CHAPITRE Ier
<r^ DANTE THÉOLOGIEN.
Pour nous, dans l'étude de Dante, nous ne faisons pas de différence entre le théologien et le philosophe ; il est l'un et l'autpe à la fois ; c'est ainsi que le veut la tradition, la loi scientifique du moyen-âge qui règle toute difficulté à son égard et aussi la raison. Cependant n'essaierons-nous pas d'établir quelques points spéciaux pour mieux faire comprendre ce double caractère?
A l'exception d'Ozzanam , je ne sache pas qu'aucun commentateur se soit obstiné à vouloir prouver l'orthodoxie complète et irréfutable de Dante. Sans doute, la nature même de son sujet suffirait à le justifier, parce que l'idée n'en pouvait infailliblement germer que dans une âme chrétienne et dévote. Aussi, par rapport aux principes, n'y a-t-il rien à relever, et le protestantisme, quelles que soient les embûches de ses traductions ou de ses interprétations , ne saurait- il revendiquer une gloire qui n'est pas la sienne et philosophiquement ne tournerait qu'à sa propre condamnation ? 11 est seule-
ment à craindre des erreurs de détails, des solutions fausses ou au moins exagérées dans diverses questions envenimées et dénaturées par l'influence de la politique. Nous citerons, par exemple, l'application de paroles évangéliques conlradictoirement au vrai sens du texte, et cela pour prêter plus de gravité à des attaques ou à des vengeances contre des guelfes ou des gibelins de qualité. Dans de telles circonstances , le dogme a plusieurs fois été aux mains de notre poète un brandon de discorde, un glaive levé contre ses ennemis.
Mais ces divergences accidentelles envers le christianisme pur ne défigurent pas le théologien catholique jusqu'à lui donner la plus légère ressemblance avec la réforme. S'il en était autrement, ce serait là le sujet de beaucoup de gloire et d'orgueil pour un culte bâtard. Jamais nous ne limiterions ses prétentions ! Il ne serait donc pas une production paradoxale du xvie siècle ; son ancienneté se perdrait dans la nuit des âges... En 1265, le Ciel envoyait dans le monde son illustre prophète, son primat, son âme, son fondateur, c'est-à-dire que bientôt on voudrait nous faire croire à la légitimation du schisme!... Faut-il voir dans ce fait une aveugle folie ou une aberration volontaire? Il n'est que trop certain que l'insoumission et les scandales du Dante poliiu/uc ont du contribuer à pervertir le Dante religieux el phi losophe.... aux yeux du protestantisme I II n'a rejeté aucune croyance. Contre quel dogme chrétien s'est-il rebellé? Catholique, reconnaissant l'Eglise romaine pour mère, et à la papauté La souveraineté spirituelle, il a toute sa \ie pratiqué les maximes de sa religion.
268 DANTE THEOLOGIEN.
Lorsqu'il s'est emporté jusqu'à insulter, bafouer le Pape, il a déploré ses égarements, il a demandé pardon au successeur de St. -Pierre! Ces réflexions, nous n'aurions qu'à ouvrir la Divine Comédie, s'il y avait lieu, poulies vérifier. Et que reprocherait-on à sa philosophie? En niera-t-on la quintessence absolument chrétienne? Nous allons brièvement vous édifier sur ses ancêtres.
On a dû remarquer la prédilection constante de Dante à étudier les deux plus grands philosophes de l'antiquité : Platon et Aristote. C'est vraiment une prédilection qui semble tout d'abord imaginaire; car elle a pour objet deux contrastes. Mais , dès qu'on s'est demandé le pourquoi de cette anomalie, on a bientôt l'explication du système philosophique de Dante tout entier.
