‹ Dant et le moyen ageChapitre 4 sur 19 · IV · texte numérisé non relu

IV

Je ne prétends pas donner de Dante une idée complète et définitive. Cette prétention serait une absurdité. Malgré les travaux si remarquables qui ont paru sur sa vie et ses œuvres, le champ qu'il a parcouru n'est pas

(1) Nous n'analyserons que les principaux travaux publiés sur Dante en France. SI imparfaite que puisse être cette analyse, elle répondra à nos intentions si nous parvenons à y retracer les traits les plus marquants de l'histoire des publications qui ont le plus contribué à le faire connaître parmi nous.

encore, Dieu merci, entièrement défriché. Pourquoi cela, dira-t-on ? parce que chaque commentateur a pris son poète par le coté le plus favorable à ses connaissances et à ses sympathies personnelles. Nous ne saurions promettre de révéler Dante sous un jour inconnu. Mais dans le cours de cet ouvrage comment négligerionsnous de détruire des préjugés dont on ne s'est jamais rendu compte, des exagérations qui attendent encore qu'on les réfute? Si nos opinions louchaient parfois au paradoxe, on considérerait qu'il n'en saurait être autrement lorsque ces opinions, quoique bonnes, peut-être, sont opposées à celles actuellement adoptées.

Pour tout exorde, disons de suite que la vogue, le succès furent, jusqu'au milieu du xvc siècle, restreints à l'Italie. Les nations étrangères ne connaissaient Dante que comme un poète bizarre et obscur. En France, il paraît que les admirateurs de la Péninsule, seuls, en appréciaient la valeur. C'était une classe à part, isolée de la masse des littérateurs et des beaux esprits qui professaient à cet égard une grande indifférence. Le scepticisme qui , lentement, par degrés, s'inoculait dans les âmes, paralysait tout effort sérieux. L'enfer, le purgatoire, le paradis, n'était-ce pas vieilleries cl sottises, recettes ou inventions des gens d'Église pour effrayer les simples, convertir les pécheurs, ou grossir leurs bénéfices?....

Dante était d'ailleurs un étranger. On conçoit facilement qu'il soit resté si longtemps inconnu. Il fallait le naturaliser d'abord sur notre sol.

C'est sous Henri IV que nous fut donnée la première

traduction en vers (I) de la Divine Comédie. Nous la

devons à un poète , l'abbé Baltazar Grangier, aumônier

du roi, auquel il offrit en ces termes la dédicace de son

travail :

« Sire, je ne craindrai point d'affirmer que ce poème sublime » ne doit aucunement être au nombre de plusieurs compositions » que le divin Platon comparait avec les parterres et jardins » du bel Adonis , qui, tout-à-coup et en un jour venus en lu- » mière, se sèchent et meurent incontinent. En ce noble poème, » il se découvre un poète excellent, un philosophe profond et » un théologien judicieux. »

Nous n'avons pas à nous prononcer sur les comparaisons qui commencent cette lettre. Mais l'appréciation qui la termine dénote un homme d'esprit et de goût qui possédait bien son Dante et l'avait étudié à fond. Il y a de la conviction, de l'ampleur, mais surtout une foi sincère dans l'éloge. Grangier accompagnait sa traduction de notes très-curieuses et assez exactes, produit de recherches longues et pénibles , qui malheureusement semblent en désharmonie avec le caractère du poète « excellent. » — Ces vengeances à coups d'épingle, ces vérités toutes crues sur Rome et les Papes , il ne convenait pas à Grangier de les introduire à foison dans son ouvrage. Après tout, l'œuvre de l'aumônier eut peu de retentissement et n'aida pas sérieusement à établir la renommée de Dante. Un seul homme ne pouvait vaincre le préjugé.

D'autres préoccupations agitaient d'ailleurs l'Italie et excitaient en France l'envie et les efforts des littéra-

(1) 1596.— 3 Volumes in-12.

leurs. On sait à quelles imitations serviles, à quelles élucubrations pitoyables donna lieu la poésie de Pétrarque. Les sonnets de l'amant de Laurc eurent une vogue merveilleuse. Tout le monde les lisait, voulait les traduire, les chantait, les copiait. Quels charmes l'on goûtait à étudier ces chants gracieux et passionnés, quelle constance à y chercher le modèle et la forme de ses pensées, l'expression des sentiments du cœur!

Quand cette manie de pc'trarquiser fut passée, l'horison s'éclaircit d'une autre lumière, le ciel poétique d'un autre soleil. Je veux parler du Tasse. Il venait s'ajouter aux illustrations de l'Italie, mais il venait également montrer en sa personne la nouvelle alliance du génie et du malheur ! Combien de fois, frappant sa tête brûlante contre les murs de sa prison, dut-il blasphémer contre l'Italie! — Peuple ingrat! qui semait d'entraves la route qui conduisait ses poètes à la gloire et que chaque siècle dotait de nouveaux chefs-d'œuvre !

Après Dante, Pétrarque, et après eux l'auteur de la plus belle épopée moderne : La Jérusalem délivrée. On ne saurait le nier, cette Jérusalem délivrée offrait un intérêt charmant, celui de la fiction mêlée à l'histoire, flattait l'imagination et attachait les cœurs aux exploits de ses héros et héroïnes; En France, Renaud et Arrnîde firent grand brait. Renaud, le guerrier courageux et intrépide, représente l'héroïsme chrétien et l'ardeur de la loi. Armide, L'enchanteresse parée de tous les attraits (te la séduction,

G'esl Vénus tout entière à sa proie attachée.

(RÀCtHI.)

Ces deux types—de bravoure et de génie,— -de beauté et d'amour— durent, ce nous semble, porter préférablement le goût littéraire vers le genre conteur et fictif, versles travaux d'imagination.

