A GEORGES SAINT-RENÉ-TAILLANDIER
Souvenir affectueux.
DANTE
I. Portrait et tempérament physiques de Dante. Son goût pour les arts du dessin, pour la musique, pour les parfums. Sa propension à la volupté. Années de jeunesse et de plaisir. Guido Cavalcanti. Béatrice et Monna Vanna. Les donne gentili de la Vita nuova. Episode de Matelda. Contraste entre le culte de Dante pour les femmes et la sévérité de ses jugements sur elles. Sa complaisance à décrire les égarements charnels. — II. Sensibilité de Dante aux émotions morales. Violence de ses passions. Son caractère intransigeant et vindicatif. Episode de Filippo Argenti. Les amertumes de l'exil. Invectives contre Florence et Pise. Orgueil de Dante; son amour de la gloire. Le couronnement poétique. Dante irascible jusqu'à la cruauté. Scène de Fra Alberigo. Aspects opposés de la nature dantesque; sources intarissables de tendresse et de pitié. Nella Donati. — III. Béatrice. Précocité affective de Dante; ressemblance avec Byron et Henri Heine.
Confidences de la Vita nuova. Qui fut Béatrice? Doutes sur sa réalité. Idéalisation progressive. Béatrice guide céleste et symbole de la beauté parfaite. « L'éternel féminin ». — IV. Mort de Dante.
Les portraits qui nous restent de Dante Alighieri et les témoignages de ses premiers biographes sont si expressifs que notre imagination l'évoque sans peine tel que ses contemporains le connurent réellement, tel que les gens de Florence ou de Vérone avaient accoutumé de le voir, au temps où il poursuivait, « parmi les vivants de cette vie qui n'est qu'une course à la mort (1) », son grand rêve douloureux, un des rêves les plus passionnés que l'homme ait jamais vécu.
Maigre, les épaules étroites, de taille moyenne, il marchait un peu courbé, d'un pas tranquille et grave. Peu de gestes. Une
(1) Ai vivi
Del viver cKl un correre alla morte. Purg. XXXIII, 53-54.
parfaite civilité de manières (1). La figure était de celles où tout un caractère s'affirme. Quelques vestiges de fresques et un très beau masque mortuaire permettent de la préciser. Osseuse et longue, tout en arêtes et en méplats, elle n'avait pas un trait qui ne fût éloquent. Le front haut signifiait l'intelligence et la noblesse. Le nez aquilin et fort, les yeux largement ouverts sous l'arcade saillante, la bouche grande et musclée, manifestaient la richesse des instincts physiques. La contraction des sourcils et la proéminence du menton dénotaient l'énergie. Le serrement des lèvres, aux angles tombants et crispés, suggérait le don terrible du sarcasme. Toute la physionomie enfin révélait une âme de grande race, une âme généreuse, tragique, hautaine et con-
(1) Fu questo nostro poeta di médiocre statura, e poichè alla matura età fu parvetiuto, andù alquando curvetto, ed era il suo andare grave e mansueto... Nei costumi pubblici e domestici mirabilmente fu composto e ordinato, e, in tutti, più che alcun cortese e civile. — Boccace. Vita di D.
sumée. Lorsqu'on l'a quelque temps observée, on comprend le mot que la tradition attribue aux femmes de Ravenne : « Voilà celui qui revient de l'Enfer. »
Pour connaître cette âme, les écrits du poète nous apportent le témoignage le plus complet que l'on puisse souhaiter. Dante est tout entier dans son œuvre; il y a mis tout son cœur, toute sa science, toute sa pensée. La Divine Comédie n'est au fond qu'une fiction biographique, une confession mêlée d'art et de réalité. C'est pourquoi elle paraît sans conclusion et sans but. Dans quel dessein le mystique voyageur entreprend-il son exploration du monde invisible? Quel profit moral retire-t-il de son extraordinaire aventure? Quelle idée domine le drame et le résume? A ces questions on chercherait en vain une réponse explicite. Gœthe disait un jour à Eckermann : « Vous me demandez quelle idée j'ai voulu incarner dans mon Faust! Comme si je le savais! Depuis le ciel, à travers le monde, jusqu'à l'enfer, voilà une
explication s'il en faut une. Encore n'est-ce pas là une idée. Ce n'est que la marche de l'action. La vérité, c'est que mon imagination vive accumulait en moi des impressions de mille espèces; je n'avais plus, comme poète, qu'à les disposer en tableaux. » Dante se fût sans doute exprimé de même.
Mais c'est aussi pourquoi, malgré la différence des temps, malgré tout ce qui sépare une âme moderne d'une âme du moyen âge, la Divine Comédie conserve un intérêt si actuel, un caractère universel et permanent d'humanité. Par tout ce qu'il y a laissé de soi, l'auteur en a fait un livre de vie, un de ces livres de bienfaisante illusion où nous croyons nous retrouver nous-mêmes avec nos passions et nos songes.
Une âme de poète et d'artiste suppose avant tout une riche sensibilité organique, une aptitude privilégiée à réagir aux excitations du dehors. Comment l'âme de Dante
entrait-elle en rapports avec le monde extérieur? Quelles formes, quels aspects de l'univers l'affectaient particulièrement? Quelles images se composait-elle de la réalité?
De tous les sens, la vue est chez Dante le plus parfait. Elle est remarquable d'ampleur et d'acuité, aussi apte à percevoir les ensembles que les détails. Les grands spectacles de la nature, les plus vastes horizons se fixent sur sa rétine aussi nettement que les moindres parties d'un objet matériel. Lignes, couleurs, nuances, reliefs, jeu mouvant des lumières et des ombres, harmonies et disparates, elle discerne tout et enregistre tout avec une extraordinaire précision. L'originalité de son génie poétique est due pour beaucoup à la force de ses impressions visuelles comme à leur justesse et à leur subtilité. Leonardo Bruni nous apprend d'ailleurs « qu'il dessinait remarquablement (1) », et que son goût de la forme se
(1) Di sua mano egregiamente disegnava. — VIta di D.
trahissait jusque dans son écriture, « qui était fine, élégante et régulière (1 ) ». Dans la Vita nuova, on le voit copier une figure d'ange et s'intéresser si passionnément à ce travail que des étrangers s'approchent de lui sans qu'il les aperçoive. Il a connu, à Bologne, le miniaturiste Oderisi de Gubbio, et il était lié d'amitié avec Giotto, au temps où le rénovateur de la peinture italienne exécutait ses grandioses compositions d'Assise et de Padoue. Une pratique savante du dessin pouvait seule lui inspirer l'étrange et merveilleux décor de gravure qui orne une des plates-formes du Purgatoire, à l'instar du pavement de la cathédrale de Sienne (2). Toute une Légende des siècles tragiques est évoquée sur les dalles de marbre : « Je voyais Nemrod, au pied de sa grande tour, contemplant d'un œil égaré les nations orgueilleuses
(1) Fu ancora scrittoro perfetto et era la lettera sua magra e lunga e molto corretta. — Id.
(2) Dante n'a pu connaître ce fameux pavement, dont les parties les plus anciennes, œuvre d'Ambrogio Lorenzetti, datent de 1330.
qui l'avaient suivi dans le Sennaar. 0 Niobé, avec quels yeux désolés tu étais représentée sur le sol, au milieu de tes quatorze enfants morts! 0 Satil, comme tu m'apparus là, percé de ton propre glaive, expirant sur le mont Gelboé, qui depuis lors ne connut jamais plus la rosée ni la pluie!... Le pavé de marbre montrait encore comment Alcméon fit payer cher à sa mère la funeste parure. Il montrait aussi les fils de Sennachérib se ruant sur leur père et le laissant mort dans le temple... Il montrait enfin la déroute des Assyriens, après le meurtre d'Holopherne, et toutes les suites du carnage... Les morts semblaient morts et les vivants semblaient vivants. Ceux qui jadis assistèrent en réalité à ces spectacles n'ont pas vu mieux que moi tout ce que foulaient mes pieds, tandis que je marchais la tête inclinée (1)... »
(1) Vedea Nembrod appiè del gran lavoro, Quasi smarrito, e riguardar legenti Che in Sennaar con lui superbi foro.
O Niobe, con che occhi dolenti
On ne nous apprend pas que Dante ait pratiqué la sculpture; mais il en avait un vif instinct. Son sens plastique est beaucoup plus délicat et incisif que celui des sculpteurs toscans, ses contemporains; il égale, pour le moins, celui des artistes pisans, ces premiers champions du naturalisme italien, les Andréa et les Giovanni da Pisa, les Fra Guglielmo. Qu'on en juge par la description
Vedeva io te segnata in su la strada Tra sette e sette tuoi figliuoli spenti! O Saul, corne in su la propria spada Quivi parevi morto in Gelboè, Che poi non senti pioggia ne rugiada.
Mostrava ancor lo duro pavimento Corne Alcmeone a sua madré /e' caro Parer lo sventurato adornamento.
Mostrava corne i figli si gittaro
Sovra Sennacherib dentro dal tempio, E corne, morto lui, quivi il lasciaro.
Mostrava corne in rotta si fuggiro
Gli Assiri, poi che fu morto Olojerne, Ed anche le reliquie del martiro.
Morti li morti, e i vivi parean vivi.
Non vide me'' di me chivi de il vero, Quant' io calcai fin che chinato givi.
Purg. XII, 34-42, 49-54, 58-60, 67-69.
des bas-reliefs ciselés sur les parois de l'escalier qui gravit la Montagne de l'expiation : « L'ange qui vint sur terre annoncer la paix, appelée depuis tant d'années, espérée avec tant de larmes, et rouvrir le ciel fermé depuis tant de siècles, nous apparaissait là sculpté dans une attitude si suave et si vraie qu'il ne semblait pas une image muette. On eût juré qu'il disait Ave; car là aussi était représentée Celle qui tourna la clef pour accueillir l'Amour divin. Et son geste exprimait cette réponse : Ecce ancilla Dei, aussi exactement qu'une figure s'imprime dans la cire (1). » La même entente de l'effet
(1) L'angel che venue in terra col decreto Délia moW anni lagrimala pace, Che aperse il ciel dal suo lungo divieto,
Dinanzi a noi pareva si verace Quivi intagliato in un atto soave, Che non sembiava imagine che tace.
Giurato si saria cK ei dicesse : Ave; Perocchè ici era imaginata Que lia Che ad aprir Valto amor volse la chiave.
Ed avea in atto impressa esta favella, Ecce ancilla Dei, propriamente Corne figura in cera si suggella.
Purg. X, 34-45.
sculptural se révèle encore dans deux basreliefs suivants, dont l'un nous montre le roi-psalmiste dansant, la robe relevée, devant l'arche, et dont l'autre met en scène l'empereur Trajan écoutant une veuve éplorée qui se suspend au mors de son cheval, tandis que la foule des cavaliers s'agite autour du César et que les aigles d'or tressaillent au souffle du vent.
Le sens de l'ouïe atteint aussi chez Dante à une délicatesse rare. Boccace nous affirme qu'il était passionné de musique et qu'il recherchait la compagnie des virtuoses de son temps (1). Un épisode touchant du Purgatoire en témoigne. Sur une barque remplie d'ombres, le poète reconnaît son ami Casella, célèbre chanteur de Pistoïa, et il le supplie de lui faire entendre, une dernière fois, quelqu'une de ces mélodies qui jadis suffisaient à chasser de lui toute peine.
(1) Sommamente si dilettô in suoni ed in canti nella sua giovonezza, e a ciascuno che a quei tempi era ottimo cantatore o sonatore fu amico. — Vita di D.
Casella consent : « Il se mit alors à chanter avec une telle douceur : Amour, qui parle à mon esprit, que sa douce voix résonne encore au fond de mon âme (1). » Et Dante,"9 charmé, ravi, tout l'être en suspens, s'oublie à] l'écouter indéfiniment. Les impressions auditives abondent dans la Divine Comédie. L'oreille du poète est sans cesse ouverte aux résonances du dehors, aussi habile à noter les bruits variés de la nature que les inflexions subtiles du langage humain. La terza cantica principalement est toute musicale. Ce ne sont que mélodies célestes, hymnes des saints, chœurs des anges. Et le mystique pèlerin, pour traduire le plus haut degré de
(1) Ed io : — « Se nuova legge non ti toglie Memoria o uso alf amoroso canto, Che mi solea quetar lutte mie voglie,
Di ciù ti piaccia consolare alquanto L'anima mia, che con la sua persona Venendo qui, è affannata tanto ».
Amor che nella mente mi ragiona Comincià egli allor si dolcemente, Che la dolcezza ancor dentro mi suona.
Purg. II, 106-114.
son émotion religieuse, ne trouve que ces mots : « Une ivresse entrait en moi par l'ouïe (1). » Les derniers chants du poème sacré se déroulent comme une symphonie sublime. Enfin la versification même de Dante suffirait à prouver combien il est sensible aux qualités acoustiques des vers, au rythme, au nombre, à la mesure, à l'harmonie des syllabes, à la douceur ou à l'éclat des mots.
Même finesse dans l'odorat. Les perceptions olfactives fournissent au poète un grand nombre de ses comparaisons; il les fait intervenir jusque dans la description des spectacles les plus augustes et des mystères les plus transcendants. S'adressant aux âmes bienheureuses qui s'incarnent en l'Aigle apocalyptique, voici comment il les invoque : « 0 fleurs perpétuelles de l'éternelle joie, qui me faites respirer en un seul parfum toutes
(1) Mia ebbrezza
Entrava per Vudire.
Par. XXVII, 5-6.
vos odeurs (1). » Et, parvenu au terme de son voyage, au point culminant du Paradis, au bord du fleuve de feu qui traverse l'Empyrée, il s'exprime ainsi : « Alors je vis un torrent de lumière, éblouissant de splendeur entre deux rives qu'émaillait un printemps magique. De ce fleuve jaillissaient des étincelles vives qui, de toutes parts, retombaient entre les fleurs, pareilles à des rubis sertis d'or. Puis, comme enivrées des odeurs florales, elles se replongeaient dans le torrent merveilleux, et, dès que l'une y pénétrait, une autre en ressortait (2). »
(1) O perpetui fiori De IV eterna letizia, che pur uno Parer mi fate tutti i vostri odori.
Par. XIX, 22-24.
(2) E vidi lume in forma di riviera
Fulvido di fulgore, intra due rive Dipinte di mirabil primavera.
Di tal fiumana uscian faville vive, E oVogni parte si mettean nei fiori, Quasi rubin che oro circonscrive.
Poi, corne inebriate dagli odori, Biprofondavan se nel miro gurge, E, s'una entrava, un' altra n'uscia fuori. Par. XXX, 61-69.
Même délicatesse encore dans le sens du goût. Les biographes de Dante nous assurent qu'il s'alimentait avec frugalité. Son tempérament fin et nerveux répugnait aux nourritures substantielles et, plus encore, à ce luxe de victuaille dont se délectait la riche Florence. Aussi, dans Y Enfer, s'est-il montré singulièrement sévère pour la gourmandise, la dannosa colpa délia gola. Aux peines terribles dont il frappe les voraces, on devine l'écœurement qu'ils lui causent et la sobriété habituelle de son appétit.
