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maintenant trompent les hommes par une piété mensongère.
Se sentant transporté dans une sphère supérieure, Dante a dirigé ses yeux sur les beaux yeux de Béatrice :
Comme l'oiseau posé, enlre les feuilles aimées, près du nid de ses chers petits, pendant la nuit qui nous cache les choses,
afin de voir ces objets désirés, et pour trouver la nourriture dont il les repaitra (travaux pénibles qui lui sont agréables),
épie le temps sous le feuillage entrouvert, et avec des souhaits ardents attend le soleil, regardant fixement si l'aube va naître ;
ainsi ma dame se tenait droite et attentive, tournée vers la région où le soleil se montre moins rapide ;
si bien que la voyant préoccupée et distraite, je devins comme celui qui désirant voudrait autre chose et en espérant se calme.
Mais il y eut peu d'intervalle entre les deux instants : celui, dis-je, de mon attente et celui de voir le ciel aller en s 'éclairant déplus en plus.
Et Béatrice dit : « Voici les légions du triomphe du Christ, et tout le fruit recueilli du tournoiement de ces sphères. »
Il me parut que son visage était tout en flammes, et elle avait les yeux si pleins de joie qu'il faut que je passe sans donner d'explication.
Tel que dans les pleines lunes sereines Diane sourit parmi les nymphes, c'est-à-dire les étoiles éternelles qui
éclairent le ciel dans toutes les parties,
tel je vis par-dessus des milliers de lueurs un soleil qui les allumait toutes, comme fait le nôtre des flambeaux célestes ;
et, à travers la vive lumière, la brillante substance paraissait si claire à mes regards, qu'ils ne la supportaient pas.
Il se trouve maintenant tout près des personnages divins : le Christ brille comme un soleil au dessus des Bienheureux, la Vierge Marie porte un agneau, les âmes lumineuses chantent avec une inexprimable douceur le Regina cœli. Les mots et les images manquent au poète, qui ne sait plus comment exprimer son extase ;
« ...Ainsi, en représentant le Paradis, le poème sacré doit sauter comme celui qui trouve son chemin coupé.
« Mais si Ton pense au poids du sujet, et à l'épaule mortelle qui s'en charge, on ne la blâmera pas si elle tremble dessous.
« Ce n'est pas un chemin pour une petite barque ni pour un pilote qui ménage ses forces, celui que va fendant ma proue hardie... »
A coup sûr, jamais poète n'a trouvé pour exprimer l'amour céleste et l'extase religieuse, une pareille richesse de mots et d'images ; jamais esprit humain n'a conçu un rêve de Paradis plus divin, plus merveilleux, plus spirituel. Mais est-ce cette spiritualité même qui nous échappe ? est-ce cette extase que nous ne pouvons partager ? ou faut-il admettre vraiment qu'arrivé à ce point de son ascension, le sublime poète ait faibli, ployé sous l'immensité du sujet ? Le fait est qu'il devient de plus en plus difficile de suivre le génie de Dante. Dans ces ciels supérieurs, le lecteur moderne perd pied à chaque instant ; heureusement qu'à chaque instant aussi il peut se ressaisir à de grandes beautés de détails.
«... Notre imagination, ou du moins notre parole, a un coloris trop cru. . . » Ce vers du chantXXlV nous semble une critique merveilleusement lucide de la dernière partie du poème ; ce n'est pas l'imagination qui faiblit : elle a vu, elle s'est représenté la vision céleste dans toute sa plénitude ; mais les mots la trahissent ; les mots sont humains, ils ne peuvent exprimer que des admirations hu-
maines, que des extases humaines; et l'imagination plane maintenant au-dessus de l'humanité, dans des régions vierges qui défient le langage.
