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Chapitre V

La période de eritlqne et d'érudition

Cette nouvelle période est à bien des égards l'héritière de la précédente. D'abord elle voit s'achever plusieurs œuvres entreprises dans les années qu'on vient de parcourir'), elle voit se rééditer souvent les principales traductions et les études déjà mentionnées; et ensuite elle ne fait qu'approfondir des recherches auxquelles on avait déjà songé. En effet, à la date où nous sommes, les principaux aspects de Pœuvre de Dante ont été aperçus par la critique, si rapidement, si superficiellement que oe soit, et dès 1854 Sainte-Beuve pouvait dire: ^^Aujourd'hui en France, l'étude critique de la Divine Comédie^ inépuisable dans le détail, est fixée quant à l'ensemble et a comme donné son dernier mot^*). La vogue de Dante, à première vue, a sensiblement les mêmes caractères qu'autrefois, sauf que Musset est tout à fait

1) Fleurs du mal, CXL (La Béatrice), éd. Galmann-Lôvy, 1891, p. 818.

2) Ibid., p. 406 (12 août 1857). Emile Verhaeren (Le tombeau de Oh. Baudelaire, 1896) dit aussi que Baudelaire ,retourna l'œuvre de Dante et mit Satan en haut et descendit vers Dieu*.

3) Cest pourquoi nous avons mentionné dans le chapitre précédent des ouvrages qui, au point de vue strictement chronologique, devraient être rangés ici (par exemple Sforsosi, qui se rattache à la méthode d'Ampère, si tant est qu'il se rattache i quelque ohose de français).

4) Causeries du lundi, XI, 207—208.

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mort, que Barbier ne vit plus que du souvenir de sa gloire de 1831, que le lyrisme enfin a fait son temps, et avec lui certaines ambitions épiques et les prosopopées dantesques des grands poètes. Â part cela, on continue à admirer Dante et à faire remarquer cette admiration en répétant ce que nous avons déjà entendu: „Tel est, tel grandit encore^ dans le monde des imaginations, l'empire de ce poète, semblable & celui d'Homère, qui créa jadis les types du culte grec. La cause suprême, légitime, en est sans doute dans la merveille toute-puissante du langage. Mais comment ne pas s'étonner, aujourd'hui surtout, de cette sorte d'autorité acquise, comme par un compromis universel, au fanatique Florentin et & ses visions? ... Â Tœuvre donc, artistes, rendez- nous au vif, comme le poète, les tragiques spectacles de la ,Divine Comédie'." C'est ainsi que parlait TAvertissement en tête de Tédition^) de ,rEnfer de Dante Alighieri, avec les dessins de Gustave Doré, traduction française de P.-A. Fiorentino, accompagnée du texte italien^ Gustave Doré, en effet, en 1861 (l'année de ,Béatrix ou la Madone de l'art'') d'Em. Legouvé), se mit à illastrer la ,Divine Comédie'. C'est dans l'Enfer qu'il a été, de beaucoup, le plus heareux, et, dans l'Enfer, ce qu'il a traité avec le plas de complaisance et de succès, ce sont les épisodes fameux deFrancesca et d'Dgolin, à chacun desquels il consacre plusieurs dessins; ce sont aussi les paysages, auxquels il a parfois donné un air de désolation lugubre. II a moins réussi, dans le Paradis, à concrétiser les visions où le poète s'était transbumané, et on s'est même plaint que ses figures de saints se sentent des lieux que fréquentait l'auteur'). Quels que puissent être leurs défauts, les dessins de G. Doré ont contribué puissamment à populariser en France le poème infernal. Immédiatement ,Dante et Virgile dans l'enfer de glace' du célèbre dessinateur exercèrent la verve de Le Guillois dans son ,Diogène au Salon de 1861, revue en quatrains', et Em. Montégut consacra à ,rinterprétation pittoresque de Dante' un article dans la ,Revue des deux mondes^ du 15 novembre 1861. Deux ans plus tôt, le Suisse Ad. Sttirzier avait donné ,L'Enfer de Dante Alighieri, quarante dessins photographiés parBertsche etAmand, première partie, Paris, 18ô9^ Le vieux poète occupait jusqu'à des artistes ignorés, comme E. Le Marcis, qui à partir de 1850 consacra sa vie à illustrer en 80 ébauches, et puis en grandes toiles, le poème dantesque *).

1) L'édition que j'ai sons les yeux (in-folio) porte la date de 1862; Koohet Kraus donnent la date de 1861. — Purgatoire et Paradis, 1884.

2) Cette pièce fut jonée par lC»o Ristori, celle i qui A. de Vigny avait adressé ,nn vers de Dante'.

3) Eraas, o. e., p. 687.

4) G. Bubetti, Un illastratore di Dante ignorato (Natura ed arte, XI, 1902, p. 840—842; B. s. d. it^ X, 470).

Si artistes et Suisses contiDnent leur métier de diffusion dantesque et exotique, les poètes, tout en ayant fort changé d'allures, n'ont pas non plus oublié Dante. Parmi les Parnassiens, pins d'un, comme Théodore de Banville songeant an malheur des poètes, des rêveurs, à vu ,Dante en exiV ^), et dans la pièce ,Le8 loups', Banville a peint à son tour ,rexilé farouche, au front pensif, qui, troublant seul ,1e sinistre chemin' ,du bruit de son pas surhumain', entre dans la forêt toute blanche sous la neige:

Son camail écarlate incendiait la neige

D'an long reflet sanglant, rose, aux lueurs d'éclair.

Gomme si, revenu des cieux et de Tenfer,

Ce voyageur, portant Tinfini dans son âme.

An lieu d'ombre, traînait à ses pieds nne flamme.

,L'exilé soucieux' voit dans la clairière un cheval dévoré par des loups. Le coursier vaincu

Leva vers les grands cieux et roula dans l'azur Les yenx, d'où s'enfuyait lentement l'espérance; Et Dante, s'écria, l'âme en pleurs: Florence!

Un Parnassien, André Lemoyne'), a raconté, en ,terza rima', l'arrivée de Dante et d'un autre Toscan à Paris, et la mélancolie de Texilé qui promène ses regards sur la ville étrangère, et, à la pensée de Florence, laisse échapper une larme qu'il regrette aussitôt: les Noirs seraient trop heureux, là-bas, s'ils le voyaient pleurer I

Ou bien Sully Prudhomme, dans ^les Epreuves', décrivant la forge où tout hurle, songe que

dans cet antre, où les jours sont des soirs

Et les nuits, des midis d'une rougeur ardente,

On croit voir se lever la figure de Dante

Qui passe, interrogeant d'éternels désespoirs');

et l'auteur du ,Zénith^ saura

Qu'en trouant les enfers on revoit des étoiles.

Hais Tambition de Sully Prudhomme est la poésie Incrétienne, et non Tart dantesque, et en général ces petites poésies n'ajoutent pas grand'chose à ce que nous avons vu de dantesque ' dans le romantisme. Des grands poètes dn temps, Tuti est en exil et songe, du reste,

1) La Vie et la Mort (dans Les Cariatides, 1844; voir, daner le même recueil, ,0 jeune Florentine . . .' ^mai 1842), et, dans ,1e Sang de la coupe', les Louanges d'Aurélie (mai 1846).

2) Une larme de Dante. Cette page, reprise dans* l'anthologie de Borel, a été publiée d'abord, m'écrit M. A. LcQoyne, dans le premier volume de poésies de l'auteur, qui était donc encore voisin du romantisme.

3) Oeuvres de Sully Prudhomme, éd. Lemerre, t. II, p. 55. A M. Sully Prudhomme, disciple de Lucrèce, il arrive aussi de comparer Hegel et son panthéisme au ,serpent' et au damné dont Dante a vu l'étrange transformation.

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assez à Dante; Pautre, Leconte de Lisle, toarné vers l'antiquité, ne voit gnëre dans le moyen âge que barbarie et fanatisme. Dans ^Le Nazaréen^,

Les âmes, en essaim de colombes mystiques,

sont an bien mince détail paradisiaque. Ce que Tauteur des ,Poèmes barbares' a peut-être de plus dantesque, c'est la ,terza rima^ en laquelle il écrit ,La Chasse de l'aigle'^ — où le cheval aveuglé, aussi accablé que celui des ,Loups^ de Banville^ fuit ^dans l'ombre ardente de Tenfer^, — ,1a Vigne de Kaboth^, ,1e Barde de Temrah', ,1e Jugement de Ko* morS ,1a Tête du ComteS Dans deux ,poëmes barbares^ la ,terza rima^ enveloppe un sujet qui fait songer à Dante et à son Enfer: la ,Vision deSnorr' raconte les tourments vus dans les antres de Hel:

mon Seigneur Christns! hors du monde oharnel Vous m'avez envoyé vers les neuf maisons noires: Je me suis enfoncé dans les antres de Hel.

Dans la nuit sans aurore où grincent les mftchoires, Quand j'y songe, la peur aux entrailles me mord! J'ai vu rétemitô des maux expiatoires.

La classification des lâches, des languissants, des violents et autres damnés, rappelle presque autant Tenfer dantesque que celui du moyen âge germanique. C'est & Dante et an Tasse qu^on songe bien plus encore en lisant la pièce , l'Italie':

Et comme tu disais impérissablement,

Sur des modes nouveaux, à la terre charmée,

T'ôlançant de l'Enfer jusques an firmament,

Des forêts de la Gaule aux sables d'Idumée, Les Anges, les damnés et les pieux combats Et la tombe d'un Dieu de tes chants embaumée:

mais l'Italie de Dante tient peu de place entre la Rome antique et l'Italie de 1869 qu'exhorte Leconte de Lisle.

Elle était à l'ordre du jour, cette Italie où se formait une nouvelle nation, et Dante avec elle. On ne pouvait plus, comme, trente ans plus tôt^ dans ,Ie Dernier Chant du Pèlerinage d'Harold', l'appeler la terre des morts: Marc Monnier examinait, dans un gros volume^), la

1) Marc Monnier, L'Italie est-ellp la terre des morts? 1859; L'Italia è ella la terra de' morti? 1860. t- Marc Monnier présentait alors au public français tons les aspects de l'Italie, où il habitait: Garibaldi, les brigands du Sud, la Camorra, les mystères de Naples. — Rappelons aussi £. et J. de 6 encourt, Lltalie d'hier.

qnestion de cette injure, et en même temps les préventions de Lamartine contre le grand poète qni devenait, après six siècles, le prophète national. C'était sons le règne d'un Bonaparte en lequel un visionnaire obscur croyait trouver le veltro de Dante, et par ci par là un Italien, généralement dantophile, se faufilait, à Paris, dans l'administration des archives de l'Empire ^). La satire revêtait volontiers des formes allégoriques, et J. X. Vêtu s'inspirait de la ,Divine Comédie^ mais en prose et sans génie, dans ,Le nouvean Dante, on Voyage dans l'autre monde an XIX^ siècle' (Paris, 1860). Le souvenir de Dante se retrouve un peu partout, — particulièrement dans le domaine scientifique — , depuis la Sorbonne, où un étranger, Karl Hillebrand, prenait comme thèse latine l'épopée chrétienne, Dante, Milton, Klopstock'), jusqu'à un journal pen grave, ,Le Charivari', où M. Henri Roehefort (15 septembre 1860) parlait de ,La fête de Dante'*). Edmond Hagnier, dans un ,ouvrage couronné par l'Académie d'Arras', et dont Barbey d'Aurevilly s'inspire dans son article sur Dante ^), étudiait en Dante l'expression dn moyen âge*), et on rencontrait l'auteur de la ,Divine Comédie', le fondateur de la langue italienne, le Gibelin florentin, le prédécesseur de Pétrarque, dans r,Histoire des Italiens' de Cantu, que Lacombe, de 1859 à 1862, traduit sur la 2^ édition, ,sous les yeux de l'auteur'. P. Chabaille publie le ,Trésor^ de Brunet Latin dans la ,Collection des documents inédits' (1863), C. Casati donne, dans la ,Bibliothèque de l'Ëcole des Chartes' (1864), des fragments de la traduction de l'Enfer du mannscrit de Turin ; et Karl Hillebrand met comme sons-titre à son livre sur Dino Compagni (1862): ,étude historique et littéraire sur l'époque de Dante^ J. F. Costa, après Ozanam, traduit le Purgatoire: il le fait librement, en terza rima (1864). Ce n'est, par contre, qu'un signe de difi'usion internationale de la langue française qu'il faut voir dans ,La Divine Comédie, rédigée ponr servir à la narration, à la description et à l'illustration de la Galerie dantesque' (Rome, 1860)*), et dans le

1) Mercuri fat nommé archiviste en 1860, boub Napoléon III, son ancien élève: voir Celani, Dante e dantisti: Filippo Mercuri (Fanfulla délia domenica, 12 juin 1904), et Bull. soc. dant. itaL, n. s., XI, 268).

2) De sacro apud christianos carminé epico dissertationem, seu Dantis, Miltonis, Klopstockii poetarom collationem facultati litteramm parisiensi proponebat ad doctoris gradam promovendoB G. Hillebrand. Parisiis, 1861.

3) La comtesse d'Agoult s'en occupe également (,Festa dantesca*, dans la iBivista contemporaneaS juin 1860).

4) Les œuvres et les hommes; littérature étrangère, Paris 1890.

5) Dante et le moyen âge, Paris 1860. Cf. aussi Barbey d'Aurevilly, Les diaboliques.

6) Un abrégé de ,la Divine Comédie* (contenant la vie de Dante, l'Enfer, I— XXX, le Purgatoire, I— XVn, le Paradis, I— XII) a été aussi publié, sans date, à Paris, chez H. Gautier (32 pages).

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^Supplément des commentaires sur la Divine Comédie de Dante Alighieri\ de E. H. Schier (Dresde, 1865) ^). Hais Tintérêt pour la science et la littérature de Tétranger*), et notamment de rAlIemagne^ comportait un peu de dantophilie; et, de même que les traducteurs de Byron et d'Uhland') mettaient en français des hommages à Dante, les érudits, et même des critiques comme Saint-René Taillandier, connaissent et admirent les travaux de Earl Witte, de Philalethes et de leurs compatriotes. Littré, qui se servira de Tédition Scartazzini, recevra, sur le manuscrit de Vienne contenant la traduction de Dante, une communication de M»* Gomperz, ^admiratrice du poëte florentin' et s'en prévalant; Ampère et Taillandier ne sont pas fâchés de pouvoir parler de leur royal émule, et l'ancien poète de ,Béatrice' est tout disposé à admettre les inventions de Witte faisant de la ,Yie nouvelle' et de la ,Divine Comédie' l'histoire d'une crise philosophique et religieuse et d'une conversion, où la psychologie de Dante se ressent un peu des idées du siècle de Faust. La Faculté de Strasbourg, en laquelle Benan voyait un heureux intermédiaire entre la science allemande et la France, prend, conmie la vieille Sorbonne, une part active aux études dantesques. Fr. G. Bergmann, après avoir étudié un commentaire inédit de Dante dans le ,Jahrbuch ftlr romanische und englische Literatur' (1862), examine en français ,Dante et sa Comédie' dans le ,Bulletin de la Société littéraire de Strasbourg' (1863), puis, à l'Université de Strasbourg, consacre & la poésie lyrique et à la poésie didactique de Dante, deux conférences conservées dans la ,Bevue des cours littéraires de la France et de Tétranger' (1866), et, dans les ,Mémoires lus à la Sorbonne; histoire' (1866)^), explique ^quelques passages faussement interprétés de la Comédie de Dante'. Il revint plus d'une fois à ces études, notamment dans son livre sur ,Dante, sa vie et ses œuvres', dont la deuxième édition, augmentée (Strasbourg, 1881) fut examinée dans la ,Bomania'. Paris restait le centre de tout, et M. Alfred

1) C'est à Paris que B. Oastiglia réédite (1865) sa ,Clef de la divine Comédie du Dante Alighieri'.

2) Même en parlant de littérature catalane on avait l'occasion de rencontrer Dante (voir CambouHn, Essai sur l'histoire de la littérature catalane, S® éd., 1858), dans la traduction de Febrer.

3) Poésies d'Uhland, traduites par L. Demonceauz et J. H. Kaltschmidt, Paris 1866, pp. 165—167: Dante. -- Byron, La prophétie du Dante sur les destinées de ritalie, traduction en vers par A. Regnanlt (Polif^ny, 1866). — L'Ugolin de Gerstenberg, qu'avait déjà remarqué Mn« de Staël, a été aussi traduit en français. — A Sainte-Beuve (Orit. et portr. litt., III, 468) il était jadis arrivé aussi de parler d'après Wordsworth du poète au sourcil visionnaire^

4) A la même place, deux ans plus tard, £m. Beaussire donne une ,£tude sur la philosophie de Dante' (Mémoires lus à la Sorbonne ; histoire, 1868, pp. 249—263).

Méuëres ouvrait, le 6 décembre 1864, son oonrs de littérature étrangère par une étude eur Dante (reproduite aussi dans la ,ReYue des cours littéraires^ 1865). L'élégant auteur du beau livre sur Pétrarque savait aussi bien parler de Dante, et c'est & son enseignement que se rattachent, on le rappelait récemment à l'Académie française^), les débuts de H. Emile Gebhart, qui bientôt parlait lui-même du poète citoyen qu^il a si aimablement expliqué depuis*). En même temps Adolphe Franck dans ses ^Réformateurs et publicistes' (1864), Foucher de Gareil dans les ^Conférences littéraires de la salle Barthélemy")i présentaient par la plume et par la parole Dante au public français. Peu après son discours d'ouverture, M. Mézières publiait une brochure sur ,Dante et ritalie nouvelle': c'était en 1865, la grande année où l'Italie en formation se recueillait et s'affirmait en fêtant le sixième centenaire de

Dante, et en attirant sur lui l'attention de toute l'Europe.

A ces littératures étrangères qu'on étudie de plus en plus en France^ Victor Hugo exilé se trouvait ramené aussi par ses préoccupations de poésie universelle et par son rôle de patriarche. Et cherchant un génie surhumain où il pût se mirer (c'est ainsi qu'autrefois il avait traité Mirabeau), il s'arrêta à celui qu'il avait déjà invoqué dans la ,Préface de Cromwell^ à Shakespeare, que traduisait François Victor Hugo. S'il n'a pas songé à choisir à cette fin Dante qu'il connaissait trop mal et auquel il ressemblait trop peu, il n'a pas négligé de le mettre de son côté, et de le rattacher à sa théorie. Sa théorie, c'est celle des génies qui ont quelque chose de colossal, de prodigieux et de rudC; enfin de hugotique: ils marquent les étapes de la civilisation, et forment, d'Homère à Hugo, la plus noble des lignées^). Il ne pouvait se dispenser d'y placer celui qui apparaît à tout instant, dans ses poésies, entre Isaïe et Juvénal. Dans ,William Shakespeare^ (1^ partie, chap. H), Dante, placé au nombre de ces génies qui se transmettent le flambeau de l'humanité, reçoit des éloges ampoulés et maladroits dont Tinexactitude irrite un critique italien d'aujourd'hui'): il commence où

l)Di8coarsdeM.PaulHerviea rôpondantàM. E.Gebhart(23 février 1905).— M. A. Mézières a été éln membre de la Crosca, comme Voltaire, Ginguené, Fanriel, Ozanam et J.-J. Ampère.

2) £. Gebhart, Dante considéré comme citoyen (Revue des cours littéraires de la France et de l'étranger, 26 mai 1866).

S) Conférences au profit des blessés polouais, séance du 24 février.

4) Voici la liste: Homère, Job, Eschyle, IsaTe, Ëzéchiel, Lucrèce, Juvénal, saint Jean, saint Paul, Tacite, Dante, Babelais, Cervantes, Shakespeare. — De Victor Hugo (?) s'inspira plus tard un Anglais, sir Ëdwin Arnold, Dante and his verses, from tbe French (dans The secret of death, with some collected poems, Londres 1891).

5) A. Galletti, o. c, p. 8—9. Par contre, H. A. Orvieto (Il Marzocco,

26 février 1902) est plus indulgent.

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tont fiait, et brume sacrée, cadavre de Tespérance, immense angoissCi sanglots, invisible, poème gonfire, larve, tonte une phraséologie congestionnée tient lieu de connaissances précises et de sens critique. Mais Dante était un si grand homme! et comme Victor Hugo en est un autre^ il est heureux et fier, lui banni, loi poète, de s'associer en 1865 aux fêtes du centenaire de Dante, et d'écrire au gonfalonier de Florence une lettre dithyrambique. Il dut se réjouir, en 1883, d*en voir reproduire une phrase en tête du ,Livre d*or de Victor Hugo': ,A un moment donné, un homme a été la conscience d'une nation. En glorifiant cet homme, la nation atteste sa conscience^ Au reste, les généralisations et les comparaisons du poète français touchent parfois juste, et dans cette lettre de 1865 il rapproche avec bonheur la gloire renaissante de Dante et la régénération de la nouvelle Italie^): il est vrai que ce parallèle était assez fréquent chez les Italiens eux-mêmes. Victor Hugo était Thomme des paroles somptueuses et des déclarations de fêtes centenaires; en 1874, il écrit au Comité constitué à Avignon pour le cinquième centenaire de la mort de Pétrarque, une lettre où il compare éloquemment Pétrarque et Dante').

Le centenaire de Dante avait, au surplus, été fêté par toutes les grandes nations'), et avait inspiré une quantité de vers, où Voltaire eut sa part de reproches indignés. La France avait fait des progrès étonnants depuis un siècle, et elle partcipa aux fêtes de Florence: M. Georges Lafenestre les raconta dans la ,Revue contemporaine'^), (1865), et C. Hippeau nous a conservé, dans un volume sur ,ritalie en 1865S un ,souvenir d'une mission à Florence à l'occasion du six centième anniversaire de Dante' '). Mnis nul, en France, ne retrouva à cette occasion les accents enflammés de Barbier ni de Musset: et le poète français de la circonstance s'appelle Mongis*).

C'est le temps du positivisme, et précisément en 1865, alors que Hughes traduisait en français ,Le héros poète: Dante et Shakespeare^ de Carlyle*); l'inventeur ou le codificateur de ces lois déterministes qui indignaient Victor Hugo, Hipp. Taine, donnait la ,Philosophie de

1) V. Hugo, Actes et paroles, Pendant l'exil, p. 358.

2) Actes et paroles, Après Texil, I, 317.

8) Voir, notamment, Scartazzini, Dante in Germania.

