CHAPITRE III
4 . La Divine Comédie est-elle une épopée ? Voilà la question toujours soulevée et indéfiniment ajournée par une foule de critiques. A peine M. Villemain a-t-il aperçu Dante qu'il s'écrie : « mais d'abord la comédie est-elle un poème épique? Qu'est-ce qu'un poème épique? Quels en sont les éléments et les caractères? » Il est bon de rappeler à ce propos et avec simplicité les principales règles séculairemenl établies pour le premier des genres poétiques. Les voici : 1° Récit en vers d'une action vraisemblable, héroïque et merveilleuse,
représentée par l'introduction d'un ou de plusieurs personnages; 2° expression du génie d'une nation, de sa politique, de ses gloires, des arts, de sa religion, de sa littérature; 3° agglomération des croyances, de la science, des signes dislinclifs, de tout ce qui constitue enfin la reproduction de l'époque où le fait s'accomplit ; 4° réunion de la grandeur de l'invention aux qualités héroïques ou merveilleuses de la fable; '6° variété, vraisemblance et intérêt des péripéties, des épisodes et des dialogues; 6° élévation maintenue, quelquefois surhumaine des caractères des héros ou héroïnes, déploiement de leurs passions et de leurs scntimcnls vertueux, réuni au ménagement et à l'éblouissemcnt des contrastes, de sorte que le -sujet ne saisisse pas seulement par la fiction, mais encore par son coté noble eL instructif pour l'humanité ; 7° appropriation aux personnages des mœurs et usages en vigueur dans les localités, théâtre du drame; 8° sublimité, force admirable du style, éloquence des descriptions, mettant en relief les événements grandioses célébrés; 9° moralité indispensable qui ressort de l'action ; 10° scission du poème en trois parties : invocation, narration et dénouaient imprévu ci merveilleux eu harmonie avec la nature delà fable; 1 1° continuité rarement <ii raisonnablement ou même non interrompue de l'action afin d'empêcher (Hic l'enfant au premier chant ne soit barbon au suivant. Tels sont les éléments dont est formel' l'épopée et qui sont tons reliés entre eux par cette qualité, l'une des fondamentales : l'irréfragable unité du sujet, examinerons-nous sous ces divers points la Divine Comédie?
Et le* seul rapprochement qu'on en fera avec les conditions formelles de l'épopée ne fournira-t-il pas une solution négative de la plus grande force?
Homère chanle les exploits des Grecs sous les murs de Troie, et la destruction du superbe Uion est le dénoûment patriotique de son sujet. Virgile raconte les malheurs d'Enée, victime de la haine des dieux et des furies de Neptune. Le Tasse célèbre les hauts faits de Godefroid, de Renaud et de Tancrède, et les merveilles de la première croisade, jusqu'à ce que Jérusalem soit retombée au pouvoir des chrétiens. Voltaire, dans la
Henriade, exalte
Ce héros qui régna sur la France Et par droit de conquête et par droit de naissance ; Qui par de longs malheurs apprit à gouverner, Calma les factions, sut vaincre et pardonner, Confondit et Mayenne et la Ligue, et l'Ibère, Et fut de ses sujets le vainqueur et le père. On voit que dans ces différents poèmes épiques il y a une action héroïque, des personnages pour la conduire, des épisodes pour la varier et un dénoûment. Or, rien de tout cela n'existe clans la Divine Comédie. Dante m'apparaît comme un peintre habile, inspiré, qui jette sur la toile au fur et à mesure l'image des objets, des maudits ou des bienheureux de l'éternité. Il assiste à une espèce de revue idéale ; pendant qu'elle se déroule dans toute son étendue devant lui, il en esquisse les traits, la physionomie. Son œuvre, c'est une magnifique photographie, mais nous entendons par là une photographie dont l'original vivait uniquement dans son imaginalion. Toutefois, vous ne sauriez distinguer dans ces
riches descriptions, ce long et pieux pèlerinage, la moindre trace d'action. L'homme y est dépouillé de sa forme matérielle; les âmes sont à l'état passif, et malgré son lyrisme, Dante a trop de bon sens pour les ranger en bataille, les faire agir, combattre, triompher ou se perdre au premier cercle de l'Enfer, du Purgatoire ou du Paradis. Rendons grâce à Dieu qu'il ait sauvé Dante de la folie d'établir une action sur le théâtre de l'autre monde. Cent été fort déplacé, pour ne dire rien de plus. Non-seulement le poète eût enfreint sans circonstances atténuantes la loi de la vraisemblance, mais il eut été condamné par cette vérité sortie de la plume de Chateaubriand : le merveilleux ne doit être employé que comme accident dans une fable épique, non comme le fonds du sujet, car dans l'épopée les hommes et les passions sont faits pour occuper la première place. Il serait aussi trop prétentieux et hors de raison de décorer, au point de vue de L'épopée, <lu litre de personnages, les séries d'ombres, de trépassés illustres, que Dante interpelle ou aux prières desquelles il répond sur le dogme et la politique. D'un autre côté, est-ce que Dante n'avait pas toute facilité de faire trois poèmes do sa Comédie? J'admets sans doute très-volontiers qu'il oui manqué deux tableaux à la Comédie, dans l'esprit de l'auteur, du moins; mais quanta nous, lecteurs, nous n'aimons peut-être jamais soupçonné cette lacune. Lisons-nous d'abord l'Enfer? il èsl tellement clairet naturel a nos yeux qu'il est un lieu de supplices éternels, distinct par conséquent du Purgatoire el du Paradis, que nous nous avouons satisfaits de ta représentation Dantesque.
