‹ Dante en FranceChapitre 9 sur 14 · Albert Coiuuoa · texte numérisé non relu

Albert Coiuuoa

Langue vulgaire* sont ,traduitB pour la première foiai avec une introduction générale, des notices explicativea et appendices' par Gayet de Gésena, dit Sébastian Bhéal; dans son ,Monde dantesque, on les papes au moyen âge; grande clef historique de la Divina Commedia et de son époque' (ouvrage dont L. Joubert parla dans la ^vue contemporaine'), tandis que le même autour, qui avait traduit ,Le banquet, (Convito) et les ^Oeuvres mineures, poésies complètes'^), en 1852, revenait en 1867 & ses théories avec ,Le moyen âge dévoilé: le monde, dantesque^ première galerie illustrée: les papes de la terre, de Tenfer et du purgatoires tandis que P. P. Bable, en 1856, donnait son ,Specimen de Dante français-italien en vers imitatifs', tandis que le comte de CSircourt étudie Guido Cavalcanti dans la 3^^^^ contemporaine' (15 janvier 1855), tandis qu'enfin Dante occupait plus d'érudits que jamais» on s'aperçoit que les exubérances lyriques et admiratives sont passées, et que les auteurs étrangers, les demi-dieux autrefois plus honorés que connus, sont parfois jugés bien froidement. En 1856, ob Saint-René Taillandier, dans la ,Revue des deux mondes' du l^*' décembre, étudie avec des tirades romantiques ,Dante Alighieri et la littérature danteaque en Europe', ob Eug. Gandar consacre à Dante un discours d'ouverture à la Faculté des lettres de Gaen (20 novembre 1856), Lamartine montre combien Dante était loin de lui.

Le concert de louanges que le pays de Voltaire faisait au vieux poète, n'allait pas, en effet, sans note discordante; et un écrivain dont l'art réaliste allait succéder aux enthousiasmes romantiques, se refusait à comprendre Dante: ,J'ai lu dernièrement, écrit Flaubert, tout l'Enfer de Dante (en français); cela a de grandes allures, mais que c'est loin des poètes universels qui n'ont pas chanté, eux, leur haine de village, de caste ou de famille! Pas de plani Que de répétitions! Un souffle immense par moments, mais Dante est, je crois, comme beaucoup de belles choses consacrées, Saint-Pierre de Borne, par exemple, qui ne lui ressemble guère, par parenthèse. On n'ose pas dire que ça vous embête. Cette œuvre a été faite pour un temps et non pour tous les temps, elle en porte le cachet; tant pis pour nous qui l'entendons moins; tant pis pour elle qui ne se fait pas comprendre' '). Les préventions du styliste réaliste allaient ainsi rejoindre celles des classiques d'autrefois, de Voltaire et de Laharpe. De plus, ce classicisme de goût persiste sous tout le fracas romantique, et Lamartine, novateur par son sentiment lyrique, est resté classique par son éducation litté-

1) On a vu que certains passages des œuvres mineures avaient été remarqués depuis longtemps; la canzone: Œi oeehidolentif notamment, qui avait déjà frappé Chabanon, avait été traduite encore, librement, par Mme Déaormery, Elégie du Dante (Athénée des arts, 1831, pp. 70—72).

2) G. Flaubert, Correspondance, 2« s. (1850—54), p. 98..

mire, comme Chateaubriand l'était mal^é son initiative hardie de reftanration dirétienne. Il le fit bien yoir quand, rédoit aux trayanx forcée littéraires, et publiant son ,Conr8 familier de littérature', il confiera; en 1856; nn ,Entretien^ à ;Dante'. Il j garde bien encore des traces de romantisme; dans la façon très subjective dont il parle du ,peaple de Florence; ingrat et aveugle comme tous les peuples^ '); dans la complaisance avec laquelle il se figure ;Ce sombre proscrit . . . couvant deux choses immortelles dans son front cave: sa gloire et sa vengeance' '), dans l'idée surtout qu'il se fait de la conception dantesque et qu'il expose en des termes analogues à oeux de la préface de ;Jocelyn' et de la ;Chute d'un ange': ;0e poème, c'était luil Le poète n'est-il pas toujours le sujet le plus vivant et le plus intéressant de tout poème? Quels que soient les innombrables défauts de ce poème épique du Dante dans la fabte; on ne peut nier que ce ne fât; à l'époque où il vivait, et encore à la nôtre, le seul véritable texte d'une vaste épopée qui restât à chanter aux hommes. Il j eut dans la conception autant de génie vrai que dans Texécution. J'aime à assister; par la pensée, à cette lente eoneeplmi dans l'esprit de r«xilé de Florence. Je oomprends comment il fut amené par la force et par la justesse de son esprit à chanter le monde invisible'. Il n'y avait plus, pense Lamartine, de sujet épique sur la terre, si ce n'est dans la foi à l'autre monde, et Dante, ,regar'dant pour la dernière fois l'inique Florence du haut de l'Apennin^ aura pmisé son inspiration ,dans la profondeur de son fime, de sa foi, de ses amours, de ses haines, de ses vengeances^'). Mais tout de suite l'éducation classique de Lamartine reprend le dessus, et voilà la fDhine Comédie^ {c'est le titre du poème de Dante, assure l'auteur des