4) Où il avait parlé, quelques années plus tôt, de la traduction de Ratisbonne, et où il a publié d'abord son poème sur Giotto, yPasquetta', repris dans ,le8 EspôrancesS où Dante paraît à côté de son ami.

ô) Caen, 1866, pp. 156.

6) A. Mongis, Dante; strophes à Tocoasion du 600« anniversaire de sa naissance célébré à Florence le 18 mai 1865. Paris, 1865, 8o pp. 15.

7) Traduit plus tard encore par M. Izoulet (1888).

l'artS et montrait dans Homère Tidéal naturel^ payen et antique, qu'il comparait, opposait et préférait à Dante, expression de l'idéal métaphysique, chrétien, moyenâgeux. Deux ans plus tôt, Charles Deloncle, dans ses ,Etudes de poésie et de morale catholiques^^), avait dit en parlant de Dante: ,Cette alliance un peu confuse et souvent vertigineuse des formes poétiques avec les subtilités de la Scolastiqne et les obscurités du symbolisme, n'allait pas au génie de notre littérature, si porté vers les lignes distinctes et précises, si avide de symétrie et de claxté^ Ce n'est plus ce grief littéraire que Taine a contre Dante; bien au contraire: il Tadmire infiniment en tant que poète, il voit en lui Tune des quatre cariatides de Thumanité'), il revient de l'Italie où il a goâté Tart dantesque'). Seulement Dante, avec ses visions^), extases, terreurs et évanouissements, Cest une religion contraire & l'idéal de santé, de nature et de vie que Taine admire encore chez les anciens: et depuis ,1a Philosophie de l'art* jusqu'aux , affirmations de la conscience contemporaine' de IL G. Séailles, en passant par Benoit Malon'), on voit l'abîme qu'il y a entre le rationalisme moderne, et le catholicisme d'un poète dont presque tous, du reste, admirent la grandeur, et dont Auguste Comte lui-même considérait la lecture comme faisant partie d'un bon régime intellectuel. ,Le christianisme, dit Taine, est une religion de seconde pousse, qui contredit l'instinct naturel. On peut le comparer à une contraction violente qui a infléchi l'attitude primitive de l'âme humaine . . . Pendant quatorze siècles le modèle idéal a été l'anachorète ou le moine. Pour mesurer la puissance d'une pareille idée et la grandeur de la transformation qu'elle impose aux facultés et aux habitudes humaines, lisez tour à tour le grand poème chrétien et le grand poème païen, d'un côté la Divine Comédie^ de l'autre VOdyssie et VIliade, Dante a une vision, il est transporté hors de notre petit monde éphémère dans les régions étemelles; il en voit les tortures, les expiations, les félicités; il est troublé d'angoisses et d'horreurs surhumaines; tout ce qu'une imagination furieuse et raffin ée de justicier et de bourreau peut inventer, il

1) Bévue indépendante, 186S, pp. 720—722.

2) Journal des Concourt, II, 200 (23 mai 1864, chez Magny): les autres sont Shakespeare, Michel-Ange, Beethoven.

3) Voyage en Italie, lOe éd., t. II, p. 5, 21, 2a— 24, 106, 117, 123, 126, 181, 170, 172; voir aussi H. Taine, sa vie et sa correspondance (lettre écrite à la même époque, 7 avril 1864, de Florence), t. II, p. 288; il demande, (t. II, p. 291) qu'on lui garde le Dante de feu son ami Wœpke. Voir aussi la lettre du 24 mars 1862 à E. Havet.

4) Voir encore ,Origines de la France contemporaine*, t. I (28« éd.), p. 8, note 2; Napoléon Bonaparte, I, 4, III, 2. — Pacheu, De Dante à Verlaine.

6) Morale sociale, 2« partie, chap. III; M. Pierre, Dante in Francia, p. 36. L'auteur du , Jardin d*£picure' constate encore, en pensant à Dante, la peine que noua avons à nous figurer l'état d'esprit d'un homme de l'an 1800.

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le voit^ il le Bnbit; il en défaille; puis il monte dans la lomiëre; son corps n'a pins de poids; il s'envole, involontairement attiré par le sourire d'une dame rayonnante; il entend les âmes qui sont des voix et des mélodies flottantes; il voit des chœurs^ une grande rose de lumières vivantes qui sont des vertus et des puissances célestes; les paroles sacrées, les dogmes de la vérité théologique retentissent dans l'éther. Dans ces hauteurs brûlantes où la raison se fond comme une cirC; le symbole et l'apparition; entrelacés, effacés l'un par l'antre, aboutissent à l'éblouissement mystique, et le poëme tout entier, infernal on divin, est un rêve qui commence par le cauchemar, pour finir par le ravissement. Combien plus naturel et plus sain le spectacle que nous présente Homère'^)! Si le penseur déterministe, l'admirateur de l'art grec et de la vie antique se sent de Téloignement pour le catholicisme visionnaire, il comprend au moins l'importance et le caractère de la ,Divine Comédie', et il ne trouve qu'une œuvre à lui opposer dans les temps modernes: celle que les poètes romantiques et, depuis, la critique, ont plus d'une fois associée à celle de Dante, & savoir ,FaustS ,Nos deux grandes épopées modernes — dit la ^Philosophie de l'art'*) — sont l'abrégé des deux grandes époqnes de l'histoire européenne. L'une montre la façon dont le moyen âge a envisagé la vie, l'autre montre la façon dont nous l'envisageons. L'nne et l'autre expriment la plus haute vérité que deux esprits souverains, chacun dans leur temps, aient atteinte. Le poème de Dante est la peinture de l'homme qui, ravi hors de ce monde éphémère, parcourt le monde surnaturel, seul définitif et subsistant; il y monte conduit par deux puissances, l'amour exalté qui est alors le roi de la vie humaine et la théologie exacte qui est alors la reine de la pensée spéculative ; son rêve, tour à tour horrible et sublime, est l'hallucination mystique qui semble alors Tétat parfait de l'esprit humain. Le poème de Gœthe est la peinture de l'homme qui, promené à travers la science et la vie, s'y meurtrit, s'en dégoûte, erre et tâtonne, s'établit enfin avec résignation dans l'action pratique . . / — Ce parallèle entre Dante et Gœthe'), c'est ce qui, précisément à la même époque, occupait la comtesse d^Agonlt, déjà rencontrée plus haut dans ses velléités de Béatrice*); née à Francfort, d'une mère allemande, elle était toute préparée

1) Philosophie de l'art, sixième partie, II, (a« éd., t. II, p. 170—171).

2) Septième partie, I, III (t. III, p. 305).

3) Voir encore Alexandre, Souvenirs snr Lamartine, pw 61, où elle est la Béatrix de Ronchand.

4) Ce parallèle avait été fait plas d'une fois; en 1850, Bai y (Etudes historiques, littéraires et philosophiques sur Marlowe et Gœthe) parle ainsi du second ,Fau8t': ,6uidé par une autre Béatrice, par la poésie qui commence sa purification, le héros de Gœthe retrouve la plénitude de la vie dans la foi religieuse. Avec la science . . ., la poésie a donné à Faust cette faealtè de se

à comprendre le chantre de GretefaeDy et son admiration ponr Dante avait été développée par de fréquents séjours en Italie^). Âossi; parlant; en vers, de la statue de Gœthe à Francfort, elle s'est souvenue de la façon dont Dante parle des planètes*); et, en prose, elle a, sous le pseudonyme de Daniel Stem, publié dans la ,Revue germanique et française^ et dans la ,Kevue moderne' (1864— 1865)^ et réuni en volume, des dialogues intitulés ,Dante et Gœthe', assez remarqués depuis, notamment par £. Montégnt et £dm. Schérer. ,Ta naissance et ton nom sont italiens, dit-elle dans sa dédicace à Cosima; ton désir ou ta destinée t'ont faite Allemande. Je suis née sur la terre d'Allemagne; mon étoile est au ciel de l'Italie. C'est pourquoi j'ai voulu t'adresser des souvenirs où se mêlent Dante et Gœthe: double culte où nos âmes se rencontrent^ On rencontre assez de fidèles de ce double culte en France, et à force d'honorer les demi-dieux on va jusqu'à faire connaissance avec leurs œuvres: ,Ghaque jour, dit M. Littré, (cité par Diotime), Dante prend la main de quelqu'un de nous, comme Virgile prit la sienne, et l'introduit en ces demeures où éclatent la justice et la miséricorde divines'). Il est très malaisé, dit le même Diotime*) de quitter la Divine Comidiej plus malaisé encore d'en parler dignement. Enthousiastes ou critiques, ignorants ou doctes, nous n'arrivons qu'à une compréhension très incomplète de ce monument extraordinaire vers qui l'esprit humain, à mesure qu'il s'en éloigne, se retourne de siècle en siècle, pour le contempler mieux, d'un point de vue nouveau, dans une autre perspective, et qui semble toujours grandir à l'horizon comme pour dominer toujours la scène agrandie'. La scène des cinq dialogues de Daniel Stem est, comme dans Ia,Béatrix' de Balzac, l'âpre côte bretonne, ,site véritablement dantesque''), où Diotime songe à l'inscription de l'Enfer en voyant les rochers taillés à pic, et où Ëlie, Marcel, Viviane, l'écoutent, le questionnent, l'approuvent ou l'interrompent. Diotime a gardé toutes les illusions romantiques sur la poésie et la science en Allemagne, où, notamment, ,on connaît la Divine Comédie tout aussi bien, mieux peut-être qu'en Italie^ Qu'on est loin de là en France! pense Diotime. ,Un écrivain satirique a observé que nous

transhumaner qne Dante fait veoir de la grâce' (voir Baldensperger, Gœthe en France, p. 232).

1) L. de Ronchaud (Notice snr Daniel Stem dans l'Anthologie Lemerre).

2) Le bel astre d'amour qui brille au ciel de Dante Montait sur la cité de l'antique empereur.

3) Dante et Gœthe (Paris, Didier, 1866), p. 180.

5) E. Ghevé (Calme agité, dans Chaos, 1887) parlera aussi du mur ,dantesque' de la Céte de fer.

222 Albert Gounson

antres Français^ noiiB yoalonB tout comprendre de prime abord, et qne ce qne nons ne sanrions saisir de cette façon cayaliëre, nons le déclarons, sans plnS; indigne d'être compris. De là vient qne, malgré les travaux considérables de Fanriel, d'Ozanam, de Villemain, d'Ampère, malgré les traductions de Rivarol^ de Brizenx, de Lamennais^ de Katisbonne, si Ton parle chez nons de la Divine Comédie, c'est tonjoars exclusivement de TEnfer^ la plus dramatique et la moins obscure des trois Cantiques^ ^). Diotime disserte infatigablement sur la ,Divine Comédie' et ,Faust', deux poèmes universels, exprimant Tun et l'autre toute une civilisation, et formulant tous deux la philosophie de Tamour. Diotime les compare, les explique Tun par Pautre, et les étudie en commençant par Dante. Elle décrit le moyen âge toscan, et la vie du poète exilé: ,comme de nos jours Lamennais, qui lui était si semblable par les ardeurs de son âme superbe et toujours trompée, Dante était ,la8 de ce qui se passe et qui nous déchire en passant'*). Elle analyse les œuvres de Dante, essayant de faire ,entrevoir les splendeurs poétiques du chant de l'abîme'*), et celles du Purgatoire et du Paradis, qu'elle cite volontiers dans ,1a fort belle traduction' que ^Louis Ratisbonne, aidé des conseils de Hanin, a faite avec beaucoup de soin, et avec un don très rare de souplesse dans l'art des rimes'*):

SouB ce bean ciel paré comme pour une fdte, Vingt-quatre beatix vieillards, de lys ceignant leur tête, S'avançaient deux à deux en ordre régulier . . •

Elle se préoccupe des rapprochements avec les idées contemporaines; Marcel trouve du fouriérisme dans les paroles de Charles Martel:

Si le monde observait pour chaque créature

Le premier fondement que pose la nature

Et s'il s'y conformait, il aurait de bon grain ...

et le même Marcel, qui n'est vraiment pas la forte tête de l'assemblée, fait observer que Musset, dans certains vers, rend, à sa manière juvénile, le système planétaire et psychologique de Dante:

«Taimel voilà le mot de la nature entière . . . Oh! vous le murmurez dans vos sphères sacrées, Etoiles du matin, ce mot triste et charmant . . .

Après s'être étonnée de tous les jugements contradictoires portés sur ses deux grands hommes, Diotime termine sur le mode lyrique: „Et toi, noble Âlighieri, maître, guide, ,plus que père'l Toi qui bénissais

le pain amer de Pexilé, toi qui montais ayec loi, en sontenant ses pas chancelants; le dor escalier d'autrai; toi qni recevais dans tes bras, pour remporter dans ton ciel, le martyr sanglant de la liberté; maintenant ramené snr les bords de ton bean flenye àrno, au donx bercail d'où sont à jamais chassés les loups rapaceS; qne de repentirs à tes piedS; qne de lauriers à ton front, et combien inséparables désormais dans rame italienne ta gloire et la gloire de la patrie! . . ."

En réalité, malgré Texaltation d'une femme sayantO; Dante est moins une lecture qu'une étude. Madame Micfaelet disant à un romancier qu'il y a trop peu de livres qu'on puisse lire sans application, et qu'elle a vainement cherché de quoi lire dans toute la bibliothèque de son mari, ^Michelet s'écrie, avec une charmante bonhomie: ,Je lui disais: Tiens, prends mon Homère, mon Dante . . . enfin je lui offrais les plus belles choses' ^). Dante est peu accessible aux dames, à moins qu'elles ne soient aussi savantes que la comtesse d'Agoolt, ou que Meue Faure, pour ne pas remonter à Christine et à Marguerite. Il est moins fait pour leur délassement que pour l'oconpation studieuse des hommes; et même pour ceux qui le comprennent à peu près, son idéal est trop haut, et trop loin d'une époque revenue des rêves romantiques: ,Alix, Isabeau et Alison, — dira Théodore de Banville dans son ,Petit traité de poésie française' (1872), — seront toujours chez nous les bonnes amies du populaire, et il ne pardonnera jamais à Béatrix la dédaigneuse allure de sa silhouette aristocratique, découpée en plein azur'*). Populaire, Dante, pas plus que Gœthe, ne peut prétendre à le devenir en France') si l'on entend par popularité celle de ,1a vieille farce gauloise au gros seP, comme parle Banville. Mais entre cette vulgarité et la tour d'ivoire de quelques rares initiés, il y a pour la gloire une place immense, qui est celle des plus grands génies étrangers. Les poètes dantesques, encore une fois, ne sont plus les premiers poètes de France: c'est Théodore Véron, dont ,IeB fiabelaisiennes, poésies diverses' (1862) contiennent une poésie ,Dors Âlighieri'; c'est Ernest Simonin, l'auteur de ,Dante et Béatrix, dialogue

1) Journal des Concourt, II, 183 (12 mars 1864). Dans le môme Journal est conté un rôve où apparaît un exemplaire de la ,DiYine Comédie* qui était chez Gandar.

2) Edition Lemerre, 1891, p. 289.

3) Il est, d'ailleurs, mis à la portée de toutes les bourses, dans les collections de vulgarisation les plus démocratiques (Bibliothèque nationale à 25 centimes le volume, etc.).

224 Albert Connson

entre ciel et terre' (1866), ee sont, par oi par là, des amateurs obsenrs. Parmi les compositeurs; c'est H. Bouillard mettant, ayant Ambroise Thomas, Francesca en musique (1866). Le poète et son œuvre sont souvent présentés au public lettré, pour des fins d'édification ou d'instruction, parA. Mazure (Dante; Tlnferno) dans Ia,BeTue du monde catholique' (1866), par H. de Charencej parlant du travail de Topin dans la ,Bevue indépendante' (l^^ juin 1864), par Perrons dans son ^Histoire de la littérature italienne' (1867), par de nouveaux traducteur?. Fr. Villain Lami traduit en 1867 TEnfer en alexandrins. Puis le public français est au courant des événements dltalie: en 1866 Ernest Breton consacre une notice à la ,découverte des restes do Dante à Ravenne^ La proportion grandit de ceux ,chez qui Dante est tel qu'il fut\ suivant la distinction que Topin faisait en 1862 dans la dantographie française entre ,les véritables interprètes' et les autres, tels que yVauteur de Fouvrage : Dante au moyen âge, qui, ayant puisé à des sources apocryphes ou peu limpides, le mutile, le déchire, le tue'O* En 1868, Earl Hillebrand, un étranger qui, venu des Universités de Oiessen et de Heidelberg, avait soutenu en Sorbonne la thèse latine que nous avons vue, et une thèse française sur Dino Compagni, Hillebrand commençait ses ,Ëtudes italiennes* (il se proposait toute une série d'études étrangères) par ,La Divine Comédie et le lecteur moderne' : ,11 n'y a peut-être jamais eu, disait-il, de génération plus faite pour comprendre et aimer la Divine Comédie que la nôtre ... Le passé n'est pas seul à nous inspirer un intérêt presque passionné: l'étranger ne nous attire pas moins. Peut-être est-ce parce que l'étranger n'a pas cessé encore d'êti*e l'étrange pour nous, et qu'une époque d'effacement comme la nôtre, vivement portée vers tout ce qui est autre^ croit voir l'originalité partout où elle rencontre l'inaccoutumé, mais c'est certainement aussi parce que cette culture cosmopolite, dont Gœthe prévoyait déjà l'avènement à la fin de sa vie, devient de plus en plus l'apanage de tous les esprits ouverts, libres et vivants de l'EuropeS Cet Allemand de Hillebrand, tout disposé au cosmopolitisme, et tout pénétré du sens historique qu'il considère comme le caractère saillant de son époque, se défend du ,dogmatisme de PArt poétique ou de la Préface de Cromwell*, Il veut qu',un esprit à la fois artiste et historique' admire et étudie dans la ,Divine Comédie^ ,en même temps le document le plus important de l'histoire du moyen âge et Tœuvre la plus accomplie que ce temps et que la fertile Italie aient produite'. Il fait, d'après ,DanieI Stern dans son beau livre sur

1) La Divine Comédie de Dante Alighieri. Le Paradis, traduction nouvelle par Hipp. Topin, t. I (Paris, 1862), p. 44.

Dftnte on'Franoe 225

Danê9 H Oœike^, nnparailële entre le poème tesean et' le drame allemand^ et^ 81* la littérature italiemie est plus aoeeesible anx Français que Fallemande, si ^les^ Alpes sont moins liantes qne le Hhin n'est profond', le poème de Dante, par son anirienneté, exige pourtant dn leetenr, Hillehrand en prévient le pnblic, nue forte volonté et de lon^ gnes études. Mais le oritiqae ,aToae ne pas mieux comprendre le reproche d'obscurité que tons les autres que font au poème les gens qui ne le eonnaissent pas^ Il en^ge ,1e lecteur moderne' à apprendre la langue de Dante, à étudier la poésie épique, le moyen âge et Dante lui-même avant de se mettre à la lecture de son* poème. Il expose ensuite le ,but et effet de la Divine Comédie^ de ce grand poème didactique qui défend les théories du passé; mais qui est Tcsuvre du ^premier poète moderne', du premier et inconseient artisan de la Re^ naissance, et qui* est depuis cinquante ans ^la consolation de tous ceux qui ont souffert pour leur patrie^ et le lointain fbndement de lltalie' nouvelle.

La France, pourtant, en dépit de»- éloges de H. Tullo Hassarani/ qui s^adressent d'ailleurs aux travaux des années antérieures, la France ne joue pas le premier rMe dans les* études dantesques. Elle n'a pas pour le vieux poète les motifs de reconnaissance nationale des Italiens, m la «patience d'érudition des Allemands (qui au surplus, longtenq)s avant le gobinisme et les ,6runâlagen des XIX. Jahrhunderts^ de Chamberlain, songent à rapprocher le profond génie toscan du génie germanique). Bien phis^' r,Histoire littéraire de la France au XI V* siècle', de Victor Leclero et Renan, représente Dante comme Torgane de la jalousie des autres ' peuples contre la France. Fauriel ei^ Ozanam^) sont morts sans laisser d'héritiers qui les égalent, l'Empire a supprimé depuis longtemps les cours retentissants, où Dante avait trouvé place aux temps de Yillemain et de Quinet. Le soin d'étudier Dante et de le vulgarisa est parfois laissé, comme on peut voir, à des étrangers ou demi'-étrangers; Allemands, bientôt Suisses ou Polonais. En 1869, tel vers de TE^fer occupe ,1'Intermédiaire des chercheurs et curieux'; Oouly compose sur Dante un drame qui ne vit jamais ni la scène ni les presses, et H. Dauphin écrit la ,vie de Dante et l'analyse de la Divine Comédie'. La peinture continue à rivaliser avec les lettres: en 1B70 Alex. Cabanel peint ,1a ^ mort dcFrancesca de Rimini et dePaolo MalatestaS après avofar peint (1861) le J'oète florentin'.

1) C'est Heinrich (l'historien de la littérature allemande) qui écrivit rÂverdssemeiyfc' à la traduction du Purgatoire d'Ozauamv publiée en' 1862 (dont' J.-J. Ampère* parla dans le , Journal dés débats' dn 15 mars 18^), et à laquelle 'Ednr. Bchêrer consacra une de ses ^Nouvelles étndes sur la littéra* ture contemporaines série U, 1865, reprise en 1886 dans ses ,£tndes sor lalitt. contemp.*

Coniiton, Dante en Frtaoe. J^g

226 Albert Ck>anBon

Après une douzaine d'années où le pins grand nom de la prodnction dantesque en France est celui de Gustave Doré, les événements de 1870 viennent faire crier à la décadence des nations romanes, et sont une étrange désillusion pour ceux qui vivaient dans le culte des étrangers et particulièrement de la rêveuse Allemagne de M'^^ de Staël. Il arriva que les catastrophes d'Europe et d'Amérique fussent mêlées au souvenir du plus grand poète des races latines: l'auteur de , l'Année terrible' reprenait trop volontiers le grand nom de Dante pour s'en dispenser alors, et le comte Séguier, dans son ^Epilogue de la Divine Comédie: Tenfer; un coin du paradis et incidemment une âme du purgatoire' (Mexico, 1873), où il discute les affaires du Mexique, poursuit ,un but patriotique et social; la première partie retrace les supplices des grands coupables contemporains; la seconde est l'apothéose des nombreuses victimes faites par Guillaume et par les Communaux'. Cependant, pour étudier les origines de ces nations qu'on disait péricliter, Gaston Paris et M. Paul Meyer fondaient la ,Bomania' (1872), où les études dantesques ont leur place modeste. Six ans plus tôt, ils avaient déjà fondé, en un temps de criticbme, la ,Bevue critique d'histoire et de littérature^ qui écarte les amateurs superficiels, examine les ouvrages an point de vue objectif de leur valeur scientifique, et, à l'occasion; s'occupe de ceux qui sont consacrés à Dante et à son temps: c'est là que Gaston Paris examine un ouvrage danois sur la vie et les œuvres de Brunetto Latini (2 juillet 1870), ou (1874) des travaux italiens sur Virgile au moyen âge et sur Dante d'après la tradition. Ce sont surtout les étrangers qui sont appréciés: c'est qu'en effet la ,Bevue critique^ à ses débuts, combattait souvent le dilettantisme indigène au nom de méthodes d'abord pratiquées au dehors.