Faut-il entrer dans le détail de l'espèce d'examen théologique qu'à la demande de Béatrice les apôtres vont faire subir au poète ? Saint Pierre l'interroge sur la foi, et il répond que « la foi est la substance des choses espérées, et l'argument des choses non visibles ». Saint Jacques l'examine sur l'espérance, qui est « une attente certaine de la gloire future, que produisent la grâce divine et les mérites antérieurs ». Saint Jean, à son tour, l'interroge sur l'Amour et sur la Charite. Les questions de l'Evangéliste et les réponses du poète soiit d'une très grande intensité de sentiment ; et il est impossible de lire ce chant XXVI sans saisir d'une façon particulièrement frappante le rapport de filiation qui existe entre Dante et les poètes mystiques qui l'ont précédé. Avant lui, saint François d'Assise chantait, en recourant à des images de même ordre : ce Mon nouvel époux, l'amoureux Agneau, m'a fendu le cœur, et mon corps est tombé à terre. Les flèches
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que décoche l'Amour m'ont frappé en m'embrasant ». Et Jacopone de Todi, emporté par les mêmes extases comme il le fut par les mêmes haines : « Amour, divin Amour, pourquoi m'avoir assiégé ? Tu semblés épris de moi jusqu'à la folie. Tu as mis le siège devant mes cinq sens..,» — Il serait facile de multiplier ces rapprochements, dont l'intérêt n'est pas un simple intérêt de curiosité : ils nous montrent à quel point Dante appartient à son époque, comment il a pu puiser beaucoup de ses inspirations dans l'air qui l'entourait, dans une atmosphère ardente et passionnée où il n'était pas seul à se mouvoir. Ses extases qui ne trouvent plus d'expressions, cette absorption complète de son être dans l'espèce de Nirvanah divin qu'est son paradis, où les âmes n'ont plus de formes, où seulement glissent des lumières dans la lumière éternelle, où se mélangent à des explosions passionnées d'Amour céleste des discussions ardues sur des points de dogme et des invectives contre les chefs indignes de l'Eglise et du monde, tout cela nous échappe, nous fuit, et, il faut bien le dire, nous paraît par
Monument à Dante Alighierï.
Œuvre de Slefaao Ricci, égliie de Santa-Croce, A Florence.
moments monotone et fastidieux. On peut affirmer qu'il n'en était pas de même pour les contemporains : leur imagination suivait celle de Dante, lisait entre les mots, partageait ses extases et ses élans d'enthousiasme. Sûrement ils ont compris dans tous ses détails cette troisième cantica, dont quelques parties seulement nous sont accessibles. Entraînés dans le tourbillon inexprimé d'images, de lueurs, d'éblouissements par lesquels le poète essaye de traduire ses visions suprêmes du Christ, de la Vierge, de Dieu même, nous nous ressaisissons aux quelques vestiges de réalité qui surnagent encore dans cet océan d'infini et de surnaturel. Tantôt, ce sont les violentes invectives de saint Pierre contre ce celui qui usurpe ma place, ma place, ma place », et contre la cupidité des chefs de l'Eglise. Ou bien, ce sont les reproches que Béatrice adresse, avec non moins de virulence, aux théologiens et aux prédicateurs du temps.
« Vous ne suivez aucun sentier en philosophant, tant
vous emportent l'amour de l'apparence et ses chimères.
« Toutefois cette conduite est regardée d'en haut avec
moins de rigueur que lorsqu'on rejette l'Ecriture sainte, ou lorsqu'on la fausse.
« On ne songe pas chez vous combien il en a coûté de sang pour la semer dans le monde, et combien plaît celui-là qui humblement chemine avec elle.
o Pour paraître, chacun s ingénie et fait ses inventions; et celles-ci sont les textes des prédicateurs, et on tait l'Evangile.
« L'un dit que la lune recula lors de la passion du Christ, et s'interposa afin que la lumière du soleil ne put descendre,
« et d'autres que la lumière se cacha d'elle-même; de sorte que cette éclipse fut sensible pour les Espagnols et les Indiens comme pour les Juifs.