C'est que les trois divisions capitales du poème impliquent trois idées bien dissemblables : celle du châtiment sans fin, celle des peines temporaires et expiatoires, celle de la félicité suprême. Des motifs recommandables pour leur sérieuse portée et leur équité nous autorisent donc à contester l'unité de la Divine Comédie.
En résumé, il faudrait, ce nous semble, pour appeler la trilogie de Dante une épopée, recourir à la création d'un autre genre d'épopées, épopées de l'âme, du salut, idéales, surnaturelles, contemplatives, dépourvues d'action, mais reposant sur une vérité de haute morale, nécessaire au bien-être et à l'avenir de l'humanité !
2. Invention du poème. Par la langue italienne, Dante a fourni à la postérité le plus ample témoignage de son génie de création. Dans la philosophie et dans la poésie, à titre égal au moins, il sort des rangs de la foule, brise avec l'ignorance, le dédain, la routine et prenant sur tout ce qui l'environne un ascendant presque despotique, il imprime cà tous ses vers, à toutes les phrases de sa prose, à toutes ses rêveries, à toutes les choses dont il nous entretient, le sceau de son intelligence, de sa personne. Le fonds de ces œuvres est en tous points comparable au vil métal qui se change bientôt entre les mains d'un Benvenuto Cellini en une coupe admirablement ciselée, dont François Ier et sa cour feront leurs délices et qui sera mise dès le premier jour au nombre des merveilles de l'art ! La grandeur, la force et l'originalité des inventions de Dante n'auraient qu'une rivalité à craindre : ce serait la noblesse, l'élévation, la droiture de ses pensées traduites dans un
langage ferme, riche, laconique et expressif au-delà de toute appréciation laudative. Je crois avoir déjà parlé de la part que certains commentateurs avaient jugé si mai à propos de faire aux récits légendaires du moyen âge dans la composition de la Divine Comédie. C'était pousser la sagacité et le savoir trop loin vraiment et faire beaucoup de bruit pour rien. Dante a-t-il même eu connaissance des légendes qu'on a fait prévaloir pour récuser avec tant de bonne volonté ses droits exclusifs à l'invention de son poème? On devrait s'en assurer avant de porter un jugement. Quant à nous, nous avons toujours trouvé plus plaisant que sérieux ce système de diminuer les grands hommes en leur opposant des médiocrités perdues dans la nuit des âges, ensevelies sous la poussière des siècles ! A ce compte, le génie serait une profonde erreur, un plagiat inqualifiable, et Homère et Virgile n'y auraient gagné qu'une triste célébrité : celle de la fraude, du pillage! Les inquisiteurs, par exemple, déprimeront le génie de Dante, immoleront la loyauté et l'étendue de son talent pour exhumer des tombes de l'oubli le Songe du Jongleur qui ru en Enfer* ou le Purgatoire de saint Patrice! Peut-être même leur audace et leur équité ne frapperont-elles pas seulement sur des désignations particulières? et pour peu que nous encouragions de pareilles trouvailles, ce goût pour les antiquités, tout le monde ira à la découverte : VOyea h; beau résultat, des maintenant ! On nous a déjà appris comme n< >u\ .•! U4 importante et vértdiqoe que c'est à son maître lui-même, à BrunettO l.atini, que Dante a dérobé le plan de sa Divine Comédie* En fait,
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tout ce qu'il y a de fondé dans cette nouvelle, le voici : Brunetto a publié un ouvrage intitulé Le Trésor. Au commencement, Brunetto se trouve dans une forêt où la nature, représentée sous les traits d'une femme, lui enseigne les divers chemins de la vertu et du vice. Si c'est à cause de la forêt qu'on cherche querelle à Dante, il faut le dire de suite : jamais l'invention d'une forêt, des ténèbres, de l'égarement de l'homme n'a été plus heureuse, n'a mieux concordé avec la réalité frappante des images du symbolisme chrétien que dans les circonstances qui président à l'inspiration du poète à l'ouverture de la Comédie. L'Enfer étant pour les pécheurs la prison et le supplice éternels, on s'y rend en suivant la route des vices et des passions, et dès lors dévoyé du véritable chemin du chrétien, on se jette aveuglé par l'obscurité dans le précipice, Lequel donc, ou de Brunetto, ou de Dante, a fait le meilleur emploi de cette image? Si elle paraît bizarre dans l'un, ne se présentet-elle pas dans l'œuvre du second avec un naturel surprenant et un sens religieux très- profond?
Que si nous voulions, rejetant l'influence mauvaise des écrivains systématiques, comparer un instant les infimes, burlesques ou plates représentations du moyenâge avec la Divine Comédie, nous nous demanderions si un génie d'une telle supériorité et d'une si majestueuse égalité a pu concevoir les calculs d'un plagiaire et ne laisse pas bien loin derrière lui toutes les légions de conteurs, toutes les Marie de France, les Patrice et les Brunetto Latini du monde !