Le prestige des étrangers, quoique singulièrement modifié d'un côté, n'a pas diminué, en ce qui concerne le goût des études littéraires, la passion de l'Italie, la vogue de Dante, auprès des traducteurs, érudits, catholiques ou italianistes. En 1871 la version de l'Enfer de Bivarol est réimprimée avec un avertissement de N. David, et en 1874 A. Jubert en donne une nouvelle, en vers, tandis que B. Alby, à Milan '), traduit en faux tercets {aa b ce b) des fragments non destinés, d'ailleurs, à la vente. L'abbé Ed. Daniel, avec un zèle égal au moins à celui des catholiques italiens en 1865, publie en 1873 un ,Es8ai sur la Divine Comédie de Dante, ou la plus belle, la plus instructive, la plus morale, la plus orthodoxe et la plus méconnue des épopées, mise

1) Il avait déjà publié des notes sur ce sujet en 1871 (Girgenti). — Bndolf Minzloff avait donné (Bulletin du bibliophile et du bibliothécaire, 1870—71, pp. 108—116) une note sur Tlnferno, Y, 183 et 134, avec sa traduction allemande .«haut.

à la portée de tontes les intelligences et dédiée à la jeunesse catholique de nos écoles'. J. Ortolan s'occupe des ^Pénalités de l'Enfer de DanteS et de 3ra°etto Latini apprécié comme le maître de Dante' (1873). Gasati continue, cette fois dans les ^Mémoires de la Société des sciences de Lille' (1B72); à donner des fragments du manuscrit de Turin.

L'art est aussi fidèle à Dante et à l'Italie que Térudition. M. Georges Lafenestre, épris de la Renaissance italienne, aime le séjour de Florence et les grands sonyenirs romains et toscans, et dans ses ,Idylles et chansons' (1874); il voit, sur les ^Collines toscanes^ Dante, ,las des clameurs servilesS

S'agenouillant devant son Dieu, son seul recoure, Et, tourné tout entier vers l'ingrate Florence, Sons son crâne d'airain refoulant en silence Un orage grondant de haines et d'amour.

Mme Marie Rattazzi, après tant d'autres, interpelle Dante en vers dans sa ,Cara patria; échos italiens' (Paris, 1873). ,L'Artiste' d'octobre 1877 publie un sonnet de Francis Pittié sur ^BéatriceS M. Stephen Liégeard, qui en 1904 se souviendra de Dante et de Béatrice pour saluer la reine Hélène à Paris, compose tout un poème dont une traduction libre est faite en italien par L. Silva: yAW ombra di Dante Alighierif canto^ (Parme, 1878). M. Paul Deroulëde, formulant son ,CredoS se souvient du ^proverbe du désespoir':

Je crois en Dieu. Qu'importe à ma prière ardente Des criminels joyeux le triomphe apparent I Ce cercle de dégoût n'est pas l'enfer du Dante, Mon cœur n'a pas perdu l'espérance en entrant

M. Aube fait la statue de Dante quMl expose au Salon de 1879 (en bronze en 1880), et qui se trouve maintenant devant le Collège de France; M. Pierre Charles Comte expose au Salon, et à l'exposition universelle de 1878, son portrait de Dante.

Cn grand admirateur de l'Italie, M. Emile Gebhart, s'attache aux études dantesques qu'il a servies depuis, et qu'il sert encore, de toute la grâce de son esprit et du charme de son exposition. Il s'arrête à Dante dans la trilogie de ,Dante, Savonarole, Michel- Ange^ (De l'Italie; essais de critique et d'histoire, 1876), étude qui, reprise parmi les émanx florentins, a eu les honneurs d'une traduction anglaise, puis dans ,Les origines de la Kenaissance en Italie^ (1879), et encore dans ,ritalie mystique^ qui expose ,1e mysticisme, la philosophie morale et la foi de Dante'. Aux lecteurs des revaes littéraires, à ses auditeurs de la Sorbonne, ou dans tel discours d'apparat, M. Oebhart a eu souvent Toccasion ou de rap-

1) A la même époque paraît ,L'enfer, Essai philosophique et historique sur les légendes de la vie future* par O.Delepierre (Londres, Trttbner, 1876).

228 Albert Counson

peler, quelque Boayenir de^Dante^ on d^pUquer^ la doeiriBe* qui sai cache soqb le voile des. vers, étranges. Il en parlera imême, paratl-ily dans le monde, et o^est de lui que se réclamera^ comme d'nn mattre des études dantesques, Ton de» personnages dut ^Lys ronge^ dans «^ la discussion que, dans la villa âoreukine; des Français soutiennent sur lé ;Diyine GomédieS La Suisse reste le rendez-vous traditionnel des littératures, étrangères: dans la ,Bibliothëque universelle et revue suisse^ J. B. Bahn parle des ,Originesde la Benaissanoe en ItaUe** (nov. 1873), et plus tard (fév. 1875) M. Paul Stapfer, étudiant ,1e moyen âge et la Benaissance^ s'arrête à Dante qui exprime Pnn et prélade à ranâre» De l'Angleterre à la Sicile^ on retrouve la trace du. grand poète: Mme Emma MahuI, dans sa ^Traduotion inédite de peëtos. siciliens^ (Livourne 1876) met en français un sonnet d'Agatina Abhate Bianohi, ^un fiore alla sacra memoria di Dante^, et' la poésie ^ de Oins, de Spuches, fiicorrendo il sesto centenario di Dantè^. A Marseille, Louis Méry fait, à la séamce du 17 février 1876 de l'Académie du lieu, une lecture sur 4'art à Florence du temps de Dante^ A; de Tréverret, à Bordeaux (1872); parle de la ,tbéorie politique de Dante' (Bévue pplitique et littéraire, 22 juin 1872); en Belgique Nolet de Brauwere van Steeland entretient les membres de l'Académie royale de Belgique dea ytraducteurs de Dante aux Pays-Bas^ (1879); dans la^^Bevoe deS'laagaes romanes' (1879) H. Castets consacre des pages rapiides. à fiMsAià philologue' (le ,De Yulgari Eloquentia'); il y donnera bientôt le texte d'un sonnet attribué à Dante d'après un manuscrit de Montpellier; il y rendra compte, plus tard, d'une, édition italienne; et il parlera du centenaire de Béatrix (1890) à la Faculté des lettres de Montpellier. Jusqu'à Porrentmy on voit naître des poèmes qui, suivant un thème, inusable, veulent réveiller ,1e Dante', comme s'obstine à dire Auguste Erieg dans ses ,Poé8ies' (1876). Est-il besoin d!ajouter que Dante,. ses œuvres et ses héros les plus fameux ont leur place dans les grands recueils de vulgarisation ou d'érudition^), dans P,Histoire des littératures étrangères' de Bongeaud, dans le. Grand Dictionnaire Larousse, dans le ,Bépertoire des sources historiques du moyen âge' d'Ulysse Chevalier? Les anciennes traductions trouvent toujours un public pour les acheter, des éditeurs pour les réimprimer, des érudits pour leur mettre une préface, et enfin un artiste pour les illustrer: l'artiste n'est pas toujours un Gustave Doré, et il ne choisit pas toujours une version aussi exacte que celle de Fiorentino. La traduction d'Aaiaud de Monter est rééditée chez Gamier en 1879, avec une préface par L. Moland et desi illustca-. tiens de Yan' Dargent (pseudonyme).

1) Le passage de TEnfer: il gran rifiuto (III, 60) a été éf^lement examiné, à propos de CëlestîQ V, ppx les biographes dUrSain^.

Daaie en'Frafioe 229

Bref, Itt ^Divine Gœnédie' est telleinent célèbre qae Littré, en met- ( tant l'Enfer en yieiix français^ a ^yonln plaeer l'ancienne langue nationale, trop pea étudiée à son gré, bous Pégide d'un grand nom: y\e milieu esthétique dans lequel nouB respirons et nous sentons^ dit-il, a jiarmi ses éléments essentiels l'art du moyen fige et la poésie de .Dante^ II - donne des fragments des . manuscrits de Vienne et » de Turin, ces deux anciennes «Torsions étant venues â sa connaissanoe par ,rAtheoeBum français' du 7 juin 1866, et il essaie à «on tour, en se «ervant de . l'édition Soartazzini, de rendre l',Infemo' dans la langue de* Gamier ée Pont-^ainte-Haxenoe :

En mi chemin de eeste nostre vie lie rêtrovai par une selve osoure; Car droite voie ore estoit eamarie . . .

On a TU plus haut déjà ce curieux délassement d'érudit; quoiqu'il ait eu une réédition, ce travail est simplement un signe de Tesprit du 'temps, sur 'lequel il n'a pas influé; Littré lui-même rendait hommage à la version de Batisbonne.

Un Polonais, Jnlian Elaczko, qui jadis avait, en sa langue, parlé de Dante dans une revue de Varsovie, donna en 1880 dans la 36vue des deux mondes^ et en un volume^), ses ,Causeries florentines', comprenant ,Dante et Michel-Ange'^ ^Béatrice et la poésie amoureuse^, ,Dante et le catholicisme^ ,1a Tragédie de Dante^ Pendant l'automne de 1872, des Italiens, deux Français, l'un académicien et l'autre diplomate, et un Polonais, sont assemblés dans la villa de la comtesse Albini, aux environs de Florence, et discutent longuement le vieux poôte et son œuvre, la comtesse ayant demandé ,pourquoi ce nom de Dante ne manque jamais d'éveiller en nous la pensée d'une douleur immense, incomparable, et nous fait songer à une destinée marquée du sceau de la fatalité'. A Tacadémicien qui explique la chose en faisant de Dante ,1e créateur de notre poésie moderne, ouvrant le cortège de tous ces génies inspirés qui, depuis tant de siècles, ont charmé et consolé notre humanité au prix de leurs propres soufirances', la comtesse réplique: ,Ah! oui, la ,Tristesse d'OIympio', Tennui immense, inassouvi de Bené, l'art sacerdoce et l'artiste martyr . . . voilà bien votre poétique moderne à vous, messieurs les Français!' Les Italiens disent les choses de beaucoup les plus sensées et les plus abondantes de l'entretien, et ils comparent tout d'abord longuement Dante, symbolique et chrétien, à Michel-ÂngC; tragique et biblique, et ils examinent en lui

1) Traduit plus *Uuà en allcmaiid et en polonais.

230 Albert Ck>ii]isoii

le poète, le croyant, le penseur, le politique. Les Français parlent plus ayantagensement dn poète amourenx; Tacadémicien se plaît à retrouver oe poète dans son œuvre, il s'étend sur la poésie amoureuse et sur les Provençaux; non sans citer Diez, il admire dans la ,Divine Comédie' la conception dePamour comme principe universel: H& grande originalité de Dante, de cet Homère du catholicisme, consiste dans la puissance d'imagination avec laquelle il s'est emparé de cette idée, dans le symbolisme aussi profond que poétique dont il Ta revêtue^ Le jour de ces belles pensées, ;le Slave et le Gaulois' dissertent à merveilIC; quoique le Polonais trouve excusable l'erreur de Hossetti et de ses émules. Le lendemain, c'est par le prince Silvio surtout que sont exposées les doctrines catholiques de la ,Divine ComédieS poème supérieur à ceux du puritain Hilton et du protestant Elopstock; le brillant causeur, reprenant un article de J. Klaczko, réfute la théorie de K. Witte. Le quatrième entretien roule sur ,1a tragédie de Dante', c'est-à-dire sur le malheur, le génie et les rêves du grand exilé qui avait placé son idéal politique dans le monde du passé, vaincu et abandonné; ^le théoricien fanatique du cosmopolitisme chrétien' est rangé parmi les de Maistre et les Bonald, et son malheur est celui de tous les ;UtopisteB du passé'. Le prince Silvio ne veut pas qu'on s'obstine à présenter Dante comme l'Homère du monde gothique : ,1a Divine Comédie, dit-il, n'est ni VIliade du moyen âge ni la Théogonie du catholicisme: c'est un poème moral et politique, une exhortation, éclatante, isaïenne, à l'adresse de la génération contemporaine, la génération du grand jubilé'- Et le prince Silvio d'admirer le mot de Hichelet sur la diatribe de Hugues Capet au XX* chant du ,Purgatoire'.

Les Italiens que fait parler Klaczko ne sont peut-être pas toujours les portraits exacts des érudits patriotes qui n'ont cessé de cultiver Dante avec amour et étude : et il est bien étonnant qu'an savant homme comme le commandeur Francesco avance ,que le créateur des ,Prophètes' et du ,Hoïse', malgré son admiration ardente et toujours si hautement professée pour le chantre de la ,Divine Comédie', ne lui ait cependant consacré aucun travail de son ciseau ni de son pinceau'. Hais les Français dépeints dans les ,Canserie8' donnent une idée plus exacte de la vogue de Dante dans leur patrie. On y admire surtout de la ,Divine Comédie' les décors éclatants ^) : et cela paraît vrai parce que les ^Causeries florentines' le disent, et encore plus peut-être parce que ces ,Causerie8 florentines' sont écrites, pour la ,Revue des deux mondes', par un étranger. L'académicien de Klaczko, qui, ayant étu-

1) UgoUn, notamment, garde sa popularité (Oilbert Dupres même s'en it dans ses ,Joyeu8eté8 d'un chantenr dramatique').

dié autre chose que les décors, se complaît à reconnaître la personnalité da poète, aurait pu dire ce que Ôélis disait peu après à M. Sylvestre Bonnard, membre de l'Institut: ;Qu'admirons-nous dans la^Divine Comédie^ sinon la grande âme de Dante ^)?'

Cet ouvrage, plein d'ailleurs de connaissances et d'observations agréables, et bientôt couronné par l'Académie française, avait mis au moins les lecteurs de la grande revue au courant des principales questions dantesques; examiné dans la ^Bevue critique^ par M. Cfa. Joret (qui avait, à la même place, rendu compte des ^Origines de la Benaissance en Italie' de H. Gebhart), et par T. de Puymaigre dans le ,Polybiblion^ (revue qui, par la plume T. de Puymaigre, ou de M. Formont, juge aussi les travaux sur Dante), il occasionna deux longs articles de H. Marc Honnier (demiétranger lui-même) dans la ^Bibliothèque universelle et revue suisse'*) (1881). Ce dernier auteur, dans le même recueil, parlait bientôt (1883) de ,1a Béatrice de Dante', puis, dans un gros volume, ,Ia Benaissance de Dante à Luther, histoire générale de la littérature moderne*') (1884), il s'arrêtait longuement à celui qui ouvre cette littérature moderne, et s'étonnait de toutes les fausses interprétations protestantes^ romantiques et patriotiques, dont il avait été l'objet.

Ce n'est vraiment pas un hasard isolé que l'apparition de tel ou tel étranger dans la dantographie française: la ,Bevue chrétienne' de 1880 donnait deux articles résumés d'un travail hollandais, ,Dante AlighieriS de Gunning, mis en français par ,Hlle L. V. H. de ZwoUe en Hollande*; plus tard un savant belge, H. Paul Hansion, entreprend (1887) la traduction*) de l'ouvrage allemand du théologien catholique Hettinger, ,1a Divine Comédie de Dante, sa caractéristique, son idée, fondamentale'; M. Gebhart lui-même ne dédaignera pas de donner une traduction et une préface (1894) aux ,Promenades en Italie* de 6regorovins. Le étrangers se mêlent et se croisent dans l'érudition contemporaine comme jadis dans la poésie romantique, et il arrive aux Italiens d'être présentés par d'autres étrangers.

Non pas qu'il manque de Français pour &y intéresser directement. C. Nisard étudie la question de savoir si Brunetto Latini est l'auteur du Pataffio (1880), F. Â. Aulard traduit les poésies de Leopardi, et notamment celle du monument de Dante') (1880), £m. Montégut donne

1) A. France, Le crime de Sylvestre Bonnard, 46« éd., p. 313.

2) Dante Alighieri à propos d'un livre récent

3) En allemand à NOrdlingen en 1888 (compte rendu «Deutsche Litteratnrzeitung*, 1» février 18d0). Articles de Â. de Guberoatis, Nuova Antologia, l» septembre 1884, et de F. Torraca, Rivista critica délia letteratura italiana, nov. 1884.

4) Magasin littéraire et scientifique, Gand, 1887, pp. 89.

5) Traduite encore par Aag. Lacaussade (1889).

232 Alb«zt Gottuaoïi

Bês jPoètes et artistes de Tltalie' (1881); où il repread ton arfiele sur rillosiration de Gfustave Doré; et *où il examine le Purgatoire de Dante, jmi», dans ses ^Types littéraires' (1882), parle de Dante et Gœthe fk Tocoasion des dialogues de Daniel Stern', comme fait anssi Edm. Sehérer en rééditant en 1886 des ,Ëtiides sur la littésatave eontemporaiineS liais la spécialisation de pins en pins étroite des études historiques et littéraires n'est peat-être pas fayorable à l'éclosion de ces grands ouvrages qu'on osait œtreprendre au temps de Ginguené ou même d'Osanam. Dante se trouve • réduit à la portion congrue dans Péradition française; quand, par exemple, un mytbograpbe parcourt toutes les littératures et établit des parallèles entre les passages de la ;Divine Comédie' et les niytbes orientaux, comme Eug. Lévêque dans ses ;M7the8 et légendes de l'Inde et de la Perse dans Aristophane; Platon, AristotC; Virgile, Ovide, Tite-LivO; DantC; Boccace, AriostC; KabelaiS; Perrault; La Fontaine' (1880); ou bien quand Aug. Jundt; à la rentrée des cours de la Faculté de théologie protestante de Paris, le 8*novembre 1886, consacre sa leçon à ,1'apocaljpse mystique du moyen âge et la Matelda de Dante^ Remarquons encore que la ;ReTue internationale' (1888); qoi se ressent de la difiFusion internationale du français^), donne une note de Giuliani sur la ;Diyine Comédie' et le duomo de Florenoe, ou (1884) la traduction d'un sonnet de Dante par F. Antony. Enfin A. Boyer, «dans la fieme contemporaine* (25 février 1885) se mêle de publier et de traduire ce qu'il appelle ,deux chants inédits de l'Enfer*; et s'attire la juste colère d'un critique espagnol*). Dante est un si grand événement qu'il peut servir de point de départ à toute une époque: de même que Marc Monnier allait ,de Dante à Luther'; Lefebvre Saint-Ogan étudie, en un volume, ,de Dante à TArétin : la société italienne de la Renaissance' (1889).

Ejutre toutes les créations de Dante, c'est Francesca qui reste à jamais l'enfant gâté des artistes et des écrivains; depuis Louise Labé jusqu'à MarionCrawford et à Aug. Rodin'). La musique, ^érudition, le drame et la poésie; autrefois la peinture et bientôt encore la sculpture; sont également séènites par cette figure. On donne à l'Opéra; le l*' avril 1882;

1) C'est le même fait, déjà remarqué, qu'on retrouve dans la note de Meltzl von Lemuitz, Les trois L du Dante; nouvel essai d^n oommentaire. sur le chant I de la Divine Comédie, lettre à la princesse Bora d'Istria (1882, 2« éd. Claasembonrg 1884), et dans lUirticle de Saszvary, Dante en Hongrie (Revue internationale, 10 septembre 1887).

2) A, Fernandea Merino, Un esoéndalo literario; dos oantos apéextfos del Dante (Barcelona, 1885).

8) Sur Rodiny'voir plus bas. II. commence bientôt à travailler â la Porte (Monkhouse, Portfolio, 1887, voL XVIU, .p, 7--12).

Dunie tu Fmvce 233

.yFrançoiaejde Bimini', opéra en^inq actesd^AmbroisoTbomas; mais le compositeur a été moins bien inspiré par Dante qu'il ne Tarait été par Goethe, et sa ^Françoise' n'eut pas de succès. — La même année, J. Demogeot publie fïVancesca da Rimini, drame en cinq actes et en vers, étude sur Dante et Silvio Pellico', et Tannée suivante Charles Triarte suit ^Françoise de Bimini dans la légende et dans TbistoireS Dans son petit volume, où il reproduit des vignettes et dessins inédits .dlngres et d'Âry Scheffer, il étudie les familles de Paolo et de Francesca, et avant de recbercber le lieu du meurtre, traduit et commente le fameux épisode. Non seulement il dit, en citant Ampère, que ,1a poésie humaine n'a rien de plus simple et de plus profond, de plus pathétique et de plus calme, de plus chaste et de plus abandonné que ce récitS mais encore il conclut que Dante (il a le tort de dire encore le Dante) ,reste le grand historien devant la postérité^ II n'est pas trop enthousiaste des dernières productions dramatiques et musicales inspirées par le fomeux récit: , J'aime mieux, dit-iP), le récit deBoccace, même comme sujet d'opéra, que Tinvention qui vient de fournir à M. Ambroise Thomas Toocasion d'écrire, une nouvelle partition. Tout était dans Thistoire, la .guene, Tamour, le drame, le décor; tout ce qui peut fournir un sujet heureux et mouvementé. Mais le droit des poètes est incontestable, à Ja condition . qu'ils aient du génies M. Charles Fnster crut qu'il avait bien le droit de publier un sonnet, ,France8ca da Bimini', dans la yBevue internationale^ (1888), et Boyer d'Agen se crut non moins autorisé à publier, outre une traduction des cinq premiers chants de la ^Divine Comédie^, ,1a Vision de Dante, poèmeS dont il orna ses ^Fleurs noires' (2* édition, 1889), tout comme Victor Hugo sa ,Légende des siècles'. Achille Des Bieux rehaussait de même son ,Chant du paria' (1880) de deux poèmes dantesquesi ,Dans les jungles^ et iLa, .malédiction du Dante'. M. Collière paraphrasera à sa façon, comme .on va voir, le LasciaU ogni speranza. Jusqu'en Amérique, les poètes .obantaient Dante*); et à H. Topin, qui publiait infatigablement des fragments de tradaction de l'Enfer (Livourne, 1882), il était arrivé de donner la version française d'un des innombrables sonnets italiens en Thonnenr de Dante Alighieri, celui de Carlo Lozzi.