Par contre, une propension immodérée aux jouissances charnelles. « Chez ce merveilleux poète, dit Boccace, la luxure tenait une place énorme, et non seulement à l'époque de sa jeunesse, mais durant toute sa maturité (1). » L'auteur du Déeamêron ne produit, il est vrai, aucune preuve à l'appui de son assertion. Mais l'œuvre entière du poète ne la
(1) In questo mirifico poeta trovà ampissimo luogo la lussuria, e non solamente ne" giovanili anni, ma ancora ne' maturi. — Vita di D.
confirme-t-elle pas? Les sonnets et ballades qui datent de son adolescence nous le montrent tout épris de volupté, dans la joyeuse compagnie de ses jeunes amis, presque tous poètes comme lui, Guido Cavalcanti, Lapo Gianni, Cino da Pistoïa, Betto Brunelleschi, Terino de Castelfiorentino, Manetto Portinari, etc.. Il adresse, par exemple, ce sonnet au brillant Guido Cavalcanti, prince des viveurs florentins :
Guido, je voudrais que toi et Lapo, et moi, nous fussions pris par enchantement et transportés dans une nacelle qui, à tout vent, errât sur la mer, au gré de notre désir;
En sorte que ni bourrasque ni temps contraire ne pût lui faire obstacle, et que de vivre toujours entre nous, dans les mêmes sentiments, accrût notre désir de rester ensemble;
Et que le bon enchanteur mît aussi avec nous Monna Vanna (1), Monna Béatrice et celle qui est la trentième sur la liste (2);
(1) L'amie de Guido Cavalcanti, surnommée poétiquement Primavera. V. Vita nuova, XXIV.
(2) Monna Lagia, amie de Lapo Gianni, inscrite
Et là discourir sans cesse d'amour; et que chacune d'elles fût contente, comme je crois bien que nous le serions nous-mêmes (1).
Ce sonnet respire une ardeur juvénile, une impatience de vivre et d'aimer, qui font penser à Lamartine, promenant sur le golfe de Naples ses premiers émois et ses premières ivresses :
Combien de fois, près du rivage Où Nisida dort sur les mers, La beauté crédule ou volage Accourut à nos doux concerts!
Combien de fois la barque errante
la trentième sur la liste des soixante plus jolies femmes de Florence.
(1) Guido, vorrei, che tu e Lapo ed io Fossimo presi per incantamento E messi ad un vascel cV ad ogni vento Per mare andasse a voler vostro e mio; Sicché fortuna od altro tempo rio Non ci potesse dare impedimento, Anzi, vivendo sempre in un talento, Di stare insieme crescesse il disio.
E Monna Vanna e Monna Bice poi, Con quella cK è sul numéro del trenta, Con noi ponesse il buono incantatore ; E quivi ragionar sempre d'amore :
E ciascuna di lor fosse contenta, Siccome io credo che sariamo noi.
Berça sur l'onde transparente Deux couples par l'Amour conduits, Tandis qu'une déesse amie Jetait sur la vague endormie Le voile parfumé des nuits! (1)
Faut-il citer encore ce charmant sonnet de la Vita nuova?
Je sentis s'éveiller en mon cœur un esprit amoureux qui dormait, et je vis venir de loin l'Amour, mais si gai qu'à peine je pus le reconnaître.
Il me dit : Maintenant, tâche de me faire honneur! Et chacune de ses paroles riait. Après que je fus demeuré quelques instants avec mon Seigneur, regardant du côté où l'Amour s'avançait.
Je vis Monna Vanna et Monna Béatrice se dirigeant vers le lieu où j'étais, deux merveilles, l'une marchant après l'autre.
Et, comme ma mémoire l'a bien retenu, l'Amour me dit : Celle-ci est Primavera. Quant à Vautre, elle a nom Amour, tant elle me ressemble (2).
(1) Le Passé, à M. de Virieu.
(2) Io mi sentii svegliar dentro allô core
Uno spirto amoroso che dormia;
Plusieurs passages de la trilogie dantesque confirment enfin l'assertion de Boccace. Autant le poète a déployé de sévérité pour le péché véniel de la gourmandise, autant il a, par contre, témoigné d'indulgence pour les manquements à la chasteté, pour les pensées impures et les désirs voluptueux. On ne découvre jamais, sous sa plume, cette horreur de la chair, ce dégoût des fautes sensuelles, qu'on trouve, par exemple, dans les Confessions de saint Augustin. Lorsqu'il traverse le cercle de l'Enfer où s'expient les égarements de l'amour, une émotion violente le saisit. Devant les victimes douloureuses, il
E poi vidi venir da lunge Amore Allegro si, che appena il conoscia;
Dicendo : Or pensa pur di farmi onore; E'n ciascuno parola sua ridia :
E, poco stando meco il mio signore, Guardando in quella parte, onde venia,
Io vidi Monna Vanna e Monna Bice, Venire inver lo loco là ov' V era, L'una appresso delV altra meraviglia :
E sï corne la mente mi ridice
Amor mi disse : Questa è Primavera, E quella ha nome Amor, si mi somiglia. Vita nuova, XXIV.
fait un retour sur lui-même : « La pitié m'accablait, j'étais comme éperdu (1). » La même angoisse le ressaisit, quand plus tard il arrive à la région du Purgatoire où se purifient « ceux qui de Vénus jadis goûtèrent le poison (2) ». Et il murmure, avec les âmes repentantes, le bel hymne que l'Eglise récite à la commémoration des sept douleurs de la Vierge : Summœ Deus clementiœ... « Dieu de souveraine clémence, lave notre cœur souillé; guéris par la flamme nos reins et nos viscères corrompus... » Il faut rappeler enfin les fameux reproches que Béatrice, descendue de l'Empyrée, adresse à son amant spirituel, avec un accent si féminin de jalousie : « Quelque temps je le soutins de mon regard en lui montrant mes yeux d'adolescente; je le menais avec moi sur le droit chemin. Mais sitôt que j'atteignis le seuil de mon second
(1) Pieta mi giunse e fui quasi smarrito.
Inf. V, 72.
(2) Che di Venere avea sentito il tosco.
Purg. XXV, 132.
âge et que j'entrai dans l'autre vie, alors il me délaissa pour se donner à d'autres... Il tourna ses pas vers le faux chemin, s'attachant aux menteuses images d'un bien qui jamais n'accomplit ses promesses... Et si profonde fut sa chute que, pour assurer son salut, ma seule ressource fut de lui montrer les races damnées (1). »
Quelles furent ces autres femmes auprès de qui Dante oublia Béatrice morte? L'une fut sans doute la donna pietosa, dont l'image gracieuse ne fait qu'apparaître dans la Vita
(1) Alcun tempo il sostenni col mio volto, Mostrando gli occhi giovinetti a lui, Meco il menava in dritta parte vôlto.
Si tosto corne in su la soglia fui Di mia seconda etade, e mutai cita, Questi si toise a me, e diessi altrui.
E volse i passi suoi per via non vera, Imagini di ben seguendo false, Che nulla promission rendono intera.
Tanto giu cadde, che tutti argomenti Alla salute sua eran già corti Fuor che mostrargli le perdute genti.
Purg. XXX, 121-126, 130-132,136-138.
nuova. Une seconde fut peut-être la jeune femme du Casentino, qui, vers 1307, ravagea son cœur au point d'y anéantir toute autre pensée. Une troisième fut probalement cette mystérieuse Gentucca qui, en 1314, lui rendit si agréable le séjour de Lucques. Assurément ces désignations traditionnelles ne peuvent être accueillies qu'avec réserve. On ne saurait admettre pourtant, comme certains critiques le prétendent, que les infidélités dont se plaignait Béatrice doivent s'entendre métaphoriquement et ne se réfèrent qu'à la vie intellectuelle de Dante, aux trop libres curiosités de son esprit, à la crise de rationalisme qui lui fit délaisser quelque temps la science sacrée pour les sciences profanes. Si incertaine que soit la biographie intime du poète, elle suffit néanmoins à démentir cette interprétation. Tous les doutes sont permis sur le nom des donne gentili que Dante a aimées : aucun doute n'est possible sur le rôle que les femmes ont joué dans sa vie. Comme on voit qu'il les connaît! Comme
il sait les dépeindre et les faire parler! Comme on le sent accessible à leur séduction! Il se délecte à leur société, à leur conversation vive et légère, à la douce musique de leur voix. Une scène charmante de la Vita nuova nous montre une assemblée de dames florentines et Dante en extase au milieu d'elles, parce qu'elles devisent d'amour : « Alors ces dames se mirent à parler entre elles. Et comme parfois nous voyons tomber la pluie mêlée de neige, ainsi leurs paroles me semblaient mêlées de soupirs (1). » Continuellement, à travers sa trilogie sacrée, le poète s'abandonne au plaisir d'évoquer des visions féminines; on dirait que tout lui est prétexte pour fixer, dans une forme parfaite, ses souvenirs de tendresse et de volupté. Là sans doute est l'explication de la mystérieuse Matelda, qui lui apparaît au jardin de
(1) Allora queste donne cominciaro a parlare tra loro. E di corne talora vedemo cadere Vacqua mischiata si bella nevey cosï mi pare udire le loro parole uscire mischiate di sospiri. — Vita nuova,
PEden. C'est assurément quelque Florentine, amie de Béatrice, qui lui a servi de modèle pour cette svelte et exquise figure; c'est Monna Vanna peut-être ou encore la séduisante inconnue de la Vita nuova, avec laquelle il semble avoir noué un si joli roman de coquetterie pour servir d'écran à son véritable amour (1) : « Alors m'apparut, — comme parfois une apparition subite écarte merveilleusement toute autre pensée, — une Dame seule, qui s'en allait chantant et cueillant l'une après l'autre les fleurs dont toute sa route était semée. « 0 belle Dame, qui te « réchauffes aux rayons de l'Amour (si j'en « crois l'expression de ton visage, ce sûr in- « dice du cœur), daigne, lui dis-je, ô daigne
(1) Inacceptable est la tradition qui prétend reconnaître, dans Matelda, la grande comtesse de Toscane, l'alliée de Grégoire VII et l'implacable adversaire de l'Empire. Entre cette virago, morte septuagénaire, et la poétique apparition de la foresta divina, aucun rapprochement n'est possible. Quant à la signification symbolique de Matelda, on a le choix entre la Grâce, la Vie catholique, le Génie du Christianisme, la Pureté parfaite.
« t'approcher assez de cette rivière pour que « je puisse entendre ce que tu chantes. Tu « me fais penser à Proserpine et comme elle « était belle au temps où elle fut ravie à sa « mère, en perdant ses fleurs printanières. » Telle qu'une danseuse tourne sur elle-même, les chevilles presque jointes et mettant à peine un pied devant l'autre, ainsi, sur le tapis doré de fleurs vermeilles, elle se tourna vers moi, semblable à une vierge qui baisse ses yeux modestes. Et elle exauça mes prières en venant si près de moi que ses douces paroles m'arrivaient distinctement (1). » Ovide n'a pas mis plus de grâce
(1) E là nCapparve, — sï conC egli appare Subitamente cosa che disvia Per maraviglia tutV altro pensare, —
Una donna soletta, che si gia
Cantando, ed iscegliendo jior da flore, Ona" era pinta lutta la sua via.
« Deh, bella donna, ch? ai raggi oVamore Ti scaldi (s' io vo' credere ai sembianti, Che soglion esser tesùmon' del core)
Vegnati voglia di trarreti avanti, Diss' io a lei, verso questa riviera, Tanto cK io possa intender che tu canti.
Tu mi fai rimembraf, dove e quai era
voluptueuse à nous dépeindre la jeune déesse aimée de Pluton, errante sur les prairies diaprées de Sicile (1). Et le sensualisme délicat de Botticelli ne s'est pas exprimé par de plus fraîches et plus suaves couleurs dans le tableau du Printemps.
Mais si nul poète n'a voué aux femmes un culte si fervent, une admiration si enthousiaste, nul non plus n'a parfois porté sur elles un jugement si sévère. N'est-ce point,
Proserpina nel tempo, che perdette La madré lei, ed ella primavera. » — Corne si volge, con le plante strette A terra ed intra se, donna che balli, E piede innanzi piede appena mette, Volsesi in sui vermigli ed in sui gialli Fioretti verso me non altrimenti Che vergine, che gli occhi onesti avvalli; E fece i preghi miei esser contenu, S) appressando se, che il dolce suono Veniva a me co' suoi intendimenti.
Purg. XXVIII, 37-60.
(1) Dante a d'ailleurs emprunté à Ovide quelques traits. L'image de Proserpine « perdant ses fleurs printanières » est évidemment inspirée par ce détail descriptif :
Ut summa vestem laniarat ab ora, Collecti flores tunicis cecidere remissis. Metam. V, 398-399.
par l'une d'elles, en effet, que jadis le mal est entré dans le monde? Eve fut bien plus coupable qu'Adam; car elle n'a pas seulement péché par elle-même : elle a encore suggéré le péché. Dès l'origine, l'instinct du vice était en elle. « Alors que tout le ciel et toute la terre obéissaient à Dieu, elle seule, qui venait d'être à peine créée, n'a pu souffrir de rester dans l'ignorance (1). » La plaie qu'elle a ouverte saigne toujours et le genre humain en reste empoisonné. Ses descendantes n'ont que trop bien suivi son exemple. Continuellement troublées dans leur âme et dans leur chair, elles sont égoïstes, versatiles, sensuelles et mal sûres. Voici ce que le chantre des mystiques amours ose dire d'elles, à propos de Béatrice d'Esté, épouse passionnément aimée d'Ugolino Visconti, laquelle, devenue veuve, se
(1) Che> là dove ubbidia la terra e il cielo,
Femmina sola, e pur testé formata,
- Non sofferse di star sotto alcun vélo.
Purg. XXIX, 27-27.
remaria presque aussitôt : « Par son exemple, on voit clairement comme le feu d'amour est peu durable chez la femme, si l'œil ou le toucher souvent ne le rallume (1). » La misogynie de Schopenhauer et de Nietzsche ne leur a pas inspiré de traits plus outrageants pour l'éternelle Dalila. Seul, Alfred de Vigny s'est élevé à ce degré de colère et de mépris contre
La femme, enfant malade et douze fois impur (2).
Ce qui achève enfin de prouver la propension de Dante à la volupté, c'est la précision et la complaisance qu'il apporte à la description des égarements charnels. Aucun détail réaliste ne le rebute. On peut voir, au XIe chant de YEnfer, le portrait qu'il esquisse de l'évêque de Vicence, Andréa dei Mozzi. Dans l'épisode de Françoise de Rimini, il
(1) Per lei assai di lieve si comprende
Quanto in femmina fuoco aVamor dura, Se Vocchio o il tatto spesso non Vaccende, Purg. VIII, 76-78.
(2) La Colère de Samson.
ne manque pas de faire allusion à une circonstance si scabreuse du drame que la pudeur de l'héroïne en est encore « toute blessée (1) ». Et la sagacité des commentateurs les moins prudes reste en suspens, lorsque le poète Guido Guinicelli fait cet aveu : « Notre péché fut hermaphrodite (2). »
(1) E il modo ancor m'offende.
Inf. V, 102.
