attitude.
Je sens bien que ça vous paraîtra paradoxal, parce que vous n'avez jamais considéré dans Polaire que la gamine espiègle et perverse, et aussi parce que le modernisme exaspéré de ses costumes fausse en vous la notion exacte de sa silhouette.
Polaire, ça vous représente d'immenses yeux fous dans un teint d'épi mûr, une taille invisible, des mollets dans un bouillonnement de dentelles, de la poésie de café-concert ou de la prose de Claudine à Paris.
Aurez-vous donc toujours des yeux pour ne rien voir ? Et faudra-t-il vous faire un cours de métaphysique pour que vous compreniez la nécessité de Polaire dans la Vie mo-
derne, et comme elle en est la synthèse frissonnante et douloureuse.
Oui, par le caractère de sa beauté, qui n'est qu'à elle et qu'elle semble avoir inventée, cette petite femme symbolise toutes nos joies et nos rosseries, nos langueurs, nos désirs, nos nostalgies même.
Ce n'est pas une raison parce que ses gestes ne se déroulent pas dans le même plan que ceux de Sarah ou de Rose Caron, pour ne pas sentir tout ce qu'ils ont d'indéfini et de profond. Car, Polaire, gosseline d'aujourd'hui, existe pourtant en dehors des relations de temps et d'espace, comme tout individu très représentatif.
Et cette Claudinette a, qu'elle le veuille ou non, que vous le vouliez ou non, le sens de l'éternité ! Oui, monsieur, qui ne comprenez pas très bien — le sens de l'éternité, parce que derrière ses grands yeux dorment tous les soleils éteints sur d'autres mondes, parce que son profil de petite déesse égyptienne la
situe dans le lointain des âges, parce qu'elle a douze ans et qu'elle en a cinq mille.
C'est pourquoi le cake walk prit sous ses pas un rythme et une figure, et que, de ce chaos qui aurait fait broyer du noir aux plus humanitaires Nordistes, sortit cette danse personnelle, souple et voluptueuse que les Américains ne reconnaissent plus.
Chère Claudine, cher P'tit jeune homme, cher Friquet, chère petite Egyptienne au profil d'Anubis, aux mollets nus.
A nu bis repetita placent !
J'allais oublier le Jardin de Paris ! Henry Maugis, mon aller magol, y passe la plus grande partie des soirées qu'il n'use pas au Criterion et au Palace, ces bars parallèles, Il s'y rince la trompe d'Eustache avec des harmonies que Wagner n'avait pas prévues; il contemple, à travers la fumée assoupissante de ses cigarettes d'Orient, des gambilleuses d'Occident; il rêvasse: il rêvache...
Une jeune femme s'élance, fend la foule, et monte toute seule sur le kiosque-bai où elle se met à tourner, tourner encore, tourner toujours, sous les yeux des spectateurs qui l'encerclent. Elle est vêtue simplement, presque humblement, d'une robe havane (toile nationale à 85 centimes le mètre) qui la moule. Mais la jupe est fée, et, peu à peu, en virant, s'élargit, devient cloche; on ne distingue plus qu'un tout petit buste nerveux sortant d'un bourdon de soie qui bourdonne. Telles ces sonnettes nurembergeoises, à paniers d'infante. Une brutale entrée de trombones, la valse se précipite, la danseuse aussi. Deux ou trois sauts, laissant voir le développement des longues jambes de soie noire, et la jeune femme, prenant à pleins bras le mol amas de ses jupons, renonce à tourner, pour bondir, pour escalader des obstacles supposés, dans une vertigineuse gymnastique de démence. Un connaisseur mâchonne, avec l'air supérieur des renseignés :
— C'est la valse américaine.
Mais Maiigis est là qui décoche, en opinant du bord-plat :
— Voilà un amateur qui mérite la bostonnade.
La saltatrice ne s'est pas arrêtée. Comme emballée, elle piaffe et s'ébroue, et pressent, dans une improvisation géniale, le cake-walk, tel Pascal découvrant les lois de la géométrie... (elle, c'est la géométrie dans les spasmes). Tambourinant dans le vide avec ses grandes diablesses de jambes, saluant avec une furie de chef barbare, elle revient et, tout échoit, s'arrête enfin. Pas pour longtemps, car l'orchestre a une reprise de hoquet, et elle plonge vers le sol, fait de nouveau une gerbe de ses dessous savonneux, se ramasse, puis bondit à trois mètres plus loin. Le petit pantalon de batiste blanche s'émeut, coquet et paillard, fier peut-être (il en a le droit) de la chair élastique qu'il renferme.
Maugis, qui n'a pas cessé de se rincer l'œil, résume :
— Voilà un vrai saut de grenouille 1
Choqué de cette comparaison, qui veut être définitive, un admirateur fanatique de la femme-toupie rectifie, liautain :
— Une grenouille? jamais. C'est plutôt la sauterelle. Remarquez : c'est par un déhanchement des fémurs qu'elle prend cet élan. C'est assez particulier.
Pendant ces débats techniques, la danseuse presse la fin de la valse; et, pour se faire pardonner l'érotisme de ses trémoussements, elle tasse à présent ses jupes et, en un bercement ponctué par le rythme de Polaire-Valse, les dodeline, sérieuse, quasi-maternelle. Devant cette façon de valser le marmot, Maugis goguenarde :
— Ah ! mais, je sais son nom ! c'est Nounou patle-en-l'air !
Sur ce, Picrate (car elle s'appelle Picrate; ce nom explosif s'étale sur un tableau sis au bas du kiosque) redevient toupie ronflante, bourdonnante et bourdon. Son corps, eurythmique, vire, ses bras ballants, obliques, tournent; ses longues mains pâles où Lère-Cafhe-
lain et Bluze ont mêlé leurs éblouissements en simili, ses mains tournent. Tout tourne. Et Maugis croit qu'il boit du vin clairet.
Par politesse, je ne veux rien dire de nos danses de salons, toutes lamentables, à l'exception des exquises Danses mièvres de la comtesse Armande de Polignac qu'Henry Gauthier-Villars, jadis, préfaça, porte-lyre occasionnel :
Flirts qui s'ébauclient en auto, Gilles et dames de Watteau, Sur des Seines et sur des Bièvres, Tziganes, houzards, manolas, Archets, éperons, falbalas :
Ce sont des Danses mièvres.
Vols d'éventails, menus froufrous, Petits sabots foulant les houx, Coiffes fuyant sous les genièvres, Soupirs légers, rythmes craintifs, Têtes à l'évent, pieds furtifs :
Ce sont des Danses mièvres.
Gestes d'inconstants épuisés, Joli mensonge des baisers, Le désir, ses frissons, ses fièvres ; Choses de cœur et peu de cœur, Du caprice et de la langueur :
Ce sont des Danses mièvres.
D'ailleurs, l'heure est morne : on ne danse presque plus. Il n'est guère que l'anse des paniers qui poursuive, inlassable, au bras de ma cuisinière, ses ébats coutumiers.
Cy finisi cette brève histoire de la Danse à travers les âges que — encore que les chorégraphies hiératiques y tiennent plus de place que les chahuteuses — j'aurais peut-être dû baptiser Jambes lolles, titre idoine à aguicher vieillards encore verts, éphèbes précocement vieillissants, et ces messieurs de la Nouveauté.