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CHAPITRE VI

La gloire de celui qui fait tout mouvoir pénètre dans l'univers, et resplendit plus dans une partie et moins dans une autre.

Dans le ciel qui reçoit le plus de sa lumière, j'ai été, et j'ai vu des"choses que ne sait ni ne peut redire celu qui descend de là-haut.

Car notre intelligence s'approchant de l'objet de son désir, y pénètre si profondément, que la mémoire ne peut plus revenir en arrière.

Vraiment toutes les beautés du saint royaume, dont j'ai pu faire un trésor dans mon esprit, seront désormais la matière de mon chant.

bon Apollon! dans ce dernier travail, fais-moi un vase tout rempli de ta puissance, tel que tu le demandes pour ton laurier bien-aimé.

Jusqu'ici ce fut assez pour moi d'une des cimes du Parnasse ; mais à cette heure ce sont les deux qu'il me faut, afin d'entrer dans le reste de ma carrière.

Entre dans mon sein, et inspire-moi tel que tu étais quand tu tiras de leur gaine les membres de Marsyas.

divine vertu! si tu te donnes à moi si bien que je

puisse manifester l'ombre du royaume bienheureux, empreinte dans ma pensée,

tu me verras venir à ton arbre chéri, et me couronner alors de ces teuilles dont le sujet et toi m'aurez rendu digne.

Si rarement, ô mon père ! on cueille le laurier pour triompher, César ou poète (faute et honte des volontés humaines t)

que, quand quelqu'un en est avide, le feuillage du Pénée devrait répandre la joie autour de l'heureuse divinité de Delphes.

Une petite étincelle allume une grande flamme; peutêtre après moi saura-t-on prier avec une voix meilleure, de sorte que Cyrrha réponde. (Cyrrha, pour Apollon à qui cette ville était dédiée.)

C'est par cette majestueuse invocation que Dante ouvre sa troisième cantica. Aidé par Béatrice, il a pu monter du Paradis terrestre au Paradis céleste, où il va assister au spectacle du bonheur des élus, en même temps que lui seront expliqués les mystères de la foi par celle qui est maintenant son guide. La première sphère est celle de la Lune : elle est habitée par les âmes de celles qui, ayant fait vœu de virginité, ont été forcées par violence de manquer à ce vœu. Leurs

images à peine visibles glissent dans la lumière blanche, si pâle, si affaiblie, « qu'une perle sur un front blanc ne vient pas plus lentement à nos regards ». Parmi elles, se trouve la sœur de Forese de Corso Donati, Piccarda, qui raconte en termes voilés comment « des hommes, plus habitués au mal qu'au bien », l'enlevèrent du cloître qu'elle avait choisi : allusion à une de ces tragédies fréquentes dans la famille des Donati, où l'inflexible volonté de Corso entendait disposer des corps et des âmes des siens au profit de sa tortueuse politique. Dante lui demande si les âmes heureuses de cette sphère ont cependant le désir de s'élever plus haut, « pour mieux voir Dieu, pour mieux l'aimer et en être mieux aimées ». La réponse de Piccarda le rassure : les sphères célestes n'admettent aucun désaccord entre le désir de ceux qui les habitent et la volonté de celui qui leur a assigné leur demeure ; toutes les volontés des bienheureux se résolvent en une seule : leur paix est dans la volonté de Dieu, qui est « cette mer où tout vient se jeter ». — Ainsi, le poète apprend « que tout lieu dans le

ciel est Paradis, quoique la grâce du bien suprême n'y pleuve pas de la même façon ».

Cependant, Piccarda disparaît en chantant, « s'évanouit comme à travers l'eau sombre une chose pesante » . La vue de Piccarda a rempli Dante de pensées angoissantes : il se demande entre autres comment le mérite peut être diminué par la violence qu'il subit d'autrui ; et Béatrice, qui lit dans ses yeux les questions qu'il voudrait lui adresser, s'empresse de le satisfaire ; en sorte qu'il lui rend grâces en s 'excusant en termes magnifiques de l'éternelle curiosité qui gouverne son entendement :

« amante du Premier Amant l ô Dame divine dont le parler m'inonde et m'échauffe tellement qu'il m'avive de plus en plus,

« mon affection n'est pas assez profonde pour suffire à vous rendre grâce pour grâce ; mais que celui qui voit et peut, réponde pour moi.

t Je vois bien que notre intelligence ne se rassasie jamais si la vérité ne l'éclairé, la vérité hors de laquelle ne brille aucune vérité (particulière).