« Florence n'a pas autant de Lapi et de Bindi que de ces fables qui se débitent en chaire de côté et d'autre.
« Aussi les pauvres brebis, qui ne savent pas, s'en reviennent du pâturage repues de vent; et leur ignorance ne les excuse pas.
« Le Christ n'a point dit à sa première assemblée : Allez et prêchez au monde des sornettes; mais il leur donna la vérité pour texte ;
« et elle résonna si fort dans leur bouche, que dans leurs combats pour allumer la foi, ils firent de l'Evangile des boucliers et des lances.
« Aujourd'hui on s'en va prêcher avec des bons mots et des bouffonneries ; et, pourvu que l'auditoire ait bien ri, le capuchon se gonfle et l'on ne demande rien de
plus.
Mais un tel oiseau (le diable) niche dans la pointe du
capuchon, que, si le vulgaire le voyait, il comprendrait ce que valent les indulgences de ceux auxquels il se confie.
« Par ces indulgences la sottise s^st si fort accrue sur la terre, que, sans la preuve d'aucun témoignage, on se confie à toute promesse ;
« de cela s'engraisse le porc de saint Antoine, et s'engraissent bien d'autres qui sont pires que des porcs: ils paient avec une monnaie qui n'a pas de coin »
On retrouve là comme un tableau curieux de cette vie religieuse du xiv e siècle, où le grotesque se mélangeait aux prédications comme il entrait dans les cathédrales, où, de même que les architectes amenaient les fidèles par la représentation de quelque diable grimaçant sous les voûtes sacrées, les moines essayaient d'entretenir l'attention de leurs auditoires par des anecdotes, des récits, ou des allusions qui venaient bizarrement s'encadrer dans leurs sermons.
De temps en temps, — plus rarement, il faut, l'avouer, — c'est par les élans de sa foi, la couleur de son langage mystique, la puissance de sa vision qui redevient presque sensible, que Dante parvient à nous reconquérir:
splendeur de Dieu, par laquelle je vis le grand triomphe du royaume de la vérité, donne-moi la vertu de dire comme je le vis !
Une lumière est là-haut, qui rend visible le Créateur à la créature qui trouve seulement sa paix à le voir.
Et elle s'étend en une ligure circulaire telle, que sa circonférence serait pour le soleil une trop large ceinture.
Tout ce qui en apparaît n'est qu'un rayon réfléchi sur le sommet du premier Mobile, qui prend de là sa vie et sa puissance.
Et, comme un coteau se mire dans l'eau de sa base, pour se voir, semble-t-il, paré, quand il est riche d'herbes et de petites fleurs, ainsi, suspendues tout autour, tout autour du fleuve lumineux, je vis s'y mirer, sur plus de mille degrés, toutes les âmes qui de notre monde sont retournées là-haut.
Et si le rang le plus bas concentre en lui tant de lumière, quelle n'est pas la splendeur de cette rose dans ses feuilles les plus hautes !
Ma vue ne s'égarait pas dans la largeur ni dans la hauteur de la rose, mais embrassait toute la quantité et toute la qualité de cette allégresse.
Là, être près ou loin n'ajoute ni n'enlève rien ; car, où Dieu gouverne sans intermédiaire, la loi naturelle est sans action.
Dans le cœur de la rose éternelle qui se dilate, s'étage et exhale un parfum de louanges au soleil d'un printemps éternel.
Béatrice m'entraîna comme quelqu'un qui se tait et
Teut parler, et elle me dit: « Regarde combien est grande la réunion des blanches étoiles.
€ Vois notre cité, combien elle fait de tours! Vois nos degrés si remplis, que peu de gens désormais y sont désirés t
« Dans ce grand siège, sur lequel tu tiens fixés tes yeux à cause de la couronne qui déjà est placée audessus, s'assoira, avant que tu soupes à ces noces,
« Tâme un jour auguste sur la terre du grand Henri, lequel viendra réformer l'Italie, avant que cette terre soit disposée à l'accueillir.
