Chapitre premier
Avant la Renaissance.
Les gloires poétiques n'allaient pas vite au commencement du XIV* siècle, et la ,Divine Cîomédie' était infiniment moins connue en deçà des Alpes que tel roman italien de nos jours. Le premier Français qui se soit occupé activement des œuvres de Dante, est sans doute ce cardinal Bertrand de Poyet que son oncle, le pape d'Avignon Jean XXH, avait envoyé comme légat en Italie: le séjour des papes à Avignon, arrachant l'Eglise à son siège séculaire, contribuait à créer, entre l'ancienne patrie pontificale et la nouvelle; des rapports presque
tonjoorB tendaa et hostiles, qui avaient un contre-coup dans l'histoire littéraire. De là viennent bien des imprécations de Pétrarqne; de là est venae la première manifestation, la première attaque, d^un Français à regard de Dante; car Bertrand de Poyet, cardinal^ gouverneur de la Bomagne et légat pontifical, qui au demeurant avait, dit-on, de l'esprit et des lettres^), en voulait mortellement à Tautenr du ,De Honarchia'. Etait-ce, comme on Ta supposé^), parce que, né dans le diocèse de Oahors, il était révolté des flétrissures du ,Paradis'') et de r,Enfer'^) contre ses concitoyens, ou parce que, neveu de Jean XXII, il n'avait pas oublié les attaques contre les cardinaux français dans la lettre au conclave de Carpentras? Ou plutôt ne voyait-il, en homme d'Eglise, que les tendances hétérodoxes du théoricien impérialiste ? Touj ours est-il que, du témoignage de Boccace, il condamna le ,De Monarchia^ et en défendit la lecture à tous les fidèles, ,siccome eontenente cose eretiche'. Il voulut même, en 1322, faire ouvrir le tombeau de Dante et disperser ses cendres; et il fallut les démarches de Pino délia Tosa et d'Ostasio da Polenta pour que le cadavre de Dante ne fût pas brûlé comme son livre le fut publiquement à Bologne. La destinée de Dante chez les Français commençait donc sous de fâcheux auspices. Quant à cet autre enfant de Cahors qui fut le pape Jean XXn, ayant vécu chez les Italiens, étant resté en rapports avec eux, et mêlé aux querelles des pouvoirs spirituel et temporel, il a très vraisemblablement connu le nom de Dante, et le ,De Monarchia* n'était pas fait pour lui plaire. Mais on n*a pu trouver trace d'une lettre qu^il aurait adressée à Philippe le Long pour défendre à l'Université de Paris „des discussions sur les doctrines de Jean Scott, de Dante Alighieri, d'Arnaud de Villeneuve et d'autres docteurs qui ont essayé de détruire la théocratie romaine^ ^). Les témoignages font lamentablement défaut durant tout le XIV® siècle, en dépit de la complaisance avec laquelle les érudits ont pu s'imaginer tel écrivain rencontrant Dante à Paris*), ou bien l'Italie prenant, avec Dante, Thégémonie des littératures romanes ''), en dépit aussi de l'étonne-
1) Voyez notamment Gaet. Moroni, Dizionarîo d'erudisione storicoecclesiastica, vol. LIV (Venise 1852), p. 8.
2) £. Moore, The tomb of Dante (EDglish historical review, oct. 1888, voL III, p. 637).
8) Paradiso, XXVII, bS.
4) Inferno, XI, 60.
5) Sébastien Rhéal, Moyen âge dévoilé, p. 114; Oelsner, Dante in Frankreich, p. 3 et 55.
6) Kervyn de Lettenhove, éd. de Gille le Mnisi (Louvaîn 1882): cf. Oelsner, p. 8.
7) Programme de la ,Gesel1schaft fttr romanische Littérature (fondée par M. Vollm&ller).
6 Albert Counson
ment où Ton pourrait être, de voir la littérature française, déjà déclinante, ne pas se rénover immédiatement aux sources abondantes du trécentisme* Hais Jean de Meung lui suffisait toujours, et nul ne s'était mis encore & lire les vers italiens. Si Ton avait cultivé Dante alors, c'eût été probablement pour son ,De Monarchia^ plutôt que pour sa poésie: le latin restait la langue internationale des choses de l'esprit, Boccace était Pauteur du ,De Casibus illustrium virorum* et non celui du ,Décaméron'; Nicolas Oresme traduisait, de Pétrarque, les ,Remëdes de Tune et Tautre fortune*, et non le ,Canzoniere', et la première leçon qu'Estienne Dolet, Geofroy Tory et d'autres demanderont aux Italiens, c'est qu'il faut écrire en sa langue — car la chose aura encore grand besoin d'être démontrée au XYI« siècle.
Dante trouva enfin le secours qu'aucun siècle ne lui a refusé depuis: un de ses compatriotes pour se faire à l'étranger le colporteur de sa gloire. À bien des égards Christine de Pisan fut une sorte de Madame de Staël anticipée exactement de quatre siècles. Etrangère introduite dès son enfance dans la plus haute société française, instruite de tout le peu qu'on savait en son temps, elle gardait assez d'originalité pour juger de haut la littérature en vogue depuis cent cinquante ans, et pour admirer et préférer les poèmes italiens. Enfin il ne lui manqua même pas la consécration de la douleur, qui devait initier plus d'un esprit au sentiment de la poésie dantesque. Christine ne paraît pas avoir été dès le début et toujours, aussi enthousiaste de la ,Divine Comédie' : dans ,1e Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles^ elle dit „de poésie'', ^assavoir que comme en gênerai le nom de poésie soit pris pour ficcion quelconque, c'est-à-dire pour toute narracion ou introduccion signifiant un sens, et occultement pluseurs, combien que plus proprement dire celle soit poésie, dont la fin est vérité, et le procès doctrine revestue en parolles d'ornemens delictables et par propres couleurs, lesquelz revestemens soyent d'estranges guises au propoz dont on veult, et les couleurs selon propres figures*)." On croirait retrouver là l'esthétique de Dante; et pourtant la docte discoureuse n'a pas même songé à le citer entre Virgile et saint Thomas; tant il est vrai que ces conceptions symbolistes de la poésie, lot commun de TEurope d'alors, se rencontraient partout, indépendanmient du poète qui les incarne à nos yeux. Mais, quand Christine osa déclarer la guerre au ,Roman de la Bose' et à ses admirateurs, elle songea naturellement à invoquer son illustre compatriote, et elle écrivit en 1407: „se mieulx veulx ouir descripre paradis et enfer et plus haultement parler de théologie plus
1) Le Livre des faia, 3» partie, chap. LXVII (Choix de chroniques et mémoires sur Thiatoire de France, par Buchou, Paris, 1841, p. 317).
proSitablement; plus poeticfaement et de pins grant efficace, lis le livre que on appelle le Dant, ou te le fais exposer ponr ce que il est en langue florentine souverainement ditte. Là orras aultre propos, mienlx fondé pins soubtilement, ne te desplaise, et où pins tu pourras profiter que en tonromant de la rose^^). Elle s'était déjà auparavant souvenue des malheurs de Dante et de ses imprécations contre Florence^ en écrivant le „Livre de Mutacion de Fortune'', où elle parle des discordes des Guelfes et des Gibelins:
Dant de Florence, le vaillant Pouete qni tout son vaillant Perdy pour oel estrif grevablc, Ed son bel livre très notable En parla moult en les blasmant.
Et Dant en parlant à Floorance, Où il avoit sa demonrance.
En manière de moquerie Lui dit que ^s'eajoisse et rie Car sur terre et sur mer s'ebatent Les elles et mesmes s'embatent Jusqu'en enfer, en qael maison A de ses citoiens foison ***).
Elle avait même imité Tanteur qu'elle cite si bien, et à Tinstar de Dante elle a eu, le 5 octobre 1402, une vision où „une dame de grant corsage^ >), Almethea, sibylle de Cumes, vient lui parler de l'antique Italie, d'Enée et de Virgile en femme qui se souvient de r,Infemo^ Comme Dante sa Béatrice, Christine avait perdu son cher époux, et elle vivait dans le deuil et l'afiliction; pour achever la ressemblance, elle lisait sans cesse Boëce, et pouvait se réclamer auprès des anciens et des modernes du ,Iungo studio^ dont parle le disciple de Virgile*). Aussi elle intitule son poème racontant sa vision le ,Livre du Chemin de long estude^ et elle nous y fait voir^ conune le chant IV de r,Inferno',
Orner, le poète souvrain, Qui es arbres cueilli maint rain
1) Epistres sur le Boman de la Rose, ms. Bibl. nat. no 8d5; Fn Beck, dans .rAlîghieriS II, 1890-91, pp. 381—884; C. del Balzo, Poésie di mille autorl intomo a Dante Alighieri, III, 220—223; Oelsner, Dante in Frankreich, p. 8 et 56.
2) Allusion & Tlnfcmo', chant XXVI, voir le' Livre du cheiûin de long estude' par Christine de Piaan, publié pour la première fois par Bob. Ptischel (Berlin, Damkohler; Paris, Le Soudîer); et l'étude de Torraca sur Christine de Pisan réimprimée & la suite deHauvette, Dante nella poesia francese del Binascimento, traduzione di A. Agre8ta(Bibliotecacritica délia lett.ital.dir.da F. Torraca, 36) Florence, 190X.