« Au commencement du xvne siècle, le Tasse et son poème eurent la vogue, et on lisait en France la Jérusalem presque autant que YAstrée ! mais à partir de la seconde moitié du xvne siècle, le Tasse lui-même s'éclipsa pourr,nous; la France, si ornée de talents illustres et de grands poètes originaux, semblait vouloir se suffire à elle même, et le goût sévère de Despréaux, avec ses exclusions, vint en aide à notre paresse qui se dispense si aisément de connaître ce qui est né ailleurs (1). »

En effet, la France du xvne siècle à peine suffisaitelle à étudier les productions de tant de beaux génies qui l'illustraient! Son admiration toute entière était captivée par ses gloires nationales. Tous les genres de la littérature comptaient des chefs-d œuvre. Louis XIV présidait à l'accomplissement de ce mouvement littéraire qui jetait sur son règne un si grand éclat. De toutes parts se reflétaient sur son trône d'éblouissantes lumières. La France comme son roi était absorbée par les occupations de sa politique, des arts, de sa littérature. Pliant sous le faix de ses grandeurs littéraires et artistiques , elle oubliait celles de l'Italie : Dante , Pétrarque, le Tasse, Boccace, l'Arioste, Michel-Ange et Raphaël. Les villes de France, enorgueillies, pouvaient

(1) M. Sainte-Beuve.

rivaliser avec les cités d'Italie. Paris, Dijon, la Ferté- Milon, Château-Thierry, Marseille, les Andelys se comptaient à l'égal d'Arezzo , de Florence, de Reggio de Modène, de Caprese et d'Urbin !

Par un orgueil tout maternel, la France, fière de ses grands hommes, aime à les couver seuls de son œil d'aigle. Riche et souveraine, elle marche de front avec l'Italie vers la Postérité, trop occupée d'elle-même pour songer à sa digne rivale, à sa sœur aînée, pour juger impartialement les poètes étrangers !

Nous l'avons bien remarqué dans Boileau. Notre critique, quelquefois rigoureux, d'un sens exquis, n'a pas été exempt d'erreurs. Quand il parle du Tasse, c'est l'irrévérence et l'ironie qui débordent :

Le Tasse, dira-t-on, l'a fait avec succès, Je ne veux point ici lui faire son procès; Mais quoi que notre siècle à sa gloire publie, Il n'eût pas de son livre illustré l'Italie, Si son sage héros, toujours en oraison , N'eût fait que mettre enfin Satan à la raison....

Ailleurs, il se demandera si ce n'est pas folie de préférer Tout le clinquant du Tasse à l'or pur de Virgile !

Le chant 3e de Y Art poétique, d'où j'extrais les vers précédents, et qui traite de l'épopée, ne contient pas la plus petite indication qui lasse soupçonner qu'il eut jamais entendu parler de Dante. En revanche, celui-ci ne dut y perdre guère. Car, à en juger à la façon trop libre et injuste dont il critiquait le Tasse, 00 peut douter que la Divine Comédie eut trouvé grâce devant lui plutôt que la Jérusalem.

Pour peu que nous arrêtions un moment notre attention sur le caractère littéraire duxviu6 siècle, nous serons amenés à nous demander : avait il les qualités propres pour juger Dante? Son philosophisme qui était issu de ses doctrines irréligieuses et sceptiques, sa pédanterie orgueilleuse, sa verve continuelle augmentée de la délicatesse pointilleuseetdelalégèretéqu'ilmettaitàtraiterlescauses graves, ses préjugés d'école, sont pour nous des avertissements. C'est à dire qu'il faut nous mettre en garde contre les avisd'Arouetet de ses disciples. Beaux esprits réformateurs, arbitres du goût, ils imposaient à leur temps leurs maximes, leurs préjugés et leurs paradoxes. Arrivés à une époque de transition qui appelait des maîtres nouveaux parce qu'elle trouvait ceux du xvir3 siècle trop sévères et trop classiques pour elle, les adeptes de la nouvelle école exploitèrent avec profit la veine de succès qui leur était ouverte. Au lieu d'un Marivaux on eut un Beaumarchais. Ah! vraiment, ce dut être un spectacle étrange que cette confédération d'écrivains spirituels, de critiques partiaux et légers, se drapant dans un effronté scepticisme, abolissant les anciens préceptes, jugeant d'un coup de plume l'œuvre d'un homme, d'un savant, et décidant quelquefois par là de l'avenir de malheureux prosateurs qui avaient, audacieux et pervers, essayé de croître à l'ombre des princes, nos seigneurs !

Mais à côté de bon nombre des encyclopédistes (car il en fut d'un grand talent), de ces intelligences plus imbues de sophisme que de sains principes, brillaient des écrivains moraux et hautement sérieux, des eau-

seurs réellement ingénieux et transcendants, l'élite de la société, la fleur des salons de goût littéraire et d'un ton exquis! Si vous me demandiez des noms, je vous citerais: Bernardin de St-Pierre, Necker, André Chénier, l'abbé Barthélémy, Dupaty, Prévost, madame de Staël, Voltaire en maintes occurrences. Mais encore notre opinion est-elle de nouveau justifiée? Je veux dire que, considérée dans son ensemble, la littérature du xviii0 siècle paraît avoir ceint son front et ses productions de cette fameuse parole de Duclos : mon talent a moi c'est l'esprit.

Assurément, qui dit esprit dit intelligence facile, vive, impressionnable, mais l'esprit est une faculté distincte qui n'emporte avec elle ni le jugement, ni le raisonnement. De sorte qu'un homme d'esprit peut quelquefois man quer de sens commun. Cette conclusion sera judicieuse si l'on veut sonder la portée de cet avis de Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. Remarquez avec quelle aigreur il s'exprime, la tournure épigrammalique, la légèreté et la moquerie «qui percent par tous les pores.» Le roi Voltaire aurait-il été jaloux de L'infortuné Dante9 (a-aignaii.-il pour l'italien les suffrages de la France? Aïonoi eût mi eut fait de se taire, il ne nous eût pas aujourd'hui prêté l'occasion de sourire de pitié de ses jugements débonnaires .-

«Vous Voulez connaître le Dante. Les italiens l'appellent divin, mais c'est une divinité cachée . peu de gens entendent ses oracles, il a des commentateurs, c'esl peut-être encore une raison ,i,« pins pour n'être pas compris. Sa réputation s'affermira toujours parce ojU'on né le lit guère, il y a de lui une vingtaine de traits qu'on sali par cœur : cela suffit pour s'épargner ta peine de deviner Le reste.