« Gomme la bête sauvage dans sa tanière, il se repose en elle aussitôt qu'il a pu l'atteindre ; et il faut qu'il l'atteigne, sinon chacun de nos désirs serait vain.

« C'est par ce désir que le doute naît au pied de la vérité comme un rejeton ; et c'est dans sa nature de nous pousser de colline en colline, jusqu'au sommet. »

Dante, s'étant ainsi excusé de sa curiosité, s'enhardit encore à demander à Béatrice « si l'homme peut satisfaire par d'autres bonnes actions à des vœux rompus ». Cette question provoque une réponse très subtile, dont la conclusion est que toute chose « qui pèse tant par sa valeur... ne se peut remplacer par une autre ». Un vœu est sacré ; il faut y être fidèle, mais il ne faut pas s'engager en aveugle, comme Jephté ou comme Agamemnon.

Bien des questions se pressent encore sur les lèvres du poète ; mais il n'ose les exprimer, et il suit Béatrice qui s'élève dans le second ciel, celui de la planète Mercure. Déjà si belle, elle embellit encore à chaque degré de sron ascension. Des âmes nombreuses accoururent au-devant des voyageurs : Tune d'elles, qui ofïre à Dante de répondre à ses questions, est celle de Justinien. Le grand Empereur, « qui par la volonté du Premier Amour... retrancha des lois le superflu et l'inu-

194 t)ANTË.

tile », habite Mercure avec les bons esprits « qui ont été actifs sur la terre », et qui ont acquis l'honneur et la renommée. Son discours est une apologie de l'idée impériale, telle que la comprenait Dante, et un puissant tableau lyrique de l'histoire et de la grandeur de Rome. Dans ce rapide aperçu qui fait défiler les héros de la république et les empereurs illustres, on sent vibrer cet orgueil patriotique que nous avons déjà constaté en analysant le traité De Monarchia, et que la pensée de la Ville éternelle a toujours développé chez les grands Italiens.

Quelques paroles de l'Empereur ont fait naître des doutes dans l'esprit de Dante sur la rédemption, Timmortalité de l'âme et la résurrection des corps. Lorsque Justinien a disparu avec les autres esprits de sa sphère, Béatrice, qui les devine, les résout. Les dissertations par lesquelles Béatrice répond aux pensées du poète, maintenant toujours fixées sur les points les plus ardus de la théologie, et qui reproduisent souvent dans une langue très abstraite des raisonnements des docteurs approuvés par l'Eglise, surtout de

le Paradis. 495

saint Thomas d'Aquin, ces dissertations sont parfois bien longues et bien difficiles. Mais elles renferment toujours des beautés de premier ordre, et Ton ne peut lire sans admiration des terzines comme celles-ci, encadrées, enchaînées plutôt dans l'explication du mystère de la Rédemption :

« La divine bonté, qui écarle d'elle toute rancune, étincelle en brûlant elle-même, de sorte qu'elle fait jaillir les beautés éternelles.

« Ge qui découle d'elle sans intermédiaire n'a point de fin, parce que son empreinte ne change pas quand ellemême Ta donnée.

« Ce qui découle d'elle sans intermédiaire est entièrement libre, n'étant pas sujet à l'influence des étoiles nouvelles.

a Plus l'être sorti d'elle lui est conforme, plus il lui plaît : car la sainte ardeur qui rayonne sur toute chose est plus vive dans celle qui lui ressemble le plus.

« L'humaine nature a sur toute autre l'avantage de toutes ces choses ; mais si une seule lui manque, il lui faut déchoir de sa noblesse.

« C'est le péché seul qui lui ôte sa liberté et la rend dissemblable du souverain Bien, parce qu'elle ne s'en éclaire que peu.