Platon, entraîné par l'impétueux élan de son âme, s'élève dans les régions de l'infini où il contemple la grandeur et la puissance d'un Etre suprême, incorporel et éternel, Dieu du ciel et de la terre. Il proclame l'ascendant, le règne, l'action exclusive des idées par lesquelles le monde est régi. Ce n'est rien pour l'intelligence que le contact des passions, la fatalité des circonstances, les séductions des sens. Le sentiment de l'amour est dégagé dans sa doctrine de tout concours des facultés physiques, il découle d'un principe idéal dont l'âme humaine est le foyer et se nourrit de contemplation, d'aspirations et de visions merveilleuses. Cependant, malgré la sincérité et les abstractions d'une telle philosophie qui refusait d'admettre, et les notions positives et irrécusables des faits, et les vigoureuses déclarations de la logique, il règne, dans ce vaste
ensemble d'inventions et de combinaisons vagues et hardies, une élévation, une pureté de pensées, un lyrisme, une foi, une éloquence admirables et consolantes. On croit plutôt parcourir une série de rêves enchanteurs et d'illusions trompeuses qu'une œuvre de raison, de jugement et de philosophie qui est l'interprète des hautes vérités morales. Mais toutes ces magnifiques élucubrations , toutes ces brillantes imaginations, quelle en est la provenance, sinon l'esprit audacieux et le mysticisme du seul Platon? Est-ce le raisonnement qui les a enfantées, mûries, est-ce le jugement qui les a définitivement confirmées? ou bien ne sont-elles que de pures inventions? Oui, en dépit des éblouissantes couleurs de ces théories platoniciennes et de l'éloquence qui les a dictées, voilà les questions extrêmes où toute appréciation sage aboutit. Hélas ! tout, en se garant contre des opinions trop absolues , il est bien permis de dire qu'à ee moment L'attention se transporte naturellement vers ce maître de la dialectique, de l'argumentation, de la logique : Aristote. La perspicacité do Dante ne s'y fourvoya point. Non pas qu'il no fût singulièrement impressionné et poétiquement épris des beautés, de la majesté et de l'enthousiasme de Platon, il avait avec lui à quelques endroits un contact intime. Partisan au suprême degré de l'immatérialité de Pâme, ayant voué' à Béatrice un amour exclusivement idéal Et emporté vers L'extraordinaire et l'inconnu par la fougue de son imagination, Dante goûtait dans les lectures de Platon
le plus pur aliment à son tempérament mystique. Avec
Aristote, il était précipité du ciel sur la terre. La philo-
sophie du Lycée n'étendait pas ses proportions et ses recherches au-delà du monde externe : c'était avant tout sur l'élément positif, expérimental, palpable qu'elle reposait. Elle procédait au moyen de la logique , de l'analyse et de la déduction. De ce côté, on aperçoit donc plus de garantie, plus de véracité, de meilleurs calculs, la certitude des faits. Cela constitue l'importance extrinsèque de l'aristotélisme. Mais si, au contraire, en examinant les résultais de chacun , nous avons à reconnaître la valeur des principes en eux-mêmes, une chose nous frappe : la forme dans Aristote est bien au-dessus du fonds , et tandis que l'Académie adoptait la notion de Dieu comme source des idées générales et expliquait par les idées les phénomènes matériels , le Lycée par opposition choisissait pour point de départ l'organisme humain, et proclamait les organes, les sens comme les agents de la perception extérieure des notions transmises par leur intermédiaire à l'intelligence. La différence entre les deux doctrines est donc énorme; d'une part l'idéalisme absolu et impossible avec Dieu , l'intelligence, l'immortalité de l'âme; le sensualisme abrutissant et improductif, avec les sens , le monde externe, la mort intellectuelle. Il y a donc entre elles antipathie complète ; mais si, corrigeant réciproquement leurs excès, elles devenaient un seul et même corps philosophique, ne serait-ce pas un ouvrage admirable, rationnel, grandiose à la fois? Car s'il est exact que l'intelligence ait dans tout, et particulièrement dans la constitution humaine, une prééminence tranchée , il est aussi vrai que les organes, les sens sont des agents indispensables de la
perception et de la réalisation des idées. Un milieu donc et peut-être la vérité apparaîtra.