« Ce divin Dante fut, dit-on, un homme assez malheureux. Ne croyez pas qu'il tut divin de son temps, ni qu'il fut prophète chez lui. Il est vrai qu'il fut prieur, non pas prieur de moines, mais prieur de Florence, c'est à dire l'un des sénateurs. Il était né en 1260, à ce que disent ses contemporains. Bayle, qui écrivait à Rotterdam, currente calamo, pour son libraire, environ quatre siècles entiers après le Dante, le fait naître en 1265, et je n'en estime Bayle ni plus ni moins pour s'être trompé de cinq ans. La grande affaire est de ne se tromper ni en fait de goût ni en fait de raisonnements »

Pour cette fois, délicieux critique qui parlez de raisonnements, ne déraisonnez -vous pas vous-même? Et pouvez-vous écrire sans aucune hésitation des jugements comme ceux-ci sur la Divine Comédie? « On a regardé ce salmigondis comme un beau poème épique.»

Mais ces péroraisons hardies, dignes finales de pareilles élucubrations, sont bien faibles auprès de l'entier assentiment qu'il accorde aux opinions du père Bettinelli (Xavier), publiciste italien, d'une fécondité peu rassurante (1).

« Je fais grand cas, lui écrit-il, du courage avec lequel vous avez osé dire que le Dante était un fou et son ouvrage un

monstre » Plus loin, à propos d'Algarotti : « Il est plaisant

que sur ces bagatelles, un homme qui pense n'ose dire son sentiment qu'à l'oreille de son ami on me vole toujours un tome

de l'Àrioste, on ne m'a jamais volé un Dante. »

Le principe de l'immortalilé de l'âme humaine, les lois de. la suprême justice qui récompense ou châtie, l'espoir des bons qui attendent la rémunération, tout est

(1) On a de lui des Discours philosophiques, des Dialogues sur l'amour, des Lettres de Virgile aux Arcades, etc. Ces œuvres ne forment pas moins de 24 volumes in-12.

sacrifié à la raillerie, au jeu de mots, à la verve! Voilà pourtant les prémisses de la Révolution que ces bagatelles : ce sont de simples idées, mais des idées de subversion. Sobres, dissimulées même, revêtues des plus jolies couleurs et de tous les artifices inventés pour plaire à l'âme et endoctriner l'esprit, elles se présentent dans les livres de littérature, dans la poésie où l'art de la versification et le sentiment inexprimable de la mélodie leur prêtent encore de plus doux attraits. Mais le rêve fini, l'homme ne s'aperçoit pas de son mécompte, son cœur s'est dépravé petit à petit comme un membre du corps pourri par la gangrène, son jugement est gâté, il embrasse avec foi les chimères dont il a été le jouet....

Voltaire a été assez fréquemment sceptique, dans la religion, la politique et la littérature. Il ne faudrait le lire toujours et l'étudier qu'animé de cet esprit ferme et solide de la vérité qui n'accorde pas à la forme d'empire sur la pensée, convaincue que celle-ci est l'expression réelle et sèche des principes , tandis que l'autre peut les fausser et les corrompre insidieusement par les efforts opiniâtres d'une volonté mauvaise. Nous en avons marqué un exemple assez piquant en insistant trop longtemps peut-être sur ces hagalelles dédaignées par Voltaire.

Ainsi Dante est immolé; ou plutôt passons outre, marchons sur sa mémoire, sur son poème, (les riens, des vétilles. Arouet pardonnait généreusement, nous l'avons vu, è Bayle, son erreur dé date. Je le crois bien. Mais je voudrais bien savoir lequel des <lcu\ lïil resté Cbi 60 apprenant que Dante était bien né en 1965. Enfin serait-

ce toujours bien la pensée de Voltaire que Dante est un fou et sa Divine Comédie un salmigondis. Cependant parlons conditionnellement. Et qui sait? comme disait Montaigne. Voltaire a des feintes continuelles , il se rétracte à chaque feuillet, il vous échappe quand vous croyez le tenir. Il a écrit rouge en maintes occasions, et cela ne l'a pas empêché de penser blanc.

Quoi qu'il en soit, l'opinion du président de Brosses sur Dante est plus sérieuse et plus rationnelle. De Brosses voyageant en Italie en avait souvent entendu parler. Cette espèce de bourdonnement l'avait frappé et rendu curieux de connaître davantage ce poète qui était l'objet de l'enthousiasme d'une nation si éclairée. Il revint en France avec des idées plus saines sur le véritable caractère de la Divine Comédie que cependant il ne goûta jamais bien, soit par suite de l'inaptitude de ses facultés ou la nature de ses prédilections.

Mais les gens de goût semblent sortir de leur apathie : ils se réveillent d'un sommeil léthargique. Le préjugé s'efface, on peut le voir. La persévérance des générations italiennes à étudier Dante comme la seule merveille poétique du moyen-âge a déconcerté la malveillance des critiques à qui le xvme siècle avait légué ses biens littéraires et qui voulaient être des héritiers consciencieux. A tous les yeux apparaissaient deux précipices : ou la fidélité à la tradition, c'est à dire l'ignorance et l'imbécilité; ou l'étude de l'original qui entraînait le revirement des idées en faveur de Dante, la réaction ; mais qui avait contre elle les difficultés de l'exécution. Il fallut se décider : le bon sens triompha. La nouvelle époque, si

on veut bien me permettre d'ainsi l'appeler, comprit que pour juger impartialement Dante, elle devait étudier qui? Bettinelli ou Voltaire, ou même de Brosses? Non point. Infiniment mieux, le poète lui-même. Quand elle eut pénétré dans les replis de son génie, elle le préconisa.

aujourd'hui.