8) Chemin de long estnde v. 459.
4) Infemo I, 83.
g Albert GuuB8«n
Dont il fiât flajols gracieux. Dont yssoit chant mélodieux, Ovide et OraccB satire, OrpheuB^).
„La philosophique gent^)'' qu'elle nous présente est bien la „filo8ofica famiglia'' ') du modèle italien, Aristote en tête, puis Socrate et Platon, Démocrite et Diogëne, Anaxagore^ Ëmpédocle, Heraclite, Sénëque, Hippocrate et Gallien; ils y sont à peu près tons, et Dioscoride n'a pas même traduit en français le titre d'accoglitor que lui donnait Dante ^). La Sibylle qui a amené Christine à l'endroit où se réunit cette docte bande, lui apprend que „le passage^ „a nom long estude"; et à ce mot une lumière traverse l'esprit de la poétesse, qui se rappelle
Que Dant de Florence el recorde
En son livré qu'il composa
Ou il moult biau stile posa:
Quant en la silve fut entrez
On tout de paour yert oultress.
Lors que Virgille s'apparu
A lui dont il fn secouru
Adont lui dist par grant estudo
Ce mot; Vaille moy long estude
Qui m'a fait cherchîer tes volumes
Par qui ensemble aeointance easmes.
Or congnois a celle parole
Qui ne fu nice ne frivole
Que le vaillant poète Dant,
Qui a long estude ot la dent,
Estoit en ce chemin entrez.
Quant Virgille y fn encontrez
Qui le mena parmy enfer,
On plus durs liens vit que fer*).
Christine retient précieusement cette parole pour la dire dans les passages périlleux, et elle continue son voyage;' la Sibylle la fait monter au ciel de façon plus prosaïque que Dante, car il faut aux deux dames une échelle pour arriver à Téther. Là se voient naturellement les merveilles dn firmament, et
1) Chemin de long estude, v. 1061—1066. InferDo, IV, 88—90, et 140.
2) Chemin, v. 1024, et 1018—1048; Inferno, IV, 130—144.
3) Inferno, IV, 132.
4) .Accoglitor Dioscoride „(Chemin, 1035); cet italianisme est dû, évidemment, non à Torigine italienne de Christine, mais au texte qu'elle avait sons les yeux (il buono accoglitor del quale, Dioscoride dico); PUschel (Glossaire, p. 3) Ta lui-même remarqué.
5) Chemin, 1128-1146.
Une roae qni tonedia tourne ^
ferait peut-être songer an paradis de Dante, si tontes ces planètes et cet „oriBonte"^) et ce ^galace"') ou ^cercle de lait", ne rappelaient surtout Tastrologie de Thomas Pisani et la science enfantine du XY* siècle naissant. Gomme tous les théoriciens du temps, la voyageuse céleste trouve dans l'harmonie et le ^douls son" des sphères en mouvement la souveraine musique et les parfaits accords^). Elle n'insiste guère sur ,,Di6u, souvraine poesté", qu'environnent les séraphins et les chérubins, et elle poursuit infatigablement l'étalage de son érudition: „les merveilles que Cristine vit ou ciel", „les quatres roynes qui gouvernent le monde", „la requeste que la terre envoia ou ciel a la royne Baison", „les condicions que bon chevalier doit avoir selon les dis des ancteurs", „les vertus de sagece selon les dis des aucteurs", „Ies meurs que bon prince doit avoir selon les dis des aucteurs", bref la plus grande partie des six mille vers du ,Ghemin de long estude' rappelle les allégories de Jean de Meung et le naïf pédantisme du temps plutôt que la poésie dantesque.
Celle-ci n'a pu suppléer chez Christine au manque de génie; la savante traductrice et compilatrice aimait surtout à recueillir „les dits des auteurs" et les doctes sentences, et c'est ainsi qu'elle a traité non seulement Sénèque, Boèce et tant d'autres, mais encore Dante lui-même : „et, ditelle dans le glossaire de sa traduction du „Ltvre de prudence", pour ce dit un très bel notable en moult beaulx vers en son langage Dant de Florence ad ce propos, qui dit: „Â vérité qui face a de mençonge. Tomme doit esteindre les lèvres, pour ce que sans coulpe fait vergoigne')". Il y a un art dont le secret résiste parfois à la plus longue étude, et malgré le goût de Christine de Pisan pour l'allégorie, malgré sa bonne volonté, ses connaissances et ses heureuses dispositions, elle n'a pas donné à la littérature française de son temps le chef-d'œuvre dantesque qu'on voudrait y trouver. Son laborieux essai, qui, pour avoir été répandu en manuscrits assez nombreux, a pourtant dû attendre presque quatre siècles pour être imprimé par un érudit allemand, ouvre, dans l'histoire de Tinfluence de Dante en France, la série des épopées
1) Vers 1897.
2) Vers 1904.
8) Vers 1917.
4) Vers 1994—2003. Cf. Hermann Abert, Die Hnsikasthetik der Échecs Amoureux (Romanische Forschnngen, 1904).
5) Ma. Bibl. nat. franc. 605 (fol. 97o col. 1), Oelsner, p. 7, 56. — Cf. Inferno, XVI, 124—126:
Sempre a quel ver ch'ha faccia di menzogna De' l'aom chiuder le labbra quant'ei pnote, Perù ohe sensa colpa fa vergogna.
10 Albert Counsoii
manqnées auxquelles le trop illustre modèle n'a donné qu'un titre, une vision, quelques vers et une ambition trop haute. I^a critique de cette Italienne valut peut-être mieux que son œuvre, et ce n'est certes pas sa faute si les Français ne se sont pas appliqués plus tôt à l'étude de la jDivine C!omédie^
Soit grâce à sa propagande, soit par d*antres intermédiairesi les apostrophes vengeresses de Dante sont assez connues en France pour que le plus célèbre écrivain de la première moitié du XY* siècle, ,,le très noble orateur^ Alain Ghartier, en 1429, s'écrie, en parlant des malheurs de TËglise: „Et tu Dante poëte de Florence, se tu viuoies ades, eusses bien matière de crier contre Cionstantin, quant on temps de plus obseruee religion le osas reprendre, et luy reprouchas en ton Livre qu'il auoit ietté en l'Eglise le venin, et la poison dont elle seroit désolée, et destruicte, pource qu'il donna premier a l'Eglise les possessions terriennes, que aucuns autres auctorisez docteurs luy tournent a louange, et en mérite. Qui te mouvoit a si Catholique Empereur enuoir et blasmer, for les scismes^ les discords, les desordonnances et iniquitez que tu veoyes naistre en l'Eglise par l'abondance des richesses du clergié? qui sont nourriture d'ambition, et d'enuie; ainsi que la grosse est nourissement de feu, et Tnille de la flamme. Je ne t'accorde pas que par l'abus des receuans soit frustrée la charité du donneur ^X^ L'auteur de la ^Consolation des trois vertus^ connaissait donc soit le chant XIX de r,InfemoS soit le ,De Monarchia^ que ses raisonnements rappellent fort'), et — dans cet ouvrage même où il interpelle ainsi le poète de Florence'), — les trois vertus et leur personnification, l'allégorie continuelle^ l'image du navire en péril, feraient songer à une influence de Dante si cela ne rappelait mieux encore le ,Soman de la Sose^*).
1) L'Espérance on consolatîoii des trois vertus (Oeuyres d'Alain Chartier, éd. Dachesne, Paris 1617, p. 305—6), passsge découvert par M. E. Bouvy, Bévue des lettres françaises et étrangères, Bordeaux 1899, t I, p. 35 — Ce passage fait sans doute allusion aux vers de Tlnferno, XIX, 116—117:
Ahi, Constantin, dî quanto mal fu matre»
Non la tua eonversion, ma quella dote Che da te prese il primo ricco pâtre.
2) De Honarchia, III, 10, 12: les arguments développés là sur la donation de Constantin feraient croire que c'est le ,De Monarchia* qu'Alain entend par ,1e Livre-, n'ôtoit le titre de .poète de Florence*.