« Et jamais elle ne retourne à sa dignité, si elle ne remplit le vide laissé par sa faute et si par de justes peines elle n'expie ses plaisirs mauvais. »

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L'ascension d'une sphère à l'autre est si facile et si rapide, que Dante ne s'aperçoit pas qu'il a monté du ciel de Saturne au ciel supérieur de Vénus : il le devine seulement, à la nouvelle transfiguration de Béatrice. Dans cette lumineuse sphère, courent en rond des flammes plus ou moins agiles, les âmes de ceux et de celles qui ont beaucoup aimé. Dante y converse avec Charles Martel, roi de Hongrie, qu'il avait connu à Florence et qui lui explique comment, en s'incarnant dans les hommes, les âmes se diversifient ; puis avec Cunizza da Romano, la sœur du célèbre Ezzelin, tyran de la Romagne, et avec le troubadour Folquet, de Marseille. On s'est souvent étonné de l'indulgence du poète pour ces deux derniers personnages, qui n'ont point laissé dans le monde un grand renom de sainteté : Folquet, semble-t-il, aurait été mieux à sa place dans le cercle infernal des fauteurs de discorde, car il fut de ceux qui contribuèrent le plus à exacerber les haines pendant la croisade des Albigeois. Devenu moine après une existence mouvementée et galante pareille à celle de la plupart des trouba-

dours, puis évêque de Toulouse, il se signale par la violence de ses prédications contre les fils de ses anciens protecteurs les comtes de Toulouse, et par ses cruautés envers les hérétiques; et Tune des vingt-sept pièces qui nous restent de lui renferme les aveux d'une conscience troublée : « Enfin, il est temps que je confesse mes mauvaises actions. J'ai toujours aimé la méchanceté ; ma joie était dans l'avarice; j'ai avidement rassemblé des richesses et pas toujours par des moyens honnêtes; j'ai avidement attiré à moi les biens des autres, sans m'inquiéter de ceux auxquels ils appartenaient; j'ai exercé les œuvres du Malin jusqu'à ce que j'en sois venuàte servir, ô vraiDieu!... Viens à mon aide, Seigneur, ne me méprise pas. Mes ennemis mortels se réjouiraient trop s'ils pouvaient me livrer à la mort éternelle ! » Est-ce à cause de ce tardif repentir, dont le cri suprême estencore empreint de haine et demondaineté,que Dante plaça Folquet parmi les bienheureux? Je ne sais : en tout cas, il fautvoir dans son indulgence à son égard une preuve de son zèle orthodoxe, puisqu'il lui pardonne les flots de sangqu'il a fait verser.

Quant à Cunizza da Romano, elle passe pour avoir eu une jeunesse fort galante,etToncite parmi ses amants ce Sordel que nous avons déjà rencontré. Mais, dans sa vieillesse, elle se repentit, se dépouilla de ses biens et se consacra aux bonnes œuvres. C'est pour cela, sans doute, qu'elle a été traitée moins sévèrement que la Pia de Tolômei, qui ne s'était que tardivement repentie, et queFrancesca da Rimini, qui était morte en état de péché. De la sphère de Vénus, Réatrice emporte Dante dans le quatrième ciel, celui du Soleil : là, les âmes des plus illustres docteurs chrétiens forment une couronne qui tourne en chantant. L'une d'elles, celle de saint Thomas, explique au voyageur a de quelles plantes fleuries est tressée cette guirlande»: ce sont Albert de Cologne, Gratien, Pierre Lombard, Richard de Saint- Victor, Siger de Courtray, etc. : ceux qui ont commenté les dogmes et dont les interprétations ont été admises par l'Eglise, ce qui ont contribué à fixer sa doctrine. Grande est la joie de Dante de se trouver dans cette glorieuse sphère, de contempler ces esprits dont la pensée devait lui devenir familière.

« soucis insensés des mortels, combien sont défectueux les raisonnements qui vous font battre la terre de vos ailes !

« Les uns s'adonnaient au droit, les autres aux aphorismes ; ceux-ci suivaient le sacerdoce, ceux-là régnaient par force ou par sophismes ;

« quelques-uns volaient, d'autres s'appliquaient aux affaires publiques ; plusieurs se fatiguaient, livrés aux plaisirs de la chair, ou s'adonnaient à l'oisiveté,

a tandis que moi, délié de toutes ces choses, j'étais monté avec Béatrice jusqu'au ciel, où Ton m'accueillait si glorieusement. »

Cependant la flamme quifutsaint Thomas d'Aquin reprend la parole, lui explique la création des ordres et lui raconte, avec une grâce charmante, la vie de saint François d'Assise.

« Entre le Rupino et l'eau qui descend de la colline choisie pour sa demeure par le bienheureux Ubaid, une côte fertile découle de la haute montagne,

« d'où Pérouse sent venir le froid ou le chaud par la Porte du Soleil (porte de Pérouse qui conduit à Assise) et derrière laquelle pleurent sous leur joug pesant Nocera et Gualdo.

a Sur cette côte, là où la pente devient moins raide, naquit au monde un soleil, comparable au nôtre, quand parfois il semble sortir du Gange.