Rivarol donna le signal de la réaction ; à partir de lui, elle ne s'arrêta plus. Bien pénétré des beautés de la poésie de Dante, il levait bravement l'ancre et lançait le navire sur la mer. C'est ainsi qu'il commençait la notice qui précède sa traduction :

« Il n'est guère dans la littérature de nom plus imposant que celui du Dante. Le génie d'invention, la beauté des détails, la grandeur et la bizarrerie de ses conceptions lui ont mérité, je ne dis pas la première ou la seconde place entre Homère et !\lili«>n, Le Tasse et Virgile, mais une place à part. Je vais parler un moment de sa personne et de ses ouvrages, el présenter ensuite son poëine de V Enfer, la plus extraordinaire de ses productions »

L'Enfer, tel était le mot électrique de Rivarol ! Pour lui comme pour son époque, le Purgatoire et le Paradis n'étaient que les parties inférieures de la Divine Comédie, incolores et monotones. Là, des épisodes dépourvus d'intérêt, l'absence de l'action, les démonstrations et les subtilités de la scolasiique. La philosophie du moyenâge jouissait d'une juste considération dans l'Église,

mais elle était médiocrement estimée en général. A l'envisager dans son ensemble, elle semblait un dépôt confus et inextricable de toutes les sciences, où fourmillaient les incohérences de systèmes et les subtilités de l'argumentation. Aussi l'on manifestait un dédain ignorant pour les chants du Purgatoire et du Paradis. Ils ne contenaient ni l'inscription de la porte de l'enfer, ni le récit des amours funestes de Francesca de Rimini et de la mort d'Ugolin.

Mais Rivarol était un enthousiaste sans fanatisme, docile aux conseils de la froide raison. S'il reconnaissait des qualités éminentes à son héros, s'il louait la facture, l'énergie de son style, la richesse, la grandeur et la variété de ses images, la vigueur du coloris, la distribution du plan, il avait soin d'ajouter :

«. D'ailleurs, il n'est point de poète qui tende plus de pièges à son traducteur; c'est presque toujours des bizarreries, des énigmes

ou des horreurs qu'il lui propose Il est vrai que dans cette

immense galerie de supplices, on ne rencontre pas assez d'épisodes, et malgré la brièveté des chants, le lecteur le plus intrépide ne peut échapper à la fatigue. C'est le vice fondamental du poème. »

Rivarol s'efforçait à la fois d'être juste et de tout concilier. Le côté poétique et politique de Dante fixa ses sympathies; c'était le véritable champ de ses connaissances. Toutefois, pour analyser la partie philosophique, il lui manquait l'érudition, les précédents, les encouragements et une singulière patience tout à fait en désaccord avec la vivacité de son esprit satirique. Traducteur, il paraît avoir échoué complètement. Sa traduction paraîtra défectueuse à quiconque a lu

Dante dans l'original ou la copie et a pu se rendre compte de l'originalité de sa facture, simple et énergique, souple et concise, et de la force et de l'expression de son style. Rivarol a eu, ce nous semble, un grand tort : c'est de nationaliser français l'Aligliieri. J'ose même dire que le travail méritant auquel il s'est adonné aurait acquis une valeur plus réelle, s'il avait, se rappelant le précepte d'Horace, traduit le mot, pour le mot, méthodiquement. Entre ce système et celui de Rivarol — les deux extrêmes — la vérité était de se tenir dans un sage milieu qui, rapprochant le traducteur de l'original, l'eût empêché d'en dénaturer le caractère. Rivarol a amolli, efféminé Dante. La rudesse et le laconisme du langage, la force de l'expression poétique ont disparu sous un fatras d'épithcl.es riches et élégantes, dans les embarras et la marche lente et cadencée d'un style périodique sans originalité et sans facture.

« Quoi qu'il en soit, dit M. Sainte-Beuve, ce dilettante brillant et incrédule dut à quelque chose de lier et de hardi qu'il avait dans l'imagination et qui tenait sans cloute à ses origines méridionales, d'être le premier chez nous à parler dignement de Dante et même de le juger très-finement sur des beautés de détail et d'exécution qui semblaient être du ressort des seuls Italiens. »

Peut-être cette finesse, ce tact délicat, qui honorent le jugement du critique, sont-ils justement recueil contre lequel le traducteur s'est heurté? Sa notice sur la vie et les poèmes du Dante, qui est une page bien écrite, ingénieuse par les api :vns, où se dessine exactement la physionomie du grand poêle, promettait une traduction

moins faible mais trop française. On y voit que l'art de la versification du Dante était savouré par ce littérateur distingué. Il fait des remarques judicieuses sur la construction de son vers et rencontre de délicieuses expressions pour peindre les traits qui caractérisent le style de son poète.

L'audacieuse entreprise de Rivarol popularisa Dante en France ; c'est un fait prouvé.

Malgré les efforts qui indiquaient l'aurore de la réaction, La Harpe contrefit Voltaire. Il ne consent à voir dans la Divine Comédie qu'un « poème monstrueux, rempli d'extravagances » que, selon lui, une manie paradoxale « a pu seule justifier si préconiser. »

La Harpe a prononcé le mot : préconiser, et nous voici déjà au xixe siècle.