3) Dans le même ouvrage (éd, A. Duchesne, p. 316) il mentionne, parmi les formes de gouvernement, la façon dont «les Florentins instituèrent leurs Prieurs des arts, et Conseil des Anciens.*
4) L'influenee d'Alain Chartier est parallèle à celle du 3oman de la Rose'
Cesl à celui-ci que la plupart des Français eussent sans doute pensé en lisant la ^Divine ComédieS que le président de Brosses, trois siècles et demi plus tard, rapprochera encore de l'œuvre de Jean de Meung. En effet, avant Alain Ghartier, un écrivain français avait déjà parlé de Dante, et il en parle comme d'un auteur inspiré par ce qu'il a vu à Paris et par la lecture du 3oman de la Rose^ Le livre de Boccace ,De Gasibus virorum illustrinm' ,fut translaté de latin en franchois par Laurent, famillier et clerc de noble et saige homme Jehan Chanteprime, consillier du roy de France nostre sire, le samedi XIII® jour de novembre de l*an mitlIII®^)^ et une seconde fois, leXV«jour d'avril mil GGGGIX, c'est assavoir le lundi après PasqnesS et dans cette traduction de 1400 et de 1409, le dit Laurent de Premierfait avait rencontré, parmi les hommes illustres, Dante Aligbieri, qui apparaît à Boccace, flétrit Gautier duc d'Athènes, et disparait aussitôt. Laurent avait jugé qu'il importerait à ses lecteurs d'en savoir davantage sur le compte de ,cestuy Dant', ,noble poète florentin^ et il avait raconté, de son propre cru, le voyage de Dante en France, ses études à Paris et les belles choses qu'il avait pu y contempler pour les rendre dans son triple poème. ,Entre plusieurs nobles et anciennes citez il sercha Paris, en laquelle lors estoient et encore sont trois choses les plus resplendissans et notables qui soient en quelconque aultre partie du monde, c'est assavoir le gênerai estnde de tontes sciences divines et humaines qui sont figure de paradis terrestre; secondement les nobles églises et autres lieux sacrez et dédiez, garniz d'hommes et femmes servans jour et nuyct a Dieu, qui sont figure de paradis céleste; tiercement les deux cours judiciaires qui aux hommes distribuent la vertu de justice, c'est assavoir Parlement et Ghastelet, qui portent figures par moitié de paradis et d'enfer . . . Estant lors a Paris rencontra le noble livre de la Rose au quoi Jehan Clopinel de Meung homme d'esprit céleste, peigny une vraye mappemonde de toutes choses célestes et terriennes. Dante doncques . . . voult . . . contrefaire au vif le beau livre de la Rose, en ensuyvant tel ordre, comme fist le divin poète Virgile au sixiesme libre que l'on nomme Enéide. Et pource que le poète . . . dampnoit et reprenoit les vices et les hommes vicieux en les nommant mesmement
dans la littérature espagnole du XV® siècle (P. Savj-Lopez, Dantes Ëinfluss auf spanische Dichter des XV. Jahrhunderts, Naples, Tessitore s. d. p. 7).
1) H. Hauvette, De Laurentio de Primofacto (Laurent de Premierfait) qui primas Joannis Boccacii opéra quaedam gallice transtulit ineunte saeculo XV (thèse, Paris, Hachette 190S) p. 4. et u. 2, p* 11, ôô. (ms. Bibl. Masarine 3880, f. 183; ms. Arsenal, 5193, Bibl. nat. fr. 226, 227); id., Dante nella poesia francese del Rinascimento, tradusione di Agresta (Biblioteca critica délia letteratura italiaua di Torraca, 36).
12 Albert Oouiiboii
par leurs ooms ... il fat deehaciez de Florence et fors bannis d^illeae, et mourut en estrange contrée^ ^).
Laurent de Premierfait exposait évidemment là^ en y mettant peut-être un peu du sien, ce qu*il avait entendu dire à Paris: en un temps où les étudiants passaient de pays en pays ei affluaient surtout à la Sorbonne, et où les discussions théologiques procuraient une réputation internationale; où enfin les Italiens ne manquaient pas à Paris, et notamment à la cour^ il ne pouvait sans doute s'écouler un siècle sans que des écoliers venus d^outre-monts fussent venus parler de leur plus grand auteur ,nel vico degli strami^ *) : et n'était-on pas plus tenté encore qu'aujourd'hui, de se représenter Dante lui-même étudiant à la même place, quelques générations plus tôt? Les théologiens de la Sorbonne ne devaient pas être moins curieux qu'en 1416 les évêques du concile de Constance.
Mais nul encore^ en ce commencement du XV^ siëclC; n'avait, semble-t-il, songé à faciliter par une traduction française la tâche de ceux qui auraient voulu ,8e faire exposer^, suivant le conseil de Christine de Pisan, le poème florentin, qui devait être traduit en catalan, en espagnol, en latin, avant de l'être en français. Un écrivain du XJX^ siècle qui a essayé de réparer Terreur du XIY^, Littré, disait du vieux poème: „I1 aurait pu être traduit dans les années qui précédèrent nos efiroyables désastres sous Philippe de Valois et Jean, son fils, et je regrette (que ne regrette pas un érudit?) que Pétrarque ou Boccace, qui vinrent plus d'une fois à Paris, n'aient pas suggéré l'idée de ce travail éminent à quelqu'un de nos versificateurs. Mais quoil Pétrarque, qui déjà prenait conscience de la commençante supériorité littéraire de son pays, ne note-t-il pas, non sans quelque impatience, que les Français opposent à toute la poésie étrangère le Roman de la Êose')''? Littré ajoutait, après avoir cité de beaux vers de Gamier de Pont-Sainte-Maxence: „Mon ambition serait (ambition exorbitante, j'en conviens) de donner à mon Dante un parler aussi coiTCct que celui du trouvère normand et une versification aussi ferme et aussi libre, en un mot de faire naître par moments rillnsion que ma traduction a été écrite par quelque 6arnier du quatorzième siècle. Je dirais alors avec plus de confiance: lisez le grand Florentin à travers notre vieil idiome*)^. Hélas! ce présent posthume du vieux français n'a pas même été accueilli avec transport par les arrière-neveux de Laurent de Premierfait; et des
1) Hortis, Studi suUe opère latine del Boccaccio, p. 626 n.; Hanvette, 0. c., p. 10, n.
2) Paradiso, X, 137.
3) L'enfer mis en vieux langage françois par E. Littré (2« éd., Paris, Hachette 1879), Préface, p. V— VI.
4) Ibid. p. X.
critiques récents ne voient dans l'essai de Littré, l'un qn'nn amnsement inoffénsif ^X l'antre, pins sévère, qu'nne des pires erreurs où la philologie ait induit l'histoire littéraire'). Le fait est qu'une traduction française de la ^Divine Comédie' écrite dans le siècle de l'original aurait certainement partagé la défaveur et l'oubli d'une langue surannée et d'une littérature rejetée avec dédain par la Renaissance. Même les premières traductions qu'on en ait essayées, ont dormi jusqu'à ces dernières années dans les manuscrits de Vienne, de Turin et de Paris. Avant la Renaissance, c'est le français qui se répand en Italie*), et l'on s'est même demandé si la première traduction française de Dante ne serait pas d'un Italien, tel qn'Alione d'Asti.
Les Français avaient d'ailleurs quelque chose d'analogue aux fictions dantesques dans leur littérature du XIV<» et du XV« siècle. Ainsi les poèmes de Guillaume de Deguilleville — dont l'influence s'exercera en Angleterre dans le même sens que celle de Dante —, le ^Pèlerinage de la vie humaine^ le ,Pèlerinage de Tâme', le iPèlerinoge de Jésus- Christ'y par la manière de concevoir les poètes latins (ici Ovide, au lieu du Virgile de Dante); par la visite de l'enfer, du purgatoire et du paradiS; rappellent à quiconque les lit aujourd'hui le poème italien composé un peu plus tôt. Mais on pourrait en dire autant du ,Songe d'EnfeW de Raoul de Houdan, qui écrivait bien avant Dante ^), et delà yVoie de Paradis^ et rien ne prouve que Guillaume ait utilisé ni même eonnu son prédécesseur : moine cistercien qui avait lu le ,Roman de la Rose' et l'appelait ,1e roman de luxure^, Guillaume de Deguilleville'), écrivant entre 1330 et 1335, a shnplement suivi le goât allégorique et chrétien de son temps. On n'a pas réussi davantage à établir une influence quelconque de Dante dans le ,Champ Vertueux' de Jean du Pin (1340), dans le ,Somnium Viridarii' de Philippe de Maizières (1376), ni dans ,1e Doctrinal de Court' de Pierre Michault, malgré sa ,forêt^ et la dame ,Vertu' qui fait voir à l'auteur qu'elle conduit, bien des choses de nature à rappeler le guide Virgile.
1) Lebreton, Rivarol) sa vie, ses idées, son talent.
2) Branetière, Histoire de la littérature française clasBique, I, p. 7.
8) Voir Paul Meyer, De rexpansion de la langne française en Italie pendant le moyen âge (Atti del eongresso internazionale di scienze storichei vol. rV, Borne 1904).
4) De môme que Gh. Labitte a étudié autrefois ,la Divine Comédie avant Dante' H. Y. Clan a étudié ,una satîra dantesca prima di Dante' (Nuova Antoloj^a, 1^ mars 1900, vol. CLXX, pp. 48 — 64); cet ouvrage satirique, édité snccessivement par Du Méril, par Hnillard-Bréholles, par Gastets, se trouve dans un manuscrit parisien de 1884, qui indique comme auteur Pierre des Vignes.
5) G. Paris, La littérature française au moyen âge, 2» éd., fi 115 et 156. Oelsner, Dante in Frankreieh, p. 9.
14 Albert ComiBon
Mais dans le français écrit en Angleterre^ un contemporain de Ghaucer, le moral Qower^ rappelle Dante par les allégories qu'il emploie dans son ,Miroir de l'homme' et surtout par ses attaques contre le pouvoir temporel des papes ^): et pour lui Dante n'est pas un inconnu; puisqu'on lit à la marge d'un des manuscrits de son principal ouvrage (Confessio amantis, 1. VII, éd. de Londres^ 1857^ t. III, p. 163): Nota exemplum cujusdam poète de Italia, qui Dantes vocabatur ^).