Après Francesca, ou plutôt au-dessus d'elle, dans des régions moins accessibles à la popularité, vient Béatrice. Elle fournira bien encore, comme au temps de V. de Laprade, quelque métaphore platonicienne:

1) P. 140. LVmviage d'Tciarte fat exAminé dans ^Le musée «artistique et littéraiffe^ tin (1888) (Lear, psend.). — Triarte a eu encere rocoMion de parler de Baate dans un autre ouvrage, Un condottiere au Xy« siècle, Bimini (Paris, Botsohihi 188S).

.2) A. Biohard, Dante (dans Nobile, trad., JOacellaneons «poems translated into Englishtf rose, MoatreAl, 1884, pp. 26*-29).

234 Albert Gounson

un poète belge, M. Fernand SéveriO; donnera le nom de Béatrice poar titre à un de ses ,Poëmes ingénos^*

Que l'ineffable enfant soit votre Bdatrice,

mon âme toujours errante, et toi, mon cœur,

L'âtre réconfortant, la lampe protectrice,

Et le guide et le but, aux sentiers de Terreur^).

Mais elle est aussi étudiée an point de vne historique et critique: M. Maxime Forment groupe en une brochure ,Les inspiratrices : Vittoria Colonna, Béatrix, Catherine d*Atayde' (Troyes, 1889), en attendant d'étudier ,1e véritable génie de Dante' (Revue de la Société des études historiques, Amiens 1891)').

Le sud se ressentait encore une fois du voisinage de Tltalie: M. Prompt examine ,1a philosophie amoureuse de Dante' dans le ,BqHo~ tin de la société niçoise des sciences naturelles, historiques et géographiques' (1886), et à Nice aussi il donne (1889) en italien, sur les mcUebolge, une étude qui avait été lue en français à l'Académie de Marseille.

C'était sous le pontificat d'un pape dantophile'), fondateur d'une chaire dantesque, et dans un temps où renseignement de la ,Divine Comédie^ se développait en Italie. On s'en apercevait au dehors: et notamment A. Eaunengiesser le remarquait dans sa brochure sur ,L'Eglise, Léon Xni, et les lettres classiques' (Rixheim, 1887); U.SchiflF, étudiant J'université de Florence' dans la ,Revue internationale de l'enseiguement' (1887), rappelait les origines de la chaire dantesque et reproduisait la pétition du 21 août 1373. Celle-ci fut mise en français dans un article de la ,Revue Bleue' de M. J. de Bemiëres: ^occace commentateur du Dante\

On voit aussi paraître des traductions nouvelles: une, posthume, de H. Dauphin, est publiée, avec notice, à Amiens, en 1886. Le grand poème était aussi présenté à petite dose: B. Melzi donuait le premier chant de l'Enfer avec la traduction française (1886 et 1892) : son travail fait partie de la collection Hachette.

Les Français, enfin, entendent si souvent parler de Dante qu'il ne se passe plus dix ans sans que cette vogue frappe l'un ou Pautre critique; Tannée de la ,Yision de Dante' (1883), à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, M. Ch. de Beaurepaire, recevant

1) Poèmes ingénus, 3e partie, XIV (La Béatrice, 1891).

2) Aussi Société des études historiques. Pages d'histoire, Paris 1892.

3) Ce goût de Léon XIII pour Dante a été souvent mentionné on étudié, notamment par M. André Michel, Tombeaux de papes (Journal des débats, U juillet 1903), et par M. £. Terrade, Dante et Léon XIII, dans ses ,£tude8 comparées sur Dante et la Divine ComédieS PouBsielgne, 190A.

M. Pabbé Vacandard qui venait de parler de aaint Bernard dans la ,Diyine Comédie^, entretenait la docte assemblée ,de la récente admiration des Français ponr Dante^

Les compositeurs et les aatenrs dramatiques n'ont pas renoncé à on sujet aussi illustre, malgré les échecs de H. de Bornier, de Liszt, de Molbech et d'autres. En 1890, Dante, opéra en quatre actes ; paroles de E. Blau, musique de B. Godard', est représenté à l'Opéra- Comique, avec rinsuccès qu'il méritait, paraît-il.

L'affabulation de M. Ed. Blau rappelle celle de H. de Bornier par certains noms. ,Sur la place de la seigneurie de Florence, Guelfes et Gibelins s'invectivent. C'est jour d'élections et le peuple va nommer tout à l'heure un nouveau gonfalonier. Dante paraît: il a vingt ans; il vient de promener à travers Tltalie ses premiers rêves de poète et le souvenir de Béatrice. Â ses concitoyens qui ne respirent que la haine, il parle de printemps, de ciel bleu et d'amour. On l'écoute et les querelles s'apaisent. La première main qui se tend au jeune homme est celle de son ami, Siméone Bardi, et cette main, Bardi l'annonce à Dante, va bientôt s'unir à celle de Béatrice. Mais Béatrice ne s'était résignée à l'amour de Bardi que croyant Dante oublieux et pour jamais disparu. En le revoyant fidèle, elle repousse ce qui, dans tout opéra, s'appelle un hymen odieux. Sur ces entrefaites, Dante est nommé gonfalonier de Florence, et conseillé, enhardi par la voix de Béatrice elle-même, il accepte le pouvoir. Ce pouvoir, Siméone jaloux ne manque pas de l'arracher bientôt à son rival. Livré à ses ennemis politiques et à leur allié le roi de France, qu'ils ont appelé en Italie, Dante est proscrit et Béatrice contrainte, pour le sauver, de jurer qu'elle prendra le voile. Le troisième acte est consacré à un abrégé de la ,Divine Comédie^ sous forme de rêve. Dante exilé, errant dans toute l'Italie, s'est endormi un soir auprès du tombeau de Virgile, et Virgile, pour le consoler, lui apparaît et peuple son sommeil de toutes les visions futures: l'Enfer, le Paradis et Béatrice au plus haut des cieux. Au quatrième acte, Béatrice est au couvent, mais si faible, si languissante, qu'elle n'a pu encore prononcer ses vœux. Siméone, pris de remords, ramène lui-même Dante à Béatrice, qu'il délie de son serment. Trop tard, hélas I Béatrice expire dans les bras du poète ; elle ne sera jamais que l'héroïne surnaturelle du poème. Voilà comment on a accommodé et fondu ensemble ponr le théâtre de l'Opéra-Comique, la ,Vita nuova' et la ,Divine Comédie'^), et voilà comment M. C. Bellaigue résume cette œuvre de ,pauvre musique, œuvre inutile et imprudente^ qui a notamment le tort de méconnaître Tesprit de la ,Vita nuova^ — Une antre musicienne, moins ambitieuse, Mue Aug. Holmes, composait

1) Bévue des deux mondes, 1890, t XCIX, p. 698—703.

236 Albert Gounson

la même année les vers etlamoBiqne d'un hymne, à la paix en If hotmevr de la Béatrice de Dante.

L'année 1890; en efiet, n'est pas seulement Païuiée de Topera de Blan et Godard: c'est surtout celle du centenaire deBéatrioe, fêté par les poètes provençaux avec presque autant d'enthousiasme jqne par les Italiens à Florence. ,La revue félibréenne' de 1890. a publié toute une série de poésies provençales ;à Béatrix,', avec :tradnction: T., B. A. et J. Roumaaille, M. T. de Baronoelli, X. de FenrviëreS; L. .de Berlue- Pérnssis, F. Gras, W. C. Bonaparte-WysC; A. Mouzin, L. Astmc, G. Canton, M. Baimbault; L. Ripert; J. Vemay, C. Boy, E. de Mougins- Soquefort; y sont allés de leurs vers provençaux^ et r;Armajiamarsihés^) për l'annado 1891' a reproduit une ode provençale de Tournas Boux sur Dante, qui a été lue à Florence lors du centenaire. A. de Gagnaod lance, à Porchères di Provenza ,A Béatrice dei latiniS ^pel sesto eenUnario di Béatrice eolennizato a Firenze^, un sonnet en provençal. avec traduction en prose italienne et lettre préliminaire, ,La Nouvelle Revue' du 15 mai 1890, par la plume de H. Monteoorboli, a. parlé des fêtes du centenaire de Béatrice à Florence, et ces fêtes du centenaire ouvrent avantageusement une période de quinze années où la production dantesque a été assez abondante, sinon brillante, en France, diez les critiques et érudits et chez les catholiques, et où elle a parfois intéressé le grand public; on y rencontre même un romancier, un poète philologie et un grand artiste, MM. A. France, P. de Nolhac et Aug. Rodin.

Dès 1890, H. Planet, dans son ,Dante, étude religieuse et littéraire aur la Divine C!omédie' (388 pages), recherche dans le poème du moyen âge ces doctrines que le néo-thomisme essaie d'adapter à la philosophie moderne'). Le thomisme et les études dantesques, suivant la pensée de Léon XIII, progressent parallèlement chez plusieurs catholiques firançais. H. Planet a lu attentivement son auteur, et le cite abondamment, dans la traduction de Florentine, À laquelle il croit devoir faire quelques retouches aux passages obscurs. Un Suisse, M. Ed. Rod, dans la ,Revue des deux mondes' du 15 décembre 1890, étudie ,1a biographie de Dante^'); il avait eu l'occasion, en parlant i du ,mouvement littéraire en Italie' dans la ,Bibliothèque universelle et revue suisse' (1890), de rencontrer différentes publications dantesques (il parlera encore des yidées politiques de Dante' dans le même recueil, en 1892), et c'est lui

1) Marseille, 1890 (2 pages); dans ralmanach marseillais, p. 24—25.

2) Peu après (1893), la ,Eevue des sciences ecclésiastiques, (mars 1893, Amiens) publie un article de A. Chollet sur ,Dante et l'exemplarisme divin'.

8) En partie traduite en anglais (Public opinion, 24 janvier 1691). —M. Henry Coohin a consacré à Dante une conférence à la Société bibliographique (Bulletin de la Société, juiUet 1891).

Dimte en fVairee 23T

qui foi chargé d^éerire le ^Dante' de la collection des clftssiqnes populaires éditée par Lecëne et Ondin. Cet ouvrage de ynlgarisation mdîmeataire expose^ aveo* assez de scepticisme, la vie de Dante (en admettant toutefois le séjour à Paris), et analyse rapidement les opéra minora.'^) et, longuement, la, Divine Comédie', avec d'abondantes citations (en français). L'auteur voit dans ce poème, sll ne le fait pas assez voir dans* son exposé, ,rœuvre la plus haute, la plus parfaite, la< plos proche de l'absolu qu^ait produite le génie humain', et fl'état d%me d'one des époques les plas attrayantes de l'histoire'; car, selon lui, comme selon les meilleurs critiques de nos jours, c'est une erreur capitale' de ,saluer la ,Divine Comédie^ comme le premier en date des poèmes modernes, comme la première manifestation de Pesprit de la Renaissance: la ,Divine Comédie* appartient d'un bout à l'autre au moyen âge**). Peut-être le professeur de Genève se ressent-il trop dea études et admirations dantesques de l'Italie voisine, quand il termine par cette observation: ,rhistoire de la gloire de Dante demeure intimement Uée à celle de l'esprit moderne: elle a subi des éclipses, qui ont toujours correspondu à des périodes de misère littéraire^); et toujours elle s'est relevée plas brillante, chaque fois qu'on s'est repris d'amour pour cette suprême manifestation du génie humain, la poésie'. Cela^ est certes plas vrai de l'Italie que de la France, où les grands écrivains du grand siècle ne doivent rien à Dante. Mais à part cette finale lyrique, on pent remarquer que Dante est, pour Técrivain vulgarisateur, rexpression du moyen âge, et non plus ce premier moderne, cet ancêtre commode et ce frère aîné si souvent salué par les romantiques et encore par Daniel Stem. C'est à ce titre scientifique- qu'on l'étudié désormais, à part le point de vue religieux. Cest la même préoccupation objective, et malheureusement parfois une certaine insuffisance d'exécution, qu'on retrouve jusque dans les ouvrages étrangers qu'on traduit en France, dans le travail anglais de J. Â.Symonds, ,Dante) son temps, son œuvre, son génie; étude littéraire et critique', traduit par W* C. Augis (Nouvelle bibliothèque littéraire, 1891). Cet essai, réédité k l'usage du grand public anglais, est trop peu documenté et se sent trop du ton du journalisme: il n'a pas suffi à suppléer an ,Dante* de M. Rod, mais il se présente aussi comme UA essai de critique littéraire et historique. Tel est le point de vue de la dantographie contemporaine, et M. Jeanroy*) (de qui on

1) M. Jeanroy (Bèvae* critique, 21 septembre 1891) a reproché à M. Bod, entre antres^^détailS)' de dite opère minore.

2)' P. 238 (OonelOBion).

8)Paoheu, de Dante à Verlaine, r protesté contre cette affirmation.

4) L'éminent romaniste de>Ton1ottfie avait rendu compte, dans la ,Beyae critiqae', des ouvrages de Ed. Bod et de Symonds (traduction Augis).

238 Albert Cooiuioii

atteDdrait volontiers tm bon ,Dante^) Ta bien marqué dans son judicieux article ,Dante^ de la ,6rande Encyclopédie^ excellent exposé de ce qu'on sait du poète et de ce qu'on pense de son œuvre : ,Dante n'a été à aucun degré, comme on Ta dit souvent; l'initiateur de la pensée moderne; en religion, en philosophie, en politique, il partage toutes les idées de ses contemporains. Ce n'est point comme penseur, c'est comme artiste qu'il ouvre un âge nouveau; son originalité est tout entière, non pas même dans le choix de ses sujets, mais dans cet extraordinaire tempérament poétique, qui lui a fait trouver, pour les idées les plus rebelles; les formes les plus variées et les plus parfaites, créer, phénomène unique dans l'histoire, une langue littéraire qui a à peine changé depuiS; et retrouver, comme par intuition, l'art des anciens. Ce qui constitue pour la critique le grand mérite de son œuvre capitale, c'est précisément que nous y saisissons tout l'homme du XIV* siècle, avec ses passions, ses idées, ses préjugés, mais que toutes ces choses sont ressenties par un des esprits les plus droits et les plus élevés, traduites par un des artistes les mieux doués que l'humanité ait jamais produits^. On étudie ainsi l'homme du passé, et le passé dans son œuvre, sans plus songer à s'y retrouver soi-même, et sans vouloir l'imiter: il appartient à la critique^ à l'histoire. Adieu donc les épigones français de Dante; si quelqu'un voulait encore entreprendre un poème universel, son modèle serait Lucrèce'), son idéal serait la science; et, par dessus tout le romantisme; il irait se rattacher à Chénier, l'auteur de l',Herinès'. Si l'on fait encore quelque pastiche de Dante, c'est avec une suprême ironie, comme M. Anatole France dans ;l'Humaine Tragédie^*). Le spirituel et érudit conteur, auquel Farinata degli Uberti, messer Guido Cavalcanti, tous les héros toscans de Dante ou de Boccaoe sont également familiers, a raconté, sous un titre qui est l'antithèse de la ,Divine Comédie', la vie, la tentation diabolique, les tribulations et les aventures de Fra Giovanni, disciple de saint François qui professait la pauvreté dans la ville de Viterbe, et qui succomba finalement aux embûches de Satan, ce grand logicien. L'esprit dantesque et le disque de Newton se fusionnant dans le récit, Giovanni, qui a appris que la Vérité est blanche, voit en songe une roue immense de diverses couleurs:

1) Ce que Théophile Gantier disait, à propos de RatiBbonne, que traduire Dante en vers était le meilleur exercice poétique, Sully Prudhomme le dit de la traduction de Lucrèce.

2) Dans ,1e Puits de Sainte Glaire' (lô* éd., 1900, p. 135— 244). — Croiraiton que Zda a eu lui-même des espèces d'ambitions dantesques? C'est oe qui ressort d'un témoignage de Paul Alexis, Etude sur Emile Zola (1882): & trois poèmes, Bodolpho, V Aérienne, PaolOj le jeune Zola donna un titre général, T Amoureuse Comédie (CatulleMendès, Dictionnaire bibliographique et critique des principaux poètes français du XIX« siècle, p. 313). — Pour M. Anatole France, rappelons aussi *Clio'.

,celni senl contempla de ses yeux mortels une roue plus splendide, qui| coudait par une dame, entra vêta de chair an Saint Paradis^ Les figures, les banderoles et les inscriptions dont la roue est couverte sont de couleurs très variées: mais cette roue se mettant à tourner très vite, elle paraît toute blanche. ,£t elle passait en éclat l'astre limpide où le Florentin vit dans la rosée Béatrice'. Dans ^'Humaine Tragédie' et dans d'autres récits du même auteur, on voit plus d'une image dantesque, ,lieu muet de toute lumière^ ,1a ville de Sienne étant comme le malade qui cherche en vain une bonne place sur son lit et croit, en se retournant^ tromper la douleur', ^nne hôtellerie de douleur et une maison de* joie'. M. Anatole France sait adopter tous les tons, et le style des versets de l'Ecriture se mêle aux formes dantesques, le tout sur un fond d'ironie; nous verrons comment il a su faire parler de Dante les héros du ,Lys rouge'.

La poésie, elle, ne produit plus guère d',humaine tragédie^ ni de ,comédie de la mort'^ ni de ,divine épopée'. Le symbolisme, toutefois, n'était pas pour nuire au prestige de la ,Divine Comédie': et les symbolistes n'ont pas manqué de se réclamer de celui qu'ils ont parfois appelé le plus grand des poètes de tous les temps, et dont l'œuvre est un symbole^). Mais quelle différence de l'un à l'autre! et que l'aïeul si malencontreusement invoqué eût vite dit de ses faux disciples qu'ils avaient perdu ,îl ben dell* intelletto' ! Toutefois, le préraphaélitisme, le goât des primitifs, des poses hiératiques, des formes schématiques et des sentiments confus et visionnaires, le besoin d'étrangeté, attiraient un certain nombre d'esprits vers les origines italiennes, et la ,yita nuova' jouissait d'ane quasi-popularité*). M. Pierre de Nolhac, le savant auteur de ,Pétrarque et Thumanisme*') (1892), et en même temps délicat poète, épris de la Renaissance et de l'Italie, écrit des vers ,A Dante — En lisant la Vita nuova'*). — Puis l'auteur de la ,Divine C!omédie' conservant son immense réputation, il arrive encore à quelque amateur de l'invoquer comme autrefois: M. Raoul de la Grasserie, dans ,Les Etrangères, poésies^ (1896) a six pages intitulées ,Le Dante*'), qui

1) Voir Jnles Hnret, Enquête sur l'évolution littéraire, p. 399; L. Betv, Heine in Frankreich, Zfirich 1894, p. 415. — En 1908 encore M. Jourdain étudie ,1e symbolisme dans la Divine Comédie^ (thèse de Paris).

2) Le nom de «Vie nouvelle' a même été adopté, il y a cinq ou six ans, par nne revue littéraire belge.

3) Son admiration pour Pétrarque n'exclut pas, même dans cet ouvrage, une non moins vive admiration pour le plus grand poète italien, qui reste Dante.

4) Paysages de France et d'Italie, Paris 1894.

5) F. 130—135. — Les ,PoéBies complëtes* deH.de Bornier (Paris, 1894) contiennent (pp. 267—270), comme on l'a déjà vu, «Dante* et ,Paolo et Francesca'. — Mentionnons aussi un travail d'amateur non mis dans le commerce:

240 Albert Gonnson

commencent par la prosopopée traditionnelle: 0^ Dante . . ., analysent rapidement le triple poème, Francesca, la fonmaiBO; Béatrice, le Paradis clair, et vantent fort Pensemble:

Ton chant italien est devenu si doux, Mattre, qne Dante enfin a dépassé Virgile, On t'éconte deboat, on t'éconte à genoux . . .

Heredia a aussi écrit de beaux y ers ^) après avoir entendu réciter la ,Commedia^ par un artiste italien.

De pluS; la terza rima est devenue Tun des mètres connus, sinon nsnels, des poètes français: Verlaine, Herediai A. Franee, Jules •Lemaîta^,. Henri de Régnier, Emile Michelet, J. Ajalbert, Bodolphe Darzens, Epbraùn Mikaël, L. Tailhade et d'autres Pont employée, parfois dans des sujets d'extase ou de rêve visionnaire on d'horreur qui peuvent sembler dantesr qnes. ^Dantesque^, c'est eu effet presque synonyme d^horrenr et d'épouvante, c'est, d'après les dictionnaires, ce „qui rappelle l'énergie sombre et grandiose de Dante*', et le poète du Purgatoire et du Paradis a beau avoir rencontré Ozanam et Batisbonne et des critiques catholiques : il reste malgré tout, encore une fois, le poète infernal poun ceux qui ne savent que son nom, ou qu'un mot de lui. Le Lasoiaie ogni speranza est aujourd'hui en France le mot le plus populaire de Dante; c'est le seul passage de la ,Divine Comédie' qui ait pris place dans la liste des ^locutions latines et étrangères^ du dictionnaire Larousse, et. c'est celui que par^)hrasent parfois encore les poètes. Dans La Mort de. V Espoir (ISSÎB), . M. Marcel Collière, exprimant un pessimisme et ua renoncement complet à la manière du Vigny du Mont des Oliviers, M. Marcel Collière, . en son âme dont ^toutes les clartés ont sombré tour à tour'', avait conçu un apologue intitulé Lasciate ogni speranza, où Lucifer exprime à Dante l'orgueil des „oalmes doulenisf' et du déeespoir définitif:

Lorsque au fond du dernier et du plus môme cercle Le Dante contempla Pétemel Foudroyé, Qne le vivant enfer, pesant comme un couverole, Murait dans les débris de son rêve broyé,

n crut avoir touché le fond de l'épouvante.

Et sentit chanceler la haine du maudit.

Qu'ébranlait dans son cœur la pitié déoevantet Or, son trouble muet, Lucifer l'entendit

n tint le voyageur fasciné par la crainte De ses fulgurants yeux incapables.de pleurs:

G. Càrboni, Dante Allghieri, avec une léttre-préfiu^e de E. Côndamine de Latonr, dessins de Pauline Testard, Paris 1891, 8o, pp. 32 + (1).