Chateaubriand, embrassant dans le Génie du Christianisme tous les mystères et les bienfaits de la Religion Chrétienne, consacrait la seconde partie de ce chetd'œuvre à la définition de la poétique du christianisme. Rempli de son sujet, scrutantdans toutes ses profondeurs la divine supériorité de notre culte, il faisait comparaître devant lui l'antiquité, le moyen-âge et les temps modernes. La plus stricte impartialité présidait à ses hauts jugements. Il évoquait Virgile et Dante et Milton, analysait les beautés particulières de leurs inventions, et, de ces comparaisons d'abord hypothétiques, puis vérifiées par de scrupuleux exemples recueillis dans les épopées, il tirait des déductions merveilleuses. Comme poète sacré, Dante y devait figurer, non seulement par incident, d'une manière restreinte, ainsi que Chateaubriand l'a

fait, mais dans toute l'étendue et l'autorité qui lui revenait. C'était glisser à coté de la portée de son œuvre que de l'y admettre sans relever sa foi , son génie transcendant et ses formes inimitables. Mais l'auteur des Martyrs et de René ne s'élait-il pas posé la règle de n'étudier ces matières qu'avec la généralité de vues qu'on lui connaît? La poétique du christianisme a eu le même éclat que la poétique de l'antiquité quand elle ne l'a pas surpassée; ses principes sont irrévocables, son essence divine : voilà ce qu'il fallait démontrer. Les jalons du terrain, c'étaient les penseurs et les poètes de la chrétienté. Nous admirons la beauté radieuse du firmament, mais le firmament ne la doit qu'à ses myriades d'étoiles. Or, le Dante était un des astres du ciel poétique. Cependant Chateaubriand ne s'y arrêta que légèrement :

«Sans rechercher, dit-il à son second chapitre (11e partie), quelques poèmes écrits dans un latifl barbare, le premier ouvrage qui s'offre à nous est la Divine Comédie de Dante. Les beautés de cette production bizarre découlent presque entièrement du christianisme; ses défauts tiennent au siècle el au mauvais goût de l'auteur. Dans le pathétique et dans le terrible, le Dante a peut-être égalé les plus grands poètes.

A quoi tient donc cette froideur, cette parcimonie dans l'éloge? Chateaubriand possédait pourtant une instruction si complète sur les œuvres qui se rapportent à 1 élément sacré, il est une autorité si grave, bî sévère, que nous sommes affecté des quelques lignes qu'il écrivait par pitié, sans doute, sur la poésie de Dante. Y était il contraint? Oui, me répond ra-t-on, il ne pouvait passer

indifférent en face des clartés qui jaillissaient de la Divine Comédie. Dans ce champ immense qu'il arpentait et labourait d'une extrémité à l'autre, Dante avait son domaine qu'il fallait quand même traverser et visiter. Chateaubriand était enclavé entre la vérité et ses propres sympathies. 11 a voulu demeurer presque neutre, ne pas compromettre ses opinions ; aussi peut-être est-ce contre l'élan de son cœur qu'il a écrit le nom de Dante.

M. Népomucène Lemercier (1) apercevait simultanément Dante et les plus grands poètes et s'appliquait à faire ressortir successivement la grandeur du sujet qu'il avait choisi, « les localités chimériquement merveilleuses » de son poème et la différence du sublime dans le terrible en quelques images de Virgile et du Florentin.

C'est un devoir de flétrir la résistance presque systématique faite par quelques critiques à Dante. Ces dénis de justice, ces paradoxes, courageusement attaqués par des esprits sérieux, ont fait leur temps. Ils se sont brisés, comme les vagues viennent mourir sur la gvcve, contre les gloires d'un poète que la hardiesse de son intelligence dans ces régions inexplorées do la pensée humaine, que le caractère élevé et énergique du plan de son poème et que son érudition ont marqué au coin de l'immortalité. Mais Lemercier ne craint pas d'observer que les horribles supplices de V Enfer sont des taches de goût et non des peintures appartenant au genre sublime. Ils produisent sur le lecteur une impression contraire

(1) Cours analytique de Littérature générale, 3me partie.

aux créatures sublimes de YÉnéide, c'est-à-dire la répulsion et l'effroi.

Bientôt Lemercier s'effaçait derrière Ginguené qui venait de donner au public son Histoire Littéraire de l'Italie. La nature de leurs œuvres est loin d'être homogène. L'un, dans la suite de son cours, y a quelquefois fait entrer Dante pour fortifier les matériaux dont s'appuyaient ses démonstrations. L'autre, obligé au contraire de s'arrêter à Dante, lui consacre une élude spéciale, car l'exactitude lui commande de marquer l'origine de la langue Italienne et l'apparition d'un ouvrage qui donne le plus de lustre à la gloire littéraire de l'Italie. Voilà pourquoi nous avons de Ginguené un travail assez complet et à peu près compact. Membre de l'Institut, il avait une réputation méritée, comme érudit, dans les lettres. Ses connaissances si nombreuses sur l'Italie puisaient leur certitude dans la lecture fréquente qu'il avait toujours poursuivie de ses grands hommes. Ajoutez que ses propensions intérieures étaient tournées de ce côté, qu'il était passionné pour la littérature Italienne. Belle était, l'occasion ! Pour la France commenter Dante allait être une nouveauté. Le vieux parti littéraire eût dévoré son courroux dans le silence, mais la jeunesse eût applaudi. Ginguené sut l'attirer à lui, l'intéresser aux études fructueuses qui occupaient sa vie. 11 écrivit trois chapitres d'un trait sur le même sujet avec sagaoité et beaucoup de modération', le pouce sur chaque feuillet pour prouver au besoin ses avances. Bonne manière de procéder. Sans flageller les préjugés, apostropher l'ignorance du siècle, il lendit à nous « transporter peu à peu,

par une montée unie, dans l'intelligence de ce difficile poète. » (M. Sainte-Beuve.)

Nous reprocherons à ce savant de mérite les sentiments erronés qu'il exprime sur les monuments littéraires et scientifiques du moyen-âge. Ces temps n'ont été, selon lui, que des temps de barbarie et de superstitions grossières. C'est se méprendre en complète ignorance ou à dessein de préventions sur la foi religieuse, les croyances primitives, le génie laborieux et fécond du moyen-âge. Des travaux remarquables, dus à la science et au talent d'écrivains célèbres de ce siècle, ont réfuté ces erreurs et modifié justement l'opinion publique à cet égard.