Dante n'est pas non plus, bien entendu, un inconnu pour les Français cultivés du XV<* siècle. E^ 1442; Martin Lefranc — qui eut d'ailleurs l'occasion, comme prévôt de l'église de Lausanne^ de vivre plus près de l'Italie, et qui devait mourir à Bome —, écrivait dans son y Champion des dames':
Le florentin poète dante A escript merveilleusement La peine de la vie meschante Des espris dampnez justement Mais mortel homme plainement One n'entendit ne entendra La grandeur de celluy tonnent Qui ja aux dampnez ne fauldra').
Les discussions de Franc Vouloir et de Malebouche n'ont d'ailleurs rien de particulièrement dantesque, et ce passage ne prouve pas que le voyage infernal du ,florentin poète' fût autre chose qu'une curiosité pour l'apologiste des dames; celui-ci pourrait même s'être simplement souvenu de Christine de Pisan qu'il révérait, et il n'y a pas plus de raison de voir en lui un précurseur de l'italianisme^ qu'il n'y en aurait à conclure que l'un ou l'autre lecteur romantique de Madame de Staël a découvert PAlIemagne. Parce que Villon parle d'une Bietris*) il ne faudrait pas chercher en lui la moindre trace du poète de Béatrice: le pauvre ,escolier' comprenait trop mal les grands noms de l'histoire et de la poésie pour que Tœuvre de Dante entrât dans son rudimentaûre bagage de lettres. Son contemporain Charles d'Orléans, fils d*une Italienne, et prince souvent entouré de poètes et de lettrés, avait eu
1) Le rapprochement a été fait notamment par M. Suchier (Snchier et Birch-Hirschfeld, Gesohichte der franzOsischen Literatur, p. 245).
2) V. Leclerc et £. Renan, Histoire littéraire de la France au XlVe siècle, 11^ p. 16.
8) Ed. de Paris, lôdO, fo XXV; Pb. Aug. Becker, Jean Lemaire de Belges-, p. 298, n. 1; Oelsner, p. 10.
4) H. P e 1 B n e r , Dante's Béatrice and Yillon's Bietri8(, Literatnre', New-Tork, 94, sept. 1898, p. 283). — Si Villon parle de ,Capet qui fut extrait de boucherie*, il n'a sans doute pas non plus connaissance des vers de Dante à ce suje (v. Paget Toynbee, dans r,AcademyS 24 juin 1893).
pins d'occaeions d'entendre parler dé Dante: mais sa mignonne et frêle poésie n'avait rien de comman avec le terrible poète, et quand Titalianisme naît en France, on s^adresse non pas au rude aïeul, mais anx pétrarquistes du jour. Quant au bon roi René d'Anjou^ qui était en relations avec les lettrés d'Italie, il avait un exemplaire de Dante ^): seulement son ,Livre du cœur d'amour épris\ et son ,Abusé en court^, romans allégoriques en prose et en vers, se rattachent bien mieux aux descendants de Quillanme de Lorris qu'à la ^Yita nuova^ et à la ,Gommedia'. Mais le XV« siècle ne devait pas finir sans que Dante fât traduit, et sans que la vie du grand Florentin entrât dans la somme de connaissances d^un honmie instruit, c'est-à-dire eât, si l'on peut ainsi parler, son article dans la Grande Encyclopédie de Tépoque : l'édition de Venise de 1494 du ;Speculum historiale' de Vincent de Beauvais*) consacre une notice biographique à Dante: ,Dantes Aligerius patria florentinus vates et poeta conspicuns ac theologomm precipuus tempestate ista claruit. Vir in cives sues egregia nobilitate venerandus; qui, licet ex longo exilio damnatus tenues illi fuissent substantie, semper tamen physicis atque theologicis doctrinis imbutus vacavit studiis, unde cum Florentia a factione nigra puisus fuisset Parisiense gymnasium accessit, et circa poeticam scientiam eruditissimus esset opus inclytum atque divinum lingua vernacula sub titulo comédie edidit' . . . Sans doute c'est là une œuvre italienne: mais les livres de Venise commencent alors à passer les Alpes, et après pins de deux siècles on accordait encore de l'attention au Larousse du moyen âge, dont on reprend et dont on complète l'ouvrage').
1) Lecoy de la Marche, Comptes et mémoriaux du roi René, p. 261—2, cité dans Le Manuscrit (revue de Labitte) II, p. 2, Lecoy de la Marche, Le roi René, II, p. 190: c'est le seul livre italien du catalogue.
2) P. Toynbee, Ricerche e note dantesche, traduzione dalP inglese, con agglunte âeli'antore, série II. Bologne, Zanichelli 1904, 8o, n» 6 (Biblioteca storioo-critica délia . letteratura dantesca, diretta da G. L. Passerini e P. Papa, II), traduction des ,Dante Studles and Researches', Londres, 1902. — L'article en question avait paru d'abord dans r,£nglish historical RevIew*, avril 1896, t X, p. 297—804, et il a été discuté par Herm. Granert, Neue Dante- Forschnngen (Historisches Jahrbuch im Auftrage der GOrresgesellschaft, 1897, t. XYIII, pp. 68—87). Voir, aussi Bnllettino délia società dantesca ttaliana, n. s., n, 218, surtout y, 186—192, et encore IX, 198. — L'article de M. P. Toynbee (mentionné dans la Revue Critique, 1896, p. 800, par L. Auvray, et dans le Giorn. storico délia lett. ft, 1896, t. 26, p. 298) avait été complété par une note de Fauteur, Modem quarterly of langnage and littérature, mars 1898, p. 61.
8) Sur le commentaire de la ,Diyine Comédie* (éd. par Promis et Negroni, 1886), attribué à Stefano Calice, et qui serait le résultat de lectures sur Dante faites à Lagnasco (province de Saluées), voir Paul Meyer, De l'expansion de la langue française en Italie pendant le moyen ftge (Atti del oongresso inter*
16 Albert Connaoïi
En cette fin du XV* Biëcle, où on Génois déooavrait un nonyeaa monde, les FrançaiB découvraient l'Italie, et la pensée hamaine allait s'élancer vers des horizons noaveanx, séduite par un sentiment de la beauté que les Toscans ayaient les premiers fait passer dans leur langue.
Dans ce temps-là, ^Séraphin, natif d'Italie^ avait, à la cour de Ludovic le More à Milan, chanté des vers devant le roi de France, Charles YIII, qui Tavai^ comblé de présents; les guerres de trois rois successifs allaient faire passer les Alpes aux Français, et, les deux peuples échangeant autant d'idées que de coups, Titalianisme allait se développer rapidement sous Louis XII et sous François I. Les mariages de princesses créeront de nouvelles relations entre les deux pays, et les Italiens vont affluer plus que jamais à cette cour de France où on les a déjà vus sous le premier roi qui ait favorisé les lettrés et les érudits au XIV« siècle, Charles Y. Dante eut naturellement sa petite part de la vogue dont jouissaient ses compatriotes, et il est possible que l'un ou l'autre guerrier, rentrant dans ses foyers, ait rapporté en France ou reçu d'un roi conquérant — comme fit probablement le maréchal Caraccioli') — un manuscrit de la ,Commedia^; pins d'un Italien sans doute, comme ce ,Franoesohino di Giovanni di Siena, speziere in Parigi^'), conservait un exemplaire du chef-d'œuvre national, et plus d'un aussi allait tenter de faire partager son admiration à ses hôtes royaux ou lettrés. Les manuscrits du poème italien n'avaient pas tous attendu ces événements pour prendre le chemin de la France: outre Bené d'Anjou, Jean II de Bourbon, comte de Clermont, en possédait déjà un, dont il avait fait présent, en 1454, à Louis de la Vemade, gentilhomme forésien, et qui même avait vraisemblablement appartenu, dans le second quart du XV« siècle, à la famille de Villequier'). Un autre exemplaire se trouvait en France dès la seconde moitié du XY* siècle, appartenant alors à Charles de Guyenne, auparavant duc de Berry, frère cadet de Louis XI, et on le retrouve en 1618, dans le catalogue de l'ancienne bibliothèque de Blois : ,Dante, l'Enfer, Purgatoire et Paradis, couvert de velours tanné' % Mais les princes ne lisent pas toujours les manuscrits qu'ils possèdent, et il fallait sans doute le contact de l'Italie ou des Italiens pour attirer l'attention sur le divin poème.
nasionale di scienze Btoriche, vol. lY, p. 100, n. 7) et travaux cités dans le Giom. Btor. d. lett it^ XXI, 462.
1) L. Auvray, Les manuscrits de Dante daas les bibliothèques de France (ms. ital. â017)*, C. Morel, Une illustration de TEnfer de Dante, p. 14—16.
2) Ibid., p. 28 (ms. ital. 528).
8) Ibid. p. 89-^40 (ms. itaL 1470).
4) L. Âuvray, o. c, p. 24 (ms. ital. 72); L. Delisle, Cabinet des rnss., I, 85; éd. du catalogue par Michelant, Bévue des Sociétés savantes, t. YIII (1862), p. 641.