Le chroniqueur Giovanni de Serravalle décrit ainsi la scène du meurtre : Ambo unum super aliam amplexatos interfecit.
(2) Nostro peccato fu ermafrodito.
Purg. XXVI, 82.
Si le caractère n'est, en dernière analyse, que l'expression de la sensibilité organique, si le tempérament physique est la véritable source d'où les passions jaillissent, on ne s'étonne pas de constater chez Dante une merveilleuse richesse d'instincts et de tendances, une extraordinaire aptitude à jouir et à souffrir. Il fut éminemment un passionné. C'est dire que ses émotions n'étaient pas seulement promptes à naître, mais qu'elles persistaient en lui, intenses, tenaces et actives à la manière des idées fixes, enflammant son imagination, dominant sa pensée, envahissant peu à peu tout le champ de sa conscience.
Dans cette puissante nature, marquons d'abord les traits de force et les parties d'ombre.
La violence est le caractère le plus habituel de ses sentiments. Parfois même, il en reçoit un choc si rude qu'il défaille. On ne compterait pas, dans la Vita nuova et dans la Divine Comédie, le nombre de fois où Dante sent son cœur s'arrêter, son regard se voiler, où il tombe « comme s'il allait mourir (1) », où subitement il devient « tel que celui qu'en sa fosse on descend (2) ». Voici comment, du vivant même de Béatrice, quelques paroles compatissantes d'une belle jeune femme suffisent à le bouleverser : « Une passion nouvelle s'empara de mon jeune être, passion si violente et soudaine que j'en restai saisi d'effroi. Toutes les puissances de mon âme se paralysèrent aussitôt et je tombai
(1) Cosi coin' io morisse.
Inf. V, 141.
(2) Quale è colui che nella fossa è messo.
Purg. XXVII, 15.
atterré au son de la voix qui frappait mon cœur (1). » Et quand, plus tard, Béatrice lui apparaît, sur la prairie en fleurs qui borde le Léthé, il s'écrie vers Virgile : « Je n'ai plus une goutte de sang qui ne tremble; je reconnais les signes de mon ancienne flamme (2). » Il n'entre jamais à demi dans une opinion, qu'elle soit politique ou morale, esthétique où religieuse; il s'y jette entièrement, avec impétuosité. Seuls, un Savonarole, un Michel- Ange, un Luther, un Lamennais ont subi dans, leur âme des commotions aussi profondes et véhémentes. Il ne comprend pas d'ailleurs qu'on puisse sentir autrement. L'indifférence, l'esprit de conciliation ou
(1) La mia persona parvola sostenne
Una passion nova, Tal cK io rimasi di paura pieno; Ch? a tutte mie virtù fu posto un freno Subitamente sï, cK io caddi in terra Per una voce che nel cor percosse.
Ganz. III, 5.
(2) Men che dramma
Di sangue nC è rimaso, che non tremi; Conosco i segni delV antica fiamma.
Purg. XXX, 46-48.
d'accommodement ne sont à ses yeux que des formes de lâcheté. Selon l'énergique expression de Y Apocalypse, il vomit les natures tièdes et neutres (1), « qui vécurent sans plus mériter l'infamie que la gloire (2) ». Ni le ciel ni l'enfer ne veut d'elles, après la vaine existence qu'elles ont traînée ici-bas. Antipathiques à Dieu comme à Satan, « ces misérables qui ne furent jamais vivants (3) » errent dans une éternelle obscurité sous la morsure des mouches, et le sang mêlé de larmes, qui ruisselle de leur face, engendre à leurs pieds des vers dégoûtants.
Dante prise même si haut les opinions absolues, qu'il en fait une sorte de vertu, indépendamment de ce qu'elles signifient.
(1) Scio opéra tua, quia neque frigidus es neque calidus. Utinam frigidus esses aut calidus. Sed quia tepidus es, incipiam te evomere ex ore meo. — Apocal. III.
(2) Che visser senza infamia e senza lodo.
Inf. III, 36.
(3) Questi sciaurati che mai non fur vivi.
Inf. III, 64.
Un épisode de YEnfer est expressif à cet égard. Au huitième cercle, Virgile et le poète florentin traversent les marais du Styx, où simoniaques et voleurs expient leurs crimes en se débattant dans des eaux boueuses. Une ombre nage vers leur barque et tente désespérément d'y accrocher ses mains. C'est Filippo Argenti, banquier de Florence. Il adresse à son compatriote un appel éploré. Mais celui-ci le repousse avec cette parole : « Reste dans les gémissements et les pleurs, esprit maudit! Car, tout fangeux que tu sois, je te reconnais (1). » Et, se tournant vers son guide, il ajoute qu'il serait ravi de voir ce damné s'enfoncer dans la boue. Loin de reprocher à Dante ce mouvement odieux, le doux Virgile lui fait honneur de sentir avec tant de force : « M'entourant le cou de ses
(1) ... Con piangere e con lutto,
Spirito maledetto, ti rimani; Ch? io ti conosco, ancor sia lordo tutto. Inf. VIII, 37-39.
bras, il me baisa le visage et me dit : Ame hautaine, bénie soit la femme qui ceignit les flancs où elle te portait (1)! »
Quand une passion est entrée en lui, elle ne le quitte plus. Toute sa vie fut saturée de douleurs, d'enthousiasmes, de haines. Jamais il ne connut la fatigue ni le découragement ni, moins encore, la résignation. La belle devise du courage anglais : Never say die, aurait pu être la sienne. Qu'un homme ait vécu tant d'années dans une pareille tension de l'âme, on n'en pourrait citer que peu d'exemples.
Une tradition rapporte que le poète exilé s'arrêta un soir au couvent de Santa-Croce del Corvo, dans l'Apennin, et supplia qu'on le reçût. Le prieur lui demanda ce qu'il voulait. Il répondit : « La paix! » S'il n'y avait d'autres motifs de tenir cette légende pour
(1) Lo collo poi con le braccia mi cinse,
Baciommi il volto e disse : « Aima sdegnosa, Benedetta colei che in te sHncinse! »
Inf. VIII, 43-45.
30 CHAPITRE PfcEMÎKR
apocryphe, le sentiment qu'elle attribue à Dante suffirait à en prouver la fausseté. Il n'était pas de ceux qui implorent la paix. Et jamais sans doute la vue d'un Campo santo ne lui inspira le vœu qui monta aux lèvres de Luther, devant le cimetière de Worms : Beati quia quiescunt!
Un caractère de ce genre se révèle nécessairement peu traitable dans les rapports sociaux. Tout ce que l'on sait de Dante nous le représente ombrageux, acerbe et rancunier. L'épreuve de l'exil ne fit qu'accentuer son intransigeance. Aussi ne put-il s'entendre avec ses compagnons de misère et se résolutil, très tôt, à les quitter, non sans avoir stigmatisé pour l'éternité leur égoïsme et leur sottise. La moindre critique l'exaspère. II aurait pu dire, comme Bernardin de Saint- Pierre : « Une seule épine me fait plus de mal que l'odeur de cent roses ne me fait de plaisir. » Le moindre défaut d'égards lui semble une offense. Par là s'explique le mauvais souvenir qu'il conserve de toutes
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les sociétés où il a fréquenté, de toutes les villes dont il a été l'hôte. Il n'a que railleries et invectives pour les cités qui lui ont donné asile. Sauf Vérone et Ravenne, aucune ne trouve grâce devant lui. Les habitants du Casentino, sur le haut Arno, sont « de sales porcs (1) », ceux d'Arezzo « des roquets hargneux (2) », Bologne est perdue d'avarice et pleine de ruffians (3). A Lucques, il n'est rien qu'on ne se procure avec de l'argent;
(1) Ond' hanno sï mutata lor natura,
Gli abitator délia misera valle, Che par che Circe gli avesse in pastura Tra brutti porci, più degni di galle Che d'altro cibo fatto in uman uso, Dirizza prima il suo povero calle.
Purg. XIV, 40-45.
(2) Botoli trova poi, venendo giuso,
Ringhiosi più che non chiede lor possa. Ed a lor disdegnosa torce il muso.
Purg. XIV, 46-48.
(3) Io fui colui che la Ghisolabella
Condussi a far la voglia del Marchese, Corne che suoni la sconcia novella.
E non pur io qui piango Bolognese.
Inf. XVIII, 55-58.
on y trafique de tout (1). Sienne est encore plus vaniteuse que la France (2). Gênes est pourrie de vices (3). Un citoyen de Pistoïa, que Dante aperçoit dans l'Enfer, répond ainsi à la question du poète : « Moi, je suis Vanni Fucci la brute. Et Pistoïa fut ma digne tanière (4). » Les Pisans sont « des renards si fourbes et retors qu'ils ne redoutent aucun piège (5) ». Et leur ville s'attire la
(1) Ognun p'è barattier, fuor che Bonturo, Del no per li denar' vi si fa ita.
Inf. XXI, 41-42.
(2) Ed io dissi al poêla : « Or fu giammai
Gente si vana corne la senese?
Certo non la francesca si d'assai. »
Inf. XXIX, 121-123.
(3) Ahi Genovesi! uomini diversi
D'ogni costume, e pien oVogni magagna, Perché non siete voi del mondo spersi?
Inf. XXXIII, 151-153.
(4) Vita bestial mi piacque, e non umana,
Si corne a mul cKio fui. Son Vanni Fucci Bestia, e Pistoia mi fu degna tana.
Inf. XXIV, 124-126.
(5) Volpi si piene di froda Che non temono ingegno che le occupi.
Purg. XIV, 53-54.
fameuse imprécation : « Ah! Pise, honte des peuples, honte du beau pays où résonne le si (1)! »
D'accord avec la généralité de ses contemporains, il estime qu'une injure ne se pardonne pas, mais se venge. Les grands vendicatori de la Renaissance, les César Borgia, les Benvenuto Gellini, ne célébreront pas avec plus de lyrisme « le bel honneur qui s'acquiert à se faire vengeance (2) ». Jusqu'à son dernier jour, il a nourri contre ses adversaires politiques un ressentiment implacable, un désir forcené de représailles et de revanche.
Sa vindicte n'épargne même pas Florence. Il l'accuse et la diffame à tout propos; il épuise contre elle toutes les ressources de son éloquence passionnée, toute sa puissance
(1) Ahi Pisat vitupero délie genti
Del bel paese là dove il si suona; Poi che i vicini a te punir son lenti. Inf. XXXIII, 79-81.
(2) Chè bello onor s'acquista in far vendetta. i
Ganz. X, 83.
de sarcasme et d'indignation. Un jour, emporté par une sorte de fureur sacrilège, il appelle sur cette marâtre, qui l'a chassé de son sein, les foudres justicières de l'Empereur germanique; il la menace d'une ruine complète, « du sort de Sagonte (1) ».
. Dante n'est pas moins orgueilleux que vindicatif. Il se complaît à rappeler ses origines aristocratiques, à parler de ses ancêtres, quoique la noblesse de sa famille soit plus que douteuse. Conscient de sa haute valeur, il la fait sentir à ceux qui l'approchent. Par répugnance des contacts vulgaires, il s'écarte du commun. Aussi, ses contemporains Paccusent-ils d'arrogance et de présomption (2). Comme poète, il ne se reconnaît aucun égal dans les temps modernes et il se place de pair avec les grands inspirés de l'antiquité. Ce dont il est le plus fier, non sans raison, c'est d'être un créateur dans son
(4) Lettre aux Forentins, 31 mars 1311. (2) Fu alquanto presuntuoso e schifo e isdegnoso. ■ Giovanni Villani. Cron, IX, 135.
art, d'avoir institué une langue littéraire et renouvelé le genre épique. Avec une tranquille assurance, il s'écrie : « Nul jamais n'a parcouru avant moi les eaux où je navigue (1)! » On croit entendre Lucrèce :
... Juvat integros accedere fontes Atque haurire, juvatque novos decerpere flores Insignemque meo capiti petere inde coronam, Unde prius nulli velarint tempora Musœ (2).
Sa foi en son génie est même si robuste, qu'il ne doute pas de l'immortalité qui l'attend. Il se la fait prédire clairement par son vieux maître, Brunetto Latini : « Suis ton étoile! Tu ne peux manquer d'aborder au port de la gloire, si j'ai bien tiré l'horoscope de ta belle destinée (3). »
Cet amour de la gloire littéraire, « ce grand
(1) Uacqua cKio prendo giammai non si corse.
Par. II, 7.
(2) De nat. rer. V, 2-5.
(3) Se tu se gui tua Stella,
Non puoi fallire a glorioso porto, ,
Se ben nCaccorsi ne lia vita bella.
Inf. XV, 55-57.
désir de la prééminence (1) » est à noter chez Dante. Avant lui, on ne l'éprouvait pas, du moins au sens large et noble où il l'entend. Il aspire de toute son âme à conquérir « la renommée, faute de laquelle on dissipe sa vie, sans laisser plus de trace de soi ici-bas que la fumée dans l'air et l'écume sur l'eau (2) ». Pétrarque, l'Arioste et le Tasse ne s'exprimeront pas d'un autre ton. Il rêve d'une cérémonie, à la fois religieuse et poétique, ayant pour cadre le Baptistère de Florence, et où il ceindrait la couronne de laurier (3). Parfois cependant, avec un désabusement tout romantique, il proclame l'ina-
(1) Lo gran disio DelV eccellenza, ove mio core intese.
Purg. XI, 86-87.
(2) La fama
Senza la quai chi sua vita consuma
Cotai vestigio in terra di se* lascia Quai fummo in aer ed in acqua la schiuma. Inf. XXIV, 48-51.
(3) Ritornerù poeta, ed in sul fonte
Del mio battesmo prenderà il cappello.
Par. XXV, 8-9.
nité des réputations humaines, l'éphémère durée de toutes les survivances, la grande loi d'oubli que subissent, à tour de rôle, toutes les générations : « Cimabué a cru tenir le champ de la peinture, et maintenant c'est Giotto qui a la vogue, de sorte que la renommée du premier est déjà obscurcie... Le bruit du monde n'est qu'un souffle de vent qui vient tantôt d'ici, tantôt de là, et change de nom en changeant de direction... Votre renommée a la couleur de l'herbe qui naît et passe; et Celui qui la décolore est le même qui la fit sortir verdoyante de la terre (1). » Mais, jusque dans ces vers, comme on voit
(1) Credette Cimabue nella pintura
Tener lo campo, ed ora ha Giotto il grido, Si che la fama di colui è oscura.
Non è il mondan romore altro che un jiato Di vento, che or vien quinci edor vieil quindi E muta nome, perché muta lato.
La vostra nominanza è color d'erba, Che viene e ça; e quei la discolora Per cui elV esce délia terra acerba.
Purg. XI, 94-96, 100-102, 115-117.
bien que son cœur n'a pu se détacher des ambitieux espoirs dont il sait le néant! 7" Il se confesse, d'ailleurs, d'avoir été souvent trop sensible aux séductions de la vanité. Lorsqu'il traverse le cercle du Purgatoire où se régénèrent les envieux, il déclare qu'il ne craint pas d'être longtemps retenu en ce lieu après sa mort; car véniels furent les péchés qu'il commit par convoitise jalouse. Mais il ajoute aussitôt : « Combien forte est la peur qui saisit mon âme à la pensée des tourments que l'on endure ci-dessous! Je crois déjà sentir peser sur moi le fardeau qu'on y porte (1). » Et c'est le péché d'orgueil qu'on expie dans la zone inférieure.
