Dante en France
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Consignes d'utilisation
Albert Counson,
docteur en philosophie et lettres lecteur à l'Univenit^ de Hnlle.
Brlansfen. Fr. Juns:e.
Paris, Fontemoing, 4. rue Le Qoff (5").
K. b. ITof- md UniT.-BuehOniekaNl Ton Jaag« S» Soha, ErU&g«ni
A mon savant maître
Monsieur Qodefroid Kurth
professeur à FUniversité de liège
en souvenir de ses leçons sur Dante.
Introduction.
„Ge serait^ dit H. Anatole France, un ouvrage bien intéressant que l'histoire des variations de la critique sur une des œuvres dont Thumanité s'est le plus occupée: ^Hamlet'^ la ,Divine Comédie^ ou r,IIiade'^)^. La ^Divine Comédie^ est peut-être la plus curieuse à ce point de vue, et elle a plus de droits qu'aucune autre à notre attentioui puisque^ selon une observation faite récemment encore, Dante est le «eul nom que nous puissions opposer, comme Latins, à Shakespeare, et, comme modernes, à Homère^). Ce nom est du nombre de ceux qui ont passé, à travers les siècles et les modes littéraires, par des alternatives surprenantes d'oubli, de dédain et d'admiration exaltée. Le poète florentin a eu l'étonnante fortune d'exprimer, avec le prestige d'un art encore jeune, un monde qui allait mourir, et, dans une civilisation aussi hétérogène que la moderne, de mettre dans un poème universel tout ce que son temps avait de croyances, de savoir et de beauté. Dépassé bientôt presque en chaque sens, par des philosophes mieux nourris de Platon, par des savants mieux informés, par des écrivains plus ornés et plus fleuris, il restait l'ancêtre inimitable dont la grandeur devait mieux apparaître grâce au recul des siècles. De là, après une gloire plus vive que longue, et purement nationale, l'indifférence ou le blâme de l'Europe classique, et enfin une réhabilitation glorieuse et un culte universel. L^histoire de ces fortunes diverses était bien faite pour étonner le public et pour tenter les érudits. Aussi la plupart des écrivains, depuis un siècle, — ceux de France, du moins — n'ont guère été plus frappés de la ,Divin6 Comédie' elle-même que du sort que lui avaient fait les générations successives. „I1 y a, s'écriait
1) A. France, Le jardin d'Epicure, p. 224.
2) F. BruBetière, Histoire de la littératnre française classique, I, p. 11.
Qoniiion, Dante en Fnmee. 1
2 Albert Connson
Lamartine, des anniversaires d'idées dans la vie des siècles, comme il y a des anniversaires de naissance et d'événements dans la vie des individus. Dante a été oublié pendant trois siècles, et puis tout à coup TEurope s'est aperçue qu'elle avait une grande épopée originale enfouie dans les traditions littéraires de la Toscane^).'' De même, avant et après cette observation somptueuse, Fauriel, Ampère, Ozanam, Saint- Bené Taillandier^ Sainte-Beuve^ Marc Monnier^ et j'oublie Lamartine lui-même en d'autres endroits, n'ont su parler de Dante sans s'étonner d'abord du retour de faveur qui succédait au long délaissement. Gomment les érudits ne seraient-ils pas accourus à un si beau sujet? Un poète qui est un peu de leur troupe, Garducci, a entrepris jadis de retracer la gloire de Dante dans son éclat et ses éclipses: il s'est arrêté au XIV^ siècle, et depuis lors, les travaux de Scartazzini, de MM^ Hich. Barbi, Marchesi, Micocci, Zacchetti, Œlsner, Sanvisenti, Savj-Lopez, Eoch, Hauvette, Camus, Farinelli, Euhns et d'antres estimables érudits, ont éclairé différents points de ce vaste domaine, qu'il serait encore difficile d'embrasser d'un coup d'œil. Au moins peut-on essayer, dans les limites d'un pays autre que l'Italie, de mesurer et d'expliquer la vogue de Dante suivant les temps et les hommes.
Cette France qu'il n'avait guère ajmée ne lui a pas gardé rancune; si elle fut lente à le connaître, à le comprendre et surtout à le goûter, elle a du moins tourné vers lui sa pensée curieuse et vive; elle l'a parfois salué de ses paroles sonores; elle l'a couronné de fleurs, et ce n'a pas été pour le bannir de la cité poétique; elle s'est même à certains moments penchée sur le sombre poème, y mettant un grand amour, à défaut de longue étude. Il est temps maintenant de raconter ces revirements, en en cherchant les causes, et des critiques ont fait naguère des récits analogues sur Shakespeare, sur Gœthe et sur Hilton'); un initiateur de la littérature comparée regrettait ,qu'il n'existât aucune histoire vraiment satisfaisante de l'influence de Dante, de l'Arioste, de Boccace, de Cervantes en France*').
Les mots ,Dante eu France* pourraient faire songer à la vieille question de savoh* si Dante est venu à Paris; mais ceux même qui, non sans quelque? raisons, répondent affirmativement, n'ont pas encore
1) Lamartine, Recueillements poétiques. Entretien avec le lecteur (éd. Hachette, p. 29).
2) Jnsserand, Shakespeare en France sons TaDcien régime (Paris, Colin 1897); F. Baldensperger, Gœthe en France (Hachette, 1904). Teleen, Milton dans la littérature française (Paris, thèse, 1904). — ,DaQte en France' a déjà occupé plusieurs critiques, dont nous avons cité quelques-uns, et dont on trouvera la liste dans la Bibliographie.