« Que ceux-là donc qui veulent parler de ce lieu ne l'appellent pas Assise, car ce nom dirait peu ; mais qu'ils

l'appellent Orient, s'ils veulent employer le mot propre.

a Ce soleil n'était pas encore très loin de son lever, qu'il commençait à faire sentir à la terre quelque bon effet de sa grande vertu.

t Car, tout jeune, il se mit en lutte avec son père, par attachement pour cette femme la (Pauvreté) à qui, comme à la mort, nul n'ouvre la porte avec plaisir.

« Et devant sa cour spirituelle, et corampatre, il s'unit à elle ; ensuite de jour en jour il l'aima davantage.

« Elle, veuve de son premier mari (le Christ), depuis mille et cent ans et plus, obscure et méprisée, était restée jusqu'à celui-ci sans être recherchée par aucun autre.

« De rien ne lui servit d'ouïr que celui qui avait mis tout le monde dans l'épouvante l'avait trouvée sans peur, au son de sa voix, près de son cher Amyelas (le pêcheur qui dans sa barque passa César d'Epire en Italie) ;

« de rien non plus ne lui servit d'avoir été si constante et si assurée, que, tandis que Marie resta au pied de la croix, elle y pleura avec le Christ.

t Mais, afin de ne pas continuer dans un style trop voilé, François et la Pauvreté sont les deux amants qu'on devra reconnaître désormais dans mes paroles diffuses.

« Leur concorde et leurs visages empreints d'allégresse, leur amour, leur émerveillement, leurs doux regards, étaient pour autrui la cause de saintes pensées.

t Quand le pauvre troupeau se fut accru derrière celui dont la vie admirable se chanterait mieux parmi les gloires du ciel,

a l'éternel Esprit, se servant d'Honorius, orna d'une seconde couronne la sainte volonté de l'archimandrite ;

a et lorsque, par soif du martyre, il eut prêché en présence du Soudan superbe le Christ et ceux qui le suivirent,

« trouvant ces nations trop rebelles à la conversion, afin de ne pas rester inactif, il revint cueillir les fruits de ses plantes d'Italie.

a Sur un âpre rocher, entre le Tibre et l'Arno, il reçut du Christ les derniers stigmates que ses membres portèrent deux ans.

« Quand il plut à celui qui l'avait élu pour un si grand bien de l'élever à la récompense qu'il méritait pour s'être fait si humble,

« il recommanda à ses frères, comme à des héritiers légitimes, sa Dame tant aimée, et il leur commanda de Taimer fidèlement.

a Alors la belle âme voulut se détacher de l'enveloppe mortelle pour retourner dans son royaume, et elle ne voulut pour son corps d'autre bière que celle de la pauvreté »

Quand saint Thomas a fini de parler, la couronne des âmes lumineuses reprend son mouvement rythmique ; puis une seconde couronne d'Ames bienheureuses, plus grande, vient l'enfermer dans un cercle, et accorde ses mouvements et ses chants à ceux de la première.

« Ce chant, dans ses douces mélodies, surpassait autant ceux de nos muses et de nos sirènes, qu'une lumière directe surpasse une lumière réfléchie.

« Comme on voit deux arcs parallèles et de même couleur se courber sur un nuage délicat, quand Junon donne un ordre à sa messagère,

« celui du dehors naissant de celui du dedans, pareil à la voix de cette nymphe galante que l'amour consume comme le soleil consume les vapeurs (Echo) ;

« et les hommes y voient le signe que jamais plus ils n'auront de déluge, à cause de l'alliance que Dieu fit avec Noé ;

« De même les deux guirlandes de ces roses éternelles tournaient autour de nous, et la guirlande extérieure correspondait à celle qu'elle enfermait. •