I Capable de haine, de colère, de mépris, d'orgueil, Dante n'est pas exempt non plus de cruauté. Parfois l'indignation trop forte
(1) Troppa è piu la paura, ond'è sospesa L'anima mia, del tormenio di sotto, Che già la incarco di laggiù mi pesa.
Purg. XIII, 136-138.
étouffe en lui toute pitié, — par exemple quand il a sous les yeux telles formes de la bassesse humaine qu'il exècre particulièrement, comme le mensonge ou la perfidie.
Une des scènes les plus tragiques de V Enfer nous le montre ainsi, dans l'implacable violence de ses dégoûts. C'est au troisième cercle où sont enfermés les traîtres. A demi plongés en des fosses glacées, les membres perclus et lacérés de froid, ils sont obligés de tenir éternellement la tête renversée afin que leurs larmes congelées leur obstruent les orbites. Un des malheureux qui participent à ce drame d'horreur entend parler Dante et il l'implore : « De grâce, arrache-moi du visage ces voiles si durs afin que j'épanche un instant l'atroce souffrance qui m'oppresse, jusqu'à ce que mes larmes soient de nouveau congelées (1). » Dante lui promet de le sou-
(1) Levatemi dal viso i duri veli
Si chHo sfoghi il dolor che il cor m'imprégna, Un poco pria che il pianto si raggeli. Inf. XXXIII, 112-114.
lager, à la condition qu'il raconte son histoire. Alors le damné, fra Alberigo de Faenza, expose son forfait, le meurtre aggravé de parjure qui Ta conduit là. Puis, exténué de douleur, il répète sa prière : « Oh! vite, étends la main et, par pitié, ouvre-moi les yeux (1)! » Mais cet appel poignant laisse Dante impassible. Nulle miséricorde, nul sentiment de fraternité humaine ne s'éveille en son cœur, tant lui répugne l'acte infâme dont il vient de recevoir l'aveu. Silencieux, il s'éloigne d'Alberigo en ricanant. « Et, dit-il, ce fut courtoisie que ma vilenie envers ce félon (2). » Tous ces accents d'énergie sévère ne font que mieux ressortir, dans la physionomie du grand Florentin, les traits de douceur et de tendresse. Jamais cœur viril ne se révéla plus affectueux que le sien, ne s'épancha en flots
(1) Ma distendi oramai in qua la mano; Aprimi li occhi.
Inf. XXXIII, 148-149.
(2) E cortesia ju in lui esser villano.
Inf. XXXIII, 150.
plus abondants. Tels chants du Paradis ne sont qu'une effusion d'amour, un acte prolongé d'adoration. Enfin cette âme, si altière dans ses dédains, si obstinée dans ses rancunes, connut aussi au même degré les joies pures de la gratitude et de l'humilité.
Les invectives abominables qu'il a proférées un jour contre sa patrie ne l'empêchent pas de l'aimer jusqu'à la dévotion. Chaque fois qu'il parle de cette Florence qu'il ne reverra plus, c'est dans les termes les plus touchants, et l'on y sent le regret désespéré « du beau bercail où il dormit agneau (1) », l'image toujours présente de San-Giovanni et de San-Miniato. Même ferveur dans le culte qu'il a voué aux maîtres de sa pensée. Avec quel émoi il rencontre Virgile au seuil de l'Enfer et comme la reconnaissance, le respect, l'admiration débordent dès les premiers mots qu'il lui adresse! Quelle piété enfin il témoigne au
(1) Del bello ovile ov' io dormii agnello.
Par. XXV, 5.
docte Brunetto Latini qui, entre autres sciences, lui enseigna « comment l'homme s'éternise (1)! » Les nuances les plus délicates du sentiment trouvent leur expression dans la poésie dantesque. La confession de Françoise de Rimini, la description de ses premiers troubles et de « ses incertains désirs (2) » est une merveille de finesse psychologique autant que de grâce et de pudeur féminines. Le portrait que Forese Donati nous trace de Nella, sa jeune veuve adorée, tout occupée sur terre à prier pour lui, évoque pareillement une des plus exquises figures qu'on puisse rêver (3).
(1) MHnsegnavate com Vuom s'eterna.
Inf. XV, 85.
(2) / dubbiosi désir i.
Inf. V, 120.
(3) Tant'' è a Dio pià cara, e pià diletta
La vedovella mia, che tanto amai, Quanto in bene operare è pià soletta. Purg. XXIII, 91-93.
Mais surtout l'amour de Dante pour Béatrice nous révèle l'intarissable source de tendresse que renfermait son cœur.
On peut dire que trois passions dominèrent sa destinée : Dieu, Florence et Béatrice. Passion religieuse, passion politique, passion amoureuse, de toutes les trois ce fut assurément celle-ci la plus forte.
Il avait neuf ans lorsqu'il rencontra Béatrice et il en reçut, dans l'âme, un choc qui se répercuta sur sa vie entière. « Elle m'apparut, vêtue 'de rouge pâle, imposante et modeste; la manière dont sa ceinture retenait sa jupe était appropriée à son extrême jeunesse. Alors, — je l'affirme sincèrement,
— l'Esprit de la vie, qui réside dans la partie la plus secrète du cœur, commença de trembler au fond de- moi si fortement que j'en frémis jusque dans mes plus petites veines, et, tremblant, il dit ces mots : Ecce deus fortior me, qui veniens dominabitur mihi : Voilà un dieu plus fort que moi; il va me dominer!... A partir de ce moment, l'amour se rendit maître de mon âme qui lui fut aussitôt fiancée (1). »
Cette précocité affective n'a rien d'extraordinaire; elle annonce même habituellement la vocation des grands passionnés. On en peut citer de nombreux exemples.
C'est vers la dixième année que Rousseau,
(1) Apparvc vestita di nohilissimo colore umile ed onesto sanguigno, cinla e ornata ada guisa che a la sua giovanissima età si convenia. In quel punto dico veramente che lo spirito de la vita, lo qualdimora ne la secretissima caméra del mio cuore, comincià a tremar si fortemente, che apparia ne li menimi polsi orribilmente; e tremando disse queste parole : Ecce deus fortior me, qui veniens dominabitur mihi... D'allora innanzi dico che Amore segnoreggiô la mia anima, la quai fu a lui si tostô disponsata. — Vita nuova, I.
Alfieri et Novalis éprouvèrent leur premier émoi devant la beauté féminine. Henri Heine avait le même âge quand il devint amoureux d'une enfant délicate et souffrante, « la petite Véronique », dont la mort prématurée lui laissa un souvenir ineffaçable. Byron enfin n'avait que huit ans, lorsqu'il conçut pour une fillette, Mary Duff, un amour si violent « que je ne crois pas, écrira- t-il plus tard, en avoir jamais ressenti un semblable ».
Qui fut Béatrice?
Et d'abord, vécut-elle réellement, de notre vie charnelle, comme une simple fille des hommes? Ou bien ne fut-elle qu'une abstraction, un esprit sans corps, une entité sentimentale? La question est de celles qui ne seront jamais résolues péremptoirement, et toujours les exégètes se partageront entre la thèse réaliste et la thèse symbolique.
La vérité est peut-être dans une conciliation des deux systèmes.
Que Dante, en sa dix-huitième année, se
52 CIIAPITIU; l'RKMIKH
soit épris d'une jeune fille qui l'avait ému neuf ans plus tôt, le fait semble certain. La Vita nuova, pour qui sait la lire, porte à cet égard un témoignage irrécusable. Si l'on retranche de l'ouvrage les subtilités scolastiques, les effets de rhétorique et tous les morceaux où l'auteur s'est visiblement exercé au bello stile selon le goût du temps, on a devant soi une confession de la plus évidente sincérité. La précision des faits positifs qui forment la trame du récit, le naturel et la logique des sentiments qui s'y expriment, la justesse émouvante de certains accents, la naïveté de certains aveux, tout nous affirme qu'une passion vraie s'est racontée là. Qu'on en juge par le charmant épisode où l'on voit Dante, conduit par un ami dans une assemblée d'élégantes jeunes femmes et devenant soudain muet, stupide, éperdu, parce que Béatrice vient d'entrer. Amusées de son trouble, les jeunes Florentines se moquent de lui et Béatrice rit avec elles. L'ami entraîne Dante au dehors et lui
L'IIOMMK 53
demande ce qu'il a. Dès qu'il s'est un peu ressaisi, le pauvre amoureux fait cette grave et belle réponse : « J'ai posé les pieds dans cette partie de la vie d'où, lorsqu'on y a une fois pénétré, on ne revient plus sur ses pas (1). » Le même accent de réalisme et de sincérité marque la piquante aventure qui survient à Dante, peu après la mort de Béatrice, et qui apporte à sa douleur une diversion si imprévue : « Comme j'étais en un lieu où je réfléchissais au temps passé, je me sentis accablé par des souvenirs si cruels que mon visage trahissait les sentiments terribles dont j'étais agité. Dans cet état, je levai les yeux pour m'assurer qu'on ne me regardait pas. J'aperçus alors une noble et jeune dame, fort belle, qui, d'une fenêtre, observait mes traits avec tant de compassion qu'il semblait que la pitié tout entière fût en elle... Honteux de me laisser voir dans
(1) Io tenni li piedi in quella parte de la vita, di là da la quale non si puà ire più per intendimento di ritornare. — Vita nuova, XIV.
le trouble où j'étais, je me dérobai aux regards de cette belle personne et je pensais : Il n'est pas possible qu'en cette dame compatissante il n'y ait pas le plus noble amour. C'est pourquoi je résolus de composer un sonnet où je raconterais tout ce que je viens de dire et de le lui adresser (1). » Puis il la recherche les jours suivants. « Maintes fois je songeais à elle comme aune personne qui me plaisait trop... Et je me disais : Ah! quelle coupable pensée que celle qui m'incite à me consoler d'une manière si indigne
(1) Poi per alquanto tempo, con cià fosse cosa cked io fosse in parte, ne la quale mi ricordava del passalo tempo, molto stava pensoso, e con dolorosi pensamenti tanto che mi faceano parère di fore una vista di terribile sbigottimento. Onde io levai li occhi per vedere se altri mi vedesse; allora vidi una gentile donna giovane e hella molto, la quale da una fînestra mi riguardava si pietosamente, quanto a la vista, che tutta la pietà parea in lei accolta... E perô, temendo di non mostrare la mia vile vita, mi partio dinanzi da gli occhi di questa gentile; e dicea poi fra me medesimo : « £" non puote essere che con quella pietosa donna non sia nobilissimo amore. » E perô propuosi di dire un sonetto, nel quale io parlasse a lei, e conchiudesse in esso tutto cià che narfato è in questa ragione. — Vita nuova, XXXV.
et qui pourtant ne me laisse presque pas d'autre idée en l'esprit! » Mais brusquement cette autre réflexion me venait : « Et pourquoi ne chercherais-tu pas à secouer ton grand chagrin d'amour? Ne vois-tu donc pas que c'est un souffle d'amour qui te vient de cette dame compatissante (1)? »
Tous ces traits, si naturels, ont le caractère véridique. Œuvre d'art si l'on veut, la Vita nuova est assurément aussi une effusion du cœur, la confession d'une âme juvénile, et l'auteur aurait pu y inscrire le sous-titre que Goethe a donné à ses Mémoires : « Vérité et poésie (2). »
(1) E moite volte pensava più amorosamente, tanto che *i cuore consentira in lui... E dicea fra me medesimo : « Deo, che pensiero è questo, che in cosï vil modo vuole consolar me e non mi lascia quasi altro pensare! » Poi si rilevava un altro pensiero e diceami : « Or tu se' stato in tanta tribulazione perché non ti vuoli tu ritrarre da tanta amaritudine? Tu vedi che questo è uno spiramento d'Amore, che ne reca li desii d'Amore dinanzU ed è mosso da cos gentil parte? » — Vita nuova, XXXVIII.
(2) Les mots Vita nuova signifient aussi bien Vita novella ou Vita giovenile que Vita redenta, qui est
Dante a immortalisé son amante sous le nom de Béatrice. Mais s'appelait-elle réellement ainsi? Aucune pièce authentique, aucun document d'archivé ne nous autorise à le croire. D'ailleurs, à y regarder de près, le poète n'affirme pas positivement que ce fut là son nom véritable. « La glorieuse dame de ma pensée, à laquelle beaucoup de personnes, ne sachant comment la désigner, ont donné le nom de Béatrice (1)... » Il n'en dit pas davantage.
Non moins fragile est la tradition qui, depuis Boccace, a identifié Béatrice avec la fille de Folco Portinari, laquelle épousa, vers 1286, Simone dei Bardi. Le récit de Boccace évoque d'ailleurs un pittoresque et poétique tableau de la vie florentine. C'était le 1er mai 1274. « Au temps où la douceur du
l'acception habituelle. C'est le roman de la jeunesse de Dante autant que l'histoire de sa rédemption morale par la vertu de l'amour.
(1) La gloriosa donna de la mia mente, la quai fu da molli chiamata Béatrice, li qualinon sapcano che si chiamare. — Vita nuova, I.
ciel revêt de ses ornements la terre et la rend toute riante par la variété des fleurs entremêlées aux vertes frondaisons, l'usage était en notre cité que chaque quartier organisât des réunions d'hommes et de femmes pour festoyer en société choisie (1). » Folco Portinari, lié avec les Alighieri et qui habitait non loin de leur demeure, c'est-à-dire près de la porte Saint-Pierre, avait réuni ce jour-là quelques amis et leurs enfants.
« Parmi ces jouvenceaux, il y avait une fille de Folco, dont le nom était Bice, quoiqu'il l'appelât toujours de son nom primitif, Béatrice. Elle avait huit ans à peu près, jolie et gentille au possible pour sa tendre jeunesse, l'air noble et gracieux, avec des manières et des paroles d'une gravité modeste qu'on n'attendait guère de son âge enfantin; un
(1) Nel tempo nel quale la dolcezza delcielo riveste dé* suoi ornamenti la terra, e tutta per la varietà de' fiori mescolati tra le verdi frondi la fa ridente, era usanza nella nostra città e degli uomini e délie donne nelle loro contrade, ciascuno e in distinte compagnie festeggiare. — Vita di D.
visage régulier, aux traits délicats; enfin, outre cette beauté, un tel charme de pureté que maintes gens la regardaient comme une petite créature angélique. Telle que je la dépeins ou plus belle encore peut-être elle apparut dans cette fête. Ce n'était probablement pas la première fois que Dante la voyait; mais c'était la première fois qu'elle avait le pouvoir d'éveiller l'amour en lui. Et tout enfant qu'il fût, la belle image de Béatrice entra dans son cœur avec tant d'amour que, de ce jour-là et durant sa vie entière, il ne s'en départit plus (1). » Historiquement,
(1) Era infra la turba de1 giovanetti unafigluola del sopradetto Folco, il cui nome era Bice, comecchè egli sempre dal suo primitivo nome, cioè Béatrice la nominasse, la cui età era forse di otto anni, assai leggiadretta e bella secondo la sua fanciullezza, e ne' suoi atti gentilesca e piacevole molto, con costumi e con parole assai più gravi e modeste che il suo picciolo tempo non richiedeva; e oltre a questo aveva le fattezze del volto dilicate molto e ottimamente disposte, e piene, oltre alla bellezza, ditanta onesla vaghezza, che quasi un' angioletta era reputata da molti. Costei adunque, taie quale io la diseg?io,o forse assai più bella, apparve in questa festa, non credo primamente, ma prima possente ad innamorare agli
cet agréable récit a le tort d'avoir été composé quatre-vingts ans après les faits qu'il rapporte. L'amour de Dante pour Béatrice n'a pu devenir célèbre à Florence que par la publication de la Divine Comédie et surtout de la terza cantica qui ne fut achevée que peu de temps avant la mort du poète, à Ravenne. On ne saurait donc admettre qu'un épisode sentimental, d'une contaxture aussi légère, se soit spontanément perpétué dans la mémoire des Florentins, malgré le long exil de Dante et tous les sujets de préoccupation que la politique entretenait alors dans les esprits (1).