1) Reproduits noUmment dans G. Morei; Uùe illustration de l'Ënfér de Dante.

,Hôte errant de l'enfer, garde pour toi ta plainte, Homme, ne gémis pas sor mes calmes doolears

Noos ne connaissons plus le mirage du rêve, Ni pour sortir nn jour de Tenfer primitif La porte du mensonge ouverte sur la grève, £t nous avons l'orgueil d'un deuil définitif.

Votre misère est plus intime et plus profonde: Car, innocents d'espoir, de prière ou de vœu, Daus le crime immuable et surhumain du monde, Les damnés ne sont pas les complices de Dieu!*

Hais dans on temps où les poètes eux-mêmes sont philologues, Dante occupe bien plus Térudition que la poésie. Du moment qu'on ne Yoit plus dans le grand poème que la relique d'une époque curieuse, rhabileté de l'artiste et les traces de l'histoire, on va rechercher patiemment les détails précis qui le concernent, et l'on s'amusera à énumérer les manières dont les générations successives l'ont jugé. Le goût d'histoire et d'érudition de notre époque rend ainsi au vieux poète, chez les étrangers, ces commentateurs et ces lecteurs que lui avait valus jadis, chez lui; la ferveur nationale et poétique. La plupart des travaux dont il est l'objet relèvent de la philologie et non de l'histoire de la littérature, et il n'ensort pas un bel ouvrage d'ensemble: la France n'a ni son Kraus ni même son Scartazzini. Mais elle a des savants consciencieux, qui remplissent des tâches utiles. Tandis que Micocci, Barbi et d'antres^), en Italie, étudiaient la vogue de Dante, et que 6. Chatenet s'occupait du même sujet, en même temps que de ,Dante et son époque', dans ses ,Etudes sur les poètes italiens, Dante, Pétrarque, Âlfieri et Foscolo, et sur le poète sicilien Giovanni Meli, avec la traduction en vers français des plus belles parties de leurs œuvres^ (1892), M. Lucien Auvray dressait un excellent et précieux catalogue raisonné des ^Manuscrits de Dante des bibliothèques de France'*), ce qui est le meilleur travail préparatoire de l'histoire de la vogue dantesque. MM. Maîgnien et Prompt publient à Venise le manuscrit de Grenoble du ,Traite de l'éloquence vulgaire' (1892), dont M. Pio Rajna donne peu après (1896) une édition définitive, qui est devenue classique. M. Prompt, qui a disséminé, à Nice ou dans les revues italiennes, une foule d'études sur Dante, en arrive à rappeler le P. Hardouin en soutenant que le ,De Monarchia'

1)M. PaoloBellezza, nn peu pins tard, étndie la manière dont les étrangers, et les Italiens, citent Dante (plaisanterie snr le pain de Florence)

2) Bibliothèque des écoles françaises d'Athènes et de Rome, 66 (1892). — M. Anvray a encore signalé depnis ,nn nouveau mannscrit de la Divine Comô die' (Giomale stor. d. lett. ital., 1896) acquis par la Bibliothèque nationale.

Connaoïi, Dante en Fnnoe. lg

242 Albert Connson

n'est pas de Dante, mais est Toenvre criminelle de quelque misérable. — Â Friboarg; le Père Berthier étudie Dante et Béatrice, et travaille à son édition de la ^Divine Comédie' (à partir de 1892). Le poème italien est publié aussi; en 1894, (éd. Poletto) à Toumay (Desclée^ Lefebvre et O); avec une épître dédicatoire à Léon XIII. Â TUniversité de Fribourg se rattachent les travaux de M. C. Morel; ,Une illu stration de l'Enfer de Dante; miniatures du XY" siècle, reproduction en phototypie et description' du ms. 2017, fonds italien, de la Bibliothèque nationale de Paris, et du ms. 32 de la Bibliothèque communale d'Imola (1896, thèse), et Timportante publication, ,Les plus anciennes traductions françaises de la Divine Comédie' (1897), que nous avons eu l'occasion de rencontrer dans les premiers chapitres. — C'est au Midi, par contre, qu'appartiennent les travaux de H. £ug. Bouvy^) et de M. Hauvette*), la ,Bevue des langues romanes' et le ,BqII^^îi^ italien^ qui, organe des études italiennes, a récemment parlé, à propos d'une découverte italienne, d'un portrait contesté du poète. Le savant professeur de Grenoble a même parlé de ,Dante dans la renaissance française^ aux Italiens, à Milan, et il collabore au ,Bullettino délia società dantesca italiana' aussi bien qu'à la ,Bevue critique' ou au , Journal des savants', où il a annoncé l'ouvrage de M. Flamini sur Dante. Â côté de la conférence de M. Hauvette à Milan, il faut placer celle de M. Paul Sabatier, dans la même ville, sur ,Saint François et le mouvement religieux an XIII* siècle' (1900)'): comme Ozanam et comme Renan, l'historien du mouvement franciscain unit la lecture de Dante à Tadmiration* du soleil d'Assise.

La série des traducteurs de Dante n'est pas close non plus, et M. Durand-Fardel, qui dans les conférences de la Société d'études italiennes (réunies pas C. Guerard, 1895), dans ,1a Nouvelle Revue^ (1893 et 1894) «),

1) La critique dantesque au XVIII« siècle: Dante et Vico (Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1892); — La critique dantesque au XYIIl* siècle: Voltaire et les polémiques italiennes sur Dante (Bévue des Universités du Midi, 1895), repris dans ,Voltaire et l'Italie' (Paris, 1898) ; Voltaire et la langue italienne (Revue des langues romanes, 1896)*, — compte rendu de Oelsner, Dante in Frankreich (Rev. des lettres franc, et étrang.)*

2) On a déjA vu plus haut le travail de M. Hauvette, qui avait paru d*abord en français dans le recueil de la Faculté de Grenoble (& propos de l'étude d'Oelsner). — Le Bull, ital a publié des notes de MM. Hauvette, Paget Toynbee, Morel-Fatio, £ug. Bouvy.

3) Arte, scienza e fede ai giorni di Dante, Gonferenze dantesche tenute a cura del Comitato Milanese délia Società dantesca italiana nel MDCCCG (Milan, Hœpli, 1902), pp. 143-176. -> En Italie M. Biadego étudie ,Dante e gli Scaligeri* (Arcb. veneto, 1900, et: Discorsi e profili letterari, Milan 1908).

4) En 1894, Léon Gautier (Portraits du XIX« siècle, t II) rappelait encore ce qu'avait fait Ozanam pour les études dantesques.

Dante en Franee 243

dans la ^Revue Bleue^ (1897j; on en brochnre (1896), avait examiné, avec assez de verve et d'imagination, ^Famour dans la Divine Comédie', ,Dante Âlighieri', ,ane vne du Paradis de la Divine Comédie', ,Ia jeunesse de Dante^ ,1a personne de Dante dans la Divine Comédie^ M. Darand-Fardel publie ane traduction de Tœuvre de Dante qu'il donne comme un essai de vulgarisation: ,Est-ce un abrégé, une analyse, une adaptation? Il y a un peu de tout cela, mais ce n'est pas absolument cela. C'est plutôt une transcription, comme ce que fait un musicien pour approprier au piano une œuvre sjmphonique'. C'est le même dilettantisme qu'il apporte dans sa traduction de la , Vie nouvelle' (1898), et c'est le dilettantisme et la vulgarisation superficielle qu'on retrouve trop souvent dans la dantographie. M. Raymond Le Bourdellès présente à la fois, en un petit volume, ,Dante Âlighieri, Pétrarque, le Tasse, Machiavel' (1899), en ^introduction à la lecture de leurs œuvres^: il en consacre presque la moitié à ,Dante Alighieri, sa vie, son génie littéraire, ses erreurs politiques'. La librairie Hachette réimprime même, en 1893 (l'année de la 2* édition de ,ritalie mystique'), les dissertations de Lamartine sur Dante, Pétrarque, le Tasse (Ttois poètes italiens), comme si quarante années d'études n'avaient rien ôté de leur valeur à des idées contestées dès le début!

Pendant ces dernières années, c'est un Anglais, c'est M. Paget Toynbee, qui parle le plus souvent de Dante dans la ,Romania', et l'Angleterre paraît devancer la France dans la dantographie. On peut le voir, et on peut voir ce que pensent du vieux poète les gens du monde vers 1894, en lisant ,1e Lys rouge'. Dans le roman d'Anatole France, Vivian Bell en sait beaucoup plus long que la comtesse Martin^), comme autrefois miss Nevil pouvait sourire de l'ignorance de Colomba. Vivian Bell paraphrase dans ses vers la doctrine de la ,Vita nuova' :

Amore e'I cor gentil sono ona cosa'),

et la comtesse Martin, qui ne soupçonne d'ailleurs pas la source des vers d^Yseult la Blonde^ „se demande, avec une ironie légère et très douce, si miss Bell a aimé''. A Florence, le poète Choulette'), le sculpteur Dechartre, la grande dame française, un prince italien et Vivian Bell discutant la ,Divine Comédie', donnent des études

1) Elle lui reproche, avec une fausse colère, de ne pas honorer ,Ie pore, le maître digne de tontes louanges, le dieu fleuve*. Elle ne manque pas de rappeler la pitié dn citoyen de Florence portant les cierges allumés devant le buste de Dante, anecdote citée encore dans l'article ,Renaissance' de la Grande Encyclopédie, dans le môme recueil où H. Jeanroy (article Dante) en dit le caractère légendaire.

2) Amour et gentil cœur sont une même chose. (Le lys rouge, p. 4).

3) Choulette paraît bien être Verlaine.

244 Albert ConnBon

dantesques en France nne idée aussi complète et aussi exacte que ,Dante et Gœthe^ en 1864 et les ^Causeries florentines^ en 1880; la scène ^j a Tavantage d^être beaucoup plus courte, et de pouvoir être citée presque en entier. (Philippe Dechartre venait de modeler pour miss Bell la maquette en cire d'une petite Béatrice). ,Vivian examina la maquette que Dechartre avait laissée sur la table. — Oh! c'est bien ainsi qu'était Béatrice; j'en suis sûr. Et savez-vouS; M. Dechartre, qu'il y a de méchants hommes qui disent que Béatrice n*a pas existé. — Choulette déclara qull était du nombre de ces méchants. Il ne croyait pas que Béatrice eût plus de réalité que ces autres dames par lesquelles les vieux poètes d'amour représentaient quelque idée scolastique d'une ridicule subtilité. Impatient des louanges égarées qu'il ne recevait pas, jaloux de Dante, comme de tout l'univers, très fin lettré d'ailleurs; il crut trouver le défaut de l'armure et frappa: Je soupçonne, dit-il, que la jeune sœur des anges n'a jamais vécu que dans l'imagination sèche de l'altissime poète. Encore y semble-t-elle une pure allégorie^ ou plutôt un exercice de calcul et un thème d'astrologie. Dante qui, entre nouS; était un bon docteur de Bologne et avait beaucoup de lunes dans la tête, sous son bonnet pointu, Dante croyait à la vertu des nombres. Ce géomètre enflammé rêvait sur des chiffires, et sa Béatrice est une fleur d'arithmétique^ voilà tout! Et il alluma sa pipe. Vivian se récria: — Oh! ne parlez pas ainsi, M. Choulette. Vous me faites de la peine, et si notre ami M. Gebhart vous entendait, il serait très fâché contre vous. Pour vous punir, le prince Albertinelli va vous lire la cantique dans laquelle Béatrice explique les taches de la lune. Prenez la ,Divine Comédie', Eusebio. C'est ce livre blanc que vous voyez sur la table. Ouvrez-le et lisez. Pendant la lecture sous la lampe, Dechartre, assis sur le canapé auprès de la comtesse Martin, parlait tout bas de Dante avec enthousiasme, comme du plus sculpteur des poètes . . .**).

Dechartre était un sage, car c'est un sculpteur qui, dans le même temps, en France, faisait le plus d'honneur à Dante. Auguste Rodin, dans le ,Baiser' (1898, groupe de marbre com-

1) Le lys ronge, p. 182, 186—188. — Dechartre récite aussi, le matin, les vers de la ^Commedia*: Neir ora che comincia 1 tristi lai . . . (Purg. IX, 13 et Buiv.), devant la comtesse Martin, qni ne connaît guère que Métastase, poète favori de son maître d'italien, et qni avouera que ,Dante, trop sombre, ne l'attire guère'.

2) Il est arrivé & M. Anatole France, dans pins d'un autre roman, et dans des nouvelles médiévales, de se souvenir de Dante et de ses expressions originales, ou de montrer la préoccupation des études dantesques: l'abbé Guitrel, dans ,L'anneau d'améthyste', fait allusion an grand poète catholique. Voir surtout ,Glio*.

mandé par l'Etat), représentait Paolo et Francesca, et il était occupé à nn grand ensemble auquel il a consacré vingt ans: la ;Porte de TEnfer', commandée par l'Etat ponr le Mnsée des arts décoratifs, et où le scolpteur a mis une foule de damnés, en bas-relief deux visages contractés retenant leurs larmes, des satyres, des femmes, des centaures, et en haut un penseur assis qui médite, sous un groupe de trois hommes désolés. Rodin s^inspire de Baudelaire en même temps que de Dante, et comme Tanteur des ,Fleurs du mal^ fut un grand admirateur de Delacroix, il est curieux de voir, par Delacroix, Baudelaire et Rodin, l'influence dantesque rejaillir de poète en artiste, et inversement.

Comme si Dante devait rester à jamais, en France, particulièrement intéressant au point de vue de l'art ^), c'est ,Dante et la musique' qu'étudie M. Camille Bellaigue dans la 'Revue des deux mondes' (1903) et dont il parle tout récemment encore dans le , Journal des savants' (1905) à propos du livre de M. Bonaventura. M. Bellaigue s'inspire de l'idée formulée déjà parCarlyle: „Le poème de Dante est un chant. C'est Tieck qui l'appeUe un mystique et insondable chant, et tel est littéralement son carcactère". Le savant musicographe trouve à la cadence de la ,Divine Comédie' la mélancolie qu^éprouvait Emile Montégut en étudiant le ,PorgatoireS II revient plus tard, à la suite de son confrère italien, au caractère musical du chef-d'œuvre poétique; et aux compositions qui s'en sont inspirées.

Est-il besoin de rappeler encore que l'Italie et l'étranger en général sont trop rapprochés de nous, par la rapide information des périodiques, pour que les études dantesques n'attirent pas de temps à autre l'attention du public? Depuis l'austère Eomania jusqu'aux journaux quotidiens^), en passant par la jeune et vivante Èevue latine de H. Faguet, une foule d'organes présentent les événements et productions d'outre-monts, qu'il s'agisse de la publication du Giomale dantesco, ou d'un livre nouveau, ou de la Francesca da Bitnini de M. 6. d'Annunzio. Faut-il répéter aussi que le français garde assez de son antique prestige pour servir à formuler dans des congrès internationaux quelque observation relative à Dante '), ou même à commettre une histoire de la littérature

1) La Gazette des beaux-arts, 1903, vol. XXX, 313—317, publie aussi quelques pages sur ,Uii nouveau portrait de Dante* (Johanna de Jough).

2) ,Le petit Temps* du 2 décembre 1896, par exemple, a parlé de Dante i propos de la question d'élever nu nouveau monument à Ravenne.

3) M. de Guberuatis, au Congrès international des orientalistes tenu à Genève en 1894, a émis l'hypothèse du ,type indien de Lucifer chez le Dante*; en français a été faite une communication sur le gran rifiuto au Congnrès international de 1900 à Paris, et une ,note sur la genèse des quatre épopées chrétiennes* au Congrès international des sciences historiques de 1903 à Rome (Dr. Hailberg, dans, 'Atti del Congresso, etc/, vol. lY, Rome 1904, p. 57—60).

246 Albert Gonnson

italienne comme celle de T. Zanardelli ^) ? Dans le français écrit an dehors, nons voyons ,Ia Béatrice de Dante' occnper Th. de la Rive (Genève^ 1901), et jnsqne dans la ;Bevne Canadienne^ de février 1902 le tableau d*Âry Scheffer donne lieu à un article de Jean B. Lagacé, fDante et Béatrix^

Que Tamante immaculée occupe divers auteurs, c'est le signe d'un état d'esprit avantageusement représenté en France même, où M. H. Godefroy traduit encore les poésies lyriques et la Vie nouvelle (1902). La comtesse Martin, Dieu merci, n'est pas restée le type unique de la grande dame française à cet égard. En 1902 M®^« Lucie Faure réunit en un volume divers articles sur ,Le8 femmes dans l'œuvre de Dante', et son ouvrage est accueilli avec faveur*). Elle y rappelle, d'après Ozanam, les conceptions philosophiques du poète catholique ; elle évoque la poésie italienne de la fin du XIIP siècle; appliquant à l'interprétation dantesque le mot d'Amiel, elle voit dans „la forêt sauvage*^ „un état d'ftme^, et elle passe en revue les figures gracieuses, attendries^ mystérieuses ou symbolisées, tous les fantômes d'amour qui ont passé dans le cœur et dans la mémoire de l'enfant de Florence et du banni errant. L'héroïne de la Vita nuova devenant l'inspiratrice théologique du Paradiso, étudier l'amour de Dante c'est aborder aussitôt sa doctrine, et par son œuvre M*^ Faure se rapproche d'un groupe d'admirateurs de Dante assez nombreux en ces derniers temps: le groupe catholique.

,,Le grand poète chrétien, celui que le moyen fige appelait par excellence theologus, me semble, dit M. Henry Cochin, appartenir à l'histoire de l'Eglise catholique autant qu'à celle des Belles-Lettres')". C'est ainsi que l'entendent beaucoup de religieux, le Frère Prêcheur Berthiei*, le Père Jésuite Pacheu, les abbés Chollet et Planet, et plus récemment encore des prêtres et des catholiques fervents. M. P. Fontaine, dans ,rUniversité Catholique' (1900—1902), parle de Dante d'après Ozanam et Ampère, M. Ch. Huit présente dans les ,Ânnale8 de philosophie chrétienne* (1901) la traduction de la ,Divine Comédie* par A. de Margerie. M. de la Rousselière consacre un énorme volume à ,La poésie du ciel; le Paradis de Dante Alighieri, traduction inédite; symbolisme, art chrétien, histoire' (1901); MM. A. Auriol et L. Couture entretiennent du moyen âge italien, de Dante et de la ,Divine Comédie' les lecteurs de la J^evue du clergé français' (1901) et du ,Bulletin de littérature ecclésiastique' (1902). M. E. Terrade réunit en un volume

1) Saint-Gilles 1895.

2) Voir le feuilleton de M. Gebhart (Joamal des débats, 13 août 1902); article de M. £. Daudet (Figaro, 12 août 1902} ; Bull. soo. dant. ital, 1903, n. s., X, 348—349.

3) Revue d'histoire et de littérature religieuses, t. I (1900), No 1 (Henry Cocbin, L'âge de Dante).

(1904) des étndee comparéee sur Dante et la , Divine Comédie^, causeries de Yulgarifiation édifiante sur des sujets comme ^Dante et Léon Xm^, ,Dante etBrizeuxS les femmes dans l'œuvre de Dante (d'après M«u« Faure). Tout récemment encore, M. Â. Ledère étudie avec soin ,1e mysticisme catholique et Pâme de Dante* ^). La solidité d'information et l'originalité de ces travaux n'égalent malheureusement pas toujours les bonnes intentions dont ils s'inspirent, et on s'est plaint d'y trouver plus de ;grand amour' que de ^longue étude ^). Ces auteurs n'ont pas tous la science et le talent de M. Godefroid Enrth, qui représente brillamment le même mouvement en Belgique '). L'auteur des ^Origines de la civilisation moderne^ a refait le chemin parcouru par Ozanam, de la formation de la civilisation chrétienne à son plus grand chefd'œuvre poétique: ^Dante, écrit-il, est le plus grand des poètes catholiques, et sa Divine Comédie est le plus grand de tous les poèmes qu'on a écrits**). Définissant l'esthétique du triple poème (qu'il confronte avec Fau$t)f il se rend compte de tout ce qui nous en sépare aujourd' hui; et de la longue initiation nécessaire au lecteur: , Jamais œuvre ne porta si profondément l'empreinte et de son auteur et de son milieu; jamais auteur et jamais milieu n'ont été moins semblables & ceux d'aujourd'hui'. L'éloquent professeur de littératures étrangères de l'Université de Liège sait excellemment exposer l'idéal esthétique du poème qui est ,une vue catholique sur la destinée du genre humain'.

Des mêmes tendances relève une traduction en vers français de la ^Divine Comédie* pour laquelle les revues spéciales se sont montrées fort cruelles, celle de M. Âm. de Margerie (1900), ancien professear de philosophie, pea poète et nullement philologue. Il est facile de relever de nombreux défauts dans cette traduction, qui a du moins pour excuse les difficultés de l'entreprise: ces difficultés paraissaient déjà insurmontables à Sismondi; comment le traducteur en vers pourrait-il en triompher en un temps de philologie et de précision littérale P

Si des vulgarisateurs comme H. Fontaine en sont encore à Ampère et à Ozanam, le demi-siècle d'érudition italienne, allemande, anglaise, et même française, n'est pas resté sans fruits pour tous les esprits, et l'on peut même dire que le public, indirectement, s'en ressent heureusement dans la conception sommaire qu'il se fait de Dante. Cette conception est plus proche de la vérité que celle du public romantique, par exemple; et Victor Hugo lui-même, dans sa longue vie, parait avoir fait, comme Chateaubriand, des progrès dans l'intelligence générale,

1) Annales de philosophie chrétienne, LXXVI, 1906.

2) H. Hanvette, Bull. soc. dant. ital., X, p. 462 et suiv.

3) Je reviendrai prochainement sur ce sujet dans mon , Dante en Belgique'.

4) Q. Kurtb, La Divine Comédie (Dnrendal, revue d'art et de littérature, Bruxelles 1902).