En 1824, paraissait l'histoire de la vie de Dante et la traduction de son poème, par M. le chevalier Artaud. Ces travaux obtinrent un succès complet en Italie, où le long séjour et le grand nombre des amis de l'auteur avaient leur importance. On y vante encore beaucoup sa traduction fort estimée d'ailleurs en France. Ce littérateur apprécie avec impartialité la Divine Comédie. Son histoire de la vie de Dante avait pour créances les biographies originales des contemporains. C'est un double effort qui n'influa pas médiocrement sur les dispositions des esprits à l'égard de notre poète.

A la suite de ces savants commentateurs arrivent deux jeunes écrivains brillants d'érudition et de foi qui jettent définitivement les bases impérissables de la réputation littéraire de Dante en France : Fauriel et Ozanam.

Nous parlerons d'abord de Fauriel. Perspicace au plus haut degré, esprit droit et sain, scellant ses idées du

cachet du travail et des preuves originales, observant dans le langage une purelé classique, je veux dire rigoureuse, Fauriel descendait dans les entrailles mêmes de l'œuvre. La combinaison de ses patientes et doctes recherches, de la facilité de son esprit et de son piquant cnjoûment, donnait à sa parole, aux riantes images qu'il évoquait sur cette route aride, la plus grave assurance, le charme le plus délicat. Le Dante qu'il présentait , étudié à nu, comme le squelette, ne ressemblait aucunement à ce fou bizarre dont nos anciens livres avaient conservé le simulacre : soit qu'il nous raconte en un style simple et louchant la vie du grand poëte, soit que, remontant au berceau de la langue italienne, il fasse ressortir sa suprême omnipotence et la grandeur de sa tâche comme créateur de ce mélodieux idiome, soit qu'il parcoure la Divine Comédie en en désignant du doigt les beautés touchantes ou lugubres, Fauriel se soutient par la fermeté de ses vues et la sobriété de ses jugements. Ses éludes substantielles ont amélioré le goût littéraire de notre siècle. Lues d'abord devant une jeunesse studieuse, dont le prestige inouï du nom de Dante avait réveillé l'enthousiasme pour l'Italie, ces éludes ont été depuis quelques années publiées en volumes.

Fauriel dirigeait ses investigations vers les origines de la langue italienne pendant qu'Ozanam abordait Dante par un autre coté non moins difficile, non moins sérieux, le côté religieux et philosophique. « Nourri du Christianisme le plus pur et le plus fervent, il abordait Dante comme le jeune lévite approche de l'autel et moule les degrés du sanctuaire.» C'était l'âme d'un poète dans

l'intelligence érudite et austère d'un théologien. Il allait

accomplir le sacrifice, et, posé sur le piédestal de sa

statue, tresser la sainte couronne de lauriers au front

du Toscan avec le génie duquel il avait une relation si

intime de cœur et de pensée.

« Mais telle est parmi nous, passagères créatures que nous sommes, disait-il dans la préface de son livre : Dante et de la philosophie catholique au xme siècle, l'impuissance des souvenirs et la courte portée de la gloire qu'à peine de ceux qui honorèrent le plus l'humanité, nous parvient-il, au bout de quelques siècles, autre chose que le nom. Ces noms vont ordinairement à l'immortalité , portés par une admiration traditionnelle et ignorante, comparable au dauphin de la fable qui, sans le savoir, portait à travers les mers tantôt un animal moqueur et tantôt un poète aux accents divins. Si ces complaisances paresseuses de la postérité profitent quelquefois à des personnages peu dignes, plus souvent elles font tort aux grands hommes. Il semble que justice suffisante leur ait été rendue, parce qu'on leur paie en l'occasion un tribut de vulgaires louanges, tandis que leurs titres les plus précieux restent ensevelis dans la poussière. En sorte que s'ils pouvaient lout-à-coup soulever les pierres de leurs tombes, on ne sait quel sentiment les agiterait davantage, ou l'indignation de se voir ainsi méconnus, ou l'orgueil d'être entourés de tant d'hommages alors qu'on les connaît si peu. »

Ainsi parlait Ozanam , c'est-à-dire avec cette éloquence inspirée et onctueuse qui semblait découler du ciel en son âme par une vertu divine comme un pur reflet de la poésie sacrée.' L'élan de son imagination ardente trouvait dans la paix de son cœur et la maturité de ses idées une compression naturelle. Dante, c'était la clef qui lui ouvrait les portes de ce vaste édifice : la philosophie chrétienne du moyen-âge. Cette science, elle s'est

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transfigurée dans la céleste Béatrice. Voilà d'où part Ozanam pour s'élancer dans les régions de l'idéal religieux. Ainsi, réhabiliter le moyen âge philosophique en commentant Dante, tel est le but qu'il s'est proposé et qu'il a atteint.

Lamennais, avant Ozanam, avait tenté de démontrer l'homogénéité de toutes les doctrines politiques du Blanc- Gibelin. Selon lui, l'anténomie reprochée à ses doctrines prend sa source dans les exagérations de l'ullramontanisme. — Nous aurons à examiner cette question en son temps et lieu.

Nous sciions injuste si nous ne mentionnions pas ici les deux remarquables chapitres de M. Villemain dans son Cours de Littérature Française sur le moyen-age. Le célèbre professeur y a solidement mis en relief, dans ce style pur et élégant qui n'appartient qu'à lui et avec sa verve habituelle, les qualités de Dante. La première partie de ce travail contient l'analyse des principaux événements de sa vie et de sa Vitanuova (Vie nouvelle); la seconde partie l'envisage comme historien, poète et philosophe et se termine ainsi :

« C'est dans ce mélange de sentiments si divers, d'inspirations si opposées, que B'est formé le plus grand poète du moyen-âge, ce poète dont les vers sublimes et naturels ne s'Oublieront jamais, tant, nue la langue Italienne sera conservée, t an i que la poésie sera chérie dans II' monde.