1) Dante, Yl (TroiB poètes italiens, Paris, 1893, p. 15.) U arrivait à tous, on l'a vu, de rapprocher le peuple de France du peuple de Florence, et Artand de Mentor lui-même coupait eonrt au récit des querelles des Noirs et des Blancs par cette réflexion: «L'expérience que nous ont donnée notre âge et les affaires nous instmisent assez du sort des nobles et des popolani de tous les pays' pivine Comédie, 8» éd., 1866, Introd., p. XIY.) — Saint-René Taillandier est auBsl subjectif daoBson article de la ,Rev. des deux mondes' de 1856: ,Dante Âligfaieri et la littérature dantesque en Europe'.

S) YIL (Trois poètes, p. 17—18). ,Dante dans les fanpressictts de Lamartine* a fait Tobjet d'une brochure de F. Abat e (Messine 1878), qui a ponr épigasjfke des ven de V. Hugo aar l'envie qui s'attaque à tout, môme à Homère et 4 Dante; cette broctarei fort incomplète, tonme au réquisitoire. M^a Cena atti(Aifonso de Lamartine e l'Italia, Livonme, GInsti 1908) a examiné capidement ce poini^ pp. 109 et suiv.j nais elle n'a guère recherché l'inâaence des poètes italiens dans l'œuvre de Lamartine, comme on l'a remarqué dans le ,6ulletin italien', 1908, n^ 3, et dans le .Bulletin bibliographique du Musée belge', 1904.

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^Entretiens*, aussi mal informé que l'antenr de la ,Préface de Cromwell') J!Enfer^ le Purgatoire et le ParadiSf classés parmi ces poésies localeS; temporaires, qui émanent dn génie du lieu, de la nation, de Tépoque^ et qui s'adressent aux croyances^ aux passions de la mnltitndeS bref; ,ane chronique rimée de la place du Vieux-Palais à Florence'. ,11 est puni par où il a péché; il a chanté pour le temps; la postérité ne le comprend pas^ Ne voulant pas se donner la fatigue d'étudier Dante à la façon des commentateurs, Tharmonieux poète et critique réduit au style tout le mérite du vieux Toscan, et il reprend le jugement de Voltaire, dont il se réclame expressément: ,fiéduisons donc ce poème bizarre & sa vraie valeur, le style. Nous savons bien que nous choquons, en parlant ainsi, toute une école littéraire récente (en France conmie en Italie); cette école s'acharne sur le poème du Dante sans parvenir & le comprendre, comme les mangeurs d*opium, en Orient, s'acharnent & regarder le firmament pour y découvrir Dieu. Mais nous avons vécu de longues années en Italie dans la société de ces érudits commentateurs et explicateurs du Dante ... De jeunes Français s'évertuent maintenant à poursuivre ce sens caché qui a lassé les Toscans eux-mêmes. Que le dieu du chaos leur soit propice 1 Quant à nous, conmie Voltaire, nous n'avons trouvé, dans le Dante, qu'un grand inventeur de style, un grand créateur de langue, égaré dans une conception ténébreuse, un immense fragment de poète dans un petit nombre de morceaux gravés plutôt qu'écrits avec le oiseau de ce Michel-Ange de la poésie^), quelquefois une grossière trivialité qui se dégrade jusqu'au cynisme du mot, une quintessence de théologie soolastique qui s'élève jusqu'à la vaporisation de l'idée; enfin, pour dire notre sentiment d'un seul mot, un homme plus grand que son poème ').^ Juste un siècle après l',Essai sur les mœurs', on dirait d'abord que les grands écrivains, pendant tout ce temps, n'ont rien appris, rien oublié de leurs préventions contre Dante. Lamartine est, semble- t-il, un classique incorrigible; et conune il n'a plus la foi qui illuminait Ozanam, comme le moyen âge est toujours, à ses yeux, la nuit gothique, comme il aime l'élégance classique d'une poésie de salon, la ,Divine Comédie' serait restée pour lui un livre fermé, sans le malheur des temps d'érudition et de pauvreté qui l'amène à lire, & analyser et & dénombrer les cent chants des trois cantiche et leurs beaux épisodes, ,en glanant ça et là des vers sublimes'. Après avoir prouvé, comme eût pu le faire Chapelain, que la ,Divine Comédie^ n'est pas une épopée, et n'a pas d'ensemble, il examine un à un les tronçons du poème divin. Il a^ire surtout, naturellement, au