248 Albert Gouiibod

sinon dans la connaissance précise de Dante; le ^ost-scriptum de ma vie'^) a presque l'air de faire une correction posthume aux éloges incomplets des ;Contemplation8^ et de ^William Shakespeare^: ;Quand DantC; quittant l'enfer^ entre et monte dans le paradis [et le purgatoire?], le refroidissement qu'éprouvent les lecteurs n'est pas autre chose que l'augmentation de distance entre Dante et eux. C'est la comète qui s'éloigne. La chaleur diminue. Dante est plus haut, plus ayant, plus au fond) plus loin de l'homme, plus près de l'absolu. Schlegel un jour, considérant tous ces génies, a posé cette question: Sont-ce vraiment des hommes, ces hommes-ci? ~ Oui, ce sont des hommes; c'est leur misère et c'est leur gloire . . /

Que Dante est homme, c'est ce que savent et montrent les auteurs dramatiques: H. de Bornier, Blau et Godard ont laissé des émules. En 1903 MM. Victorien Sardou et Emile Moreau composent un grand drame en quatre actes, qui est joué & Londres par Sir Henry Irving^). Ce drame est intitulé ,Le Dante' *) : cette faute de l'article paraît incorrigible, et le décret de M. Leygues sur la réforme de l'orthographe est venu l'autoriser, en conférant à Dante le droit de barbarisme. La pièce nouvelle dramatise à sa façon la légende de Dante et l'épisode de la Fia, non sans fantaisie: car Dante a tout simplement eu de la Fia une fille nonmiée Gemma, que Nello délia Fietra a fait enfermer au couvent de Sainte-Claire, après avoir fait périr la Fia dans une villa pestilentielle des Maremmes. Gemma, fiancée à son cher Bemardino, a été délivrée par les amis de Dante et Dante lui-même, le terrible exilé. Mais Dante ne sait plus où est sa fille, quand Béatrice, à la tombe de laquelle il est allé, lui apparaît et lui annonce non seulement l'Enfer et Virgile, mais aussi la cachette de Gemma et de Bernardine, prisonniers du Saint-Office dans les cachots du pape Clément V, à Avignon. Les prisonniers vont être envoyés au bûcher quand Dante arrive chez Clément V et épouvante ce bandit papal en lui annonçant la mort prochaine et les tourments infernaux qui lui sont réservés: Dante vient en effet de l'Enfer, et Clément V est beaucoup plus effrayé que le pape de ,rEau de Jouvence', de Renan, ne l'était par les récits de ,ce diable de Florentine Clément pardonne aux condamnés, puis s^affaisse à la minute prédite par Dante. Cette invention de l'auteur de ,1a Sorcière* n'a pas été plus heureuse que tant d'autres, et le grand et tragique exilé est une matière rebelle jusqu'ici à la dramaturgie.

1) P. 84 (voir aussi 50, 80, 82—83).

2) Voir le Figaro, 28 juin 1903, et C. delBalzo, Dante nelteatro (Nuova Antologia 1903), Dante by MM. Sardou and Moreau, rendered into English by Laurence Irving. — Michel Delines, Dante dramatisé (Revue universelle, 1er août 1903); Paul Sou day. Théâtre.

C'est un acteur anglais^) qui fit le court succès du Dante de M. Sardou ; c'est Paris qui avait vu H"^* Sarah Bemhardt créer la Francesca da Rimini de M. Francis Marion Grawford. Ce drame en cinq actes dont un prologue, représenté an Théâtre Sarah Bemhardt le 22 avril 1902y fut écrit en anglais sur le désir de la grande tragédienne, „avant que fussent annoncées diverses pièces sur le même sujet''*), et fut reçu par H™« Sarah Bemhardt sous sa forme anglaise, mais pamt pour la première fois devant le public dans la version de M. Marcel Schwob. Ce drame dédié „à Madame Sarah Bemhardt qui par sa magie créatrice a réincarné après six cents ans Pâme de Francesca <:^ej>2a;i^0 dice^y se flatte d'être „fondé sur les événements réels et les dates historiques sans souci des traditions poétiques", et l'auteur a visité le château de Yermcchio ; mais il se ressent naturellement de l'épisode de Dante, reproduit avec d'autres textes en tête du volume. Et Francesca et Paolo se racontent encore, après quatorze ans d'amour coupable, la scène mémorable'):

Franoesca.

. . . Mais mon intention était innocente ... je ne songeais point à mal . . jusqu'à ce jour ... il y a quatorze ans . . .

Paolo.

Le premier jour de bonheur . . .

FraDcesca.

Dans nos existences à tous deux . . . C'était le plein midi. Des rais éclatants filaient, comme des flèches, entre les volets mi-clos — dehors, une paix profonde — et nous lisions le bien-aimé livre de Lancelot où il est raconté comment Amour mit son cœur en servage. Nous étions tout seuls . . . nous ne songions point i mal ... et pourtant, parfois, à la dérobée, les mots que nous lisions nous faisaient lever les yeux Tun vers Tautre, et tes joues devenaient très pftles . . •

Paolo.

Tu étala blanche comme une morte.

Francesca, montrant une page du livre.

Voici la page qui fut victorieuse dans la bataille d'amour. Quand nous lûmes comment un si grand amant mit un baiser au sourire désiré de Guenièvre . . . (Elle sourit).

Paolo.

Ainsi (il Vembrasee).

Francesca.

Comme tes lèvres tressaillent! Je me rappelle — tu étais tout tremblant.

Paolo, très doucement.

Le livre ne fut que notre messager complaisant, notre confident d*amour.

1) Irving, rinterprétateur de Shakespeare. A propos de sa mort, on vient de rappeler son rôle important (voir notamment le Journal des débats du 15 octobre 1905).

2) Francis Marion Crawford, Francesca da Uiminiy traduit par Marcel Schwob, Paris, Charpentier et Fasquelle, ^^ mille, 1902, p. IX (Préface datée de Paris, 81 mars 1902).

3) Acte premier, scène VI.

250 Albert Connson

Francesca.

Ce jour-lA nous ne lûmes pas plus avant.

Paolo, après une pause.

Pas plus avant.

Que oe soit M. Crawford on 6. d'AnnnnziO; il est téméraire de reprendre des sujets anxqnels nn génie sopérienr donna une forme définitive.

Et le vieux poète^ qne donne-t-il à notre littérature à l'benre présente? Peu de cbose^ semble- t-il, en dehors de ce que nous avons rappelé. Que, dans ,Le Maître de la Mer' de M. Melchior de Yogfié, Millicent cite son cber poète, corne i gru van cantando lor lai^ que le même M. de Vogtlé se soit souvenu de Dante àRavenne; que M. Pierre Loti trouve à quelque Hindou un profil de Dante; qu'un journaliste rappelle ,cette luxure de sang dont parle le Dante' ^); que M. Camille Lemonnier trouve au pays des bouilleurs la désolation et la stérilité des cercles de VInfemo, que des voyageurs érudits aient cité, en décrivant NapleS; le ,8apbir oriental' et les ,lieux privés de toute lumière"); que par ci par là éclosent des allusions et citations qu'il serait trop long d'énuroérer ') ; que même on réimprime chez Hachette la traduction de Fiorentino, tous ces menus détails d'une vogue persistante ne font que reproduire des tendances et des états d'esprit qu'on a essayé de définir plus haut. Ce que Dante est pour nous, chacun de nous le sent bien sans chercher les images dantesques de nos auteurs; assez de voix nous le répètent, depuis M. Elaczko jusqu'au religieux M. Pacheu % jusqu'au professeur M. Julien Luchaire'); et M. Forment n'osait-il pas écrire: „La France, nation latine, ignore à peu près Dante" •)? Cette formule est évidemment trop catégorique et trop vaste; encore faut-il remarquer qu'elle a pu être prononcée.

Aujourd'bui, en dehors d'une curiosité universelle comme celle de

1) Le Journal, 23 juin 1903 (article de M. Jules Claretie).

2) G.-6. de Lagrëze, Pompé!, les Catacombes, l'Alhambra (3^ éd. 1889), p. 4 et 9. La Tour de la Faim de Pise est également proverbiale (dans .rimmortel* de Daudet, Astier fils voit la maison étaler sa façade de Tour de la Faim).

3) Fr. Mistral a cru retrouver aussi dans nn coin de sa Provence l'architecture de l'Enfer de Dante.

4) „Nou8 nous contentons trop en France d'en vénérer les abords . . .** (De Dante à Verlaine, p. 66). — M. J. Anf^ay (Revue hebdomadaire, 24 nov.

1900) a parlé des traductions de la D. C, et M. T. Delmont (Bévue de LiUe,

1901) de ,Dante et la France*-

5) nPeu de gens lisent Dante, Boccace, Tasse, Machiavel, Alfieri, Léopard! dans leur langue, c'est-à-dire peu de gens les lisent véritablement** (Leçon d'ouverture du cours de langue et de littérature italienne à TUniversité de Lyon, Rev. internat, de Penseign., 15 mars 1902).

6) L'Instruction publique (Pacheu, Les études dantesques en France, article des Etudes religieuses, 15 février 1894, repris dans ,De Dante k Verlaine, études d'idéalistes et mystiques*, Pion et Nourrit 1897).

M. Anatole France^), ou d'nne foi feirento comme celle de M. de Hargerie et d'antres, denx grands chemins pourraient encore conduire à Dante: le chemin de Fltalie même^ pour laquelle les Français partent tous les jours d'un cœur plus léger, et celui de la philologie romane, comme elle s'appelle en de grands ouvrages qui prennent parfois pour égide le De vulgari eloquentia*).

L'Italie! il est difficile de la voir ou de l'étudier sans rencontrer son plus grand poète national, mêlé partout à son histoire et à ses arts: et jusqu'à l'Exposition de Liège, à laquelle elle participe en ce moment, les Dantes et les Béatrices frappent tout d'abord parmi les marbres de Carrare. Le Français, si distraitement quMl voyage, aperçoit au moins la même statue dans toutos les grandes villes transalpines, il voit à Florence la maison et le portrait de Dante, quand il ne va pas entendre une lecture dantesque à Orsanmichele : il voit la Pise d'Ugolin et le tombeau de Ravenne, visité par tant d'hommes illustres ; et s'il n'y a plus d'Ampère pour refaire le pèlerinage studieux du poète, tout esprit cultivé rencontre et reconnaît sur les lieux, comme Taine dans son ,Voyage en Italie^, et comme l'auteur du ,Puits de Sainte-Claire', les idées et le souvenir du poète médiéval. M. Paul Bourget, dans ses Sensations cTItalie, a mieux senti les peintres que les poètes, et il cite plus volontiers le Multa renascentur A^oieice que les tercets dantesques; mais pour peu qu'on apprenne à connaître la société italienne, on y rencontrera vite un danttsta^), et on remarquera, au moins, ces études qui tiennent une si grande place dans la vie intellectuelle au delà des Alpes. On sait la place aussi qu'elles ont dans le beau volume consacré à Vltalie^) par M. Bené Bazin et divers écrivains. Si l'on compare les ^impressions'' ou ^sensations'' ou „récits de voyages" ou même les „guides de voyageurs" consacrés aujourd'hui à l'Italie, à tous les voyages en Italie que M. d'Âncona a groupés à la suite de son édition du

1) Pour A. France, qu'on se rappelle le début du «Livre de mon aniiS et qu'on revoie Le puits de Sainte-Claire, p. 30, 36, 37, 66, 67, 72, et passim; Le jardin d'Ëpicure, 129, 130, 224, 226-, ibid., p. 108—9: „Ne pouvant concevoir la beauté indépendante du temps et de l'espace, je ne commence à me plaire aux œuvres de l'esprit qu'au moment où j'en découvre les attaches avec la vie, et c'est le point de jointure qui m'attire. Les grossières poteries d'Hissarlik m'ont fait mieux aimer l'Iliade ; et je goûte mieux la Divine Comédie pour ce que je sais de la vie florentine au XIII« siècle».

2) La première édition du Gmndriss der romanischen Philologie de GrOber portait une épigraphe tirée du De vulgari eloquentia.

8) Un critique d'art qui était au Congrès historique de 1908 à Rome, m'y raconta son étonnement quand des Italiens (qui lui parlaient français) lui présentèrent un confrère ^savant critique et bon dantiste**. Notre critique finit par comprendre que son interlocuteur s'occupait non des dents, mais de Dante.

4) Article de M. Ch. Dejob.

252 Albert (Tounson

Journal de Montaigne, on pourra mesurer le terrain qne Dante a gagné depnis la Benaissance. On peut reprocher aux chemins de fer et anx inventions modernes de gâter quelque paysage toscan^ comme d'aucuns regrettent de ne plus voir à leur aise la place de la Seigneurie au clair de lune: les moyens de communication plus rapides n'en ont pas moins rapproché les diverses littératures, et il n'est auteur qui n'en bénéficie. Même les distances ne sont pas encore abolies de Florence à Lyon et à Paris, puisque c'est le Sud de la France qui aujourd'hui encore cultive l'italien ^) avec un soin spécial, de Grenoble et de Montpellier jusqu'à Bordeaux. — An-dessus des voyages en Italie, qui peuvent n'être que des tours de noces ou des distractions, il faut placer l'accord des deux grandes nations, qui va se consolidant. Ce n'est pas, à la vérité; Dante qui en profite le plus; ce n'est pas sa statue que Paris a reçue en échange de celle de Victor Hugo, inaugurée à Rome; et c'est un Pétrarque qu'on a offert là- bas à M. Loubet*), sans doute parce que c'était alors le sixième centenaire du poète de Laure. Mais quand le roi et la reine d'Italie firent à Paris leur voyage triomphal, les poètes^ sans avoir tous l'érudition de M. de Nolhac, devaient bien se souvenir du plus illustre de leurs ancêtres, et M. Stéphen Liégeard disait de la reine Hélène, après le soir de gala à l'Opéra*):

Quand soudain, ce soir-là, parut la jeune Seine Nimbant ses noirs cheveux des feux du diamant, On crut voir se lever, dans sa beauté sereine, Une étoile nouvelle, orgueil du firmament.

Homère éternisa sa royale marraine:

Qui va d'un tel laurier fleurir ce front charmant? Béatrice sourit, mais, nous fermant l'arène, EUe tend le luth d'or à son divin amant

Soit donc! £veille-toi du long sommeil, 6 Dante! Enferme sa splendeur en une strophe ardente! . . •

1) M. J. Luchaire, en ouvrant à Lyon son cours de littérature italienne, disait: ^Montpellier, Grenoble, Aix, Bordeaux ont voulu successivement un enseignement d'italien ; Paris, dernièrement, a doublé le sien* (Revue internationale de l'enseignement, 15 mars 1902). M. Luchaire rapprochait les rapports iK>litiques meilleurs et rétablissement de communications matérielles (ligne téléphonique Paris, Lyon, Milan) du développement des études italiennes dans ces dernières années.

2) Dans l'édition des Triomphes qu'on lui offrit, et qui est illustrée par MM. Venturi et Leoni, les fign^res de Dante et de Béatrice ont été exécutées d'après les dessins de Botticelli pour l'illustration du Paradis (Journal des débats, 27 avril 1904). — A propos du sixième centenaire de Pétrarque (fêté en 1904 à la Sorbonne), M. Gebhart rappelait, et la France voulait bien oublier, que Pétrarque avait haï la France presque autant que Dante lui-même*.

3) Le Figaro, 23 octobre 1903.

Qu'il aorait peine à reconnaître, si vraiment il s'éveillait; le monde italien et français^ et les chefs d'Etats allant amicalement des bords de la Seine à cenx du Tibre! 11 verrait que rien ne reste de tout ce qu'il avait contemplé^ aimé et souhaité, rien si ce n'est le brnit de sa gloire immortelle et Thonnenr de son beau style.

Quant à la philologie romane, elle a trouvé une si riche matière dans le moyen âge français et provençal qu'elle n'a guère été occupée par le plus grand monument de son vaste domaine. Sans doute Gaston Paris, à propos de la légende de Tannhftuser ou dans d'autres travaux, aimait à citer les beaux vers de Dante; il appréciait dans les poésies de Marguerite de Navarre l'influence dantesque, si rare dans toute notre littérature ; et c'est peut-être le poète scolastique qui attira son attention sur Siger de Brabant. Mais il n'a pas cultivé les études dantesques autant que son ami et émule italien Pio. Bajna. M. Louis Havet, et surtout M. Joseph Bédier dans son éloquente leçon inaugurale, ont repris des paroles de Dante pour parler du maître vénéré des romanistes^); mais celui-ci n'a pas suggéré de grand ouvrage dantesque: ceFauriel n'a pas suscité d'Ozanam. La philologie romane, certes, ne néglige pas le poète souverain, et M. Morel-Fatio à Paris, M. Jeanroy à Toulouse, M. Doutrepont à Liège, M. Bouvy à Bordeaux, et d'autres professeurs de philologie dans les universités de langae française, expliquent parfois la Divine Comédie, Mais M. A. Jeanroy qui connaît si bien Dante^ MM. Antoine Thomas et Dejob qui savent si parfaitement Titalien, se sont tournés vers des études plus nationales ou plus modernes; il arrive même à M. Dejob de trouver que l'Homère chrétien sommeille, ou plutôt fait sommeiller, dans son Paradis'). Et Dante est moins étudié par les romanistes que par M. EmileOebhart, sorti de l'Ecole d'Athènes'), et chez qui „la Grèce, Rome et Dante^ s'allient, comme autrefois chez Ampère, en une harmonieuse trilogie. On connaît assez, et nous ne retracerons pas ici, les progrès tout récents des études italiennes en France, la Société qui les cultive à Paris, l'enseignement académique; ce n'est pas Dante qui en est le centre, encore qu'il s'y mêle nécessairement; et peut-être le Pétrarque de MM. Mézières, de Nolhac, Cochin, est-il plus proche de nous que le Dante d'Ozanam.

1) C'est à sa mémoire encore que M. A. Farinelli va dédier son prochain OQvrage.

2) Ch. Dejob, De l'inflnence du concile de Trente sur la littérature et les beaux arts cb^z les peuples catholiques (Paris, Thorin 1884), p. I: «Dante ne nous rend que trop souvent, par le récit de son voyage à travers le Purgatoire et le Ciel, le sommeil que la sublime horreur de son Enfer avait chassé de nos yeux*.

3) A son retour d'Athènes M. Gebhart alla enseigner les littératures étrangères à la Faculté des lettres de Nancy, comme M. P. Hervieu le rappelait à l'Académie française dans le discours cité.

254 Albert Connson

Quel est Pavenir de Pinflnence et des étndes dantesques? Antant yandrait demander quelle sera la littérature futare^ dans quelle mesure elle s'inspirera de la poésie italienne et du moyen âge chrétien. Tout au moins semble-t-il certain que Dante restera à jamais une immense réputation — quand même il ne serait pas autre chose chez nous — ; et en ces jours de rêves millénaires on peut bien, sans décrire autrement les Français de Tan 2300, dire qu'ils suffiront à donner un démenti aux doutes du vieux poète sur sa propre gloire: nulle modestie sans doute ne sera contredite par les siècles comme celle de Dante se faisant dire par Oderisi:

Che voce avrai tu più, se vecchia Bcindi Da te la carne, che se fossi morte InDanzi che lasciassi il pappo e il dindi, Pria che passin mUV anni? . . .

Conclnsion.

Une monographie, a-t-on dit, n'a de sens que par rapport à un ensemble, et rensemble, c'est ici la littérature française avec les infinenoes étrangères qu'elle a subies. A ce point de vue^ Dante est bien l'écrivain le plus isolé dans sa gloire, et il a fait, selon sa parole, son parti à lui-même: il se détache des Italiens, bien plus complètement que, par exemple, Shakespeare des Anglais. Si l'on essayait de définir la stratification des apports étrangers dans la littérature moderne en France, on pourrait classer chronologiquement l'élégance voluptueuse de l'Italie, l'imagination dramatique et picaresque de TEspagne, la philosophie, la science et Pesprit énergiquement réaliste de l'Angleterre, le cosmopolitisme romantique, à base germanique, du XIX® siècle: et la Défense et illustration de la langue française, le Cid, les Lettres anglaises ou philosophiques, le livre De V Allemagne^ marqueraient Pouverture des diverses époques. De ces époques, nulle ne s'identifie parfaitement avec les phases de l'influence dantesque, sauf peut-être la dernière: le XIX* siècle, plein de cosmopolitisme et de germanisme, est favorable à tous les étrangers, Dante compris, et c'est sans doute pourquoi il a trouvé plus d'une fois ,germanique' le poète toscan, si profondément latin. Bien mieux, au plus fort de l'italianisme, Dante reste sans action sur la littérature française, et l'on dirait volontiers qu'il eât pu, à l'étranger, se passer de sa patrie, si un poète pouvait se passer d'une langue nationale. Le seul auteur dont l'influence soit à peu près parallèle à celle de Dante, serait Shakespeare. Il ne peut être question, évidem-

Dante en Franoe 255

ment, d'évalner l'action indirecte da fondateur de la poésie italienne^), à qui les italianisants de tons les temps et de tons les pays, en dernière analyse, sont quelque peu redevables^ même quand ils ne sont rien moins que dantesques: à ce compte, de qui ne relèverions-nous pas?

Dans les mouvements de concentration et d'expansion de la littérature française, dans la fécondation alternative et réciproque par les emprunts intellectuels de Tltalie et de la France, Dante n'a pas joué le rôle déterminant: tout au plus, quand la littérature italienne, comme Francesca, se perdait en lisant des ouvrages français, le retour au grand poète national pouvait-il être le signal d'une heureuse réaction. Dante, qui fondait la grande poésie dans son pays, montre assez quelle était encore, de son temps, l'influence internationale de la France; deux siècles plus tard, les rôles sont intervertis, et c'est l'Italie qui se répand dans le monde; mais c'est une Italie bien différente de celle de IsiCommedia] cette terre de la Renaissance se transforme à son tour pour adopter un classicisme définitivement élaboré à Paris, puis voilà que toute la poésie italienne, mais surtout celle de Dante, repasse un instant les Alpes et trouve une France ouverte à toutes les invasions; aujourd'hui elle en est à un reflux, les lettres italiennes empnmtent aux lettres françaises bien plus qu'elles ne leur donnent. On ne voit pas que Dante ait réglé ces mouvements d'aller et de retour : l'action d'un Pétrarque, par exemple, peut-être même d'un Arioste, fut bien autrement décisive. Même la „fortune^ de Dante en France n'est, bien longtemps, qu'une malchance obstinée : quand la foi profonde et le symbolisme chrétien permettraient aux Français une intelligence aisée du poème mystique, c'est Jean de Meung qui a la vogue; quand les Italiens sont à la mode, on ne parle plus que de pétrarquiser ; quand le moyen âge et plus tard „l'éclatante folie" des brillants étrangers sont à jamais évanouis, c'est pour faire place à l'esthétique de Boileau, puis à la raison de Voltaire, c'est-à-dire à tout ce qui éloignait de Dante. Celui-ci n'avait vraiment pas écrit pour la gente francesca^ qui goâtait les lectures faciles et l'esprit voltairien.