Au moyen-âge, selon l'intelligente scission d'Ozanam auquel nous nous rallions, Platon et Aristote semblent revivre sous les traits de St-Bonaventure et deSt-Thomas d'Aquin. Le premier, plongé dans de pieuses extases et absorbé par la prière, prend son vol vers les splendeurs célestes et là, son cœur débordant de joie et de dévotion, il se livre aux purs et tendres épanchements de son amour pour le Souverain de tous les êtres. Rien de terrestre ne le souille, aucune préoccupation matérielle ne le distrait de ses contemplations de l'idéal. Le docteur séraphique, comme on l'appelait, c'est la personnification du mysticisme dont le chancelier Gerson sera un siècle plus tard le plus fervent apôtre. A St-Thomas, au contraire, sont dévolus le rationalisme, la sagesse dans la logique, les suggestions de la foi dans l'argumentation, le génie dans la science.
Voilà quels sont les ancêtres de Dante en philosophie. Inspiré de l'exemple de l'antiquité représentée si dignement par Platon et Aristote, ayant une connaissance profonde des doctrines de St-Bonaventure et de St-Thomas d'Aquin et soutenu des traditions chrétiennes et de la ferveur religieuse, il surgit au milieu d'une époque légèrement calme et débarrassée des grandes luttes d'écoles. Je demanderai maintenant la permission de conclure par ce résumé d'Ozanam, en constatant après lui l'éclectisme de la belle et substantielle philosophie de Dante :
« La philosophie païenne esl une philosophie d'Investigation,
qui se perd en d'interminables généralités, dans les prolégomènes d'un système encyclopédique toujours incomplet. La philosophie chrétienne, toute de démonstration, a produit des spécialités fécondes ; en dégageant de tous les alliages de l'erreur les deux idées capitales de Dieu et de l'âme, elle a fondé la théodicée et la psycologie, elle a préparé des loisirs à ceux qui voudraient un jour observer la nature, des instructions à ceux qui seraient appelés à réformer les sociétés ; elle a vraiment accompli ce que Bacon nommait la grande instauration des connaissances humaines. Si donc les systèmes de l'antiquité semblèrent se continuer à quelques égards dans le dogmatisme et le mysticisme, parmi les réalités et les conceptualistes, ce fut se rapprocher et se ranimer sous l'action conciliante et vivifiante de la foi nouvelle. Les dispositions générales de l'époque favorisaient ce résulat : Dante, expression fidèle de son époque, devait être éclectique chrétien.»
Nous n'approuvons pas au surplus la subtilité de langage introduite dans la philosophie du moyen-âge et à un certain degré dans celle de Dante. Souvent la foi a souffert des obscurités apportées par elle dans les discussions oiseuses, soulevées parfois par des questions très-secondaires et même nuisibles. Si nous envisageons cependant le talent et la science de Dante, nous avouerons que de tous les docteurs, il est peut-être encore le moins subtil. Il a écrit avec une précision laconique sur le dogme. Clarté, ordre et sobriété, telles sont les qualités de sa dialectique.
L'érudition de Dante était fort étendue et variée : elle embrasse l'antiquité, la Grèce et Rome, avec leurs phi» losophes, leurs orateurs, leurs poètes, Pythagore, Aris • tote, Platon, Cicéron, Paul Orose, Virgile, Stace, Lucain , tous les siècles de l'ère chrétienne jusqu'au xme, tous
les docteurs, les pères de l'Eglise, toutes les théories de la s cola s tique. IHiflbn a dit : « Le génie, c'est une longue patience. » La patience de Dante à se composer une érudition solide et convenable fut aidée par le sage discernement et l'excellence des études. Il importe moins de savoir beaucoup de choses inutiles ou mauvaises que de savoir un peu de très- bonnes choses ou d'essentielles.