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Dant et le moyen age

Le 25 Août 1858, l'Académie d'Arras, instituée pour l'encouragement des Lettres, des Sciences et des Arts, tenait sa séance publique annuelle et elle entendait le rapport suivant fait par M. Vabbé Robitaille, chanoine titulaire et membre résidant, au nom de la Commission chargée de l'examen d'un ouvrage intitulé : Dante et le Moyen-Age :

Messieurs,

Nous abordons dans le 4me Mémoire un sujet aux proportions gigantesques, dont les difficultés ont arrêté longtemps votre Commission. Il est intitulé : Dante et le Moyen- Age. Mais sous ce titre il contient l'étude de toutes les connaissances humaines dans la série des siècles antérieurs au xme siècle et de leur Influence SUT les siècles suivants.

On se demande d'abord comment justifier ce cadre immense pour apprécier Dante et son époque. Alighieri, sans doute, est une des pins grandes ligures poétiques, trop méconnue par le Siècle de Louis XIV, qui concentrait son actft ilé dans ses gloires nationales, trop calomniée par Voltaire dontonrougil d'avoir si légèrement accueilli tes ignorantes et Injustes critiques. L'Italie, plus Intéressée à sa réputation, puisqu'il était né clans

son sein, l'avait mis à la tête de ses hommes les plus célèbres. Florence, sa patrie, s'était empressée de graver sur le bas-relief

de Santa Maria Novella cette magnifique inscription : Gloire, honneur à jamais à l'illustre poète. Dans le Vatican même, le pinceau de Raphaël l'avait représenté au milieu d'une nombreuse assemblée de pontifes et de docteurs, le front ceint d'une guirlande de laurier : glorieuse apothéose dont l'éclat devait tôt ou tard rejaillir en France.

En effet, dès le temps d'Henri IV, des voix s'élevèrent pour réclamer contre un injurieux oubli; et bien que ces essais de réparation ne laissassent pas de profondes traces sur un sol mal préparé, ils y déposèrent néanmoins des germes féconds, qui devaient se développer dans la suite d'une manière étonnante.

Cette gloire, car c'en est une de saisir et d'exalter le beau et le vrai, était particulièrement réservée à notre siècle. Depuis Chateaubriand jusqu'à nous, une foule d'écrivains éminents s'inclinent devant cet homme de génie et consacrent leurs talents à relever le mérite de ses ouvrages. Il suffira de nommer Villemain, Cousin , le chevalier Artaud, Lamartine, Fauriel, Brizeux, Mesnard et Ozanam pour signaler la nature du mouvement produit par l'étude approfondie des écrits de Dante et surtout du poème de la Divine Comédie. Ozanam en particulier en parle dans un langage qui frise l'enthousiasme. Il rappelle le poète national, le poète de la Chrétienté : il le met à côté d'Homère et de Virgile, et s'écrie dans un élan d'admiration : « On est presque effrayé de contempler ainsi ramassé sur une seule tête, le passé intellectuel du moyen-âge , et peut-être de l'humanité toute entière. »

Ces hommages universels ont-ils mis l'auteur du mémoire sur la voie de sa vaste conception, et la phrase d'Ozanam que nous venons de citer a-t-elle été pour lui une révélation véritable ? Y a-t-il trouvé la pensée et le plan de son travail ? Dans ce cas, prenant au sérieux un trait hardi échappé àla plume du jeune écrivain dont les lettres pleurent la mort prématurée, il se met résolument à l'œuvre, et parcourant avec une ardeur infatigable le cercle entier, où se meut l'esprit humain depuis près de trente siècles, il passe en revue la philosophie orientale et celle de la

Grèce, les lettres profanes, la littérature sacrée, la linguistique, 1 histoire, la théologie et la politique, touchant sur sa route les sciences physiques et la médecine, car l'auréole dont la postérité a entouré la tête du poète florentin semble réunir tous les genres de gloire.

On concevrait plutôt celte étude, s'il s'agissait d'une courte excursion à travers ces régions, du reste tant de fois explorées, d'une analyse succincte, d'un coup-d'œil rapide ou même d'une large synthèse où viendraient aboutir tous les ra\ons de la science. Mais l'auteur vous donne une espèce de traité sur plusieurs de ses parties, en dit l'origine, les progrès, les transformations, en un mot, toutes les phases diverses dans le cours des âges jusqu'au xme siècle. Lisez ce qui regarde les systèmes philosophiques ou les théogonies des anciens, s'identiflant dans l'école d'Alexandrie avec les doctrines théologiques (1), les langues latine et romane, les pères de l'Église, la poésie des troubadours, la poésie des trouvères, les origines de la philosophie de Dante, et vous verrez l'étendue des développements où il est entré.