D'autre part, il est douteux que l'héroïne de la Vita nuova ait été mariée. Entre plu-
occhi del nostro Dante; il quale,ancora che fanciullo fusse, con tanta affezione la bella immagine di lei ricevette nel cuore, che da quai giorno innanzi mai, mentrechè visse, non se dipartï. — Vita di D.
(1) La Vita nuova a été composée deux ans après la mort de l'héroïne, c'est-à-dire en 1292. Les derniers chants du Paradis, qui marquent l'apothéose de Béatrice, n'ont été publiés qu'après 1321. Et Boccace a écrit sa Vie de Dante vers 1394. Le rapprochement de ces dates est significatif.
sieurs indices qui suggèrent cette opinion, le reproche d'inconstance que Béatrice adresse à Dante, lorsqu'elle le revoit au Purgatoire, serait difficile à comprendre si elle n'avait eu le droit, étant libre elle-même, d'imposer la fidélité à l'adolescent qui lui avait juré son amour. Enfin comment expliquer le silence de la Vita nuova sur le mariage de la jeune fille? Comment Dante, si minutieux à nous décrire les mouvements de son cœur, passe-t-il sous silence ce fait énorme que sa Béatrice adorée est devenue la femme d'un autre? Non, ce n'est pas l'épouse de Simone dei Bardi que Dante a aimée d'un si fervent amour.
Mais Dante n'est pas seulement un amoureux; il est encore un métaphysicien et un mystique. Le symbolisme est la forme naturelle de sa pensée. Les choses n'ont de valeur à ses yeux que par leur secrète correspondance avec le surnaturel et le divin. Aussi, après la mort de Béatrice, une sorte de dualisme s'opère en lui. La créature char-
L'HOMME 6t
mante qui, la première, a fait battre son cœur se transforme peu à peu dans ses souvenirs. Il la spiritualise. Elle devient pour lui ce qu'était pour Platon la prophétesse Diotime de Mégare, la personnification de l'intelligence inspiratrice, « la lumière qui s'interpose entre l'esprit et la vérité (1) ». Bientôt il lui reconnaît des qualités plus transcendantes encore; il voit en elle l'interprète des saints dogmes, la médiatrice entre le ciel et l'humanité. Et c'est sous sa conduite qu'il parcourt les régions célestes. Ainsi, plus il avance dans la vie et plus elle s'idéalise dans sa mémoire. Aux dernières étapes de son pèlerinage imaginaire, elle n'est plus qu'une allégorie, l'emblème de la théologie, le symbole de la perfection morale, du suprême savoir et de la divine beauté.
Mais qu'on ne s'y méprenne pas. Même sous cette forme immatérielle et abstraite,
(1) Che lume fia tra il vero e Vintelletto.
Purg. VI, 45.
il l'aime, pour l'heureuse influence qu'elle continue d'exercer sur lui, pour l'exaltante douceur du songe qu'elle entretient dans son âme. Gomme autrefois, il la désigne par les expressions les plus caressantes; il la nomme « celle qui mit le Paradis dans mon être (1), » « ce soleil qui d'abord brûla mon cœur d'amour (2), » « le doux guide dont les yeux angéliques resplendissaient en me souriant (3). » Il dit enfin : « Elle rayonna vers moi d'un sourire qui aurait rendu un homme heureux au milieu des flammes (4). » Une fois même, elle est obligée de l'arracher à la fascination qu'elle exerce sur lui : « Le plaisir éternel qui étincelait sur son beau
(1) Quella che imparadisa la mia mente.
Par. XXVIII, 3.
(2) Quel sol, che pria oVamor mi scaldà il petto.
Par. III, 1.
(3) La dolce guida Che sorridendo ardea negli occhi santi.
Par. III, 23-24.
(4) Raggiandomi d'un riso Tal, che nel fuoco jaria Vuom felice.
Par. VII, 17-18.
visage me renvoyait la lumière de Dieu. Bientôt, me commandant par l'éclat d'un sourire, elle me dit : « Tourne-toi, puis écoute. Apprends que le Paradis n'est pas seulement dans mes yeux (1). » A l'apogée de sa métamorphose ascensionnelle, Béatrice conserve encore quelques traits de réalité. On découvre la fille d'Eve sous l'austère manteau de la Théologie. Jusque dans l'Empyrée, son habituel séjour, elle manifeste des sentiments de femme, des faiblesses mondaines; «lie se montre capable de jalousie et presque de coquetterie. La flamme de son ancien amour vacille encore au fond d'elle. Et voici comment elle rappelle à son amant les charmes physiques qui la vêtaient jadis : « Nature ni art jamais ne
(1) Il piacere eterno, che diretto
Raggiava in Béatrice, dal bel çiso Mi contentava col secondo aspetto.
Vincendo me col lume d'un sorriso, Ella mi disse : — Volgiti ed ascolta, Chè non pur ne' miei occhi è Paradiso. Par, XVIII, 16-21.
t'offrirent un plaisir comparable à celui des beaux membres où je fus enfermée et qui sont tombés en poussière. Et si, par ma mort, ce plaisir sans égal t'échappa, quelle chose mortelle a pu ensuite t'inspirer un désir (1)? »
Que Dante ait eu par ailleurs de nombreuses maîtresses, peu importe. Il n'a vraiment aimé que Béatrice, car elle résumait pour lui tout ce qu'il demandait à l'amour des autres femmes. Quarante années durant, elle hanta ses yeux, son cœur, son imagination, sa pensée. Elle fut le principe de ses rêves, la seule consolation de ses épreuves, l'unique charme de sa vie. Par elle il connut pleinement la toute-puissance adorable et bienfaisante de « l'éternel féminin ».
(1) Mai non tfappresenlô natura o arte
Piacer, quanto le belle membra in clrC io Rinchiusa fui, e sono in terra sparte; E se il sommo piacer sï ti fallio
Per la mia morte, quai cosa mortale Dovea poi trarre te nel suo disio?
Purg. XXXI, 49-54.
« Vous qui aimez la gloire, soignez votre tombeau; couchez-vous-y bien; tâchez d'y faire bonne figure; car vous y resterez (1). » Dante n'était pas moins sensible à la gloire que Chateaubriand; mais il la concevait sous des formes plus simples, avec moins d'apparat et de mise en scène. S'il avait pu choisir sa tombe, il ne se fût certes pas laissé guider par les considérations exclusivement pittoresques et théâtrales qui désignèrent à René le rocher de Saint-Malo.
Le sentiment religieux aurait seul dicté son choix, et l'on s'imagine volontiers qu'il aurait pieusement élu, pour y dormir son
(1) Mémoires oV outre-tombe, IV. — 29 mai 1833
éternel sommeil, le campo-santo de quelque église franciscaine, Santa-Croce de Florence, Sainte-Marie-d es-Anges d'Assise, ou mieux encore le couvent de Fonte Avellana où le Séraphique reçut les stigmates. Le hasard s'est montré plus soucieux du décor funèbre qui convenait à sa grande ombre : les vicissitudes de l'exil lui ont assigné un sépulcre d'une désolation et d'une majesté sublimes, le sépulcre même de l'Empire romainj — Ravenne.
C'est vers l'an 1319, après une seconde résidence à Vérone et un bref séjour à Bologne, que Dante vient en Romagne chercher asile et protection au service d'un nouveau maître, l'élégant et lettré Guido Novello de Polenta, le neveu de Françoise de Rimini. Depuis près de vingt années, il poursuivait cette existence de proscrit vagabond. Pourquoi errait-il ainsi de ville en ville? Pour le plus misérable motif, pour la nécessité de gagner son pain. Dénué de ressources, ayant vu tous ses biens con-
fisqués, condamné aux besognes mercenaires, il s'engageait tantôt comme professeur d'éloquence ou de poésie, tantôt comme orateur officiel ou diplomate; il descendit même au rôle de copiste. On ne se figure pas sans douleur ce qu'une nature comme la sienne, nerveuse et vibrante à l'excès, toujours éprise d'idéal, obsédée de rêves, dut souffrir à ces heurts continuels de la réalité.
Il semble avoir eu, en arrivant à Ravenne, l'intention de se fixer enfin et d'achever là ses jours. Il avait cinquante-quatre ans; la vieillesse était proche; une lassitude indicible l'accablait. L'œuvre qui avait été le soutien et la seule consolation de sa vie lui manquait : il venait de terminer son poème; il n'avait plus rien à faire ici-bas, rien à poursuivre, rien à espérer. Les images de mort qui hantent la vieille cité byzantine et sa forêt de pins funéraires ne pouvaient lui suggérer qu'un immense désir de ne plus être.
Ses deux fils, Pietro et Jacopo, qu'une sentence d'exil avait récemment frappés comme leur père (1), étaient venus le rejoindre ainsi que sa fille aînée, Béatrice, qui allait prendre le voile au couvent dominicain de Saint-Etienne-des-Oliviers. Sa femme, Gemma Donati, était restée à Florence avec leur dernière fille, Antonia.
En l'été de 1321, un différend ayant surgi entre Venise et Ravenne, Guido Novello chargea le poète d'une mission auprès de la Sérénissime République. Il revint, au mois de septembre, par la triste route qui traverse les lagunes de Chioggia et le delta du Pô, région d'eaux stagnantes et de terres inondées, région de miasmes et de pestilence lorsque arrive l'automne. Un soir il prit la fièvre et n'eut que le temps de rentrer au gîte pour y mourir, le 13 septembre.
« On l'ensevelit, rapporte Giovanni Vil-
(1) La sentence qui implique les deux fils dans la condamnation paternelle est du 6 novembre 1315.
lani, en costume de poète et de grand philosophe (1) », c'est-à-dire probablement tel qu'il est représenté sur la fresque de Domenico di Michelino qui est dans la cathédrale de Florence, en robe longue avec la couronne de myrte et de laurier. Selon une autre tradition, il aurait exigé pour linceul l'habit des tertiaires franciscains. Le corps fut inhumé devant la petite église de Saint-Pierre- Majeur.
Plusieurs fois, dans les siècles subséquents, Florence a supplié Ravenne de lui rendre la dépouille précieuse. Ravenne s'y est toujours refusée, avec raison. Pour garder les restes mortuaires du poète, la cité des Romagnes est mieux qualifiée que la Ville du Lis. Florence évoque plutôt l'adolescence heureuse de Dante, les belles années de la Vita nuova, le songe cruel et délicieux qui visitait Béatrice, les prouesses de Campaldino, les jeunes enthousiasmes et les brèves
(1) Fu seppellito in abito di poeta e di grande filosofo. — Cron.
70 Cil API I RE PREMIER
illusions de l'action politique, tout cet admirable élan d'une âme vers la poésie, la beauté, l'amour, la gloire. Mais, nulle part autant qu'à Ravenne, on ne sent palpiter cette âme ennoblie par la souffrance et magnifiée par le génie. Nulle part mieux qu'à l'ombre des vieilles basiliques, sous le reflet des coupoles d'or, parmi les fantômes impériaux, on n'entre en commerce intime et, si l'on osait dire, en familiarité avec le visionnaire prodigieux qui trouva dans son propre cœur le secret de toutes les passions humaines.
I. Dante à l'armée. Bataille de Gampaldino, siège de Gaprona. Vie publique de Dante. Le Priorat. L'ambassade auprès de Boniface VIII. Charles de Valois à Florence. L'exil. — II. Patriotisme de Dante. Que l'Italie du moyen âge n'a pas eu le sentiment national. Culte de Dante pour la liberté; sa haine de la démocratie. — III. Théorie de Dante sur le gouvernement de l'univers. Rome et César, le Pape et l'Empereur. Le traité de la Monarchie. — IV. Passion de Dante pour Faction politique. Energie et ténacité de ses convictions. L'Empereur Henri VII en Italie. Déception de Dante. Son inébranlable fermeté dans l'exil. Motifs de sa conversion à la cause gibeline. Sa solitude morale. — V. Contradiction entre l'idéal de Dante et les tendances de son époque. Anachronisme de son admiration pour le Saint-Empire. L'ère des grands condottieri. Déclin de la puissance pontificale. Les premiers symptômes de la Renaissance. Jugement de Machiavel.
La vie politique de Dante nous montre, dans le plein jour de la réalité, cette nature si originale, si ardente, si énergiquement trempée. i A vingt-quatre ans, au plus fort de sa vie amoureuse, il quitte Florence pour aller combattre les Gibelins d'Arezzo et il contribue, le 12 juin 1289, à leur écrasement dans la plaine de Campaldino. Leonardo Bruni nous rapporte que le jeune poète « combattit vigoureusement à cheval, au premier rang, où il courut grand danger (1). »
(1) In quella battaglia memorabile e grandissima, lui giovane e bene stimato si trovà nelV armi, combattendo vigorosamente a cavallo, nella prima schiera, dove porté gravissimo pericolo. — Vita di D.
Le souvenir de cette brillante journée s'est fixé plus tard, sous la plume du poète, en un tableau animé, tout frémissant d'ardeur guerrière et de fougue juvénile : « J'ai vu jadis des cavaliers lever le camp, partir en charge, feindre l'attaque, quelquefois même déguerpir prestement. J'ai vu nos éclaireurs battre l'estrade et fourrager au travers de votre pays, gens d'Arezzo; j'ai vu des combats d'escadrons et des combats singuliers, au son des trompettes, des tambours et des cloches... (1). »
Vers la fin de l'été, il est au siège de Caprona, qu'une garnison pisane défend avec acharnement, et il y complète son expérience de la vie militaire. On relève,
(1) Io vidi già cavalier' muover campo,
E cominciare stormo, e far lor mostra, E talvolta partir per loro scampo; Corridor* vidi per la terra vostra, O Aretini, e vidi gir gualdane, Ferir torneamenti, e correr giostra, Quando con trombe, e quando con campane, Con tamburi...
Inf. XXII, 1-8
r/4 CHAPITRE II
dans la Divine Comédie, nombre d'observations pratiques et d'images saisissantes qui datent certainement de cette époque. La guerre de 1289 a été, pour Dante, la rude école de réalisme que seront, pour Goethe, le blocus de Mayence et, pour Chateaubriand, l'armée de Condé.