En 1511, Jean Lemaire de BelgeS; qui avait été à Venise et denx fois à Rome, compare, dans la ,C!oneorde des deux lungagesS l'italien et le français, et fait dire à V,E8prit familier^ : „qae maistre Jean de Mehun orateur François, homme de grand valeur et literature, donna premièrement estimation à nostre langue: ainsi que feït le poëte Dante au langage Toscan, ou Florentin' ; et l'auteur répond ,qne puisque (comme iay autrefois ouy dire) le bon maistre Jean de Mehun estoit contemporain, cestadire dun mesme temps et faculté à Dante: qui précéda Pétrarque, et Boccace : et que Inn estoit emulateur (et nonobstant amy) des estudes de lautre: et que des ee temps mesme, tout se portoit bien dun costé et dautre: C'est asauoir que France, et Florence, qui se intitulent de mesme lettre, estoient franches, fleurissantes, et coniointes. Toutes ces choses attendues et considérées^ il estoit bien séant, que le semblable adninst en nostre temps ^).^ Cest-à-dire que la France ayant eu jadis son Dante peut bien ambitionner maintenant d'avoir ses Philelphe et ses Séraphin: grand initiateur à jamais surpassé, Dante est un nom qui appartient à l'histoire littéraire. Déjà dans son ,Temple d'honneur^ (1603), le même Jean Lemaire, qui alors n'avait encore vu que le Sud de la France, plaçait le vieil auteur parmi les poètes^), ,ministreset secrétaires d^honneur et de vertu^, et dans le prologue même de la ,C!oncorde des deux langages^ il le mentionne avec Pétrarque et Boccace. Ce n'est point la ,Divine Comédie' que Jean Lemaire traduira, mais bien un conte ,intitulé de Cupido et d'Âtropos, inventé par Séraphin poëte italien'; et sMl se vante dans le Prologue de la ,ConcordeS d'avoir, le premier de ,nostre langue Gallicane' employé les ,vers tiercets à la façon Italienne ou Toscane, et Florentine' (la terza rima), il l'a fait à l'imitation de Pétrarque et de ses disciples, plutôt que d'après Dante*). Ce n'est pas qu'on ne puisse établir des rapprochements assez nombreux entre r,Infemo' et certains passages de la ,Seconde Epistre de l'Amant Yerd', certains détails de la description de l'enfer, la voix tonnante de Cerbère dans la vallée obscure et la frayeur du poète ^), le Mercure qui conduit l'auteur par une voie étroite et escarpée, le bruit de grande ondée et de flots murmurants qui rappelle le deuxième cercle de PEnfer,
1) Oeuvres de Jean Lemaire, éd. Steoher, III, 132, 133; Oelsner, p. 18, 66; F h. Au g. Becker, Jean Lemaire, der erste humanistische Dichter Frankreichs, p. 297.
2) Oeuvres, lY, 231.
3) A. Farinelli, Dante et Margherita di Navarra (Rivista d'Italia, février 1902); sur l'histoire de la terza rima en français voir Kastner, dans la Zeitschrift fiir franz. Spr. nnd Lit, 1903; pour la traduction de r£nfer en terza rima, M. Kastner a négligé de tenir compte de l'étade de M. Camus (v. plus bas), qui rajeunit fort cet ouvrage.
4) Oeuvres de Jean Lemaire, III, 19, 20; Oeisner, p. 19, 68.
C o a m o n , Dante en France. 2
18 Albert Connson
puis le temps clair et ,8aphirm^ qui fait songer an débnt dn Purgatoire et anXXm* chant dn Paradis^). Maia les peintres de l'Enfer s'inspirent désormais de Virgile plus que de Dante, et ce n'est que par hasard que ce dernier est mêlé, en France, anx premiers symptômes de la Renaissance; à mesure qae grandit la vogue des poètes anciens et italiens, on sentira aussi que Dante appartient au passé dont on s'éloigne, aux débuts d'un art qu'on croit perfectionner; à un mysticisme dont on se dégage. Octavien de Saint-Gelais, qui dans sa médiocrité représente bien l'époque de transition, place Dante parmi les poètes qu'il rencontre au milieu d'une forêt, au troisième livre de son ,Séjonr d'honneur^ {^^^% et il le place, encore une foiS; entre Jean de Meung et ,François petrarc et le gentil bocasse^^):
Apres luy [Jean de Henng] yy nng noble florentin
Qaon appeloit en commune voix dente
Qui maints œuvres en très aome latin
A compille par raison évidente
Il declaira de la vie présente
Soolz sainct langaige et poethiques yen
Les accidens et tourbillons divers
£t fit descript de linfemal repaire
Le cas piteux et la grande misère.
Ce ne sont là que des banalités qu'on aurait pu trouver dans Christine de Pisan. Mais vers la même époque les admu-ateurs de Dante vont essayer de le faire mieux connaître, et surtout de le faire apprécier en plus haut lieu. En 1519, un Milanais devenu président aux parlements de Bordeaux et de Toulouse, Jacopo Minuti, en français Jacques Minut, fit don à François I d'un exemplaire de Dante avec commentaire de Guiniforte delli Bargigi, exemplaire qu'il avait apporté de son pays comme le dit l'inscription reconnaissante:
Ad regem chrMianissimum Ja, Minutius, Très Dantes, Tu clara mtAt, rex, munera, prestas,
Atque aliquem ex nihiU) me faeis esse virum.
Ipse sed Ethruscum, cum claro interprète, Dantem^ Adlatum ex Italis, in tua jura fero.
1) Paradiso, XXHT, 101 et 102:
Onde si ooronava il bel zaffiro,
Del quale il ciel più ohiaro s'inzaffira.
2) Oelsner, p. 19.
Quant à son fils Mellin de Saint-Gelais, ce n'est pas Dante, mais Pétrarque et le Trisain, qu'on trouve dans son italianisme (E. W. Wagner, Mellin de Saint Gelais, dissert. de Heidelberg, 1898, p. 119 et sniy).
Sic quoque munificua fueris] nam sumere partem, A quo debetUur omnia dona^ dare est^).
Les livres ont leurs destins, et les destins des livres ont leur ironie : le moins efféminé des poètes eut pour principaux adeptes en France^ au XV* et au XYl^ siècle, deux femmes savantes (dont nous avons vu une), et depuis François I jusqu'à Louis XYIII, lu flatterie et l'érudition ofiriront aux rois de France le poème qui maudissait leur race. Le ,père des lettres^ eut assez d'occasions de connaître Dante. Son historiographe et poète, René Macé^), bénédictin du monastère de la Trinité de Vendôme, de ce Vendômois dont sortira Ronsard, connaissait assez le poème italien pour rappeler la mention d'Arnaud Daniel, et c'est sans doute lui aussi qui a vanté à Geofroy Tory rexcellence du style de Dante à Tégal de celui d'Homère et de Virgile: car telle est bien l'explication la plus vraisemblable de ce passage du ,Ghamp Fleury**) de Geofroy Tory (1629): „0n pourroit en oultre user des œuvres de Amoul Graban, et de Simon Graban son frère. Dantes Aligerius Florentin, comme dict mon susdict bon amy frère René Masse, faict honorable mention dudict Arnoul Graban ... on pourroit semblablement bien user des belles Chroniques de France que mon seigneur Crétin nagueres Chroniqueur du Roy a si bien faictes; que Homère, ne Virgile, ne Dantes, neurent onques plus dexcellence en leur stile, quil a au sien^. De plus, les Italiens étaient en nombre à la cour de François I, et l'un d'eux, Alamanni, d'après une anecdote célèbre*), lisait au roi la ,Divine Comédie^ et lui lut même le XX* chant du Purgatoire, qui fait, comme tant d'autres textes, descendre les Capets d'un boucher : „le passage de Dante leu et expliqué par Louys Alleman,
1] Auvray, o. c., p. 112—114, (ms. ital. 1469); Léon Dorez, Le manu- Bcrit de Dante offert au roi François I en 1519 par Jacques Minut, Revue des Bibliothèques, 13e année, juillet-août 1903, pp. 207 — 223, et compte rendu dans le Bnllettino délia Società dantesca italiana, mars 1904^ t. XI, p. 111; — C.More 1, Une illustration de TËnfer de Dante, p. 7.
2) Les BibliothëqueB françaises de La Croix du Maine et de du Yerdier, nouvelle éd., 1772, t. IL, p. 370. —Voir A ug. Bernard, Geofroy Tory, peintre et graveur (Paris, Tross, 18^7), p. 16: ,Loin de se laisser absorber par le souvenir des richesses littéraires de Tltalie, Geofroy Tory se mit à étudier avec amour les monuments de sa langue maternelle.'
3) Champ-Flenry, le premier Livre, fenil IIII^; Paget Toynbee, dans The Academy, 24 juin 1893, Oelsner, p. 14. C'est d'ailleurs Crétin et René Macé que Geofroy Tory égale ou préfère à Homère, Virgile et Dante (ces passages ont déjà été cités dans Téd. Génin de Palsgrave (1852) Introd., p. 9—11).