8) Joseph Texte, Introduction & Louis-P. Betz, La littérature comparée, essai bibliographique, p. XXVII (2® éd., JEltrasbonrg, Tritbner, 1901).
dit ni imaginé ce que les Français dn temps avaient pensé de leur hôte^); et comme c'est de Tavis des Français qu'il s^agit, nous n^examinerons pas ce point de la biographie de Dante. Il n'est pins besoin de faire justice de cette plaisante légende d'éradits qai montrait le Florentin lisant ses poèmes au roi de France: née d'une faute de grammaire, elle a disparu depuis longtemps du monde très restreint où elle avait eu cours ^). Il n'est question ici que des appréciations, réminiscences et imitations d'une certaine œuvre par certains hommes, d'une étude de littérature comparée^ comme on dit aujourd'hui. Autrefois on composait des livres; naguère on écrivait des jugements de livres; maintenant on écrit l'histoire des jugements des livres : c'est ainsi que la critique se complaît à dresser la liste de ses anciens caprices, de ses préjugés et de ses illusions. Une pareille tâche n'est peut-être pas plus vaine qu'une autre, quand il s'agit de la plus spirituelle des nations jugeant le plus grand des poètes.
L'histoire de la vogue d'un écrivain étranger en France se répartit naturellement en périodes qui correspondent à celles de la littérature française elle-même. Aux livres comme aux hommes on s'attache dans la mesure où Ton se retrouve en eux; et le public pense, lit et juge selon son âge et son humeur. Les Français connaissaient peu Dante avant que la Renaissance eût introduit chez eux le goût des écrivains italiens ; le XVI« siècle leur a fourni l'occasion de rencontrer le nom du vieux poète parmi d'autres qui, moins grands, eurent plus de bonheur; le classicisme les empêcha longtemps d'admiier le poème bizarre ; enfin la rénovation romantique fit adorer ce qu^on avait brûlé presque unanimement, puis Térudition française accorda à Dante une part des soins qu'elle réserve maintenant à tout écrivain étranger. Voilà donc toutes tracées les divisions de notre travail; et, comme toute classification, elles ont peut-être quelque chose de trop arrêté; la Renaissance ne commence pas juste à la date de 1547 ; Rivarol est bien ingénieux pour un classique de l'époque de La Harpe; Victor Hugo, un siècle plus tard, a encore les préoccupations romantiques alors que l'histoire de Dante en France en est k la période d'érudition; mais ces exceptions, et d'autres, n'empêchent pas de réduire à cinq — ne fût-ce que pour la commodité du discours — les phases de la dantographie française, et de faire ici cinq chapitres qui y correspondent: I. Avant la Renaissance
1) A. de Margerie (Introduction à sa traduction de la ,Divine Comédie, p. LXXVI) trouverait tout naturel que Dante eût été «privatdocent" à Paris ^ Qne ne peut-on pas imaginer à cet égard dans le domaine des choses possibles?
2) Voyez A. d'Ancona, Studi snlla letteratnra dei primi secoli, p. 5. Voyez aussi là-dessus J. Pacheu, De Dante & Verlaine (Pion et Nourrit 1897), p. 26 et note 1; l'équivoque est dans Crescimbeni, III, 113 (le texte mal compris était une lettre de Guillaume Postel à Corbinelli).
4 Albert Coanson
(1321—1547); n. La Renaissance (1547--1623); m. Le classicisme (1623—1822) ; IV. Le romantisme (1822—1867); V. La période d'éradition (1857—1905). L'édition de Dante publiée à Lyon en 1547; la publication de r,Âdonis' du cavalier Marin (1623); l'exposition de la ;Barque de Dante' de Delacroix (1822), l'achëyement de la traduction Mesnard (1854—1857); contemporaine de celle de RatisbonnC; et de Tétude de Lamartine (1856), sembleront en la matière des événements assez notables pour marquer — puisqu'il faut des dates précises — les termes des diverses époques. Il peut paraître étrange que cette division range dans le chapitre ;Âvant la Renaissance' Marguerite de Navarre, qui est la Renaissance en personne: mais comme le premier sentiment de cette princesse sur la ,Divine Comédie' est antérieur de treize ans k 1547; il était d'autant moins nécessaire de scinder sa carrière littéraire que sa production dantesque, ignorée de son sièclC; est tout aussi isolée dans la Renaissance qu'elle l'eût été dans l'âge précédent.
Dans cette étude, la période qui va des origines à la fin du dixhuitième siècle aura la moindre part : c'est celle qui a été déjà examinée avec le plus de soin par les éruditS; et bientôt encore; de façon supérieure, par M. Farinelli, et c'est de beaucoup la moins importante; Page d'or de rinfluence et des études dantesques étant, comme chacun sait, le dix-neuvième siècle. J*ai toutefois relevé, dans cette longue période; quelques faits négligés jusqu'ici; et qui m'ont paru présenter un intérêt caractéristique.
Pour ce qui est de la méthode, pas n'est besoin de définir les règles et Tobjet de la littérature comparée & propos d'un travail qui doit avoir surtout pour but de préparer quelques matériaux en vue d'une œuvre d'ensemble. Toutefois, dans la moindre monographie; entre la sèche énumération des textes et les généralités creuseS; il y a place pour une manière de noter et de grouper les faits en marquant leur rapport à l'histoire littéraire; il y a une façon de laisser parler les critiques et les imitateurs selon leur importance relative.