Citons aussi M. ampère pour les recherches qu'il a mêlées à ses souvenirs de Rome i et ses rapprochement*

(i) Ces souvenirs ont été réunis par t'é minent académicien dans son Voyage Dantesque, publié dans le livre Intitulé : l<t ûrkee,

Home et Dant<>.

ingénieux dans ses études sur la littérature avant le xme siècle, — rapprochements amenés avec tant de goût et cet art naturel de la simplicité qui n'exclut ni la logique dans la liaison des idées, ni l'élégance et le mouvement.

Les idées politiques de Dante ont été de leur nature si entières et tellement personnelles et contradictoires que des débats violents ont été entamés par des écrivains de convictions opposées sur ce sujet. Mais c'a été l'effervescence des passions et l'intolérance qui ont donné à ces discussions utiles, non seulement au point de vue des Gibelins, mais aussi de la politique universelle, un caractère affligeant de désordre et d'impudeur. Nous déplorons ces incartades commises par des hommes qui, libres de voir à leur manière et de juger selon leurs principes le fond de questions toujours brûlantes et dangereuses comme celle-ci, nuisent à leur propre cause en profanant leur honnêteté. Les insultes, la boue qu'on se jette et se renvoie alternativement, souillent le sujet sans rendre meilleures les conclusions des auteurs. Il ne faut pas , pour être gratifié des encouragements d'empiriques, soit ultramontains, soit révolutionnaires, polluer la vérité et se faire le coryphée de telles ou telles gens de partis.

Le nombre des lutteurs dans cette arène a été assez notable : Deux champions semblent y avoir déployé beaucoup de valeur. Ce sont : M. Rosetti qui a foudroyé la gloire du Dante gibelin, et M. Schlegel qui l'a relevée.

Mais il est à croire que toutes les sommités littéraires ont voulu nous apporter l'expression de leurs opinions

quelquefois si diverses. Lors de la publication de la traduction de M. Mesnard, les colonnes du Moniteur Universel s'ornaient d'une bonne et substantielle étude bibliographique due à la plume de notre éminent professeur et critique : M. Sainte-Beuve. Il essayait d'y esquisser, dans un cadre restreint, le sommaire des travaux qui,en France, ont honoré la mémoire du poète italien. Cette esquisse, que l'imagination de notre célèbre compatriote enrichissait de festons délicats et attrayants, de détails pleins d'atticisme et de finesse, a été l'un des plus précieux antécédents de l'analyse à laquelle nous nous dévouons. Et quel modèle plus judicieux, plus parfait sous le rapport de l'originalité, du tact et de l'érudition aurions-nous vainement cherché !

Puis, voici M. de Lamartine. Vous savez l'élévation de ses pensées, la fécondité de son imagination, la magnificence de son style. Il était donc impossible que l'auteur des Méditations n'eût pas aimé l'Italie, caressé sa fougue. Mais c'est le milieu, pour être juste, qu'on adopte; M. de Lamartine l'a compris. Cependant ses deux entretiens (19e et 20e), dans son Cours familier de Littérature , sont-ils en harmonie avec ce sage principe ? Il est douteux. Ses conclusions sont-elles admissibles? M. de Lamartine les a peut-être poussées

trop loin Est-il bien vrai que Dante, dont il a admiré

le génie, n'ait réussi à composer qu'un poème détestable? Autre chose est d'arrêter l'éloge au moment où l'on accuse quelque défaut de l'auteur ou de sacrifier sans retenue l'un à l'autre. Vous pouvez ne pas partager l'avis de fanatiques qui ont cru divulguer un grand

secret ou rendre un jugement solennel en ne voyant que roses, perles et violettes dans la Divine Comédie. Vous constatez le ridicule et vous vous gardez bien de tomber dans l'excès contraire. Certes, oui, la bizarrerie et l'obscurité ont fait le malheur de ce poème, mais la force des idées, les surprises de l'érudition, les beautés de l'invention ne Font pas, je pense, rendu insupportable à lire.

Nous saluerons, avant de finir, une publication importante {i) en son genre, de M. S. Rhéal de Césena. Elle comprend la traduction complète des œuvres de Dante (poésie, langage et politique) et des notices sur les papes et les hommes des siècles antérieurs, dont il a parlé. Vous distinguez de suite le mérite, nous voulons dire la nature savante de l'œuvre. C'est aux sources mêmes que M. Rhéal a remonté pour remplir son immense galerie. Il s'y est rencontré plus d'une fois avec Boccace, Benvenuto d'Imola, Villani, Filélfi, de Reggio, etc., toutes notabilités dans la critique de Dante, et toutes les fois aussi il s'est paré de leurs témoignages.

Mais il n'est personne en ce monde qui se puisse flatter d'être irréprochable. Ainsi, Dante n'a traité l'histoire et la politique que sous l'empire de la passion gibeline, qui viciait son jugement. C'est ce que des commentateurs très-sérieux ont voulu réfuter, mais ils se sont heurtés contre cette vérité : que les emportements déréglés des passions sont incompatibles avec les purs hommages de la vérité. Nous savons que M. Rhéal nous

(1) Le Monde Dantesque illustré, 6 volumes, 1856.