4) Sur Alamanni, voyez H. Hauvette, Luigi Alamanni, un exilé florentin à la cour de France, p. 446 et n. 2, qui considère l'anecdote comme admissible. Un sonnet d' Alamanni à Dante (1582) est reproduit par C. del Balzo, Poésie di mille autori intomo a Dante t. V (1897), p. 42. — Le mot de François I est encore rappelé par M«u« Cenzatti, A. de Lamartine e l'Italia, Livoume 19{)3, p. 109.
20 Albert Gonnson
Italien; devant le Rôy Fi'ançois premier de ce nom, il fat indigné de cette imposture^ et commanda qn'on le lay ostagt, voire fnl en esmoy d'en interdire la lecture dans son Royaume^ ^). Enfin, le père de François I^ le comte d'Angonlême, possédait nn exemplaire de Dante en français et en italien, et c'est à la femme de fVançois I, à la reine Glande, qne fut dédiée la traduction du ^Paradis^ par François Bergaigne.
Car les traducteurs étaient enfin venus, et Bergaigne n'était pas le premier. Un inventaire, dressé le 20 novembre 1496, ^des biens meubles' du comte d'Angoulême mentionne, entre ,Jehan Boucasse' (Boccace) et ^les Problesmes de l'AristoteS ,1e libvre de Dante escript en parchemin et à la main, et en italien et en françois, couvert de drap de soye broché d'or, au quel il y a deux fermoers d'argent, aux armes de feu mon dict seigneur; le quel libvre est historié^*). On ne sait par qui ni comment Dante fut ainsi traduit et historié avant 1496 ; on ne sait pas non plus au juste quel rapport plus on moins étroit il peut y avoir entre le Dante broché d'or du comte d'Angoulême et la première version française de Dante qui nous soit conservée, celle du manuscrit de Turin. Le manuscrit L, in, 17 de la Bibliothèque nationale de Turin*) contient une version en vers français de l'Jnfemo'; le texte primitif, qui a été rédigé d'après Fédition de Gremonese de 1491 (d'après Cristoforo Landino), ;ne peut guère remonter au-delà des premières années du règne de François I; la technique du vers semble indiquer que l'auteur était un disciple de Jean Lemaire, car, exception faite pour trois ou quatre vers, il observe constamment la fameuse règle des coupes féminines, que ce poète avait enseignée à Clément Marot^; d'après M. Camus, les remaniements seraient postérieurs à l'année 1528, le traducteur aurait été berrichon, et les quatre ou cinq copistes méridionaux, ,probablement des scribes de quelque chancellerie du MidiS Les alexandrins do la traduction française sont disposés en terza rima, de sorte que Dante est mêlé au moins à l'introduction
1) Estienne Pasquier, Recherohes de la France, VI, 1. Sur la célébrité de ce récit de Pasquier, notamment auXVIII« siècle, voir élan er, p. 60 et 61.
2) L'fleptaméron des nouvelles de la reine de Navarre, éd. de la Société des bibliophiles françois, t. III (1854), p. 217; relevé par K. Vossler dans les jStudien sur vergl. Literaturgeschichte' de M. Koch, I, p« 265—266.
3) Voyez Jules Camas, La première version de PËnfer de Dante (Giornale storico délia letteratora italiana, 1900, vol. XXXVII, pp. 70— 98« compte rendu dans le Moyen Age, 1903 ; le texte des premières traductions a été publié par C. Morel; celui du ms. de Turin a été déjà commenté par £. Stengel. — M. E. Vossler a supposé, et pense encore, que ce manuscrit et Texemplaird de luxe du comte d'Angoulême pourraient être dans le rapport de brouillon à copie: la traduction se placerait donc entre 1491 et 1496.'Les conclusions de la savante étude de M. Camus (m'écrit H. Vossler) ne sont toutefois pas admises par M. Farinelli.
de cette nouvelle forme dans la métriqae française. On ne sait an joste ni quand, ni par qni, ni pourquoi cette traduction fut faite. Faut-il supposer, avec M. Camus, qu'elle aurait été recopiée dans la chancellerie de NéraC; où se tenait Marguerite de Navarre, et qu'elle aurait fini par tomber aux mains de Clément Marot? Celui-ci ne parait guère connaître Dante, on va le voir. Mais si l'on ne peut rattacher de façon sûre la première traduction de r,Enfer^ à Marguerite et à son groupe littéraire, c'est à sa belle-sœur Claude, reine de France; princesse disgraciée de la nature, et ainsi sage, vertueuse et bonne, que François Bergaigne dédia, entre 1515 et 1524 (puisque ce sont les termes du règne et de la vie de la reine), sa traduction du ,Paradis', écrite également en ,terza rima', mais en décasyllabes, ce qui la fait ressembler fort à ^original, dont elle garde souvent les rimes en les traduisant, et les termes au point de tomber dans des contresens à force d'être littérale. Elle commence ainsi:
La gloire a cil qui tout ment et repose, Par l'univers cler pénètre et r es pi end, L'nne part pins et l'autre moine dispose.
On ciel qui plus de sa lumière prend Je faz, et veiz chose que pour redire Ne scait, ne peut, qui la dessus descend.
L'auteur ajoute des ,déclaration8' empruntées au commentaire de Jacopo délia Lana^). Pourquoi Bergaigne a-t-il précisément choisi la ,cantica' qui devait être de beaucoup la moins populaire en France? Est-ce parce que sa pieuse souveraine préférait le plus mystique des poèmes, et Dante se trouverait-il ici, comme chez Marguerite de Navarre, côte à côte avec Platon et les mystiques du XV« et du XVP siècle, parmi les inspirateurs de Tidéalisme métaphysique de la Renaissance*)? On ne peut jusqu'ici se livrer qu'à des conjectures sur les causes inmiédiates qui firent traduire, pour la première fois, r,Enfer' et le ,Paradis^ On n'est pas mieux renseigné sur l'auteur et l'origine de la traduction complète de la ,Divine Comédie', composée vers 1550, en alexandrins et en décasyllabes, à rimes plates, et aujourd'hui conservée dans un manuscrit de Vienne, publié en 1897 avec les précédentes traductions par M. Morel'). L'auteur dit seulement
1) L. Attvray, Les manuscrits de Dante, p. 12 et p. 132; voir G. dei Balzo, Poésie di mille aatori intorno a Dante, vol. Y (1897), p. 5—19*, la traduotion est conservée dans les manuscrits 4119 et 4630 de la Bibliothèque nationale, nouv.^ acquis, franc.
2) Abel Le franc, Marguerite de Navarre et le platonisme de la Renaissance (Bibliothèque do l'Ecole des chartes, t. LVIII (1897), p. 282, t. LIX, p. 751) ; £. Pasturîer, Les sources du mysticisme de Marguerite de Navarre (Revue de la Renaissance, V, p. 1—16, 108—114, VI, 1—62).
3) Camille Morel, Les plus anciennes traductions françaises de la Divine Ck>mèdie (Paris, Welter 1897); comptes rendus dans le ,GiorDale dantesco',
22 Albert ConoBon
que pour revoir sa damO; illustre, belle et savante, il désire passer ^Âlveme an pays de fer^ Mais on sait anjourd'hai quelle influence Dante a eue sur la pins grande femme de la Renaissance; Marguerite de Navarre.
Disons tout de suite que Marguerite est une exception à cet égard, et que dans son entourage on ne trouve gnëre d'influence dantesque chez les poètes et les érudits, chez un Marot; chez un Dolet. Malgré le titre de son poème, maître Clément^ dans son ,Enfer', ne s'est guère servi de rjnfemoS si tant est qu'il l'ait jamais étudié: tout an plus a-t-ily au début; une réflexion sar l'amertume des souvenirs qui rappelle le ,Nessun maggior doloreS II est fort douteux aussi que l'exemple de Dante ait guidé ceux ,qui; tout en craignant le bûcher; combattaient les dogmes catholiques'^), et surtout on se représente mal ^Marot à Chambéry répétant avec amertume les vers du (sic) Dante*):
corne sa di sale Lo pane altrui e corn' è dnro calle Lo Bcendere e il salir per raltrui scale*.
Bien pluS; Etienne Dolet, qui a été en Italie, qui aimait tant le séjour de LyoU; la grande ville la plus italianisée de France, Etienne Dolet qui a aussi écrit un ,Enfer' '), n'imite jamais Dante ; car ce n'est sans doute pas Fimiter que de parler de
celluy qui les banlt cieulx regist*), OU bien du
reconfort que nos pères antiques Avoient jadis aux gouffres plutoniques'), et Dolet n'avait pas besoin de se souvenir des paroles de Dante pour écrire son cantique dans la prison de la Conciergerie, et s'adresser ainsi
à son esprit:
Or, dictes donc, faictes sa volunté [de Dieu]: Sa volunté est que (ce corps dompté) Laissant la chair, soyez au ciel monté £t jour et nuict*).
L'Epitapbe d'Etienne Dolet n'est sans doute pas davantage une paraphrase des vers italiens quand elle dit:
1897, V, 556—663; ,Literaturblatt fttr germ. u. rom. Philologie*, août-sept. 1898; ,Bullettino délia Società dantesca italiana', 1899, VI, 78—79.