1) Lamartine emprunte cette expression à Artaud de Montor.

ni« ohant ,cette magnifique inscription devenue le proverbe du désespoir^ ^)j au V% ,rélégie tragique' (qu'il oite d'après le travail, retouché, d'Artaud): ,c'est pour ces soixante vers surtout que le poème a survécu. Le poète de la théologie est mort^ celui de Famour est inomortel/ Il admire, dans le récit d'Ugolln, ,1e beau dans la douleur': ,si l'immense poète n'est pas là, où est-il ? Ni HomèrC; ni Virgile, ni Shakespeare n'ont en si peu de notes.de pareils accents. N'eût-il eu que ces deux scènes, Dante mériterait d'être nommé à côté d'eux'. Il s'indigne de voir finir YEn/er par ,une grotesque ascension plus digne de Otdliver que de Virgile', et il passe au Purgatoire. Il disserte sur l'idée du purgatoire et du pardon divin qui s'étend aux crimes expiés : ,M. de Chateaubriand, dans son poème chrétien des Martyrs, cite l'autorité des Pères de TEglise pour expliquer en ce sens l'éternité des peines et pour effacer de la porte de l'enfer ce vers infernal du Dante: ABANDONNEZ TOUTE ESPERANCE, VOUS QUI ENTREZ/ Il dit la popularité de l'idée du Purgatoire en Italie, et décrit un paysage des montagnes italiennes pour expliquer ,les images si suaves et les vers si féminins' de la deuxième cantica:

Doice color d'oriental zaffiro . . .

Après des ^peintures véritablement homériques, qui éblouissent ou charment les yenxS l'épisode de Casella et celui de la Pia, il cite longuement r,âpre et sublime imprécation à l'Italie, imprécation devenue immortelle dans la bouche de tous les patriotes')^ les premiers tercets du VI1I« chant, ,aussi suaves que le soir d'été, aussi mélancoliques qu'un adieu sans retour^, ,Ia description du matin, au neuvième chant'), non moins vive, quoique moins connue', puis il ,retombe bientôt dans les ténèbres d'un texte obscur et incohérent, où brillent, par moments, quelques vers de diamant comme ceux-ci':

Orgueilleux thrëtiens! Déjà fatiguéft de vo^ tniâères, vous qui, à demi privés de la vue de rintelligence, n*ayez foi que dans les pas en arrière, — ne savez-vous donc pas que nous ne sommes que des vers de terre nés pour devenir l'angélique papillon qui vole iDvincible au-devant de rèternelle justice ? . • •

1) Maxime Ducamp (Mémoires d'un snicidé) représente un écolier en punition écrivant: Lasciateogni speranza sur la porte de la ohambre où il est enfermé.

2) L'image du cavalier, que Barbier illustra, . se trouvait aussi- dans les ,Feuilles d'automne', dans une pièce datée du 18 Mai 1880 (Rêverie d'un passant), où il est dit aux rois:

Ne faites point, des coiq>8 d'une bride rebelle. Cabrer la liberté qui vous porte avec elle.

8) C'est celle que récite Philippe Dechartre devant la comtesse Martin (A. France, Le lys rouge.)

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Ces ,yer8 de diamant^ qae Lamartine admirait après Diderot, il allait s'en soayenir dans ses propres yers. Peu après l'Entretien snr Dante (en 1857), il composait ,Ia Vigne et la Maison', nn poème d'inspiration dantesque par le dédonblement de l'homme (dialogae avec son Âme); par la conception de l'amonr qni pénètre l'univers et qni est ^dilaté dans tonte créature^ par la mention dn ^proscrit du foyer' 0, par le cadre du soir tombant, par la pensée célèbre de Famertnme des souvenirs hearenx*), par TimagC; reprise par Poltgnao déjà; dn malade retourné snr son lit de douleur '); enfin et surtout par une expression qui se ressent de ; F/f a nuova^f et par l'image tant admirée, r^rise dans cette strophe:

Viens, reocnnaÎB la place où ta vie était neuve, N'as-tu point de douceur, dis^noi, pauvre âme veuve, A remuer ici la cendre des jours morts?