Le dernier chant est presque tout entier de cette hauteur. Il s'ouvre par une admirable prière que saint Bernard adresse à la Vierge, lui demandant d'obtenir pour le poète arrivé au terme de son voyage la grâce suprême de s'élever jusqu'à la vision de Dieu. Tout ce qu'il y a de poétique, de profond et de tendre dans ce culte de la Vierge qui pendant tant de siècles a été presque seul à représenter la bonté du cœur humain, se trouve condensé dans ces inimitables terzines :
a Vierge mère, fille de ton fils, humble et haute plus qu'aucune autre créature, terme fixe de la volonté éternelle,
« tues celle qui a ennobli tellement la nature hu-
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maine, que son auteur n'a pas dédaigné de devenir son propre ouvrage.
« Dans ton sein s'est rallumé l'amour dont la chaleur a fait ainsi germer cette fleur dans la paix éternelle.
« Ici tu es pour nous un soleil plein de charité, et làbas, parmi les mortels, tu es une source vive d'espérance.
« Femme, tu es si grande et tu as tant de puissance, que celui qui veut une grâce et ne recourt pas à toi veut que son désir vole sans ailes.
« Ta bonté ne secourt pas seulement celui qui demande, mais bien des fois elle prévient libéralement la demande.
€ En toi se réunit la miséricorde, en toi la pitié, en toi la magnificence, en toi tout ce qu'il y a de bon dans la créature.
« Or celui-ci qui, du plus profond abtme de l'univers a vu jusqu'ici les existences des esprits une à une,
« te supplie en grâce de lui accorder assez de force pour qu'il puisse s'élever plus haut du regard vers la béatitude céleste.
c Et moi qui n'ai jamais souhaité pour moi cette vue plus ardemment que je ne fais pour lui, je t'adresse toutes mes prières, et je prie qu'elles ne soient pas vaines,
« pour que tu dissipes tout nuage de sa mortalité par tes prières, afin que la joie suprême lui soit dévoilée.
« Jeté prie encore, ô reine qui peux ce que tu veux, que tu conserves entières ses facultés après une telle vision.
« Que ta protection triomphe des impulsions humai-
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nés. Vois Béatrice avec tous les bienheureux qui joignent les mains pour s'unir à mes prières. »
Enfin la conclusion du poème doit êtrecitée tout entière :
souveraine lumière ! qui t'élèves tant au-dessus de la conception des mortels, prête à mon esprit un peu de ce que tu paraissais,
et fais ma langue si puissante qu'elle puisse laisser une étincelle au moins de ta gloire aux races futures !
Car, en revenant un peu à ma mémoire et en résonnant un peu dans ces vers, ta victoire sera mieux comprise.
Je crois, par l'éblouissement que je reçus du vif rayon, que j'en aurais été aveuglé si mes yeux s'en étaient détournés ;
et je me souviens que j'en fus enhardi à persister jusqu'à ce que j'eusse uni mon regard à la puissance
infinie
grâce abondante, par laquelle j'osai plonger mes yeux si avant dans la lumière éternelle, que j'y consumai ma vue!
Dans sa profondeur je vis relié avec amour en un volume ce qui est dispersé en feuillets dans l'univers.
Les substances, et les accidents, et leurs qualités, tous joints ensemble de telle manière que ce que je dis n'en est qu'une simple lueur.
le crois que je vis la forme universelle de ce nœud,
parce qu'en disant ceci je me sens ouvrir à une joie plus large.
Un seul instant m'apporte plus d'oubli que vingt-cinq siècles n'en ont apporté à l'entreprise qui fit admirer à Neptune l'ombre d'Argo.
Ainsi mon esprit tout en suspens regardait fixement, immobile et attentif, et devenait toujours plus ardent à regarder.