1) C'est oe que prétendu. Doue n, Clément Marot et le psautier huguenot, I (1878), p. 62.
2) Affirmation, ou imagination, du même auteur, ibid., p. 391.
3) Le Second Enfer d'Etienne Dolet, suivi de sa traduction des deux dialogues platoniciens TAniochus et THipparchus, notice bio-bibliographique par un bibliophile (Paris, Bruxelles, 1868).
4) Ibid., p. 41, (à la royne de Navarre, la seule Minerve de France).
.Bref, monrir faut, car l'esprit ne demande «Qn'iBsir du corps et tost estre deslivre, nPonr en repos ailleurs s'en aller vivre.* C'est ce qa*il dist sur le point de brasier^).
On peut même s'étonner de ne pas voir invoquer Dante dans ,La manière de bien tradnire d'une langne en antre\ où Dolet se justifie d'avoir écrit en langne vulgaire:' Quant aux modernes, semblable chose que moy a faict Léonard Aretin, Sannazare^ Pétrarque, Bembe (ceulx la Italiens) et en France Budée, Fabri, Bouille, et maistre Jacques Silyius'*). Dante n'est pas même admis à faire le cinquième parmi ces modèles italiens! Mais un noble cœur allait enfin le comprendre et l'admirer. Marguerite de Navarre, fille de Jjouise de Savoie, amie de Vittoria Colonna, connaissant plusieurs langues et notamment l'italien, entourée de poètes et de savants, rencontrant à la cour de François I des lettrés italiens, avait eu assez d'occasions d'entendre parler de Dante et de lire son poème, soit dans les exemplaires d'Italie, puis de Lyon, soit dans la traduction de la bibliothèque paternelle. La soif de vérité qui la dévorait, ses aspirations néo-platoniciennes, son christianisme idéal devaient lui faire goûter particulièrement bien des passages du ,Paradis' qu'on a pu rapprocher de ses propres réflexions'). Mais elle ne parait pas avoir vu d*abord tout cela en Dante, et la première fois qu'elle en parle, c'est en femme de la Renaissance, en élève des Italiens plus récents: elle commence par condanmer nettement la ,Divine Comédie', en écrivant en 1534 à son frère François I:
! que je voy d'erreur la teste ceindre A ce Dante qui nous vient ici peindre Son triste enfer et vieille passion D'un ennuy pris!
A quarante ans vouloir encore faindre D'avoir le mal que l'ftge doit refraindre, Fuis par despit courre a devocion, Prenant le tan pour ferme ficsion:
C'est une fin plus qu'à ensuivre à craindre D'un ennuy pris*).
„Elle ne se doutait guère alors que la même „fin^ lui serait ménagée un jour, et que, contraste piquant, elle en accueillerait la perspective
1) Ibid. p. 105.
2) ,La manière, etc. D'avantage. De la punctuation de la langue Francoyse. Plus, Des accents d'ycelle. A Caen. On les vend chez Robert Macé, libraire de l'Université. 1&50.*
3) A. Farinelli, Dante e Margberita di Navarra (Bivista d'Italia, anno Y (1902), fasc. II (février).
4) Nouvelles Lettres de la Reine de Navarre adressées au roi François I, son frère, éd. Génin (1842), p. 122—123; Oelsner et Farinelli, l c.
24 Albert GouDson
avec transport":^) suivant Tesprit de la RenaisBance, elle trouvait alors
bien ennuyeux le triste enfer et la dévotion du vieux poëte^ et; loin de
répéter les paroles de Francesea, elle trouvait indiscret d'exprimer le
regret
Du temps passé qui ne se peut ratteindre.
Frappée par le malheur, et désespérée de la mort de François I, ^navire loin du vray port assablée^, comme elle s'appelle, en se souvenant peut' être de Dante, dans un poème en tercets'), elle se tourne vers la contemplation des vérités étemelles, et elle reconnaît la profondeur des grandes pensées et des beaux vers qu'elle rencontra jadis:
Douleur n^ a qu'au temps de la misère Se recorder de l'heureux et prospère, Gomme autrefois en Dante') j'ay trouvé; Mais le scay mienlx pour avoir esprouvé Félicité et infortune austère').
Elle n'oubliera jamais plus cette amertume des souvenirs heureux.
Et le regret qui plus que tout le blesse Des grans plaisirs passez*)
revient dans les paroles du vieillard qu'elle rencontre au second livre de ses ^PrisonsS En effet, elle a épanché en tout un poème les sentiments dans lesquels sa vie achevait de se consumer, sa philosophie qui se détachait de la terre endeuillée, et le souvenir des grands auteurs qu'elle aimait en les comprenant mieux, et parmi lesquels ,Platon, saint Paul et Dante paraissent les préférés*'). Dans ce poème, ,les Prisons^, l'auteur se donne comme un homme parlant à une amie (l'amie représente, d'après M. Lefranc, Henri d'AIbret, Tépoux de Marguerite), et raconte comment, échappé de la prison de l'amour, il parcourt le monde et s'aventure dans les voies de l'ambition et de la cupidité, jusqu'à ce qu'il rencontre un mystérieux vieillard qui lui prêche la sagesse et l'étude; l'auteur ne suit que trop ces conseils, car le troisième et dernier
1) Abel Lefranc, Les dernières poésies de Marguerite de Navarre (Paris, Colin, 1896), Introduction, p. LVII.
S) Ibidem, p. 385.
3) Lettre à Frotté (H. de la Ferrière-Percy, Marguerite d'Angontême, son livre de dépenses, etc., Paris, 1862, p. 105). A propos de cette mention, remarquons ici que Ghampollion-Figeac (Poésies du roi François I, de Louise de Savoie, de Marguerite reine de Navarre, Paris 1847, 4», p. 124, rondeau 31) imprime le troisième vers: Comme aultrefois, en d'aaltre j'ay trouvé.
4) Les dernières poésies, p. 174; Farinelli, 1. c. ; le vieillard dit:
Croyez qu'il sent ung cruel purgatoire, Quant il n'auroit douleur que la memoyre Du temps passé, sans les maulx de présent.
5) Abel Lefranc, Les dernières poésies, Introduction, p. LXIV.
livre de son poème, de beaucoup le plus long, est un étalage de savoir et d'exaltation mystique:
Je desiroys le plaisant fmiot manger De tont Bçavoir, sans craindre le danger, Pour parvenir a cestuy là de vie Où l'Ame en Dieu sans mourir est ravie ^).
Amour, ambitiou, seieuce; ce sont les trois motifs que développait, trois siècles plus tard, un antre pastiche de Dante, la ,C!omédie de la mort'; et rien que cette triple division, ce symbolisme, ce mysticisme, ce vieillard qui, comme Virgile, harangue Fauteur au sortir d'une période d'égarement, suffiraient amplement à indiquer le souvenir de la ,Divine CiomédieS si Marguerite n'avait elle-même signalé l'nn de ses principaux modèles en rappelant à ,1'amie^ comment elle lui a expliqué Dante îadis:
Soyez, Amye, ung petit souvenante
Qu'en vous comptant de Beatrix et de Dente*),
Je n*onbliay de vous dire que troys bestes
Mettoit an lien des tyrantz deshonnestes,
C'est assavoir l'ourse, lyonne et louve,
Lisez ses chantz, où tant de bien on trouve,
Et vous verrez que ces troys bestes sont
L'empeschement d'aller à ce beau mont,
Dont avoit veu l'pspauUe verte et nette,
Vestue jà du ray de la planette,
Qui meyne droit par le royal chemin
L'homme fidelle et saige pèlerin.
Je m'en tairay de peur d'estre reprins.
Gomme j'estoys lorsque je vous aprins
Tout le discours de Dante et son histoire:
Impossible est que n'en ayez memoyre').
On ne sait comment Marguerite fut ,reprise^ en expliquant la ,Divine Comédies mais il est impossible qu'on n'ait pas mémoire du poème de Dante en lisant les ,Prisons'; et dès la fin du premier livre, dans la joie du prisonnier échappé on sent comme le frémissement de r,Enfer^:
1) Les dernières poésies, p. 198.
2) Ne faut-il pas lire ici: ,de Beatrix et DanteS ou bien ,Beatnx' serait-il dissyllabique? Avec la prononciation actuelle, ce vers aurait une syllabe de trop. — Quant au nom de Dante lui-même, il est écrit ici , Dente*, et, quelques vers plus bas, ,Dante': c'est la troisième forme qu'il avait en français, où pour la première fois Christine de Plsan, en bonne Italienne francisante, l'écrivit Dant*, forme employée aussi par Laurent de Premierfait. Le traducteur du manuscrit de Vienne dit ,Danthe' et ,1e Danthe*.
3) Les dernières poésies, p. 181—182. Sur l'influence dantesque chez Marguerite, dans ses derniers poèmes, voir A. Lefranc, Introduction, p. LV; G. Paris dans le Journal des savants, mai 1896. p. 280—282.
26 Albert Gomiaoïi
Adien l'abisme où j'eatois englouty.
Adieu le fen où aonvent fui rosty, Adien la glace où mainete naict tremblay, Adieu le lao de larmes assemblé, Adieu le mont ponr moy inacoessible^).