Il y a un mouvement littéraire auquel l'influence dantesque correspond plus exactement qu'à tel ou tel exotisme: c^est la curiosité, l'admiration et l'étude du moyen âge, de son art (on sait si Dante a été traité de gothique), de son histoire et de ses légendes. „Voix de dix siècles muets", Dante, grâce à sa beauté supérieure, a devancé et surpassé la popularité et l'influence de l'époque qu'il incarne aux yeux

1) Ni même celle de l'amant de Béatrice sur la formation de ce qu^on appellera le pôtrarquisme ; „l'amour de Dante ponr Béatrice Portinari, prétendaient les de Goncourt (L'Italie â^hier, p. 127), a fait èclore un genre de poésie ignoré des anciens, une espèce de cantique laïque sur la religion de ramour**.

256 Albert Coansoii

de la postérité. Malgré des illasioDB parfois tapageufleB, Pinflaeiiee dantesque est intimement liée à Tinfinence médiéyale, tont oomme la poésie homérique à llinmanisme. Représentant de tont un monde, Dante, qni s'est mis en entre tout enûer dans son poème, apparaît done, mâne lieai qne dans son influence en France, comme nn phénomène nnîqne dans l'histoire des littératures.

A le prendre ainsi, dans son isolement splendide, Dante, et sa yogue en France, nous montrent non seulement ^comment rhomme s'éternise^ mais surtout comment les Français jugent les auteurs étrangers, et les modernes les œuvres du passé: quels sont les moyens de propagation des cheft-d'œuyre exotiques; quelle est Faction du premier de ces chefs-d'csuvre sur Fart et la littérature?

Les Français n^avaient aucun motif de gratitude particulière enyen Dante, bien an contraire, comme le montrent déjà l'histoire du cardinal de Poyet et l'anecdote de François I ; ils lui reconnaissaient tont an plus, dans les premiers siècles, le mérite d'avoir osé écrire en son idiome vulgaire à une époque de latinité, et d'avoir fondé une langue étrangère qu'ils appréciaient. Dans son œuvre, ils ont cru parfois, pendant la Réforme, voir des attaques contre la papauté; ils ont regretté de ne pas y trouver une épopée régulière à l'époque classique; la curiosité du XVIII* siècle y a rencontré un sujet original de discussions et un exercice suggestif de traduction; le goût affadi des contemporains de Ducis et de Delille a pu y chercher un frisson d'horreur; le romantisme s'est exalté à la pensée du poète vengeur et du poème infernal, dans lesquels il se mire et, comme dans l'univers, ne retrouve que luimême ; puis la critique des uns ou le catholicisme des autres s'est complu à examiner l'image du XIV* siècle toscan ou l'épopée catholique. C'est dire qu'au fond, quand nous reconstruisons l'état d'esprit des hommes du passé, nous ne saisissons bien que les sentiments dont nous sommes nous-mêmes capables. Depuis Tincrédule classique pour qui Dante n'est qu'un fou, jusqu'aux éloges complaisamment accordés aux grands étrangers au XIX* siècle, depuis le poète lyrique jusqu'à l'érudit le plus rassis, la figure donnée aux hommes d'autrefois et d'autres pays a toujours passé par le prisme de la sensibilité contemporaine: et pour s'assurer de ce subjectivisme mouvant, il n'était sans doute pas besoin de vérifier les jugements français sur Dante.

En dehors des passions de chaque époque, du besoin perpétuel des penseurs et des artistes, surtout des novateurs, de se créer, de se découvrir des ancêtres, l'un des facteurs les plus importants de la popularité des écrivains étrangers est l'arrivée en France des compatriotes de ces écrivains. Que n'a pas fait, vers 1750, un Qrimm, et, au siècle suivant, un Heine pour l'infinence allemande, ou même le passage d'écrivains anglais à Paris, au XVIII* siècle, pour l'anglomanie? L'italianisme

Dante en Frappe 257

introduit par cette voie a bien d'antres proportions : ' sons Charles V .déjày sons François I et ses snccessenrs, grâce aussi à Catherine^ puis à Marie de Médicis, ce sont des invasions successives d'Italiens. Et quels habiles gens c'étaienti Cicérone accompli, lltalien a fait souvent à l'étranger; pour sa propre littérature, ce qu'il fait tous les jours chez lui pour ses monuments et ses musées. Dante a été un article d'exportation. Les premiers succès et les meilleurs hommageS; il les doit, en France, à ses compatriotes établis de ce côté des Âlpes; ou en relations avec des Français, et cela depuis Christine de Pisan jusqu'à M"^* de Staël qu'instruit Monti; jusqu'à Ratisbonne qu'aide Hanin. Les luttes continuelles des factions et des princes d'Italie chassaient souvent des exilés qui firent à plusieurs reprises pour leur ingrate patrie ce que les victimes de la révocation de l'Ëdit de Kantes, par exemple, firent pour la littérature française en Allemagne: la gloire du grand banni fiorentin fut bien des fois servie, au dehors, par d'autres bannis, depuis Corbinelli jusqu'à Ugo Foscoio.

 côté des Italiens en France, les Français en Italie. Qu'ils y aillent en guerriers ou en diplomates, ou en artistes apprentis, musiciens de la Chapelle Sixtine comme Josquin Desprez ou peintres comme Jnstus de Gand, ou qu'ils partent simplement en touristes; soldats de François I ou émissaires de Napoléon^ poètes de la Pléiade ou du romantismC; tous y ont eu, à des degrés divers, des impressions nouvelles de beauté, et parfois la révélation de l'art. Des lettrés y ont appris, des Italiens, à lire Dante, si pas toujours à l'aimer: de Brosses et Ginguené, Artaud et Lamartine, pour ne pas remonter plus haut, montrent quels effets différents le même milieu et les mêmes études produisaient sur les divers voyageurs. En général on pourrait remarquer que grâce à la beauté du pays et du ciel, les voyages ont contribué à développer l'influence italienne plus que toute autre.

Mais dans chaque génération attribuant à un vieux poète ses propres préoccupations et ses propres rêves, dans la façon même dont les romantiques se font un allié de chaque étranger contre le classicisme déclinant; dans l'influence des Italiens séjournant en France, dans la répercussion des guerres, de la politique, des voyages, sur les goûts littéraires, il ny a rien encore qui soit particulier à Dante, ou que nous ne sachions d'ailleurs.

Qu'il ait inspiré les beaux-arts autant et mieux que la poésie, et que dans l'histoire de son influence on voie alterner ou se mêler peinture, sculpture, musique et lettres, c'est un phénomène qu'on trouve aussi bien dans Finfluence homérique ou même shakespearienne. Une originalité de Dante en ce point est peut-être dans Fexpression tragique de ses traits émaciés: on dirait que, pour jouer le rôle de sombre inspirateur, il avait jusqu'au physique de l'emploi, et c'est après avoir

Oonnaon, Dante en France. 1*7

258 Albert CouiiBon

fl

yn son bnste qne Barbier l'apostrophe. L'action de la Divine Comédie elle-même a été féconde poar Part français^ pnisqa'on loi doit des chefed'œuyre de Delacroix^ d'Ary Scheffer et de Rodin, et une certaine partie de Tcenvre d'Ingres et aussi de Gnstaye Doré.

Et la littératare, qne doit-elle à Dante? Sans lui nous n'aurions pas les dernières poésies de Marguerite de Navarre — il est vrai qu'on a mis trois siècles et demi à s'en apercevoir —, nous n'aurions pas de Chemin de long estude^ de Panhypocrisiade, de Comédie de la mort, de Divine Epopée, de Béatrice — de même que sans Iliade nous n'aurions ni Franciade ni Pucelle ni Henriade. Et cela semble peut-être un malheur dont on se consolerait aisément^ car Dante est un Homère qui n'a pas eu son Virgile, la Renaissance ayant séparé la pensée moderne de ses premières origines. — Mais l'influence des grandes osuvres vaut mieux que les pastiches dont elles sont l'objet; c'est un stimulant dont il n'est pas tocgours facile de mesurer l'énergie, mais qui détermine ou active le mouvement poétique. La France moderne^ à laquelle on a reproché de confondre la poésie avec la frivolité; et de n'avoir pas la tête épique, avait particulièrement besoin, sinon de modèles, du moins de grands exemples, antiques ou étrangers. Dante était l'un des meilleurs témoignages pour rappeler la possibilité, l'existence et la gloire d'une poésie grave, mystique, universelle, pour montrer ce que pouvait le christianisme dans un domaine que la Renaissance lui avait interdit, pour dire enfin qu'il y avait sous un ciel étranger plus de poésie que n'en expliquait la timide raison des Arts Poétiques.

Ce besoin de fécondation étrangère, la France l'a éprouvé plus d'une fois; elle en est devenue consciente surtout au XIX« siècle, c'est-à-dire à une époque d'individualisme, où l'on aime à sentir dans tout poème le poète. Dante se prêtait heureusement à cette tendance, et il y a trouvé une bonne part de sa popularité et de son action poétique. Sans Dante, nous n'aurions pas non plus les meilleurs vers de Barbier, il nous manquerait de belles strophes de Souvenir, la Vision de Dante et quantité de moindres vers.

Outre leur action sur un genre littéraire, et l'exemple de leur œuvre et de leur vie, les poètes donnent réclat et la durée de la beauté à la conception du monde qu'ils ont chantée : c'est ce que Dante a fait dans une certaine mesure pour le catholicisme. Il l'aurait sans doute fait davantage, s'il avait été mieux étudié, plus approfondi en France, où l'on n'aime pas de se donner la peine qu^exige le poème symbolique, et où l'on se contente des beautés que signale Chateaubriand. Mais une conception poétique du monde ne va pas sans tout un cortège d'images et de créations, d'expressions et de détails. La poésie homérique a donné, entre autres choses, aux modernes TAurore au doigt de rose, la déesse qui naît de la mer, le palmier de DéloS; le sourire en

larmes d'Andromaqne^ Dante a fourni on pareil contingent. Sans Ini nos poètes et prosateurs eussent peut-être moins parlé du chemin de la vie (ils cbantef aient davantage, d'iaprës Lucrèce; le banquet de la vie); sans lui ils ignoreraient l'inscription de l'Enfer devenue ,lrf proverbe du désespoir', les passion^ comparées à des bêtes fauves, et la forêt obscure, l'amertume sans égale des souvenirs houreux; les manteaux de plomb, le papillon angélique de notre âme, . la ceinture de joncs du voyageur, la douce couleur du saphir ^oriental, l'arc de la parole, ils sauraient moins bien comment on peut saluer son guide, seigneur et maître, admirer le ,poète souverain', flétrir un cavalier impérial, ou une terre pleine de tyrans, non donna di provincie . . ., ils ignoreraient surtout combien a de sel le pain de Tétranger, combien il est dur de monter l'escalier d'autrui, de faire son parti à soi-même, ou de regretter en exil la ville natale, le bercail d'où Ton est chassé; ils n'auraient pas Paolo et Francesca dans la série des couples inmiortels, ils n'auraient pas Dgolin dans sa tour, ils n'auraient pas Tapparition de Béatrice descendue du ciel, et ils ne sauraient pas à quel point le poète peut se transhumaner et incarner dans un symbole humain la doctrine qui se cache sous le voile des vers étranges. Les fleurs touchées par le froid de la nuit; les grues qui vont chantant leur lai, et bien d'autres images, ils les connaîtraient sans doute, soit par l'intuition de la nature, soit par d'autres poètes, et ils ont découvert Dante à une époque où métaphores et comparaisons existaient à profusion partout. En plus d'un point, toutefois, on a indubitablement reconnu un emprunt dantesque, et nous avons vu même le vieux poète verser la lumière de ses expressions sur la Vigne et la Maison de son blasphémateur.

Et puis, si le poète du moyen âge semble parfois en dehors de ce que les Français modernes appellent poésie, si l'art dantesque et son influence se mêlent, chez Ântony Deschamps, chez Musset, comme chez Parlyle, à l'idée de la musique, si Dante plane sur le désordre romanti^ que des genres et des arts confondus, c'est qu'apparemment la poésie visionnaire, parfois hallucinée, d'un âge de foi était bien faite pour secouer l'imagination trop réglée des Français, pour la transporter, loin des pensées raisonnables et même des choses intelligibles, dans la région nuageuse des rêves illimités, des extases infinies, au delà du monde sensible, au delà de la littérature.

Les quelques exemples rappelés indiquent suffisanmient quelle moisson abondante et originale Dante fournissait aux poètes français, comme les en prévenait Rivarol. Â ce point de vue, ce n'est pas seulement à Shakespeare, c'est aussi bien à la poésie homérique ou à la poésie biblique qu'on pourrait le comparer. Or, l'influence homérique a eu à son service, depuis plus de trois siècles, tous les régents d'Europe auprès de millions d'écoliers; l'influence biblique a partagé la

260 * Albert Coanson

fortune, bien autrement brillante, du christianisme otieB tow les peuples modernes. Dante a exercé nne influence fugitive, modeste et resÉreiAte, mais qu'on admirera si Ton songe 'aux .conditions défkyorablei daag lesquelles il ^e trouvait à cet égard.

Que produirait-il si, par suite d'une vaste t]ran8f<»ination de Vemseignement; la société moderne, comme la Grèce antique, faisait appreodre ses propres origines à la jeunesse, c'est-à'^dire si Ton étudiait dans les classes le moyen âge chrétien *et non plus l'antiquité payenne^ ies langues du moyen âge (le latin et les langues tmodemes) et noa plus le grec; la Divine Comédie et non plus VIliadef L'exemple de l'Italie, Qù Dante est entré dans l'enseignement secondaire, ne permet pas de conclure à ce que donnerait en France une i^omie, purement hi^pethétique. Mais si les nations romanes, et particulièrensent la FraMe, au lieu de parler elles*mânes de leur décadence, entreprenaient m ,risorgimento^ intellectuel, si elles {tenaient consdenee de leurs origines et de leur solidarité en mettant, comme les Germains, ua orgueil de race dans leurs goâts littéraires, on se figure aisément Dante defenaiil le patron de ce mouvement latin, comme de tant d'autres meias eonformes à son génie. Alors il serait en France au moins ce qÊt Shakespeare est en Allemagne, par exemple, à peu près natienalisé, et le grand classique non indigène. Cela, il le paraît pent-êtie de nom, dès à présent; il faudrait qu'il le fât de faft, et que, sans en parler davantage, on l'étudiât plus longuement

Additions^ eorreetionsi eitaAi#ii8.

On voadra bien, en ce qui concerne l'impression, tenir compte de la difficulté d'un texte français pour des typographes étrangers. D'antre part, au cours de la trop lente impression de ce travail, l'italianisme, Dante et sa vogue en France ont été Tobjet de publications, dont la plus importante fyour notre sujet est Dante néU^ opère di Christine de Pisan (Aus romaniscben Spmcfaen a. lit^ recueil offert à M. H. Morf, 1905} de M, Fariaelli; cette savante étude, que l'auteur a bien voulu m'envoyer, m'est parvenue trop tard pour pouvoir être mentionnée et avantageusement utilisée en son lieu. Au reste, l'histoire des relations littéraires italico- françaises restera longtemps encore une toile de Pénélope, à laquelle il ne faut pas craindre de rapporter et de rattacher des fils brisés on perdus.

Page 2, ligne 30. Sur l'Arioste en France vient de paraître tout un veimne Th. Bot h, Der Einfiuss von Ariost^s Orlando Furioso auf Âae franeêeiêehe Theater (Mfiachener Beitr. z. rom. u. engl. Pliil., XXXIV), doat neus parlerons ailleurs, et qui a l'occasion de mentiomier de ci de Ik l'influence de Dante, d'après M. Oelsner. M. Both rattache son auteur à l'italianisme en général: c'est une méthode qui s'appliquerait moins bien à Dante qu'à l'Arioste, comme on a pu voir. — Quant à l'histoire de ritalianisme dans son ensemble, M. A, Moretti et M. G. del Baizo ont, comme on sait, osé l'aborder dans des ouvrages que nous n'avons pas à apprécier ici, et sur lesquels on connaît

Dante od France 261

déjà le jugement de MM. Hanvette, Dejob, Farinelli. Nous avons le plus possible évité de «mettre tout dans tout», nous n'avons pas rappelé tout ce qui touche de près ou de loin à Marguerite de Navarre» par exemple, ou aux sources miltoniennes de Vigny (étudiées par M.E. Dupny et M. Schultz-Gora). Il est inutile d'encombrer de références parasites des notes comme celles-ci, destinées à servir k une œuvre plus grande; et l'on pourrait multiplier fastidieusement les mentions de Dante et l'emploi de certaines images chez les écrivains de second et de troisième ordre. Page 5, ligne 9. — Dante était si peu la source unique de la mauvaise répntatlsn de Cahors que Claude Fauchet, commentant Deguilleville à ce propos, ne parle même pas de Dante*.

Le dit GuilleviUe, parlant aussi d'avarice et de gens qui lors estoient diffamez d'usure:

Tu doi savoir que née fu U val de Pinfemal pain, Li Satanas m'y engendra Et d'iluec il m'aporta A Cahors, on il me nourri.

Dont Caoursine dite sui.

Aucuns m'apellent Convoitise, £t aucun(e)s autres Avarise.

Quant à ce qu'il dit qu'elle fut appellee Caoursine k cause de Cahors, ca ne fut pour l'avarice du pape Jehan XXII, eslu pape l'an MCCCXIIII et nai en la dite ville, auquel après sa mort il fut trouvé deux millions d'escus contans; car il appert par de vielz mémoires de la Chambre des Comptes de poursuites faites contre des usuriers ja nommez Cahoursins avant qu'on eut descouvert le grant trésor de ce pape. Tellement qu'il fault dire que ceux de la ville de Cahors estant pins coustnmiers d'exercer une usure alors excessive en diffamèrent leur ville.

(E. Langlois, Quelques dissertations inédites de Claude Fauchet, Etudes romanes dédiées à Gaston Paris, Paris, Bonillon 1891, p. 102.) Page 6, ligne 5. Hans Kelsen, Die StaaUlehre des Danée Alighieri (Wiener Staatswissenschaftliche Studien, hsgg. v. £. Bematzik u. Eug. v. Philippovich, B. YI» Heft 8) p. 14a— 145, d'après C. Cipolla, B traUato *De Monarchia* di Dante Alighieri e Vopuscolo *De potestaie regia et papali» di Giovanni da 2\iri^f (Memorie dell' Accademia di Torino, ser. II, 42, 1892), ne considère pas comme impossibles des rapports entre les publicistes français du XIV* siècle et Dante : mais le dominicain Jean de Paris, qui mourut au commencement du XI V« siècle (1806?) a-t-il eu le temps de connaître son contemporain toscan? La chose est plus que douteuse; de môme pour Pierre Dubois (voir déjà F. X. Kraus, Danée, p. 680). Page 6» avant-dernière ligne. En 1407. Cest en 1401 qu'il faut lire, comme M. Farinelli (Dante nell' opère di Chr. d. P.) le fait remarquer d'après un travail de M. Piaget qui n'aurait pas dû m'échapper> cChronologie des épttres sur le Boman de la Rose» (Etudes romanes dédiées à Gaston Paris, 1891, p. 115). Christine présenta les Fais et bannes moeurs du ro^ Charles V au duc de Berry le 1» janvier 140&.

262 Albert Gounson

Page 7, ligne 6. Urei Elle s'est sonvenne.

Page 9, avant-derniôre ligne, lire: presque cinq siôcles, au lieu de: presque quatre siôcles. — M. Farinelli fait remarquer (Ans rom. Spr. n. Lit, p. 137, n. 1) qa*en 1549 Jean Chaperon publia à Paris une version en prose du ,Chemin de long estude' de Christine.

Page 13, ligne 25. Entre 1880 et 1855. M. Farinelli, d'après les travaux de Sttirzinger, Tobler, etc., place entre 1355 et 1858 le Pèlerinage de Vâme, qui, plus que le I%lerinage de fne humaine ^ fait songer k Dante; il conclut d'ailleurs aussi que Guillaume de Degnilleville ignore Dante.

Page 14. Aimé Champollion-Figeac {Louis et Charles ducs d^ Orléans, leur influence sur les artSt la littérature et V esprit de leur siècle diaprés les documents originaux et les peintres des manuscrits, Paris 1844, p. 288) exagérait la vogue de Dante en disant:

«Un travail attentif, dressé dans oette vue (de savoir les ouvrages en vogue à la fin du XIV« siècle), nous fait connaître que les ouvrages les plus habituellement reproduits alors étaient d'abord le texte français de la Bible ou de ses commentateurs, les Missels et surtout les livres de prières qui à eux seuls comptent pour moitié dans le nombre total des livres écrits au XIY« siècle .... Les Livres de saint Augustin le disputent à ceux d'Aristote^ les Légendes dorées rivalisent avec l'Image du monde, Gk>defroy de Bouillon, Guillaume de Tyr, Lancelot du Lac, les Propriétés des choses, le roman de Merlin, Boccace et le Dante, le saint Graal, le Tristan, le Mirohr historial et le Traité du Jeu des Echecs».

Page 20. Arthur Tilley, The literature of the French Renaissance, t. I (Cambridge 1904), p. 45—46, remarque encore, en rappelant les trois copies de la traduction de Bergaigne (dédiées à la reine Claude, au chancelier Du Prat, à l'amiral Bonnivet), le peu de succès de Dante durant cette période.

Page 20, note 3 dernière ligne. — M. Farinelli m'écrit que la seule restriction qu'il fasse aux conclusions de M. Camus est celle qui résulte de l'inventaire de 1496 relevé par M. Yossler.

Page 21, note 2. lire Parturier au lieu de Pasturier.

Page 23, ligne 10. lire même au lieu de même.

Page 28, ligne 6. lire: tel, au lieu de: telle.

, 28 „ 11 „ mot que au lieu de: mo tque.

„ 28, note 1 : les œuvres poétiques de P. du M. ont été éditées récemment

par M. Laumonier.

„ 85, ligne 13: Pierre Forget au lieu de Piero. n 36 A 17 n Qui ne peux au lieu de: Qui ne peut.

Page 38, supprimer la note 1.

Page 51. «L'influence de G. B. Marine sur la littérature française dans la première moitié du ZYII* siècle» a été étudiée par M. Ch. W. Cabeen (thèse de Grenoble, article de M. Hauvette, Bulletin italien, Y, 1).