Par cette lumière on devient tel, qu'il est impossible que jamais on consente à se détourner d'elle pour voir autre chose ;
attendre que le bien qui est l'objet de la volonté se réunit tout entier en elle; et hors d'elle est défectueux ce qui est là parfait.
Désormais ma parole sera plus impuissante à rendre môme ce dont je me souviens que celle de l'enfant qui mouille encore sa langue à la mamelle,
Non qu'il y eût plus qu'une simple apparence dans la vive lumière que je contemplais, et qui est toujours telle qu'elle était auparavant ;
mais, à cause de ma vue qui en regardant se fortifiait en moi, cette unique apparence, moi changeant, s'altérait en moi.
Dans la profonde et claire substance de la haute lumière m'apparurent trois cercles de trois couleurs et d'une seule dimension ;
et l'un paraissait reflété par l'autre, comme Iris par Iris; et le troisième paraissait un feu qui s'exhalait également deçà et delà (l'Esprit-Saint).
Ah! comme le discours est impuissant et faible pour
rendre ma pensée! Il est si éloigné de ce que j'ai vu, qu'il ne me suffît pas de dire peu.
lumière éternelle qui résides seule en toi, qui seule te comprends, et, comprise de toi et te comprenant, aime et souris.
Ce cercle qui paraissait conçu en trois, comme une lumière reflétée, lorsque je l'eus un peu parcouru des yeux,
me parut avoir en dedans de lui notre effigie peinte de sa propre couleur ; c'est pourquoi ma vue plongeait tout entière en lui.
Tel que le géomètre qui s'applique tout entier à mesurer le cercle et ne retrouve pas dans sa pensée le principe dont il a besoin,
tel j'étais à cette vue nouvelle. Je voulais voir comment l'image convenait au cercle et comment elle y était adaptée;
mais mes propres ailes n'étaient pas de force à cela, si mon esprit n'avait été frappé d'une clarlé dans laquelle son désir fut satisfait.
Ici la force manque à ma haute imagination ; mais déjà mon désir et ma volonté, comme une roue qui est mue également, étaient tournés ailleurs,
par l'amour qui meut le soleil et les autres étoiles.
A proprement parler, ce n'est pas là une conclusion : c'est plutôt un aveu d'impuissance, un cri qui s'étouffe dans l'extase devant la sublimité d'idées pour lesquelles il n'existe pas de langage.
Le poète n'achève pas le récit de sa vision ; il ne nous dit ni comment elle se termine, ni comment il rentre dans la vie : il nous laisse, en quelque sorte, dans la béatitude, dans l'admiration et dans la joie qu'il ne peut plus exprimer.
Tel est le poème de Dante, autant du moins que nous avons pu l'analyser. Nous aimons à y voir l'œuvre la plus haute, la plus parfaite, la plus proche de l'absolu qu'ait produite le génie humain. Complexe, comme nous l'avons vu, dans son but et dans sa portée, elle réfléchit à travers une inaccessible poésie l'état d'âme d'une des époques les plus attrayantes de l'histoire. — On s'est plu souvent à saluer la Divine Comédie comme le premier en date des poèmes modernes, comme la première manifestation de l'esprit de la Renaissance. C'est là, croyons-nous, une erreur capitale : la Divine Comédie appartient d'un bouta l'autre au Moyen- Age. Sa forme parfaite, si diflérente de la prolixité fastidieuse des œuvres contemporaines, ne suffit point à l'enlever à son époque : par un coup de
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génie, Dante a trouvé pour sa conception poétique le moule que cherchait en vain, autour de lui, un art balbutiant. Mais ce moule même ne lui appartient pas en propre: d'autres avant lui avaient tenté de raconter leurs visions de l'Infini, comme aussi d'autres avaient déjà manié avec délicatesse le « dolcestil nuovo ». D'ailleurs, par sa foi, par ses opinions, par son éducation, par sa science, il est de son siècle, et seulement de son siècle : les questions passionnantes qu'il aborde ne se présentent pas à lui sous les formes qu'elles devaient revêtir dans la suite, et il ne pressent rien de l'âge nouveau. Son patriotisme, quoi qu'on en ait pu dire, est essentiellement local, beaucoup plus florentin qu'italien, élargi seulement par un sentiment de la grandeur romaine qui a pu tromper des critiques intéressés d'ailleurs à l'exploiter