Une voix sort des « nouvelles lumières » : c'est celle du franciscain saint Bonaventure, qui fait Téloge de saint Dominique et de son ordre, comme le dominicain saint Thomas avait fait celui de saint François d'Assise et des siens. Saint Dominique est l'amant passionné de la foi chrétienne, « le saint athlète, doux aux siens, dur aux ennemis », époux de la Foi comme saint François fut époux de la Pauvreté, ennemi des hérésies et restaurateur de l'Eglise. Après s'être plaint de la paresse et de la décadence où son ordre est tombé,

saint Bonavenlure nomme à Dante quelques-uns des bienheureux qui l'accompagnent : parmi eux, se trouve un philosophe et théologien qui n'était cependant pas en odeur de sainteté dans l'Eglise : Raban-Maur, élève d'Alcuin et écolâtre de l'abbaye de Fulda, qui se vit interdire son enseignement par son supérieur, et, sur les réclamations des moines que provoqua cette mesure, fut rétabli dans sa chaire par un acte d'autorité royale. Quelque respectueux qu'il soit des décisions de l'Eglise en matière de dogme, Dante se réserve la liberté de juger les hommes autrement qu'elle ; et, de même qu'il a placé en Enfer quelques-uns de ses hauts dignitaires, un moine, le pape Célestin V, qui devait être plus tard canonisé, il a élevé au Paradis des docteurs dont les opinions et les écrits n'avaient pas reçu l'approbation canonique.

« Que les hommes ne soient pas trop hardis à. juger, comme fait celui qui estime le blé dans le champ, avant qu'il soit mûr. »

Ces paroles, que prononce encore saint Thomas en expliquant au poète certaines obscurités,

semblent une réponse à ceux qui seraient tentés de lui reprocher son indépendance.

Béatrice a deviné une question que Dante n'ose exprimer : il voudrait savoir si, après la résurrection du corps, la lumière dont se pare la substance des âmes bienheureuses demeurera éternellement avec elles. Une voix — Pun des commentateurs qui ont le mieux pénétré la pensée de Dante, Landino, croit que c'est celle de Pierre Lombard — lui répond.

a Aussi longue que sera la fête du Paradis, aussi longtemps notre amour rayonnera autour de ce vêtement.

c Sa clarté suit l'ardeur de notre amour; l'ardeur suit la vision, et celle-ci sera d'autant plus élevée que l'âme, au delà de son propre mérite, aura part à la grâce.

« Quand nous aurons revêtu la chair glorieuse et sainte, notre personne sera plus reconnaissante, parce qu'elle sera entière.

« De là s'accroîtra ce que le souverain Bien de sa lumière gratuite nous donne, lumière qui nous permet de le voir.

a De là s'accroîtra notre sainte vision, s'accroîtra l'ardeur qui à la vision s'allume, s'accroîtra le rayon qui de l'ardeur descend.

« Mais comme le charbon, qui donne la flamme, la

dépasse tellement en vive blancheur qu'il apparaît au milieu d'elle,

ainsi cet éclat, qui déjà nous entoure, sera vaincu par celui de la chair que la terre recouvre encore.

« Et une si grande lumière ne pourra nous fatiguer, car les organes du corps seront assez forts pour tout ce qui pourra faire nos délices. »

C'est là le dernier enseignement que Dante recueille dans le quatrième ciel : sans qu'il s'en aperçoive, Béatrice et lui sont transportés plus haut, dans le ciel de Mars : là, les âmes des élus qui ont combattu pour la Foi se meuvent sur les rayons d'une croix, au milieu de laquelle resplendit le Christ, en chantant de merveilleuses mélodies. Parmi ces âmes, se trouve celle de Cacciaguida, le trisaïeul du poète, mort en combattant les infidèles , à la suite de l'empereur Conrad. Dante a avec lui un long entretien (ch. 15 à 18), qui, malgré la hauteur où il nous a conduits, nous ramène à des préoccupations terrestres, et qui constitue un document précieux pour la généalogie du poêle et pour la connaissance de quelquesunes de ses opinions : car ce sont évidemment ses idées à lui qu'il fait exprimer par Cacciaguida.

Nous laisserons de côté les renseignements sur la famille des Àlighieri, que nous avons résumés plus haut, et nous nous en tiendrons à la partie historique et politique de ces discours.

Cacciaguida regrette les anciennes mœurs simples de Florence, quand la ville était encore enfermée dans son « antique enceinte » :

« Elle (Florence) n'avait point de chaînettes, point de couronne, point de femmes parées, point de ceinture plus belle à voir que la personne qui la porte;

« la fille en naissant n'effrayait pas encore son père, car le moment de la marier et la dot à lui donner n'avaient pas encore dépassé la mesure.