A revoir ton arbuste et ta demeure vide, Comme rinsecte ailé revoit sa chrysalide, Balayure qui fut son corps*}?

Cette image, qni paraît avoir frappé; dès 1836, Louise Colei; Tanteur des ;Fleurs du Midi', dans son sonnet ;La demoiselle', a peut-être été reprise aussi par Victor Hugo dans les ,Contemplations^; avec la ,faculté verbale' et la prolixité coutumière: dans une pièce datée de septembre 1856; ,le8 Malheureux' (Contemplations; livre 5^ XXVI); on voit passer Caton, puis Dante exilé, fier et tranquille; puis Savonarole dans le brasier dit:

La véritable vie est où n'est plus la chair.

Ne crains pas de mourir. Créature plaintive, Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive? Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pas Gomme un ange enfermé qui sanglote tout bas?

Qui meurty grandit. Le corps, époux impur de Pâme

Traîne un ventre hideux, s'assouvit, mange et dort. Mais il vieillit enfiu; et lorsque vient la mort. L'âme, vers la lumière éclatante et dorée.

S'envole, de ce monstre horrible délivrée.

1) Lamartine a dit encore (Becueillements poétiques, XI):

Et ces exils qui font à tant d'enfants sans mères Des fleuves étrangers boire les eaux amères.

2) L'Ame dit en effet:

Des bonheurs disparus se rappeler la place, C'est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas! d) Quel fardeau te pèse, Ô moa imel

Sur ce vieux lit des joDcs par Tennui retourné? De même, déjà, dans ^Recueillements poétiquesS XXV.

4) Peut-être Lamartine a-t-il songé aussi à la même image dans ses ve^s célèbres sur ,1e papillon*.

Gomme, dans les mêmes ^Contemplations', Tanteur dit:

Qa'est-ce qu'an papillon? Le déserteur du ver^},

et qn'il se représente Tâme

Envolée à jamais sons les célestes voûtes et les morts, ^faits vivants par le sépnlcre même^,

Et qu'ils étaient pareils à la mouche ouvrière Au vol rayonnant, aux pieds d'or*),

il serait difficile de dire s'il y a dans tont cela des réminiscences dantesques on des rencontres fortnites. L'imitation, par contre, est évidente chez Lamartine, à canse de la date de sa critique et de son poème.

L'antenr de l'Entretien continne, après cette image, à parcourir avec Dante le désert de la scolastique, cherchant par ci par là une oasis de poésie. L'une de celles qu'il admire le plus est la rencontre de Béatrice; l'amant d'Elvire a trouvé dans le XXX* chant du ,Pnrgatoire^ une poésie selon son cœur: ,La sainteté de l'âme béatifiée, le ressentiment amoureux de la femme, la honte silencieuse de Tamant infidèle, la foi du chrétien repentant, la joie du poète qui retrouve sa jeunesse, son innocence et sa vertu dans la première créature qu'il a aimée, y sont fondus dans une telle harmonie de couleurs, de sentiments, de remords, de joie, de larmes, d'adoration, qu'ils rendent & la fois le drame aussi divin qu'humain dans Tâme des deux amants sur les confins des deux mondes. Si Dante avait beaucoup de pareilles inspirations, il aurait réuni à la sauvage rudesse du pinceau de Michel- Ange la suave innocence de la palette du Gorrège.' Mais en parcourant le Paradis il va jusqu'à la colère contre ,ces fantasmagories du ciel scolastique': ,Voi]à sur quoi s'extasient les fanatiques déchifireurs de ces quinze chants d'hiéroglyphes!' Heureusement ,un retour de l'esprit du poète vers l'ingrate Florence, au dix-septième chant, ramène enfin à quelque chose d'humain et de réel Tesprit du lecteur. Ces vers seront l'éternelle complainte et l'éternelle consolation des exilés^'). Mais Lamartine ne peut supporter toutes les extases du Paradis, et il s'étonne que tout le monde ne soit pas de son avis: ,Que l'Italie et la France du XIX^ siècle s'extasient à froid sur ces peintures monacales d'un paradis du XIII® siècle; que le fanatisme du moyen âge compare de telles conceptions et une telle langue aux conceptions élyséennes ou chrétiennes

1) Contemplations, liv. ô®, III, V.