Sa théorie politico-religieuse repose sur une con ceptiondu Saint Empire qui nous reporte au siècle précédent, et sur une conception de la papauté qui ne ressemble en rien à celle que réaliseront les successeurs de Boniface VIII. En philosophie, son guide est Aristote, le maître de la veille, qu'il
place au-dessus de Platon, le maître du lendemain. Une connaît pas mieux l'antiquité qu'on ne la connaissait autour de lui. Sa théologie ne s'écarte point de celle de saint Thomas d'Aquin et des Pères de l'Eglise. Non seulement il n'annonce en rien les réformateurs du xvi e siècle, mais il n'a aucune des hardiesses indépendantes des néoplatoniciens du xv e . Ce ne sont point là, tant s'en faut, des reproches : cette harmonie entre Dante
et son temps est peut-être bien la source de sa puissance. La critique lait fausse route, en cherchant dans les grandes œuvres littéraires des traces d'esprit prophétique : les poètes ne sont pas des prophètes, ils sont les échos qui, de leur voix de cristal, répètent aux siècles futurs les grandeurs, les misères, les aspirations, les joies, les souffrances que leurs contemporains muets ne savent exprimer.
Est-ce à dire que Dante n'ait exercé aucune action sur le mouvement intellectuel de l'époque qui suivit la sienne ? Loin de là. Son œuvre avait achevé la création de la langue et de la poésie italiennes, laborieusement commencée par ses
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précurseurs. Par la théorie et par l'exemple , il avait défendu, illustré le ce vulgaire », qui, grâce à lui, allait devenir l'outil littéraire par excellence, arracher aux lettrés le monopole de la littérature en latin et permettre l'accord entre le moule artistique et la pensée populaire. De plus, en remuant toutes les idées, en traitant toutes les questions, en soulevant tous les problèmes, il avait créé une impulsion, un mouvement énorme, qui divergea, c'est vrai, de la direction qu'il lui avait donnée, mais qui lui doit son initiative. Il suffit de lire les plus anciens commentateurs de la Comédie, Boccace, Benvenuto dalmola, Jacop.o délia Lana, Francisco da Buli, etc., pour comprendre tout ce qui est sorti dudivin poème. Dante est pour ces hommes, pour leurs lecteurs et pour leurs auditeurs, le guide, le seigneur et le maître. C'est sur ses traces, en cherchant le sens de ses allusions, en paraphrasant ses jugements, en établissant — avec quelles charmantes naïvetés parfois — Phistoire des héros dont il cite les noms, en lisant et en analysant les œuvres qu'il mentionne — c'est sur ses traces qu'ils se lancent à la
conquête de la culture antique. Derrière lui, ils retournent les problèmes de la foi, de la morale, de la philosophie et de la politique, cherchant à pénétrer sa pensée, s'en écartant souvent, mais découvrant, grâce à lui, mille points de vue ingénieux, subtils, paradoxaux ou profonds qu'ils n'auraient pas trouvés seuls. Il n'y a nulle exagération à dire que Dante fut le grand éducateur du xiv e siècle : ceux même qui, comme Pétrarque, ne semblent guère le comprendre et l'admirent peu, subissent inconsciemment son influence, le suivent et l'imitent.
Dans la suite, l'histoire de la gloire de Dante demeure intimement liée à celle de l'esprit moderne : elle a subi des éclipses, qui ont toujours correspondu à des périodes de misère littéraire ; et toujours elle s'est relevée plus brillante, chaque fois qu'on s'est repris d'amour pour cette suprême manifestation du génie humain, la poésie.