Au lendemain de Gampaldino, s'ouvre l'ère des grandes discordes florentines. La carrière publique de Dante commence peu après.
En juin 1296, il entre au Conseil des Cent, où il remplit des fonctions assez modestes. Le 15 juin 1300, il est élu l'un des six « Prieurs des Arts et de la Liberté ». L'institution, fondée en 1282, était la première de Florence. Le Gonfalonier de Justice et les Prieurs concentraient en effet dans leurs mains tout le pouvoir exécutif. L'honneur d'être appelé à cette magistrature n'avait pourtant rien d'exceptionnel. La durée du mandat était limitée à deux mois, les titulaires n'étaient rééligibles qu'après deux ans.
Nombreux étaient donc les citoyens qui participaient ainsi au gouvernement de la Seigneurie. Dans l'automne de 1301, Dante est envoyé à Rome avec trois autres députés pour obtenir l'appui de Boniface VIII contre le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, qui marche sur Florence, à l'appel des Noirs. Au cours de cette ambassade, une révolution violente, soutenue par l'étranger, place une minorité oppressive à la tête de la République. Le 27 janvier 1302, le nouveau Podestat, Gante dei Gabbrielli de Gubbio, porte contre Dante l'accusation d'avoir prévariqué au détriment du trésor public et troublé la paix de Florence en s'opposant à l'entrée du Valois. De ce double chef, il est condamné à cinq mille florins d'amende, à la confiscation et à l'exil. Six cents de ses concitoyens subissent, peu après, le même sort. Dante ne prendra plus désormais aucune part officielle aux affaires de l'Etat.
Son rôle politique se réduit donc à peu
de chose : quelques fonctions municipales, quelques missions diplomatiques auprès des cités voisines, deux mois de priorat, une ambassade à Rome, c'est tout. Encore, l'ambassade auprès de Boniface VIII n'estelle pas certaine.
Mais si, dès 1302, c'est-à-dire à l'âge de trente-sept ans, Dante est retranché de l'action effective, le sort de sa patrie ne cesse pas de le passionner. C'est même dans le recueillement de l'exil, loin des factions, qu'il s'élève à la pleine conscience de son idéal politique et qu'il formule sa théorie du gouvernement humain. Réduit désormais à combattre en poète et en publiciste, il y déploie une ardeur impérieuse, d'autant plus opiniâtre que, du succès de ses doctrines, il n'attend rien moins que le salut du monde.
Un patriotisme fervent anime ses convictions. Pendant toute sa vie errante, il a nourri le regret mortel « du très doux sein de Florence qui l'avait conçu (1) », « du beau bercail où il avait dormi agneau (2) ». Ses dix-neuf années d'exil ont été un supplice continu, aussi cruel les derniers jours que les premiers. On recueille, tout au long de son œuvre, ses plaintes éloquentes, celle-ci par exemple : « J'ai pitié de tous les malheureux mais, par-dessus tout, de ceux qui,
(1) Nel dolcissimo seno di Fiorenza fui nato.
Gonv. I, 3.
(2) Del bello ovile ov' io dormii agnello.
Par. XXV, 5.
frappés de bannissement, ne voient plus la patrie que dans leurs songes (1). » Ailleurs il écrit : « Il a plu aux citoyens de la très belle et très illustre fille de Rome, Florence, de me jeter hors de son très doux sein où je naquis, où je fus nourri jusqu'au milieu de ma vie, où j'espère passionnément aller un jour reposer mon âme accablée et terminer mon destin... Et me voici comme un navire sans voile, sans gouvernail, ballotté de port en port et de rivage en rivage (2). » Un autre jour, errant à travers les solitudes des Apennins, il insère dans un canzone ce soupir douloureux : « 0 ma chanson montagnarde, tu vas donc partir! Peut-être
(1) Piget me cunctis, sed pietatem majorem illorum habeo, quicunque in exilio tabescentes patriam tantum somniando revisunt. — De vulg. eloq. II, 6.
(2) Fu piacere de' cittadini délia bellissima e famosissima figlia di Roma, Fiorenza, di gettarmi fuori del suo dolcissimo seno, nel quale nato e nudrito fui fino al colmo délia mia vitae nel quale desidero con tutto il cuore di riposare Vanimo stanco, e terminare il tempo che mi è dato... Veramente io sono stato legno senza vêla e senza governo, portato a diversi porti e liti dal vento. — Gonv. I, 3.
verras-tu Florence, ma patrie, Florence, qui, veuve d'amour et dénuée de pitié, me repousse loin d'elle (1). »
Enfin, pendant son séjour à Vérone en 1316, l'accueil hospitalier qu'il reçoit du grand Scaliger (2) ne lui fait sentir que plus durement la détresse de son existence vagabonde, et c'est là qu'il met dans la bouche de son aïeul Cacciaguida la fameuse prédiction : « Tu abandonneras tout ce qui t'est le plus cher et ceci n'est encore que le premier trait que lance l'arc de l'exil. Tu éprouveras ensuite combien est amer le pain de l'étranger et quel dur chemin c'est de gravir et descendre l'escalier d'autrui (3). »
C'est un fait curieux que Dante ait res-
(1) O montanina mia canzon, tu vai; Forse vedrai Fiorenza, la mia terra Che fuor di se mi serra,
Vota d'amore e nuda di pietate.
Ganz. XVIII, 6.
(2) La cortesia del gran Lombardo.
Par. XVII, 71.
(3) Tu lascerai ogni cosa diletta
senti à ce point les douleurs de l'exil, alors qu'il continuait de fouler le sol italien. Il a souffert autant de vivre à Lucques, à Vérone ou à Ravenne, qu'à Paris.
Par là on mesure combien la notion du patriotisme était alors restreinte dans la Péninsule. Le sentiment de la liberté municipale y était extrêmement vif, celui de l'unité nationale presque nul. Pliée depuis des siècles à la domination des Césars germaniques, l'Italie n'avait aucun souci de se constituer en nation. Par le mot d'indépendance, elle n'entendait que le libre jeu de ses factions intérieures. La Ligue lombarde, si riche en actes héroïques, n'avait été rien moins qu'une lutte d'affranchissement et d'unification. Les villes qui la composaient, Milan, Verceil* Novare, Ber-
Piu caramente, e questo è quello strale Che V arco delV esilio pria saetta.
Tu proverai si corne, corne sa di sale Lo pane altrui, e corrC è duro calle Lo scendere e il salir per Valtrui scale. Par. XVII, 55-60.
game, Brescia, Vérone, Padoue, Modène, Bologne, etc., ne contestaient pas la légitimité de l'hégémonie tudesque. En s'insurgeant, elles ne visaient qu'à mettre fin au régime oppressif des vicaires impériaux et à se faire confirmer leurs coutumes propres. La révolution avorta du jour où, de communale qu'elle était d'abord, quelques esprits aventureux essayèrent de la rendre nationale. Un long temps s'écoulera encore pour que le cri de Jules II : Fuori i Barbari! soit compris de l'âme italienne. Pour Dante, comme pour tous ses contemporains, la patrie est donc enfermée tout entière dans les murailles de la ville où il est né. Son horizon national ne dépasse pas les collines de Fiesole et de San Miniato. En dehors de cette limite, il confond tous les pays dans une sorte de cosmopolitisme idéal, qui lui fait écrire cette phrase étrange : « Ma patrie à moi, c'est l'univers, comme est la mer pour le poisson (1). »
(1) Nos autem cui mundus est patria, velut piscibus œquor. — De vulg. eloq. I, 6.
Ainsi s'explique son attitude, en 1310, lorsque Henri VII de Luxembourg franchit les Alpes. Il n'éprouve pas le moindre scrupule à introduire l'étranger en Italie, à guider la marche de l'envahisseur, à stimuler son zèle, à diriger ses coups. Aucun parti, d'ailleurs, n'avait jamais hésité à chercher au delà des Alpes un concours armé pour écraser la faction adverse et se faire rétablir dans le commandement de la cité. Les Guelfes mêmes, qui passaient pour les champions de l'autonomie politique et les représentants de l'esprit latin, ne s'étaient pas gênés pour faire venir Charles d'Anjou à Naples et Charles de Valois à Florence. Tandis que le frère de Philippe le Bel se hâtait vers l'Arno, ils lui criaient pour l'encourager : « Nous sommes les Guelfes de Florence, les vassaux de la maison de France (1)! »
La pensée de Dante apparaît mieux
(1) Noi siamo i Guelfi di Firenze, jedeli délia casa di Francia. — Disro Gompagni. Cron. II, 29.
Li: POLITIQUE 83
encore dans l'admirable portrait du trouvère lombard Sordello. Le Gibelin « à l'âme généreuse et fière, au regard noble et grave (1) », nous est présenté comme un des fils les plus dévoués de l'Italie, comme le type idéal du patriote italien. Désespéré de voir l'état misérable où Rodolphe de Habsbourg et Albert de Germanie abandonnent la Péninsule, il s'écrie dans un mouvement superbe : « Ah! Italie esclave, hôtellerie de douleur, navire sans pilote dans la tempête, jadis reine des provinces, aujourd'hui repaire de prostitution (2) ». Pour lui, en effet, l'Italie est esclave, parce qu'elle n'obéit plus à son maître légitime, l'Empereur allemand, parce qu'elle est asservie au pouvoir démocratique, aux factions populaires, à une
(1) O anima lombarda, Corne ti stavi altéra e disdegnosa,
E nel mover degli occhi onesta e tarda/ Purg. VI, 61-63.
(2) Ahif serva Italia, di dolore ostello,
Nave senza nocchiero in gran tempesta, Non donna di provincie, ma bordello.
Purg. VI, 76-78.
Si CHAPITRE II
foule de tyrans locaux, en un mot, parce que pour la première fois depuis des siècles elle ne courbe pas la tête sous le joug étranger. A son amour de la ville natale, Dante mêle un culte ardent de la liberté. Vivre libre est même, à ses yeux, d'un si haut prix que le suicide de Caton après Pharsale lui paraît un des plus beaux exemples de la vertu antique (1), un « ineffable sacrifice (2) », et que, dans son admiration pour ce héros païen, il lui confie la garde du Purgatoire. Mais son libéralisme ne correspond, pas plus que son patriotisme, à nos idées modernes. Pour Dante comme pour tous ses contemporains, être libre c'est participer au gouvernement direct de la
(1) Libéria va cercando, che è si cara Corne sa chi per lei vita rifiuta.
Purg. I, 71-72.
(2) Accedit et illud inenarrabile sacrificium severissimi verse libertatis auctoris Marci Catonis, qui, ut mundo libertatis amores accenderet, quanti libertas esset ostendit, dum è vita liber decedere maluit quant sine libertate manere in illa. — De Monarch. II, 5.
République, élire des magistrats, siéger dans les conseils. Rien de plus. Et notamment cette conception de la liberté n'implique ni le respect de la constitution, ni l'impartialité de la justice, ni la tolérance des opinions adverses, ni surtout la reconnaissance d'aucun droit aux partisans de la faction rivale. L'épître virulente que le poète gibelin adresse à ses concitoyens pendant la descente des Impériaux en Toscane nous fait présumer le traitement qu'il eût infligé à ses ennemis, si l'équipée d'Henri VII n'eût échoué.
Dante ne comprend d'ailleurs la liberté que subordonnée au principe aristocratique. Il est aristocrate dans l'âme. A toute occasion, il vante l'ancienneté de ses ascendances patriciennes. Il réclame pour trisaïeul Cacciaguida, né en 1090, compagnon de l'empereur Conrad à la seconde croisade. Il laisse même entendre que sa famille est d'antique souche romaine. Que ses prétentions soient fondées, il n'en fournit et
l'on n'en trouve nulle preuve. Aucune famille du nom d'Alighieri n'est inscrite aux registres de la noblesse toscane pendant le treizième siècle. D'autre part, c'est dans les rangs populaires qu'il a fait ses premières armes politiques. Et tous ses parents appartenaient au parti des Guelfes qui furent les démocrates du moyen âge, les représentants des villes et du commerce, par opposition aux Gibelins, défenseurs de l'esprit germanique et féodal. Quoi qu'il en soit de ses origines réelles, il n'a que des sentiments hostiles et des paroles de mépris pour les roturiers, les popolani. Il s'élève avec violence contre le» ambitions croissantes de la gente nuova, contre la confusion des rangs sociaux, contre le mélange des castes, où il voit non seulement la déchéance des familles mais la ruine de la cité (1).
(1) Sempre la confusion délie persone Principio fu del mal délia cittade.
Par. XVI, 67-68.
Ces opinions, qui semblent s'être formées assez tôt chez Dante, le prédisposaient à concevoir le vaste système de gouvernement qu'il édifia plus tard, dans son traité de la Monarchie et qui résume sa foi politique.
La thèse qu'il développe dans cet ouvrage procède entièrement de ses doctrines philosophiques et religieuses.
L'unité étant l'un des modes de la perfection divine, Dante conclut à la nécessité d'un chef unique soumettant à sa loi tous les peuples de l'univers. La dispersion et la diversité lui font horreur, comme à Bossuet. Tous les maux et toutes les décadences qui affligent son époque lui paraissent
dériver d'une seule cause : la divergence des principes sur lesquels les nations prétendent se guider. Seule une monarchie suprême, image transposée de Tordre céleste, peut assurer la paix, la concorde, la justice, la félicité parmi les hommes.
Cette suprématie, Dieu Ta conférée, en droit, aux empereurs germaniques, héritiers de l'Empire romain, successeurs d'Auguste, de Trajan, de Constantin, uniques dépositaires de la tradition sociale. Rome demeure toujours, à ses yeux, le siège du gouvernement universel. La vieille cité garde pour lui tout le prestige qu'elle avait pour les Italiens du onzième et du douzième siècle. L'âge d'or de l'humanité lui paraît s'être prolongé sans interruption de César à Justinien, temps radieux, temps bénis « où la nacelle du genre humain voguait à pleines voiles et sans orages vers un port assuré (1) ».
(1) Ché la nave délia umana compagnia dirittamente, per dolce cammino, a debito porto correa. — Gonv. IV, 5.
A l'appui de sa thèse, il invoque ingénument les miracles cités par Tite-Live, le bouclier tombé du ciel pendant le sacrifice de Numa, Glélie traversant le Tibre à la nage, les oies sauvant le Capitole, Annibal arrêté par la grêle dans l'élan de sa victoire. Et, comme signe décisif des vues de Dieu sur le peupleroi, il cite le vers célèbre de Virgile :
Tu regere imperio populos, Romane, mémento.
Mais Dieu ayant donné aux hommes, pour atteindre leurs fins, une double lumière, la Foi et la Raison, il s'ensuit que le gouvernement universel reçoit deux formes, le Sacerdoce et l'Empire. Dans l'ordre spirituel, le pape est le guide souverain des sociétés humaines, comnte est l'empereur dans Tordre temporel.