Il arrive au moyen-âge, traînant à sa suite tout le passé intellectuel du monde, pour me servir des paroles d'Ozanam, et devant toutes ces sciences réunies en faisceau, il fait poser Dante en quelque sorte pour le juger a leur contact et voir ce quJil a de commun avec elles.

Ici commence l'examen de ses ouvrages, la Vita nuova (2), où sont déposés les germes de son génie, puis cette grande et

(l) Ce chapitre a été supprimé ; on remarquera d'ailleurs qu'il n'était qu'un hors d'œuvre, puisqu«> l'étude est seulement bornée au Moyen-âge, jusqu'au

xme siècle. Par contre, les différents tableaux d'ensemble sur les littératures savante et poétique ont été augmentés et complétés — ce qui répond aux justes observations de l'honorable rapporteur.

{■> Celte analyse exclusive de la fié nouvelle accusait une lacune; pour la combler, nous avons étendu notre exaiin u aux autres o'uvres mineures de Dante (a l'exception du Banquet, traité philosophique). Des articles spéciaux, mais sommaires toutefois, ont été consacrés a chacune de ces œuvres.

(Xotcs de l'Auteurj.

magique épopée qui retrace sous les couleurs les plus saisissantes les scènes émouvantes et grandioses de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis.

Après avoir rappelé les travaux faits sur ce poème fameux depuis six cents ans et surtout ceux qui ont paru en France depuis un demi-siècle, l'auteur discute les opinions diverses des savants, dit ses préférences et ne craint pas de se placer sur un terrain différent de celui où l'on rencontre plusieurs de ses devanciers et entre autres Villemain et Ozanam.

A la suite de cette étude consciencieuse, il prend ses conclusions et se demande : Dante est-il théologien, philosophe, linguiste, poète, historien, écrivain politique ? Quelle a été son action sur son siècle et sur les siècles suivants ?

Voici le résumé de ses réponses. Orthodoxe par conviction, Dante n'est pas d'une exactitude rigoureuse dans son langage ; mais il n'a rien de commun avec les protestants, si ce n'est ses injures contre la papauté. Sa philosophie est un éclectisme chrétien, formé des doctrines plutoniciennes représentées par St,-Bonaventure, et de celles d'Aristote reproduites par St.- Thomas d'Aquin. De quatorze idiomes qui régnaient de son temps en Italie, il a composé la langue la plus douce et la plus harmonieuse du monde d'alors, en sorte que la linguistique lui doit plus qu'à Pétrarque lui-même. Comme poète, on peut le placer après Homère, Virgile et Milton. Il n'est pas un historien national, il avait trop de préjugés et d'esprit de vengeance pour écrire l'histoire avec impartialité. A plus forte raison ne trouvera-t-on pas dans ses œuvres un essai d'histoire universelle—dont l'idée n'a surgi que plus tard. Sa politique a varié selon les temps, les circonstances et ses intérêts personnels, son influence a souvent été désastreuse au point de vue moral et religieux, à cause de sa haine contre plusieurs souverains pontifes ; mais avec les grands hommes du xm8 siècle et en particulier avec saint Thomas et saint Bonaventure, il a donné le signal des fortes études et doit être regardé comme le point de départ de la Renaissance qu'il faut par conséquent reculer

de deux siècles. Ajoutez à tous ces titres celui de docteur de Sorbonnc et celui de docteur en médecine, et vous aurez l'idée de cet homme véritablement étonnant.

Nous venons d'analyser cet énorme mémoire et de vous en exposer brièvement la nature et les divers aspects. Faut-il maintenant vous dire quel en est le mérite?

Une érudition vaste, souvent sûre et qu'il est difficile de croire partout de seconde main ; des aperçus larges, des jugements solidement motivés, des appréciations sages des hommes et des choses, une entière indépendance de caractère, une grande impartialité, même vis-à-vis de son héros, des vues droites, des sentiments constamment louables sous le rapport moral, religieux et politique, exprimés avec beaucoup de verve el d'entrain : voila ce qui frappe le lecteur attentif. L'auteur donne des preuves d'une baule capacité intellectuelle et d'une brillante imagination. U fera, s'il le veut, un livre remarquable, même après les nombreux travaux de ses illustres devanciers.

Aussi, la Commission, considérant la valeur intrinsèque du mémoire, le vasbi savoir >bi l'auteur, ses vues profondes et son coup-d'œilsûr, demande pour lui une mention honorable et une médaille d'or.

Ces conclusions sont admises par l'Académie.

L'auteur a cru de son devoir de soumettre à une rigoureuse vérification le travail qu'il publie aujourd'hui. Malgré ses efforts, il n'oserait se flatter que cette étude fût, sous le rapport de la forme, à l'abri de critiques. Mais du moins sera-t-il consolé par cette pensée de l'avoir écrite avec loyauté, conscience et conviction.

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