2) Ibid., liv. 3e, II (pièce datée de 1839.) La pièce I du liv. 3e est intitulée: ,£crit sur un exemplaire de la Divin a Gommedia^

3) Saint-René Taillandier disait de même (Revue des deux mondes, 1er décembre 1856) : ,Tant que les lois de la suprême justice ne seront pas exécutées sur la terre, la Divine Comédie offrira à ceux qui souffrent de sublimes consolations • . . Dante était seul au milieu des factions qui déchiraient sa patrie . • . Nous aussi nous sommes mal à l'aise dans ce monde . . .*

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d^omère, de Virgile, dn Tasse, de Milton, de Fénelon, de Pétrarque, de KlopstoekO même dans sa Messiade^ nous ne le comprenons qne dans ceux qui jugent sur parole^ et qui ne se sont pas donné; comme nous, la tâche rude de suivre vers à vers^ pendant quatre-vingt-seize (?) chants, ce rêveur immortel dans cet égarement mystique de son incontestable génie/ — L'information insuffisante de Lamartine n'est pas la seule cause de son incompréhension. Ce pétrarquiste n'avait pas Tombre de sens historique, et d'autre part il n'a jamais rien eu du romantisme congestionné qui recherchait le mélange du sublime et du grotesque. Entre un romantisme désormais révolu, — et auquel Tauteur des ,Méditations' ne tenait que par un sentiment éthéré, — et une époque de réalisme^ d'esprit critique, d'érudition, qui est plus éloignée encore de son génie vague, élégant, superficiel, Lamartine, en 1856, n'a vraiment rien qui puisse l'attacher à Dante^ aux admirations passées ni aux études présentes.

Son ;Dante' suscita dans toute l'Italie une tempête d'indignation et d'articles irrités comparable à celle qui trente ans plus tôt avait accueilli le ,Dernier chant du Pèlerinage d'Harold^ et l'apostrophe à la terre des morts. Il blessait de nouveau, dans le plus grana poète national, le pays qu'il croyait fort aimer, et auquel sa poésie devait tant: et les Italiens, dès 1857 et plus d'une fois par la suite, n'épargnèrent pas les reproches et les injures au grand homme déchu. Grands et petits l'attaquèrent en prose et en vers, Fiorentino défendit en France )Son auteur, et Benedetto Castiglia combattit les vues de Lamartine dans Le Siècle' du 10 décembre 1856.

Les Français s'émurent moins que les compatriotes de Dante. Celuici occupait surtout, de ce côté des Alpes, des érudits et des traducteurs peu belliqueux.

Puis les temps sont en train de changer. En 1857 mourait le romantique auteur de ,Souvenir'; et si de Laprade, qui lui succédera & TAcadémie, a chanté Psyché et rêvé de Béatrice, Tannée n'est plus celle de ,ce8 illusions fantastiques, de ces femmes plus grandes que nature, telles que la Béatrice du Dante, TEIéonore du Tasse, la Laure de Pétrarque, ou la Victoria Colonna, poëtes, amantes, héroïnes & la fois, figures qui traversent la terre presque sans la toucher ../*); ce n'est ni Tannée de Béatrice ni celle d'Elvire : c'est celle de ,Madame Bovary' et

1) Hipp. Topin, en tête de ses «Ëtnâes sur la langue italienne' (1855) faisait un «parallèle entre Dante et Elopstock', repris dans sa ,Divine Comédie de Dante Alighieri, Le Paradis, traduction nouvelle en vers frauçais (tercet et triple rime,)' Paris 1862, t I, p. 49 et suiv.: ,Dante et KlopstockS «météores intellectuels . . /

2) Lamartine, Raphaël (éd. Hachette, 1904, p. 127).

des ^lenrB du maP I Et dans lea ^Fleurs du maP ,la Béatrice' apparaît

en fâcheose compagnie et en vilaine postare, paiaqne Baudelaire la voit

dans la troupe obscène des démons railleurs,

La reine de mon cœur au regard non pareil»

Qui riait avec eux de ma sombre détresse Et leur versait parfois quelque sale caresse^).

Des critiques prononcèrent le nom de Dante à propos du cynique

auteur; mais celui-ci ne devait pas suivre le conseil que lui adressait

Emile Desehampi, de se dégager du mal et de ses fleurs malsaines

et puis

Loin de ce sombre enfer s'en aller, sur son aile, Ouvrant les régions de splendeur étemelle, Pour aborder enfin, cœur absous et guéri, Au Paradis profond du grand Alighieri').

Ce conseil venait trop tard: le temps était passé de Fidéalisme romantique; l'avenir inmiédiat était, dans la poésie, à Leconie de Lisle et à l'impassibilité laborieuse, dans la critique à Taine et au positivisme, partout à l'observation froide et précise, à la critique objective, à Pérudition.

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