Aucun d'eux toutefois n'est subordonné à l'autre; aucun d'eux n'a le droit d'immixtion dans le domaine de l'autre. Le pape ne prévaut pas sur l'empereur; les évêques ne prévalent pas sur les princes. Les pré-
tentions des Grégoire VII, des Innocent III et des Boniface VIII sont énergiquement réfutées. La distinction du pouvoir religieux et du pouvoir laïque, la séparation du droit divin et du droit humain sont revendiquées avec une précision toute moderne. Le poète exprime cette pensée par une belle image : « Rome, qui fit tant pour le bien de la terre, avait jadis deux soleils pour éclairer la voie du monde et la voie de Dieu. Mais l'un des deux soleils a éteint l'autre. L'épée s'est confondue avec la crosse. Et nécessairement tous les deux ne peuvent s'accorder ensemble (1). »
• L'origine de tout le mal est la Donation de Constantin, dont l'authenticité ne faisait aucun doute alors. L'empereur n'avait pas
(1) Soleva Roma, che il buon mondo feo,
Due soli aver, che Vuna e V altra strada Facean vedere, e del mondo e di Deo.
V un V altro ha spento; ed è giunta la spada Col pastorale, e V un col V altro insieme Per viva forza mal convien che vada.
Purg. XVI, 106-111.
le droit d'aliéner la moindre part du pouvoir impérial; l'Eglise n'avait pas le droit de la recevoir (1). L'intention était bonne assurément; mais elle ne pouvait porter que de mauvais fruits et elle en a porté de détestables. De là sont venues les grandes erreurs du Saint-Siège, cette folie d'orgueil, cette soif de richesse, cette ambition de commandement, qui font que la papauté déchoit de jour en jour et que « l'Eglise roule dans la fange et s'y souille avec son fardeau (2) ». C'est pour étendre et fortifier leur pouvoir temporel que les papes ont voulu anéantir la légitime autorité des Hohenstaufen. C'est pour servir leurs intérêts profanes qu'ils ont appelé à leur aide la Maison de France et qu'on a vu ce spectacle mons-
(1) Constantinus alienare non poterat Imperii dignitatem, nec Ecclesia recipere. — De Mon. III, 10.
(2) DV oggimai che la Chiesa di Roma,
Per confondere in se duo reggimenti, Code nel fango, e se brutta e la soma. Purg. XVI, 127-129.
trueux : « l'Eglise se prostituant aux rois (1). » Ainsi Dante, après avoir prouvé la nécessité d'une monarchie suprême, démontre que l'exercice en revient de droit aux Césars germaniques, héritiers de l'Empire romain.
Maintenir l'unité de la famille chrétienne sous la double autorité du pape gouvernant les âmes et de l'empereur régissant la vie terrestre; concentrer ainsi dans une œuvre homogène et solidaire tout l'effort des peuples catholiques, tel est le système du proscrit gibelin et hors duquel il n'entrevoit pas de salut pour le genre humain.
(1) Puttaneggiar co' régi.
Inf. XIX, 108.
Quelles aptitudes de caractère et d'esprit mettait-il au service de ces idées?
Si le goût de l'action directe, de la vie dominatrice et forte, suffisait à constituer la vocation politique, il faudrait la reconnaître à Dante.
Dès l'adolescence, nous le voyons se jeter dans la mêlée des factions. En 1289, âgé de vingt-quatre ans, il fait ses preuves de courage à Gampaldino et à Caprona. Durant les dix années qui suivent, il se dépense sans compter dans les discordes violentes qui déchirent la cité, querelles de famille, haines domestiques, ressentiments privés, antagonismes d'intérêts matériels, tout ce
chaos de contestations tumultueuses qui, sous l'aigle gibeline ou la fleur de lis guelfe, résume la politique florentine. Puis, c'est l'exil. De 1301 à 1306, le proscrit participe à la lutte suprême que les Blancs ont engagée dans le Mugello et que marque pour eux une série de défaites, la Lastra, Piano, Pistoïa. Ensuite, c'est l'émigration, le rude pèlerinage de gîte en gîte et de ville en ville, Vérone, Arezzo, Bologne, Padoue, le Casentino, Paris, Avellana, Lucques, Ravenne. Et partout il porte l'ardeur de sa passion politique, gardant l'œil toujours fixé sur Florence, sur les faits et gestes quotidiens de ses adversaires triomphants. Telle est même la vigilance de ses rancunes, et sans doute aussi l'activité de ses intrigues, que la Seigneurie croit devoir le frapper une fois de plus, malgré qu'il échappe à ses prises. Le 6 novembre 1315, il est condamné, par contumace, à la peine capitale comme « rebelle à la Commune de Florence et aux statuts du parti guelfe. »
Une énergie inlassable le soutient dans ses épreuves. Nul échec, nulle déception ne peut l'abattre. Il est vraiment l'homme fort que dépeint Horace, « l'homme impérieux pour lui-même et que ni la pauvreté, ni la mort, ni la servitude n'intimident (1) ». Il le sait d'ailleurs et il s'écrie, un jour, dans un beau mouvement d'orgueil : « Je me sens comme un tétragone sous les coups de la fortune (2) », la pyramide tétragonale étant la plus stable des figures géométriques, celle qui se retrouve toujours sur sa base.
L'année 1310 lui apporta un grand espoir de triomphe et de revanche. Après soixante ans d'interrègne, la Diète de Francfort venait de conférer le titre impérial à Henri de Luxembourg. C'était un prince idéaliste
(1) Sibi qui imperiosus, Quem neque pauperies, neque mors, neque
(vincula terrent.
Satir. II, 7.
(2) CK io mi senta Ben tetragono ai colpi di ventura.
Par. XVII, 23-24.
et chevaleresque, pur de mœurs, vaillant au combat, exalté en sa foi, rempli de toutes les belles intentions que permet à un souverain l'ignorance de la vie et des hommes. Elevé dans le culte du passé, il professait une admiration mystique pour le Saint- Empire d'autrefois. Quand les électeurs d'Allemagne l'eurent choisi malgré Philippe le Bel, il se crut chargé d'une mission providentielle et sa première pensée fut d'aller relever à Rome le drapeau des Hohenstaufen. Il entra en campagne avec d'infimes ressources « plus riche de vertus que d'argent (1) », n'ayant pour armée qu'une cohorte de chevaliers et de mercenaires. Il ne s'était d'ailleurs ménagé aucun appui dans la Péninsule; il prétendait s'élever au-dessus des partis, ne connaître ni Guelfes, ni Gibelins, ni Noirs, ni Blancs; et, dans sa
(1) Hic enim rex noster magnanimus erat e* omnium virtutum dives, pecunia et auro nimium pauper. — Joann, de Cermenate. Hist. sub. imp. Henrici VII.
candeur, il ne doutait pas que sa présence ne suffît pour rétablir l'ordre partout, redresser tous les torts, rouvrir dans l'Italie entière une ère de justice et de liberté.
A l'apparition de ce sauveur imprévu, Dante exulte d'enthousiasme. Empruntant le langage inspiré des prophètes bibliques, il se hâte d'annoncer aux peuples italiens la venue du Messie : « Le temps est arrivé où surgissent des signes de consolation et de paix. Car le nouveau jour commence à briller, répandant une clarté d'aube sur les ténèbres de notre interminable misère. Déjà les vents légers de l'Orient se lèvent; le ciel s'empourpre à l'horizon et sa douce sérénité ranime les espérances des peuples. Nous la verrons enfin cette joie tant désirée, nous qui avons erré pendant une si longue nuit dans le désert! Le soleil de la paix va resplendir. Par sa lumière radieuse, ceux qui ont faim seront rassasiés, ceux qui ont soif seront désaltérés, tandis que sa face flamboyante confondra ceux qui se plaisent
dans l'iniquité. Car le lion terrible de la tribu de Juda a dressé ses oreilles miséricordieuses. Compatissant aux gémissements de la servitude universelle, il a suscité un nouveau Moïse, qui arrachera son peuple à l'oppression des Egyptiens pour le conduire vers la terre fortunée où le lait et le miel coulent incessamment. Réjouis-toi donc, pauvre Italie, toi dont les Sarrasins euxmêmes ont pitié aujourd'hui et que tout l'univers enviera bientôt. Car ton époux, la consolation du monde et la gloire de ton peuple, le très clément Henri, divin César et Auguste, accourt à tes noces. Sèche tes larmes, efface vite les traces de ta douleur, ô ma très belle! Car il approche celui qui te délivrera des impies (1). »'
(1) Ecce nunc tempus acceptabile, quo signa surgunt consolationis et pacis. Nam dies nova splendescit, albam demonstrans, quœ jam tenebras diuturnse calamitatis atténuât. Jamque aurse orientales crebescunt; rutilât cœlum in labiis suis et auspicia gentium blanda serenitate confortât. Et nos gaudium expectatum videbimus, qui diu pernoctavimus in deserto; quoniam titan exorietur pacificus. Satura-
Cependant, l'empereur avançait lentement, toujours épris de sa chimère et se berçant d'illusions. A Milan, il fit un long séjour afin d'y prendre, selon le cérémonial ancien, la couronne de fer des rois lombards. Puis Brescia, Pavie, Crémone révoltées l'arrêtèrent au passage. A Gênes, les ruses du roi de Naples lui firent perdre cinq mois. Puis ce fut Pise qui le retint par des fêtes.
En vain, Dante désolé de tous ces retards
buntur omnes qui esuriunt et sitiunt, in lumine radiorum ejus; et confundentur qui diligunt iniquitatem a facie coruscantis. Arrexit namque aures miséricordes leo fortis de tribu Juda; atque ululatum universalis captivitatis miserans, Moysen alium suscitavit, qui de gravaminibus œgyptiorum populum suum eripiet, ad terrant lacté ac melle manantem perducens. Lœtare jam, nunc miseranda Italia etiam Saracenis, quse statim invidiosa per orbem videberis! Quia sponsus tuus, mundi solatium et gloria plebis tuœ, clementissimus Henricus, Divus et Augustus et Caesar, ad nuptias properat. Exsicca lacrymas, et mœroris vestigia dele, pulcherrimaf Nam prope est qui liberabit te de carcere impiorum... Cette épître a pour suscription : Universis et singulis Italise regibus et senatoribus almse Urbis, nec non ducibus, marchionibus, comitibus atque populis, humilis italus Dantes Alagerii florentinus et exul immeritusy orat pacem.
l'exhorte à se hâter vers Florence, à frapper au cœur «l'hydre pernicieuse », « la bête immonde qui souille de son infection le troupeau du maître », « la Myrrha impie » que rongent les désirs incestueux : « Lève-toi donc et mets fin à tes lenteurs, illustre rejeton d'Isaïe! Reprends confiance en ton Seigneur, le Dieu Sabaoth, qui te regarde agir! Viens abattre le Goliath avec la fronde de ta sagesse et la pierre de ta puissance! A sa chute, les ombres de la nuit et de la terreur obscurciront le camp des Philistins. Et Israël sera délivré (1)! »
(1) An ignoras, excellentissime principum, ubi vulpecula fœtoris istius decumbat? Quippe nec Pado prœcipiti, nec Tyberi tuo criminosa potatur, verum Sarni fluenta torrentis adhuc rictus ejus inficiunt et Florentia (forte nescis?) dira hœc pernicies nuncupatur. Hsec est vipera versa in viscera genitricis; hœc est languida pecus quœ gregem domini sui sua contagione commaculat; hœc Myrrha scelesta et impia, in Cynirœ patris amplexus exœstuans... Eja itaque, rumpe moras, proies alta Isai! Sume tibi fiduciam de oculis Domini Dei Sabaoth, coram quo agis/ Goliam hune in fundâ sapientiœ tuœ atque in lapide çirium tuarum prosterne; quoniam in ejus occasu nox et umbra timoris castra Philistinorum operieU Et liberabitur Israël ! — 16 avril 1311.
Mais avant de marcher sur Florence, le romanesque empereur voulut accomplir l'objet véritable de son voyage, le rêve qui obsédait depuis trop longtemps son imagination éprise d'archaïsme et de mise en scène : le couronnement à Rome. Le 29 juin 1312, trois cardinaux, envoyés d'Avignon par Clément V, exécutèrent pour la dernière fois les offices surannés du sacre impérial (1). Encore la cérémonie dut-elle être, contrairement à l'usage, célébrée dans la basilique du Latran et non dans celle de Saint- Pi erre, parce que les Guelfes et les troupes du roi de Naples occupaient la Cité léonine.
Après que le César idéaliste se fut enfin arraché au prestige de la Ville éternelle et du sol romain, il remonta vers la Toscane. Florence se crut alors perdue. Et déjà la
(1) Depuis que Frédéric II de Hohenstaufen s'était fait couronner en 1221 par le pape Honorius III, c'est-à-dire depuis quatre-vingt-onze ans, Rome n'avait pas vu d'empereur.
Seigneurie s'apprêtait à demander grâce, quand, à Buonconvento, un mal mystérieux, fièvre ou poison, terrassa en quelques heures Henri de Luxembourg. Avec lui s'évanouissait une des plus majestueuses traditions historiques de la chrétienté. Il emportait aussi la suprême espérance du poète gibelin qui, pour s'acquitter plus tard envers cette mémoire très pure, ne crut pouvoir moins faire que d'admettre dans la rose flamboyante du Paradis « l'âme auguste du grand Henri (1) ».
En 1316, une occasion s'offrit à Dante de rentrer à Florence; on ne lui demandait que de consentir à payer une rançon. Il répondit à un religieux de ses amis qui le pressait d'accepter :
Est-ce par cette glorieuse voie que Dante, après quinze ans d'exil, doit rentrer dans sa patrie? Est-ce donc là ce qu'a mérité son inno-
(1) L'aima, che fia giù augosta
DelV alto Arrigo.
Par. XXX, 136-137.
cence, éclatante pour tous? Est-ce donc ainsi qu'on récompense les fatigues et les sueurs de ses longs travaux? Loin de moi, loin d'un homme qui se dit le serviteur de la philosophie, cette abjection du cœur qui se courberait servilement sous la honte! Loin de moi, qui toute ma vie ai prêché la justice, loin de moi la pensée de racheter à prix d'or l'injure qu'on m'a faite et de payer mes persécuteurs comme s'ils étaient mes bienfaiteurs! Non certes, mon Père, ce n'est pas le chemin par où j e reverrai ma patrie. Indiquez-moi ou que d'autres m'indiquent une route honorable, un moyen qui ne puisse ternir la gloire de Dante. Et j'arrive, j'accours. Mais si, pour rentrer à Florence, il n'est pas de chemin pareil, jamais je ne rentrerai à Florence (1).
(1) Est-ne ista revocatio gloriosa, qua Dantes Alagherii revocatur ad patriam, per trilustrium fere perpessus exiliuml Hoc-ne meruit innocentia manifesta quibuslibet? Hoc sudor et labor continuatus in studio? Absit a viro, philosophiœ domestico, temeraria terreni cordis humilitas ut, quasi victus, ipse se patiatur ofjerri! Absit a viro, prœdicante justitiam, ut perpessus injurias, injuriant inferentibus, vehtf. benemerentibus, pecuniam suam solvat! Non est hœc via redeundi ad patriam, Pater mi. Sed si alia per vos aut deinde per alios inveniatur, quse famse Dantis atque honori non deroget, illam non lentis passibus aceeptabo. Quod si per nullam totem Florentia
Assurément, on ne peut qu'admirer la fermeté d'âme, la noblesse de sentiments, la stoïque grandeur, que respire cette réponse. Mais n'y découvre-t-on pas aussi un trait qui est si fréquent chez les esprits absolus et chez les fanatiques, l'entêtement? N'y reconnaît-on pas l'homme buté, qui se raidit dans une attitude parce qu'il a mis son amour-propre à ne céder jamais?
