‹ Dant et le moyen ageChapitre 3 sur 19 · AUJOURD'HUI LES GÉMONIES, DEMAIN LE CAP1TOLE (I · texte numérisé non relu

AUJOURD'HUI LES GÉMONIES, DEMAIN LE CAP1TOLE (I

L'Italie, mue par la compassion, s'était dit : Voilà un grand homme que j'aurais pu favoriser et rendre heureux, je l'ai abreuvé de maux et d'ingratitude puisque je me suis abandonnée à l'injustice, je glorifierai Dante au centuple et ne lui refuserai ni le respect, n les libéralités de mon amour. A partir de ce jour, qu le méprise me méprise. Si on l'attaque, je prendrai sa défense.

Cet engagement une fois pris, les Italiens ne s'en sont pas départis. Rien n'est piquant d'originalité comme leurs scrupules. Exprimez -vous de l'admiration pour leur poète? Ils se jettent dans la superfétation, c'est une enchère. Le critiquez-vous, avec réserve, j'entends? La discussion en ce cas peut devenir toute personnelle. On vous outrage si vous n'êtes entièrement élogieux. Il s'agirait d'intérêts propres que vos interlocuteurs ne seraient pas plus vifs et plus emportés. C'est ainsi que M. de Lamartine, ayant, dans une étude d'ensemble, (2) touché à plusieurs défauts réels d'Alighieri, a failli payer de sa vie l'usage de ce droit commun à tous. ^ Puisse, s'est écrié, dans le paroxysme de la fureur, un critique italien, la plume que je liens se changer en la pointe d'une épée et te percer au cœur ! »

Quoi! ne sommes-nous pas libres de discourir sur

(1) M. Philarète Chasles. Souvenirs d'un médecin.

(2) Cours familier de littérature.

Dante comme sur Virgile? Et parce que le hasard a voulu qu'il naquît en Italie, le droit d'être vrai et impartial sur son compte est-il aliéné? M. Edmond About l'a dit:

« Les plus beaux ouvrages de la nature, comme les chefsd'œuvre de l'art, sont sujets à la critique. Dieu même, au dire des Ecritures, a livré le monde aux discussions des hommes : Tradidil mundum dispulationibus. »

Quand les œuvres d'un littérateur, poète ou historien, sont livrées à la publicité, elles tombent sous le coup de tous les jugements, c'est-à-dire des jugements des savants comme des sots. Tous les peuvent condamner ou louer à plaisir, selon leurs dispositions ou leurs travers. Le patriotisme, les sympathies de famille n'ont rien à y démêler. J'admire ceci, vous détestez cela. Il y a entre ces affections particulières la loi immuable de la vérité qui ne doit pas être violée ou remplacée.

Cependant, rendons hommage dans le principe, bien qu'en en blâmant quelquefois les aberrations, au patriotisme des peuples italiens à l'égard de Dante pour le venger des vîles atteintes de l'envie ou (\v> stupidités des ignorants. Nous sommes trop chaleureux à défendre nos gloires nationales pour incriminer une conduite si louable au fond.

Ravenne recul et conserva pieusement les cendres de

Dante. Florence, revenue de ses égarements et à «le

meilleurs temps, confessa son erreur et sollicita que les restes du poète lui fussent remis; c'était comme la voix

du sang qui parlait. Mais Ravenne, noblement inspirée, n'acquiesça pas à ce désir tout patriotique. Elle continua de voir affluer dans son sein les littérateurs-pèlerins d'Italie et d'autres pays. Il est logique qu'elle apporte même de l'ostentation à montrer le tombeau d'Alighieri.

L'expiation a commencé. Bientôt il n'est plus question dans l'aristocratie, parmi les savants, le peuple, que de Dante. Il est le poète national de l'Italie, adopté unanimement par vingt républiques distinctes. Chaque ville où il a passé revendique l'honneur de lui avoir donné asile. Il venait souvent se promener par ces chemins, dit Tune aux étrangers, voilà la pierre où il avait coutume de s'asseoir, où il venait méditer ses tristes pensées ! Tenez, dit une autre ville, c'est ici qu'il écrivit les six premiers chants de son poème ; nous vous raconterons les incidents qui ont marqué son séjour parmi nous. Ainsi les notes se recueillent de bouche en bouche, les plus petites particularités de cette vie orageuse sont rappelées et décrites avec un soin ingénieux plein d'amourpropre.

Raphaël peignant dans ses fresques historiques et symboliques les illustrations et les bienfaits du catholicisme y place la physionomie austère, pâle, mais rayonnante et vénérée du poète Florentin.

Florence nomme des professeurs illustres pour expliquer la Divine Comédie dans les chaires publiques. Aussitôt dix villes d'Italie jalouses imitent ce fructueux exemple.

Boccace emploie presque toute sa vie à réunir des documents épars, des incidents au moyen desquels il

forme la biographie de notre poète. Chargé d'expliquer la Divine Comédie, il le fait avec une sagacité et une érudition profonde.

L'élude portait de préférence sur le système philosophique ou théologique. Savants théologiens eux-mêmes, des archevêques et des évêques ne se crurent pourtant pas suffisants à cette tâche : longtemps ils associèrent leurs travaux: à ceux de docteurs laïques d'un mérite solide, leur érudition et leur ténacité eurent raison de beaucoup de points sur la théologie, que la bizarrerie et l'obscurité du style rendaient douteux ou incompréhensibles.

La route était frayée. Les traducteurs et les commentateurs augmentaient tous les jours en nombre. On enseignait, on discutait les opinions théologiques de Dante. Son autorité équivalait pour les savants à celle de l'Ange de l'Ecole. Pour les littérateurs, il égalait Homère. L'Italie suivait avec orgueil les phases de celte révolution extraordinaire. Déjà elle avait osé ajouter de sa main un superlatif sans exemple au titre du poème. Il y avait tout simplement ce mot: Comédie, qui, dans l'esprit de Dante, avait une simplicité profonde. Dans l'excès de leur bonheur, les Italiens écrivirent la Divine Comédie, et personne ne souillant mol, répit hèle est demeurée. « Mais surtout Florence a entouré d'un culte expiatoire tout ce qui reste de lui, le toit qui abritait sa tète, la pierre même où il avait coutume de s'asseoir. Elle lui a décerné une sorte d' apothéose en le faisant représenter par la main de r.iotlo, vêtu d'une robe triomphale et le front couronné, sous l'un des por-

tiques de l'église métropolitaine et presque entre les saints patrons de la cité » (Ozanam).

Ainsi s'est accompli le vœu ardent du poète.

De tous les côtés on l'a acclamé, imitant presque, j'allais dire, la ferveur et le respect de l'Italie. Son nom et son chef-d'œuvre se sont répandus dans toule l'Europe. Là on a cru sur parole les panégyristes , ici on a lu l'auteur, on a approfondi ses idées, on a approuvé ses croyances , rejeté ses principes politiques ; mais l'on est convenu, en résumé, qu'il était un grand poète. Il y a eu des époques où il a été bafoué, incompris, où quelqu'étourdi l'a renversé du piédestal que les Italiens lui ont taillé. Mais ces injustices n'ont pas persisté. L'admiration a repris le dessus. Il en est du mérite des hommes comme des bonnes institutions : on les établit, puis on les supprime, mais on est bien forcé d'y revenir.

L'étude qui va suivre le prouvera.

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