« Il n'y avait pas de maisons vides d'enfants ; Sardanapale n'y était pas encore venu pour montrer ce qu'on peut faire dans une chambre. »

On peut être tenté de voir dans ces plaintes, soit l'expression de la mauvaise humeur d'un proscrit contre la ville qui Ta chassé, soit un lieu commun imité des poètes latins, dont Yantiqua virtus est un des thèmes de prédilection. Mais il ne faut pas oublier que l'époque de Dante est précisément celle où le luxe se développe à Florence, parallèlement au commerce, à l'industrie et à la

banque en pleine activité. Sans doute, il est encore combattu par des lois somptuaires extrêmement sévères , qui interdisent , par exemple , d'avoir à un repas de noces plus de trois plats pour les bourgeois et de quatre pour les chevaliers. Mais il se répand pourtant, surtout dans la toilette ; et les reproches que Dante adresse à ses compatriotes se retrouvent dans beaucoup d'autres ouvrages de quattrocento : ce Elles ne laissent ni leur visage ni aucun de leurs membres tel que Dieu Ta fait » , dit Sacchetti en parlant des Florentines ; et Lodovico Àdimari : « Comme les escargots, les femmes portent leur maison sur leurs habits. » Et les hommes, si Ton en croit lesA'ovellieri, se montraient aussi recherchés, aussi luxueux que leurs femmes. Au développement de ces costumes somptueux, correspondait un certain relâchement dans les mœurs que Dante n'est pas seul à constater, et que flagelleront plus vivement encore ceux qui viendront après lui.

Mais ce ne sont pas seulement les saines traditions de la simplicité et de la morale anciennes dont Dante, parla bouche de Cacciaguida, déplore

la disparition. Très « particulariste », comme nous dirions aujourd'hui, aristocrate à la manière d'un citoyen romain, méfiant des éléments étrangers, il se plaint aussi vivement de la confusion des races qui s'opère à Florence, de l'importance qu'y prend la génie nuova, les familles venues du dehors: autrefois, « la population était pure jusque dans le dernier artisan » ; maintenant , il faut endurer la puanteur des villageois d'Aguglione et de ceux de Signa, qui ont déjà l'œil aiguisé pour « trafiquer ». Si Florence avait été moins prompte à s'ouvrir à tout venant, les Cerchi seraient peutêtre encore dans la Pièvre d'Aeerre, les Buondelmonte à Valdegrieve: etl'on sait quec'est l'orgueil, l'envie, l'ambition de ces familles qui ont déchaîné la guerre civile :

« Toujours la confusion des personnes fut le comtnencement des malheurs d'une ville, comme dans le corps un excès d'aliments entassés. »

Dante est insensible àla prospérité matérielle, ù, l'activité industrielle et commerciale que déploie cette « gente nuova» : le commerce, pour lui, n'est

Tombeau de Daiile à h

guère que l'amour du gain, et il dédaigne une activité qui a pour résultat de relâcher les mœurs et de diminuer les caractères. Moraliste, philosophes, poète, épris d'un idéal austère de vertu, il juge sa patrie en censeur, en rigoriste même. Plus tard, un autre Florentin, un des plus grands après lui, Machiavel, avec des préoccupations toutes différentes d'homme d'Etat et de politicien, devait lajuger bien autrement et célébrer commele point culminant de la grandeur de Florence cette même période qui pour Dante était une période de décadence.

Cacciaguida ne se borne pas à parler de Florence: il prédità son petit-fils son exil, les injustes accusations que la haine de parti dirigera contre lui, quelques-uns de ses voyages , quelques-uns des asiles où il sera accueilli :

a Comme Hippolyte partit d'Athènes par l'impiété et la perfidie de sa belle-mère, ainsi tu dois partir de Florence.

« Cela, on le veut, et déjà on le demande; et cela sera bientôt fait par ceux qui s'en occupent là où tous les jours on trafique du Christ.

a Le crime sera, le lot du parti vaincu, comme de cou-

tume ; mais la vengeance (divine) arrivera en témoignage de la vérité qu'elle dispense.

« Tu quitteras toutes les choses les plus chèrement aimées ; et ceci est le premier trait que lance Tare de l'exil.

« Tu éprouveras combien le pain d'autrui a de sel, et que l'escalier des étrangers est un dur chemin à monter et à descendre... »

Il est impossible de ne pas rapprocher la terzine : a Le crime sera le lot du parti vaincu », de la fameuse lettre « à l'ami Florentin ». Dante a dédaigné de faire son apologie, il a dédaigné de se défendre contre les accusations infamantes du parti vainqueur : il les repousse seulement par cesfières paroles, qui, auprès de la postérité, attestent son innocence mieux que des preuves matérielles.