écrasera de son indifférence ou de son absolutisme, quand il voudra. Mais, qu'il nous permette de le remarquer, n'a-t-il pas un peu trop de confiance en ses propres forces? Parce qu'on diiïère avec lui, M. Rosetti entre autres, sur les doctrines politiques de Dante, est-on pour cela moins honorable? Doit-on être mis à l'index, rayé de la liste des penseurs et stigmatisé par celte qualification : înquisitorial, par exemple? C'est notre traducteur qui est responsable de jouer ainsi sur les mots. Qu'il nous en croie. Il ne faut pas s'en prendre tant aux apparences, aux banales accusations de têtes montées, de logiciens sans principes, mais étudier le fond. Je demande s'il est préférable de se superposer sur des commentateurs de mérite pour leur faire sentir le poids de son dédain, de les maltraiter et de les railler, ou bien de réfuter pièces en mains, avec calme et justice, avec une dialectique soutenue, des opinions qui semblent mauvaises ou partiales. C'est jeter des bulles de savon dans l'air et non battre le fer rougi sur l'enclume. Nous regrettons donc le silence de M. Rhéal, autant pour son œuvre que pour le système qu'elle exalte, quoique nous ne le partagions pas.

Parleraije des traducteurs de Dante? Ils sont si nombreux ! et je suis dépourvu des moyens nécessaires pour émettre une opinion sur leur valeur. Parmi ceux que la critique a recommandés, nommons MM. Antoni Deschamps pour ses morceaux choisis en vers, Delécluze pour sa Vie nouvelle, le chevalier Artaud que nous avons fait connaître, Fiorentinoàqui son origine italienne et son talent comme publieiste ont créé des titres à la

confiance publique, de Montargis, généralement estimé, et Louis Ratisbonne, dont l'essai vigoureux d'une traduction en vers a été couronné d'un légitime succès.

C'est aussi M. Mesnard, vice-président du Sénat, qui consacre les loisirs que lui laissent ses hautes et laborieuses fonctions à l'étude de la littérature sérieuse. Sa traduction si justement remarquable, éditée avec un luxe en rapport avec l'importance et l'éclat de l'œuvre de Dante, est destinée à clore dignement cette longue énumération de travaux.

« Dans la nouvelle traduction qui nous occupe, je remarque et je loue le soin d'être, autant que possible, coulant et facile en français, d'unir la fermeté du ton à l'aisance du tour et du nombre. Cette traduction peut se lire avec ou sans l'italien. Dans le calque trop complet et trop systématique qu'on veut faire d'un texte original, il arrive quelquefois qu'on reste plus voisin de l'idiome étranger que du nôtre, et que la traduction aurait besoin d'être traduite elle-même : c'est là un inconvénient que M. Mesnard a cherché à éviter, en infusant ça et là une nuance, je ne dirai pas de paraphrase, mais d'éclaircissement dans le texte, et il en résulte que la lecture continue de son Enfer est aussi agréable que peut l'être une lecture continue de Dante....» Puis, en parlant de la poésie dantesque: «On a sans cesse à arracher le rameau d'or du milieu des épines qui le défendent et qui renaissent. Mon respect en est d'autant plus grand pour ceux qui, comme M, Mesnard, s'engagent, par un motif désintéressé d'étude, dans un travail dont le charme même est déjà une preuve de mérite et un titre de noblesse pour l'esprit...»

Je n'ai rien à ajouter à cet éloge ; il sort de la plume de M. Sainte-Beuve, et n'est-ce pas la meilleure de toutes les recommandations dont cette traduction fidèle et si méritante se puisse prévaloi r?

hiki; ID aujouhd'iui. 45

Nous avons oublié à dessoin M. Brizcux par une condescendance sympathique pour sa mémoire. Quelle profondeur et quels soins pieux, presque lilials,il apporta dans la translation en noire langue du poème de Dante ! Ce qu'Ozanam fut à ce dernier comme philosophe, Brizeux le fut comme traducteur. Son ame orthodoxe, d'une nature si élevéeet sensible, étaitportée vers Alighieri par un irrésistible penchant. Aussi la France littéraire a-telle spontanément manifesté les regrets quelle éprouvait de la mort du doux chantre de Marie, et du scrupuleux traducteur de Dante.

Nous voici parvenu à la fin de notre analyse, bien imparfaite sans doute, des commentaires et traductions di1 Dante. Avant d'entrer dans le fond même de notre sujet, reportons un moment notre pensée en arrière. Il faut avouer que nous sommes bien éloignés de Voltaire, et qu'on ne reconnaîtrai! pas sans quelque surprise notre poêle dans l'article du Dictionnaire philosophique, où l'ironie et peut-être aussi l'ignorance l'ont défiguré et mis en pièces. Vingt lignes cle prose satirique suffisaient hier, c'était une aumône. Aujourdhui que d'éminents travaux ont été publiés sur Alighieri, que nous en avons pris connaissance, notre siècle ne se lasse pas d'accueillir encore avec une faveur marquée et honorable pour noire époque les œuvres qui touchent à ce multiple et inépuisable sujet de quelque part qu'elles lui viennent, de

Paris ou de la province, de nos illustres critiques ou de jeunes et modestes talents. Cet engouement est le signal d'un retour vraiment décisif au genre sérieux dans la littérature. Mais au seul point de vue de Dante n'a-t-il pas une autre signification? et doit-il faire craindre que nous ayons dépassé la borne?

Dante est à la mode ; mais le xive siècle a eu la manie de vouloir en tout pétrarquiser, et j'ai bien peur que nos dantesques ne tentent de mettre leur poète en avant dans tous les genres. Tant pis, ce serait faux et ridicule.

Savoir oser la réaction lorsque le mérite l'exige, est sans doute une chose excellente en elle-même; mais n'avons-nous pas, dans un état d'exaltation fébrile, déposé aux pieds de Dante tous les lauriers? avons-nous songé auparavant que pour cela il lui fallait accorder les qualités d'avoir été universellement sage, admirable, juste et vrai? Est-il bien à la fois poète, philosophe, législateur, historien? Ne pourrait-on pas démontrer que rien n'est contagieux comme un enthousiasme excessif, qu'à chaque écrivain on doit distribuer son rôle, son véritable talent, sans se préoccuper infructueusement des essais médiocres qu'il a vainement cherché à réaliser?

C'est là notre pensée.

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