Page 55. Le passage de la grammaire italienne de Port-Boyal est peu connu; en voici le texte:

Nouvelle méthode pour apprendre facilement et en peu de temps la langue italienne, A Paris, chez Pierre le Petit, MDCLX (par le sieur D. T., dit le Privilège du Boy), p. lY— Y (Préface où il est parlé de la décadence de la Langue Latine, et de la naissance de l'Italienne):

«DANTE Bon disciple^) vécut jusqu'en 1321. Le mesme Villani assure que jusques à luy, il ne s'estoit trouvé personne qui eust écrit avec plus de noblesse et de majesté, ny en vers, ny en prose. II a esté un des premiers qui a ett la gloire d'entreprendre en ces derniers siècles de faire des Po'émes Héroïques; et il y a si heureusement rettssi, qu'il est encore aujourd'huy admiré de tous les sçavans; et qu'il ne s'est encore trouvé personne, dit le Chevalier Salviati, qui l'ait pu passer en ce genre, tant il est propre dans ses mots et dans ses expressions. Quoy que le sujet extraordinaire qu'il avoit choisi de parler de l'Enfer, du Purgatoire et du Paradis, l'ait souvent obligé de se servir de mots et de façons de parler un peu singulières. Mais une des choses des plus estimables dans ce Poëte, est que son Ouvrage est aussi pur pour les mœurs que pour le langage».

«PETBARQUE . . . s'il n'a pas esté si exact que Dante dans la propriété des mots, il l'a passé de beaucoup par les expressions relevées et hardies, dont il a enrichy ses ouvrages».

Page 67, ligne 12. Il serait, naturellement, trop facile de multiplier des exemples de voyageurs, moins illustres ou moins caractéristiques que de Brosses, qui ont mentionné Dante (M. Imbert nous apportera sans doute assez d'éclaircissements à ce sujet). Le Voyage d*un Français en Italie fait dans ha années 1765 et 1766 (Venise et Paris, 1769, t. n, p. 873 et 405) dit, par exemple: «Tout le monde sçait que Florence a donné les premiers maîtres et les premiers restaurateurs des sciences, des belles-lettres et des arts, le Dante pour la poësie, Machiavel pour la politique, etc.» (chap. XVI); et le chapitre XVII, De la poësie et des poètes italiens, commence ainsi:

«La poësie italienne s'est formée comme la langue même en Toscane ; un des premiers modèles dans ce genre fut Dante Alighieri, né en 1265 et mort en 1321. Le Dante est un poëte sublime, mais difficile; nous avons de lui trois poëmes: Infemo en 24 chants, FwrgaUnio en 33 chants, Paradiso en 84 chants, qui forment un volume de la grosseur d'un Virgile, son enfer étoit une satyre des Florentins, de leur gouvernement et de leurs chefs, BOUS des noms feints et des allégories ingénieuses; ce fut-là probablement la cause de son exil, autant que son attachement au parti des Gibelins ou des Empereurs; c'est la cause aussi de la difficulté que l'on trouve à l'entendre-, mais l'admiration qu'on a toujours eu pour ses écrits a fait établir dans l'Université de Florence une chaire dont l'objet est l'interprétation des ouvrages du Dante-, elle a produit un grand nombre de commentaires, tels que ceux de Gelli, Giambullari, Bonsi, Rinuccini, Bnonanni, Talentoni, Mazzoni, Vellutelli, les prolégomènes de Landini sur le Dante, etc. mais il nous manque en françois une traduction du Dante; il n'y a qu'une vieille version en vers françois, qui n'est point propre à en donner une idée, et je regrette la traduction qu'en avoit faite M. le Comte Golbert d'Estouteville, petit-fils du grand Golbert, qui n'a jamais été imprimée,

M. Floncelle, célèbre à Paris par ses connaissances dans l'érudition italienne et par une bibliothèque unique dans ce genre, conserve deux portraits fort anciens du Dante et de Pétrarque qui passent pour être d'une parfaite ressemblance.»

1) Disciple de Brunetto.

264 Albert Coaii8«n

Le même oavrmge (chap. XV, p. 366) discatait, à propos de l'amomillicite à Florence, les moU de l'éplUphe célèbre: Pravi ^ani) Flormttia mater atnorM').

L& troisième édition (Voysge en Italie . . . par IL de la Lande, Oenève 1790, ohnp. XXIt, t. II, p. 351), reprodnisant la même notiee, remplace les mots SOT Colbert d'EstooteTille par oenx-oi:

c. . . il nons manquoit en françois une tradaction du Dante; il vient d'en paroitre ane en 1783>.

— Le 23 octobre 1755, l'abbè Barthélémy écrivait également: •Noos voici enfin & Florence, la patrie da Dante et de Hichel-Ange; Florence, la capitale dea arts dans leur renaisBance , . .> {Votfage en Italie de M. Fabbi Barthilemy imprimé sur ses lettre» originaUs an comte de Cayîua, publié par A. SérJOTe, 8<> éd., Paria, an X, p. 25).

— Par contre, le Voyage historiç(ue d'Italie (La Haye, 1729, t. I, p. 563 : lettre de Florence da 26 mars 1719) disait: «Les Florentins s'imaginent être les premiers hommes dn monde ponr ce qai regarde les lettres, et cette présomption n'est fondée que sur ce que Florence, ou son territoire, a donné la naissance i Pétrarque, Dante, Boecsce, Policien, Ficin, Palmero, et k plnsienrs antres hommes illnstres*.

— Autant ces «voyages d'Italio (c'était tont an genre littéraire) sont intéressants an point de vne de l'italianisme en général, autant ils parussent peu avoir agi sur la vogne de Dante en France & l'époqne classiqne. — An contraire la préoccupation dantesque est frappante dans le beau volume que M. Gehhart vient de consacrer à Florence (collection Laurens).

Page 68, note 1, ligne 2. lire la traduction ou Heu de te — . Page 71, ligne 19. lire de Guy au lieu de da Guy. Page 73, ligne 19. Ure: déroger, au lieu de: transgresser. Page 76, ligne 10. lire: chevalier au lieu de: chavaller. Page 78, ligne 86. lire très au lieu de très. Page 81, ligne 10. lira remplaçât au lieu de remplacSt. Page 83, note 2. lire Cromnell au lieu de Cromwvel. Page 91 ligne 3. lire malhenteuBes au lieu de malheuresnses. Page 96, ligne 22. L'erreur, l'anachronisme, de George Sand se trouve aossî bien dans Kenan, L'ahbesse de Jouarre, acte II, scène 2, où d'Arcy dit it Julie: cVouB croyes entrer plus grande dans l'étenité avec votre attitude inflexible. Erreur, croyez-moi. Si J'étais Dante, je ferais, dans mon Enfer, le cercle des orgnei lieuses, qui ont vu dans le mépris des hommes une grandeur. La vertu aittère chez la femme est un vice . . .> — Vraiment ni d'Âicy ni Renan n'étaient Dantel 1) Le Voyage ^Italie de Monsieur Misson, S' éd^ contenant les remarques que Monsieur Addisson a faites dans son voyage d'Italie, t I, p. 295 (5" éd., Utrecht 1722) dit aussi à Ravenne: «Noos avons va le tombeau du poëte Daotes, dans le Clolstre des Franciscains Conventuels: J'en ay copié l'épitaphe, prinoi- [i.tleiiit'nt à cause de la curiosité des rimes: Jura Monarchiae, etc.» — Une note mise â <poctcDantes> dit aa bas de la page: «Dante Dallghieri Florentin, homme de qualité et de grand mérite, mourut dans son exil k Bavenne, l'an 1331, et le 56« de son âge. H fut banni, ou obligé de s'enfuir, parce qu'il étoit i des Ëlancfl, ou Gibelins.*

Page 97, note 8. Voici le passage de l'Essai de Tabbè Daniel, p. 10, note (Pachen, p. 11, n. 1): «Avant de monter à Téchafand, le roi-martyr a vonlu la lire, et n'a pas craint de faire demander à la Librairie Nationale la traduction de Grangier, dédiée à Henri IV, son aïeol. On a tronyé à la page 6SÎ4 du Paradis la bande d'un journal de l'époqne, qui portait le nom du citoyen Tronchet. C'est sans doute là que l'infortuné descendant de saint Louis, appelé par les bourreaux de la Commune de Paris, a fini sa lecture, poor dire avec un calme héroïque: Les voilà qui approchent».

La crainte de l'enfer a été remarquée chez Louis XVI, par le dernier historien de la révolution française, M. Aulard.

Page 103. Un journal italien, la Domentea, paraissait à Paris; dans son no. 33, du 12 février 1801, il disait vertement son fait à Rivarol: «Il sentimento é «profonde quanto la satira é amara. 611 scelerati medisimi sdegnano lacom- «pagnia di persone senza earattere. fiivarol, non sapendo ehe si usava tal- «volta aleuna per nessuna (veggasi il v. 9 del canto XII.) tradusse cosi^): ^Et Vabtme leur refusa ses profondes retraites, de peur que les coupables ne <se glorifiassent d'avoir de tels compagnons de leurs peines, É appunto il con- «trario». (note reproduite dans l'édition Buttura, 1888, p. 197).

Page 105, ligne 30: lire dat au lieu de dant

Page 118. nda Morosini, Lettres inédites de Mme de Staîtt à Vincenzo Monti (Oiom. stor. d. leU, it., 1905, vol. XLVI, p. 54), donne une lettre du 27 décembre 1815 où H»* de Stafil écrit de Pise à son ami: «Je ne puis pas vous dire que Pise soit aussi amusant que Milan, ni les poëtes Toscans aussi aimables que celui que nous aimons tant dans la famille. Je donnerois toute la ville de Pise, la tour y compris, pour un de vos accès de fureur».

Page 128. Mentionnons encore les conférences que Buttura donna en français sur Dante à l'Athénée royal en 1816, et que Buttura lui-même rappelle dans les «considérations» dont il fait suivre l'Infemo dans son édition (Collezione dei quattro primi poeti italianiy 1. 1, La Divina Commedia di Dante Alighieri, Paris Lefévre, 1838, p. 197).

Page 125, note 2, lire: Ary Seheffer, au lieu de: Any.

Page 132, ligne 15, lire: le parrain, au lieu de: la parraine.

Page 179. L'enseignement d'Ozanam à la Sorbonne fut fort remarqué, et c'est par là que F. Cobourg commence son commentaire franc-maçonnique de «la Divine Comédie expliquée selon les rites maçonniques, sur les traductions de MM. Florentine, Brizeux et Mesnard» (sur les feuillets intercalés dans un exemplaire de la traduction Mesnard); il écrit dans la préface, datée de janvier 1848: «Dans les premiers beaux jours du printemps de 1845, conduit par le hasard à la Sorbonne, le même hasard me fit assister à la première séance du cours de M. Ozanam» (Bibliothèque de l'Arsenal 6331—6333, L. Auvray, Les manuscrits de Dante des bibliothèques de France, p. 156). M. Auvray, à qui nous exprimons ici nos remercfments chaleureux, a bien voulu nous communiquer l'analyse de ce curienx document, et la copie des passages les plus saillants: «Je connaissais bien, dit Cobourg, le nom de Dante, «mais jamais son œuvre ne s'était ouverte sous ma main, et qnelques-uns, «peut-être, m'avaient dit que cette œuvre incompréhensible ne pouvait con*

1) Inferno, III, 40-42.

266 Albert Coanson

«venir qu'à ceux versés dans Tidlôme original, où les réelles béantes se «trouvent snrtont dans l'expression et la grâce que la pins parfaite traduction «ne peut presque jamais rendre. J'entrai dans le modeste amphithéâtre, tant «illustré cependant par d'éminents et célèbres professeurs. J'écoutai . . . puis, «tout à coup, au plus à la vingtième ligne, je me dis à moi-même: «Mais, «j'ai parcouru ce chemin; j'ai traversé la forêt obscure ; vu la panthère agile*, «contemplé la limite que jamais ne franchit homme vivant!» Ainsi s'éveillaient «au souvenir de belles et fraternelles soirées, les instructions reçues, que «j'écoutais renouvelées dans les éloquentes paroles de l'intéressant et jeune «professeur. Bientôt je sortis, et bientôt enfermé, je lisais le po*éme, hélas! «dans une traduction seulement, et mon ravissement allait croissant, car k «chaque nouvelle strophe, je voyais m'apparattre une lueur nouvelle. Mon «travail prenait une forme ... — J'achevai enfin, et fus heureux, i^rès «plus d'une année passée à ce travail, qui, je le crois, doit intéresser vivement «tous les initiés au maçonnisme ...» — Cobonrg voit dans les épisodes de la 2>. C les différentes épreuves du «récipiendaire» et les divers moments d'une cérémonie maçonnique. «En entrant dans ce que le Poëte nomme «Ze chemin rude et sauvage^ le récipiendaire est arrivé au seuil de la Loge, «où va s'ouvrir la voie douloureuse, en lui faisant subir, par similitude, les «plus rudes épreuves de la vie». Au chant IV, Homère. — Le souverain *armi du glaive \ le vénérable, portant la parole, — Horace. Le premier «surveillant. — Lueain. Orateur. — Ils se partagent le nom de frère avec «Virgile, proclamé par l'unanimité des batteries, soit à l'ouverture des travaux, «soit à la réception des ff.: visiteurs, à qui tous les honneurs sont rendus «par ce mot quatre fois répété». — Au chant IV du Purgatoire, «le Soleil «est toujours désigné pour le vénérable, qui explique au Récipiendaire la «fraternité de tous les hommes.» — Cobourg, qui parait, d'après oe qu'il dit de la faveur de ses frères, un maçon assez considéré, Cobourg «a la croyance entière d'avoir pu pénétrer le mystère caché dans le sublime ouvrage . • . Chercher une pensée de haine ou voir un but vengeur dans cette œuvre consacrée entièrement aux mystères des loges maçonniques, qui, du temps d'Alighieri, semblent avoir été d'une grande importance; vouloir, dis-je, y parcourir des routes connues et frayées, serait une grave erreur!» — Toutefois Cobourg n'admit pas les théories d'Arouz, et dans une note datée de septembre 1857, et intitulée «Dante hérétique», il écrit: «Apiès avoir lu le livre «où Dante est déclaré hérétique, révolutionnaire et socialiste, je me suis pris «d'une véritable compassion pour un auteur dont les recherches ont, sans «doute, un but honorable, mais où, peut-être, un esprit partial a pu, sans le «vouloir, mêler beaucoup d'exagération. Puis, je me suis souvenu que pour «accuser Alighieri d'hérésie, en faire un Albigeois ou tout autre sectaire, il «était au moins nécessaire de bien établir que, son Po'éme ne dépassant pas «le degré de Rose-Croix, cette accusation tombait d'elle-même . « . Dante, «écrivant son poème, ne se croyait pas séparé de l'orthodoxie catholique, «mais seulement en opposition avec la cour avignonnaise . . •»

C'est à Ozanam aussi que Henri Prat renvoie ses auditrices dans la leçon qu'il consacre à la D. C. (Etudes littéraires. Moyen âge, Paris, Didot 1847; 12« leçon: Sources poétiques de la D. C-, 18« leçon: La D. C).

Page 186. Ajoutons encore que le ma. 711 de la bibliothèque de Glermont- Ferrant présente dans ses derniers feuillets une traduction en français et en patois d'Ambert (Puy-de-Dôme), dn chant XXXIII de VEnfer, par M. Madur du Lac, traduction datée de 1841 (L. Anvray, Les manuaeriis de Dante des bibliothèques de France^ p. 189, d'après le Catalogue général des manuscrits des Bibliothèques publiques de France, série in-8^ Départements, t. XIY, 1890, p. 188).

Page 195. Dante fut aussi commenté selon les rites maçonniques par F. Gobourg (voir ci-dessus, p. 265).

Page 197. J'avais lu erronément 1897 pour 1847, et Aloffire pour Alaffre : c'est en 1847 que Benjamin Alaffre obtint une céglantine réservée» pour son cEloge de Dante Alighieri» (Toulouse, Douladoure, 1847, in-8®, 100 p.).

Page 208. L'image de la chrysalide devenant papillon, ou l'idée de s'envoler vers Pau delà, est fort répandue chez les écrivains du XIX« siècle, et l'on ne peut pas toujours en voir la source directe dans Dante. Fr. Sarcey lui-même disait (Préface mise aux poésies de J. Duchange, Le Dégoût, 1897): «Allez, mon ami, ouvrez vos ailes, et sans vous laisser arrêter ni retarder par nos inquiétudes, filez d'un vol rapide vers les régions mystérieuses où se lève le soleil de la poésie nouvelle».

Page 213. De même encore Sully Prudhomme «voyait des lions debout dans son chemin».

Page 247, note 3. Mentionnons encore l'article de M. Fromm danz «l'Univers* du 17 janvier 1894, ,1e Dante dans les F]andres^

Page 253, ligne 13. — Le Giom, stor, d, lett it, (qui, p. 277, mentionne avec bienveillance le travail de A. Leclère sur Le mysticisme catholique et Vâme de Dante, Ann. de philos, chrét., 1905) a remarqué à propos de la Bibliographie des travaux de G, Paris par Bédier et Roques: «Le rubriche riguardanti la letteratura italiana e Dante sono piuttosto povere» {G. st, t 45, p. 474).

Table des noms cités.

Abate (F.) 205. Allievo (Tito) 88. Artaud de Monter 86, 97,

Abeken 102. Amand 212. 99. 100, 117—120, 123,

Abert (Hermann) 9. Amiel 246. 141, 197, 228.

Addison 70, 264. Ampère (J.-J.) 2,154, 155, Astruc 236.

Agoult (comtesse d') 160, 158, 179, 211, 216, 255, Aube 227.

215, 220—224. 266. Aubigné (Agrippa d') 39, 40.

Agresta (A.) 7. Ancona (A. d') 3, 68, 251. Aubigny (Est. d') 179.

Agrippa (Cornélius) 44. Angoulème (comte d*) 20. Augîs 160.

Ajalbert 240. Anne de Bavière 35. Augis (0.) 237.

Alaffre (Benjamin) 197,267. Annunzio(Gabr.d') 159,245. Aulard (F.A.) 231, 265.

Alain Chartier: voir Char- Antony (F.) 232. Auriol (A.) 246.

tier. Arioste (V) 2, 48, 255, 260. Auvray (L.) 16, 19, 21, 56,

Alamanni (Luigi) 19, 32, 33. Amauld de Villeneuve 5. 63, 241, 265, 266.

Alby (R.) 226. Amauld 130. Avignon (pape d') 4.

Alexandre 220. Arnold (Erwin) 217.

Alexis (Paul) 23a Amould (R) 198. Bach 180.

Alione d' Asti 13. Aroux 71, 184, 195, 266. Baïf 33, 34, 35.

Albert Coubmb

BaiUet 35, 55, 56, 61.

Balbo 183.

Baldensperger 2, 221.

Balzac (H. de) 159, 160,

Balzo (B. del) v. Del BaJzo.

Banville (Th. de) 213, 223. Barbey d'Aurevilly 215.

Barbi (Mich.) 2, 29, 73,

Barbier (Aug.) 145, 147,

19& Baretti 82.

Bargello (le) 50.

Barietta (Gabriel de) 30.

Baroncelli 236.

Barthélémy 145, 156.

Barthélémy (abbé) 264.

Batioes (Ck>lomb de) v. Colomb.

Bauchart 35.

Baudelaire (Ch.) 211.

Baudier (Michel) 5a Bayle (P.) 44, 54, 64—66.

Bazin (Bené) 251.

Bazy 220.

Beaumarchais 84.

Beaurepalre (Ch. de) 103,

BeauBsire (£m.) 216.

Beck (Fr.; 7.

Becker (Phil.-Aug.) 14, 17.

Beethoven 219.

Bellaigue 183, 235, 245.

Bellarmine 41, 42, 56.

Bellay (J. du) 32.

Bellezza 241.

Berchet 152.

Bergaigne 20, 21, 46, 47.

Bergmann (Fr. G.) 216.

Berluc-Pérussifl (de) 236.

Bernard (Aug.) 19.

Bernard (Ch.) 158.

Bemhardt (Sarah) 249.

Bertaut (Jean) 36, 262. Berthier 242, 246.

Bertrand (Louis) 93, 103,

Bertrand de Poyet 4, 5.

Bertsche 212.

Berville 92, 94.

Bettinelli 76, 77.

Betz (L.-PO 2.

Beuchot 99.

BiagioU 124, 178.

Biefve (Ed. de) 187.

Bisticci (Yespasiano de') 49.

Bîtaubé 89.

Blanc 196.

Blau 191, 235.

Blaze de Bury 141.

Blennerhassett (lady) 89,

Boocaoe 2, 5, 6, 11.

BoccaUni 33, 57.

Boèce 7, 9.

Boileau 54, 64, 87.

Boissard 49.

Boissier 185.

Bonaparte-Wyse (W. 0.)

Bonaventura 245.

Bonnefon (P.) 37.

Bomier (H. de) 191.

Bossuet 55.

BotticeUi 49, 188.

Bouché 58.

Bougeaud 228.

BouiUard 224.

Boulanger 187.

Boulay.Paty 188.

Bouvy (Eug.) 10, 42, 71,

72, 73, 242, 253. Boy 236.

Boyer (A.) 232.

Brandes 127.

Breton (Ernest) 224.

Bridel (Louis) 101, 110.

Brizeux 91. 145, 156, 182,

Broglie (de) 38, 134.

Brosses (de), 67, 100, 181,

Brot (Ch. Alph.) 191.

Bruce-Whyte 183.

Brunetière 1, 13, 54, 55,

Bry (Th. de) 49.

Buff on 94

BuUart 44, 56, 59, 60.

Buttuia 141.

Byron 138, 139, 150, 181,

Cabanel (Alex.) 225.

Calemard: v. Lalayetta.

CaUot (Jacques) 50, 134,

Camboulin 216.

Campana (odllectîon) 49.

Camus (J.) 2, 20, 21.

Canton (G.) 236.

Cantu 215.

CapeUi 73, 81.

Carboni 240.

Canon de Nizas 110.

Carlyle 218, 245.

Camot (L.) 108.

Casati 215, 227. Castets 228.

Castiglia (Ben.) 210, 216.

Catherine de Médids 34,

Caussade (de) 39.

Cenzatti 189.

Cervantes 2.

Cesena: v. Bhéal.

ChabaiUe (P.) 215.

Chabanon 79, 85, 86, 142.

Chamaid (H.) 28, 33.

Chamberlain 225.

ChampdlioB- Figeac 24,

Cfaantavoine 141.

Chapelain 51, 52, 53, 58,

Chapelle 186.

Charencey (H. de) 224.

Charles YIII 16. Charies

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