Cacciaguida lui nomme encore quelques-uns des héros qui sont avec lui : Josué, Machabée, Charlemagne, Roland ; puis le poète se trouve soudain à un nouveau degré de son ascension.

Il est maintenant, avec Béatrice, dans le sixième ciel, celui de Jupiter. Là, les âmes de ceux qui, de leur vivant, ont bien administré la justice, for-

ment un aigle mobile et harmonieux comme la croix de la précédenie sphère. Le poète se surpasse pour trouver des images qui expriment un degré toujours supérieur de béatitude et de ravissement ; chacune de ces âmes, plus radieuses encore que celles qu'il vient de quitter, lui paraît maintenant « un petit rubis dans lequel un rayon de soleil eût brillé si brillant, qu'il se fût reflété dans ses yeux». Et de l'image collective qu'elles forment, sort une seule voix, « comme une seule chaleur sort de plusieurs charbons ». Cette voix stigmatise les vices, l'injustice, les crimes de certains princes chrétiens, et célèbre au contraire les monarques justes et vertueux qui jouissent maintenant de leur récompense céleste. Parmi les premiers, sont Philippe le Bel, le roi de Bohême Venceslas, Charles, roi dePouilleetde Jérusalem, etc. Parmi les seconds, David, Trajan, Ezéchias, Constantin, le Troïen Riphée, le roi de Sicile Guillaume II le Bon. Dante s'étonne de trouver parmi ces âmes élues deux âmes païennes, que leur vertu seule n'aurait pu sauver. La voix lui explique ce mystère :

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c Elles ne sortirent pas de leurs corps, païennes, comme tu crois, mais chrétiennes, ayant fermement foi, Tune aux pieds qui devaient souffrir, l'autre aux pieds qui avaient souffert.

« L'une, sortie de l'enfer d'où l'on ne revient jamais à de bonnes intentions, reprit ses os, et ce fut la récompense d'une vive espérance ;

« d'une vive espérance qui mit tant de force dans les prières faites à Dieu pour la ressusciter, que sa volonté en put être ébranlée.

« L'âme glorieuse dont je parle, reveuue dans la chair où elle resta peu, crut en celui qui pouvait l'assister,

« et, croyant, s'embrasa d'un tel feu de véritable amour, qu'à la seconde mort elle fut digne de venir à cette fête ;

« l'autre, par une grâce qui découle d'une fontaine si profonde que jamais créature n'enfonça l'œil au delà de sa première eau,

« mit là-bas tout son amour dans la droiture ; c'est pourquoi de faveur en faveur Dieu ouvrit ses regards à notre rédemption future ;

« en sorte qu'il crut en elle, et, dès lors, ne souffrit plus l'infection du paganisme, et il en reprenait les gens pervers.

« Ces trois femmes (les trois vertus théologales) que tu as vues à la roue droite du char lui tinrent lieu de baptême plus de trois mille ans avant qu'on baptisât.

c Ah! prédestination! comme ta racine est éloignée de ces yeux qui ne voient pas la cause première tota !

« Et vous, mortels, soyez retenus dans vos jugements;

LE î> A RADIS. 215

car nous, qui voyons Dieu, nous ne connaissons pas encore tous les élus.

« Et une telle ignorance nous est douce, parce que notre bonheur s'accroît de ce bonheur, et que nous voulons ce que Dieu veut. »

Dans le septième ciel, celui de Saturne, Béatrice cesse de sourire et les âmes cessent de chanter : Dante a l'ouïe et la vue d'un mortel, et il ne pourrait supporter ni la splendeur de sa Dame, ni la suprême allégresse des chants. Il est maintenant dans la plus haute sphère où puissent parvenir des humains, en dehors des apôtres : et ce sont les saints qui s'adonnèrent à la vie contemplative dont les âmes forment maintenant une lumineuse échelle. Saint Pierre Damien et saint Benoît parlent au poète : il» s'occupent encore de la terre, car saint Pierre Damien censure la mollesse et le luxe du clergé, et saint Benoît déplore la décadence des ordres monastiques : « les murs qui étaient une abbaye sont devenus caverne, et les capuchons sont des sacs pleins de mauvaise farine. » A la pauvreté des apôtres et des saints, ils opposent l'ambition et l'avarice de ceux qui

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