‹ Dant et le moyen ageChapitre 15 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nous avons déjà ébauché nos conclusions sur Dante, père de la langue italienne, en parlant d'un ouvrage d'éloquence en prose qui traite de ce sujet. Nous serons donc bref, et poserons d'abord ces deux questions sur lesquelles repose cette immense gloire : 1° Quelle était l'idiome de l'Italie avant Dante? et 2° avait-elle une langue nationale?

C'est un fait qui ne souffre pas le moindre doute, savoir qu'à cause de sa prise en possession par Rome, de sa communauté d'intérêt produite par l'existence nationale commune des vainqueurs et des vaincus, de l'élévation de la capitale ou voire même ili1 cette pn>\ ince, l'Italie subit aussi l'impérieuse domination du latin. On formulerait d^> assertions toutes gratuites et sans presqu' aucun rondement on prétendante l'uniformité et à l'usage d'un même langage pour toute la Péninsule avant la conquête. Y a-t-il quelque document qui le

prouve, qui le fasse même soupçonner? N'est-il pas fort probable que devant l'ascendant énorme du latin, les patois vulgaires généralement adoptés s'effacèrent dans le moment pour opérer bientôt, grâce à leur persistance et à leur adoption originelle, un mélange gradué et inexplicable avec l'idiorne officiel? Voilà ce qu'on peut dire du langage des Italiens antérieurement à Dante. Il faut constater la subsistance de patois vulgaires, mais aussi leur multiplicité infinie, tout en tenant compte des faits historiques qui ont exercé dans ces questions une influence considérable. Aussi Dante, survenu au milieu de cette confusion, ne sortait-il pas de son ébahissement? «La langue de si, a-t-il écrit, se divise en quatorze idiomes qui remplissent toute l'Italie au-delà et en deçà des Apennins, au nord, au midi, au centre, et chacun de ces idiomes se subdivise lui-même en un si grand nombre que je porterais à mille tous les dialectes, toutes les variétés de langage qui se parlent dans la Péninsule.» D'après ce témoignage, on peut induire que chaque écrivain, instruit dans l'observance des principes traditionnels, n'était pas disposé à s'exprimer dans la langue vulgaire de son pays, incorrecte, et qu'il lui préférait le latin, langue politique, religieuse, littéraire, partout reconnue, partout employée? Quelques versificateurs , pauvres d'imagination d'ailleurs , chantent çà et là quelques strophes, mais ce sont des rimeurs sans nom, sans génie, qui restent enfermés dans leur cité natale. Ont-ils seulement bêché, remué le sol où Dante jette la semence vitale ? Hélas ! non, par cela même qu'ils n'ont pas le pressentiment de la

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révolution qui doit s'accomplir, que l'Italie, bien que désignée comme le champ d'une vaste confédération, est couverte de nationalités distinctes, qu'elle ne jouit pas du bienfait d'un idiome patriotique et universel. Dante lui-même est surpris par l'indécision. Il commence à écrire son poème en latin, ainsi que c'était la coutume pour les œuvres sérieuses ou de quelque portée ; sept chants sont déjà terminés. Mais il change bientôt ce plan et ne conservant des premiers chante que la pensée, il les traduit en italien. Comment en italien ! Vous voulez dire en florentin, dans son dialecte national, puisqu'il n'y a pas de dialecte de ce genre en Italie. C'est justement dons celle anomalie que réside le génie créateur du poète et l'excellence de son grand dessein. Il a étudié, il possède tous les jargons de la Péninsule, et ces dialectes frustes, différents, déréglés el populaires, concourent à l'invention et à la composition d'une langue admirable, sonore, poétique, (louée d'unité et qui sera entendue de tous les peuples italiens ! Quelle immense entreprise et quel [tas vers la solution de ce! insoluble problème : l'unité politique de l'Italie. Jusqu'alors, personne, si patriote qu'il lut, n'avait osé projeter la réalisation de cotte Idée gigantesque. Pendant que nos troubadours sont lus, recherchés, imités à Rome, à Paris, à Madrid et à Londres, pendanl que nos charmants poètes conteurs du Nord s'expriment déjà en français, l'Italie, je la considère au \ir siècle par exemple, s'efforce de se débarrasser des langes qui l'enveloppent ; il faudra l'apparition de Dante pour la voir doter d'un idiome original, écrit el littéraire. Ce1

idiome est empreint du caractère de l'intelligence qui le conçoit en s'y incarnant, mais qui laisse à d'autres le soin de le parfaire, intelligence forte, vigoureuse, abrupte, altière et profonde. Sonorité, audace, dureté, originalité, concision, voilà les qualités et les défauts que Dante a imprimés à son langage à la fois particulier et général. Quant à l'assouplissement des formes, à la mélodie, à la douceur des sons, au charme poétique, ce sera l'affaire du temps et de poètes plus élégants, plus gracieux, plus purs, tel que Pétrarque. On n'ébauche pas et on ne finit pas un tableau du même coup de pinceau. Grâce au génie de Dante et au mérite de Pétrarque, la langue italienne atteint le terme de la beauté, de la force, de la netteté et de la perfection.

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