Il est aenlement regrettable qae l'anteor n'ait pn prendre à son modèle la sobriété et la ooncision plastique: bavarde comme une femme qu'elle était, prolixe comme Christine de Pisan, Margaerite a, elle aiUHii, fabriqué un immense poème où les détails dantesques sont noyés comme à plaisir, et se font d'ailleurs de plus en plus rares i mesure qu'on avance dans ce voyage des ,Prison8^, qui est, comme celui du poète italien, une ascension de l'âme humaine vers le bien et vers les étemelles vérités. Elle avait été plus naturelle, plus brève et partant plus heureuse, en écrivant, après la mort de François I, ,1e NavireS poème qui se rapproche plus nettement de la ,Vita nuova' et de la ,Commedia'. Elle y raconte que son frère tant pleuré est apparu et lui a dit de sécher ses larmeS; et de songer à la vanité des choses terrestres et de notre corps mortel, dont Tâme s'échappe pour goûter au sein de Dieu le bonheur des élus. L'entretien entre le mort et la vivante, l'émotion dont celle-ci a été frappée d'abord, est dans le genre des émotions dantesques:
Ce que devins quand eeste voix j'onys:
Je ne le scays, car soubdain de mon corps Furent mes sens d'estonnement fonys.
quelle voix! qui par sus tons accords Me fnst plaisante [et] douce et agréable, Qui des Yivans sembloit et non des mors*).
Ciomme on le voit aussi par ces vers, Marguerite a exactement suivi ici la métrique dantesque, et elle l'a fait avec d'autant plus de succès qu'elle mettait dans ses tercets une histoire, des pensées et jusqu'à des images analogues à celles de la ,Divine Comédie'; l'entretien entre Marguerite et François rappelle celui de Dante et de Béatrice; d'un côté conmne de l'autre,
Parfaict amour, c'est le Dieu étemel Qui dans les oneurs sa charité respand, Bendant du tout Phomme spirituel*).
Des deux côtés aussi, l'un de ceux qui s'aimaient de cet amour idéal et mystique, parle du bienheureux séjour i celui qui est resté sur terre dans les entraves de la chair, et Marguerite sait maintenant ce qu'elle n'avait pas compris jadis en lisant Dante:
2) Les dernières poésies, p. 386.
Je n'avoia acen ne bien penser ne croire Qn'amoor enst peu par mort prandre accroissance, Maie maintenant la chose m'est notoire^).
François lai dit, en des tenues qui, dans leur brutalité, rappellent pourtant l'image des ;yermi nati a formar Tangelica farfalla':
Sépare ang peu hors de chair ton ancelle; Vois que le corps n'est rien qu'nne charogne, Et prens ton vol à la vie éternelle*).
Les conseils que donne à la pauvre éplorée ,re8prit d'un de ceste chair délivre' se ressentent du pèlerinage surnaturel du poète théologien, et même peut-être d'une image du ^Pargatoire' qui devait, beaucoup plus tard, vivement frapper le cardinal de Polignac, et même probablement Lamartine:
Du pied de foy il fant que tu chemines Pour saillir hors des ténèbres espesses, Et que la foy ton amour examine, Dessonbz la main très puissante t'abaisses.
Et par icelle ainsy qu'enfant au lict De tous costcz fanlt que torner te laisses*).
Les splendeurs dont François jouit là-haut sont comme un reflet du paradis de Dante:
Je gonste icy la haulte sapience,
Je voy icy la puissance infinie
Et la voûte me monstre ici sa science.
Mon ame icy de lumière est garnie*) ....
et Marguerite aspire au jour heureux où elle ira contempler la gloire de son frère et où elle verra en enfer ses ennemis : trois siècles plus tard ce dernier point eût semblé de trop, et Soumet chantera la rédemption des damnés eux-mêmes; Marguerite restait plus près de Dante. Elle finit comme le ,ParadisS par la louange de Dieu,
Dieu tout en tout, ung seul en Trinité.
Une pareille poésie est rare en France, et il faudrait, pour en retrouver la veine, descendre jusqu'à Du Bartas, chez lequel il n'est
2) P. 397 De môme elle dit déjà dans ,La Coche':
Jnsques à ce que l'Ame pour partir Aura reprins ses aelles immortelles
(voir Lef ranc, dans la Bibliothèque de TEcole des chartes, t. LIX. p. 740.
3) P. 411. Cf. Purgatorio, VI, 149—151:
Vedrai te simigliante a quella inferma, Che non puô trovar posa in suUe piume,
Ma con dar volta suo dolore scherma.
28 Albert Comuon
pas possible de détenniner de façon certaine vne influence dantesqae parmi tont le fatras bibliqoe.
Cette poésie de Hargnerite était d'aillenis aussi inconnue da pnblic qn'étrangère an goût da temps. Les Français d'alors ne prennent pas le mysticisme dans la ,Commedia': tont an pins s'amnse-i-on & Lyon d'one ^btille response de Dante^: telle est en effet le titre de la NouTelIe XV du parangon des nonvelles honnestes et délectables^ (Lyon, 1531), racontant la réponse adressée par Dante, d'après la tradition, à Gan grande délia Scala qui lui faisait remarquer qn'nn bouffon était mieux récompensé qu'un grand poète. Il était pins simple de citer un mo tque de lire et de comprendre des cravres. — Un grand mouYcment allait trayerser les lettres françaises, inspirant l'ambition des grands poèmes et l'admiration des rers italiens. Les Français auront le désir de donner à leur langue la gloire des œuvres classiques, et à la hardiesse nouvelle d'écrire en langue vulgaire des choses graves, les prédécesseurs toscans servent d'excuse et de garants: ^.Tai mesmement pour mes auteurs, dit Peletier du Mans^ Pétrarque et Bocace, deux hommes jadis de grande érudition et savoir, lesquels ont voulu faire témoignage de leur doctrine en écrivant en leur Touscan. Autant en est des souverains poètes Dante, Sannazar, aussi Italiens ^).^ La Benaissance aura aussi pour auteurs Pétrarque et Boccace, mais Dante leur cédera de plus en plus la place, et on ne se donnera guère la peine de remonter jusqu'à lui. „II avait créé la littérature italienne dans la ,Divine Comédie\ faisant du toscan la vraie langue nationale ; il s'était mis tout entier dans son poème, avec ses ardeurs généreuses et ses colères implacables, peintre énergique d'une rude époque; mais par sa raideur scolastique, par son abus des allégories et des symboles, par ce qu'il y avait de tourmenté dans son inspiration, il tenait encore trop à l'ancienne barbarie pour avoir réalisé pleinement l'œuvre d'art idéale, toute lumineuse de beauté sereine. Pétrarque et Boceace étaient venus ensuite, qui l'avaient accomplie, cette œuvre d'art, en se mettant à l'école de l'Antiquité')." C'est ainsi que raisonne aujourd'hui le biographe de du Bellay: et c'est i peu près là, sans doute, ce qu'auraient senti les hommes de la Renaissance si on leur avait demandé de lire et de juger les trécentistes.
Quant à Rabelais, que l'imagination d'un Labitte ou de Michelet aimait à rapprocher du grand Toscan ou à considérer comme une
1) L'Art Poétique d'Horaoe, traduit en vers françois par Jacques Peletier du Mans, recongnu par Tauteur depuis la première impresaion. Moins et meilleur. Paris, Michel de Vascovan, 1545 (Bibliothèque natiouale, Rés. p. T« 612). — La Croix du Maine (I, 426) place la 1« édition en 1544 (voy. Chamard, J. du Bellay, p. 33 et 34).
2) H. Ghamard, J. du Bellay, p. 65.
gigantesque parodie da poète théologien, il ne parle pas de Dante^ muÎR il est pins qne probable qu'il Ta connn, loi qui connaissait tant de langues et tant d'auteurs, et qui avait vu Tltalie. Il a rencontré Dante et sa GomédiO; ne fût-ce que dans Merlin Coccaie ^) ; il n'est pas impossible qu'il s'en souvienne dans les nouvelles des diables et des damnés')/ dans Tinscription de la porte de Tabbaye de Thélëme*), ni même que Folengo, qui a fourni la matière de l'épisode des moutons de Panurge, se soit inspiré d'un passage du |Gonvivio^ Mais le brutal interprète de la raillerie gauloise n'était pas fait pour sentir l'art mystique et la poésie toscane*), encore moins pour les imiter dans les livres burlesques qu'il publiait i Lyon.
Les idées d'humanisme et d'italianisme allaient bientôt prendre corps, et exercer leur action sur la poésie française, que la toscane avait devancée de beaucoup dans la voie nouvelle: „ Dante, dit M. Jeanroy^), le premier à cette époque de science aride et pédantesque, a éprouvé la fascination exercée par la nature sur l'âme enfantine et poétique des anciens; si lu poésie italienne a eu dès le XIV* siècle ce sentiment de la beauté extérieure; que la nôtre ne retrouvera que deux cents ans plus tard, au contact de l'antiquité, c'est certainement à Dante qu'elle le doit, etDantecompris, étudié chez nous,eât puy provoquer à lui seul une renaissance". Ce n'est pas àDante qu'échutce rôle, et la Renaissance' française se fera sans lui, pour ne pas dire contre lui.