Cette vaillance combative et tenace n'est pas moins digne d'être notée chez un poète, un mystique, un philosophe. Dante n'est pas de ces penseurs qui, soucieux par-dessus tout de penser librement, se réfugient dans les templa serena, loin du Forum, et qui professent que le sage doit laisser aller le train du monde, s'adapter de son mieux aux formes changeantes de l'autorité publique et se résigner aux maux qu'il ne peut empêcher. Le détachement épicurien d'un Lucrèce, la prudente réserve d'un Erasme
introïtur, nunquam Florentiam introïbo. — Epist. 1316.
ou d'un Descartes, l'indifférence d'un Spinoza, l'impassibilité olympienne d'un Gœthe, ne sont pas son fait. Il n'admet pas qu'on se dérobe au devoir civique. Il imprime le stigmate des lâches au pape Célestin V, cet ascète égaré sur la chaire de Saint-Pierre, qui, dans une heure critique, préféra l'étude et la méditation pieuses au gouvernement de l'Eglise (1). Dans les périodes troublées, chaque citoyen se doit de toute sa personne à la chose publique. Il ne suffît pas de « vivre », comme Sieyès pendant la Terreur : le strict devoir est de se jeter dans la lutte. Entre Guelfes et Gibelins, entre Noirs et Blancs, il faut prendre parti. L'abstention est une honte et le repos un crime.
Par contre, nulle homme ne fut moins doué pour exercer une action sur les hommes et même pour avoir commerce avec eux.
Irascible et altier, il ne souffre pas la con-
(1) V ombra di colui
Che fece per viltate il gran rifiuto.
Inf. III, 59-60.
tradiction. Il a tout de suite l'injure ou le sarcasme à la bouche. On le vit une fois, dans la rue, s'arrêter net pour jeter des pierres à des enfants et des femmes, qu'il entendait parler mal des Gibelins. L'objection d'un interlocuteur lui fait jaillir le sang au visage. Dans un débat tout doctrinal, voici comme il riposte à son adversaire : « Ce n'est pas avec des paroles, c'est avec un couteau qu'on voudrait répondre à de telles bêtises (1). » Il ne conçoit pas que son parti puisse se passer de lui. Le mot qu'on lui prête lors de l'envoi d'une ambassade à Boniface VIII est bien conforme à son caractère. On délibérait pour savoir qui serait le chef de la mission et on lui proposait de partir. Il répondit : « Si je pars, qui reste? Et si je reste, qui part (2)? » Chateaubriand n'avait pas plus
(1) Risponder si verrebbe non colle parole, ma col coltello a tanta bestialita. — Gonv. IV, 14.
(2) Se io vo, chi rimane? E se io remango, chi va? — Boccace. Vita di D.
d'infatuation, lorsqu'il écrivait à Mme Récamier pendant le congrès de Vérone : « Je porte bonheur aux royalistes. Je ne puis m'empêcher de remarquer que leurs affaires s'arrangent partout où je vais et se dérangent partout où je ne suis pas. » L'épreuve de l'exil ne fit qu'exagérer cette intransigeance naturelle. Un jour vint, en 1306, où le poète dut se séparer de ses compagnons. Les Blancs avaient formé une ligue avec Bologne, Faenza, Forli, Pistoïa, Pise et tous les Gibelins toscans. A l'heure d'agir, c'est-à-dire de marcher en armes sur Florence, une scission s'opéra parmi les coalisés. Dante, dont l'avis ne prévalut pas, rompit avec éclat et, furieux, dégoûté, il partit pour Vérone. Il a épanché dans quelques terzine du Paradis tout son ressentiment contre « cette compagnie méchante et stupide (1) », dont la société est pour lui la pire misère de l'exil. Joseph de Maistre,
(1) La compagnia malvagia e scempia.
Par. XVII, 62.
parlant des « têtes poudrées » de Coblentz, n'a pas jugé plus sévèrement l'inintelligence, l'étourderie vaniteuse, l'aveuglement, propres à toutes les émigrations. Dès lors, Dante fut son parti à soi-seul et il s'en glorifia (1). Le chantre de la Divine Comédie offre, à cet égard, plus d'un trait de ressemblance avec l'auteur de René, non moins impossible à apprivoiser, toujours prêt à rompre avec les siens et leur mettant sans cesse le marché à la main. Et il rappelle aussi Byron, tel qu'il s'est peint dans ces vers : « Harold s'était bientôt reconnu le moins apte des hommes à vivre dans le troupeau humain. Il était trop différent, incapable de plier ses idées à celles des autres (2). »
(1) Si che a te fia bello Averti fatta parte per te stesso.
Par. XVII, 68-69.
(2) ... But soon he knew himself the most unfit
Of men to herd with man, with whom he held Little in common, untaught to submit His thoughts to others.
Ghilde Harold.
Cette intransigeance dans les opinions explique un des actes les plus graves auxquels Dante se soit résolu dans sa vie politique et qu'on lui a le plus reprochés, son brusque passage de la faction guelfe à la faction gibeline, en 1302, lors de son bannissement. Si mal connues que soient les circonstances de sa conversion, elle n'eut certes rien de déshonorant. Il n'avait pas l'âme d'un transfuge et d'un renégat. Mais le propre des natures passionnées est qu'elles ne peuvent se séparer d'une croyance sans la détester. La véhémence avec laquelle elles s'attachent aussitôt à la croyance contraire semble toujours suspecte et donne à leur changement un air d'apostasie. Ainsi advint-il de Luther, de Lamennais.
L'adhésion de Dante à la cause gibeline n'en est pas moins difficile à expliquer. Il appartenait par toutes ses traditions de famille au parti guelfe, dont les Blancs représentaient la fraction modérée. C'est sous l'enseigne guelfe qu'il avait débuté
dans la politique. D'ailleurs, depuis que la mort de Gonradin en 1268 avait rompu le lien séculaire entre l'Italie et l'Allemagne, Florence entière était acquise au guelfisme, c'est-à-dire aux doctrines démocratiques, à la cause des franchises municipales et de l'autorité romaine. Par quelle évolution logique Dante passa-t-il aux Gibelins, défenseurs des principes aristocratiques et des droits impériaux? Il nous faut admettre que les déceptions et les rancunes personnelles influencèrent en lui le jeu des arguments; car tout le fond moral et religieux de sa nature répugnait à l'esprit gibelin. Mécréants, sceptiques, sybarites, résumant leur dogme philosophique dans le règne de la matière et leur idéal politique dans le culte de la force, les Gibelins avaient pour héros l'empereur Frédéric II, l'antechrist du moyen âge, excommunié dix fois et que Dante luimême a placé dans le cercle infernal des hérétiques. Hors la doctrine césarienne, il n'avait donc nulle pensée commune avec
son nouveau parti. Et, à vrai dire, du jour de sa conversion, il vécut enfermé dans la solitude magnifique de son génie.
De plus en plus, il se sépara de sa génération et se rejeta vers le passé. Aussi, son système politique est-il en perpétuelle contradiction avec les tendances de l'époque.
Son aristocratisme, son horreur des mésalliances, son dédain de la plèbe et des parvenus sont autant d'anachronismes. Au quatorzième siècle, la noblesse italienne avait déjà perdu toute son autorité morale et la plus grande part de son prestige. Si quelques coutumes de la chevalerie, telles que cérémonies, fêtes, symboles, persistaient encore, l'idéal chevaleresque n'existait plus. Le prodigieux essor de l'industrie florentine se faisait nécessairement sentir
dans la politique et dans les mœurs. La haute bourgeoisie marchande avait supplanté la caste féodale. Les popolani grassi étaient devenus les maîtres de la cité. Un courant, qui s'accélérait chaque jour, entraînait Florence vers la démocratie absolue. Dans toute l'Italie, un tiers-état indépendant allait régner désormais. Vouloir rendre aux nobles leur puissance et leurs privilèges, c'était vouloir remonter le cours des âges.
Non moins arriérée est sa conception de l'Empire.
Depuis près d'un demi-siècle, l'Italie avait échappé à la fascination de la majesté impériale et des vocables antiques. La mort du dernier des Hohenstaufen puis l'interrègne avaient ruiné irréparablement l'idée du césarisme chrétien de nation germanique. Rodolphe de Habsbourg et ses successeurs n'avaient plus rien de commun avec les fortes dynasties de Saxe, de Franconie et de Souabe. Peu leur importait que
« le jardin de l'Empire fût déserté (1) ». Vainement la cité sainte leur criait : « Viens la voir, ta Rome qui se lamente, veuve solitaire, et qui jour et nuit te clame : César, mon César, pourquoi nCas-tu abandonnée (2)? »
Aucun d'eux n'était disposé à renouveler l'illusoire entreprise où avaient successivement échoué Frédéric Barberousse, Henri VI, Frédéric II, Manfred, Conradin. Il fallait toute la sublime candeur d'Henri de Luxembourg pour se croire capable de renouer l'antique tradition. Sa folle aventure était condamnée d'avance. La mort et la défaite lui étaient promises, du jour où il avait franchi les Alpes.
(1) Chè avete tu e il tuo padre sofferto,
Per cupidigia di costà distretti, Che il giardin delV imperio sia diserto. Purg. VI, 103-105.
(2) Vieni a veder la tua Roma, che piagne
Vedova e sola, e dï e notte chiama :
Cesare mio, perche non m'accompagne?
Purg. VI, 112-114.
LE POLITIQUE lto
Une ère nouvelle, l'ère des grands condottieri, allait commencer. Les premiers de ces usurpateurs audacieux avaient déjà inauguré leur règne. C'étaient Uguccione délia Faggiuola à Pise, Matteo Visconti à Milan, Can Grande délia Scala à Vérone, Baglioni à Pérouse, Ghiberto di Gorreggio à Parme. Mais l'importance de leur avènement, Dante ne la perçoit pas.
Les espérances qu'il fonde sur l'autorité du Saint-Siège sont encore plus chimériques. Il est en retard d'un siècle.
Le pontificat d'Innocent III avait marqué une heure unique dans l'histoire du catholicisme. Le concile du Latran avait exalté le Vicaire du Christ à un degré inouï de puissance et de gloire. Mais le déclin avait suivi de près l'apothéose. Les prétentions de l'Eglise au gouvernement des hommes avaient reçu bientôt d'éclatants démentis. Au quatorzième siècle, les armes spirituelles n'avaient guère plus d'effet. Les sentences de déposition et d'excommunication n'ef-
frayaient plus personne. Le pouvoir sacerdotal perdait chaque jour du terrain devant le pouvoir civil. La société moderne s'était presque dégagée des entraves théocratiques, quand le soufflet d'Anagni porta le dernier coup à la suprématie des papes.
A méconnaître ainsi son siècle, à tourner sans cesse le regard vers le passé, Dante ne pouvait comprendre l'extraordinaire mouvement d'idées qui, sous ses yeux mêmes, préparait la Renaissance. De l'époque présente, il ne voit que les crimes, les hontes, les calamités.
Certes, l'état social de Florence, aux premières années du quatorzième siècle, offrait un spectacle auquel le régime de la Terreur après la loi de prairial peut seul être comparé. La guerre civile en permanence; nulle sécurité pour les personnes ni pour les biens; aucune garantie légale; chaque jour, les rues barricadées, souillées de sang; la décapitation; le bannissement; un ostrascisme préventif frappant les suspects; un déchaîne-
ment féroce des passions et des haines; tel était l'état normal de la République. Mais, sous cette explosion d'individualisme, quelle fécondité créatrice! Les grandes idées philosophiques et politiques dont vivront les temps modernes apparaissent. L'art italien prend son essor merveilleux. Une civilisation riche, intelligente, raffinée, la plus parfaite qu'on ait vue depuis le siècle de Périclès, se fonde. Et Dante n'en voit rien. Dans le spectacle qui se déroule sous son regard, il ne trouve qu'à blâmer, à maudire, à regretter. Le tumulte des factions, l'avilissement des caractères, la corruption des mœurs, l'oubli de tout idéal, voilà pour lui le résumé de son siècle. Sa haute intelligence, éprise d'unité, de logique et d'harmonie, n'aperçoit dans la confusion du présent qu'une décadence irréparable.
Il assiste, désolé, à l'écroulement du majestueux édifice médiéval, qui avait toute sa dévotion, et la poussière qui s'élève des décombres lui cache l'avenir. Le passé, em-
belli par ses rêves, lui semble une sorte d'île fortunée, où le genre humain vivait dans l'innocence et la paix.
Erreur commune à tant de nobles penseurs! Les grandes lignes de l'histoire ne se démêlent qu'à distance. Presque toujours le sens de notre temps nous échappe. Les faits en cours de développement ne nous livrent presque jamais leur formule. Tout au plus dans les périodes tranquilles, dans ce qu'on pourrait appeler les époques organiques, les contemporains d'esprit libre et pénétrant ont-ils l'intuition du mouvement qui les entraîne. Mais, dans les époques fondatrices, où tous les éléments de l'humanité sont comme en ébullition, le plus sagace des observateurs ne distingue et ne comprend rien.
Machiavel, ayant à juger l'ère convulsive où Dante a tant souffert de vivre, y verra non pas l'âge d'or, mais l'âge décisif et mémorable de la civilisation florentine. « A mon avis, écrit-il dans la préface de ses
Histoires, aucun exemple ne démontre aussi bien la puissance de notre ville que ces dissensions qui auraient été capables d'anéantir la ville la plus grande et la plus robuste. La nôtre cependant ne semblait que croître par elles. Telles étaient la vertu de ses citoyens et la force de leur génie, tel était leur désir de voir s'élever leur patrie, que le petit nombre de ceux qui échappaient à tant de maux était bien plus en état de l'agrandir par leurs facultés que n'avait pu leur être funeste la rigueur des événements (1). »
(1) E veramente, secondo il giudicio mio, mi par che niuno altro esemplo tanto la potenza délia nostra città dimostri, quanto quello che da queste divisioni dipende, le quali ariano avuto forza di annullare ogni grande e potentissima città. Nondimeno la nostra pareva che sempre ne diventasse maggiore. Tanta era la virtù di quelli cittadini, e la potenza dello ingegno e animo loro a fare se e la oro patria grande, che quelli tanti che rimanevano liberi da tanti mali, potevano più con la virtu loro esaltarla, che non avea potuto la malignità di quelli accidenti, che gli avieno diminuai, opprimerla. — Istorie florentine. Proemio.
I. Le Credo catholique de Dante. Conciliation du mysticisme franciscain et de l'orthodoxie dominicaine. Dévotion à la Vierge. Dante et saint Thomas d'Aquin. — II. Dante a-t-il connu le doute? Les Epicuriens de Florence. Farinata degli Uberti. Grise de rationalisme. Le salut et la damnation des âmes païennes. Sympathie de Dante pour les sages et les héros de l'antiquité. — III. Influence de la passion politique sur les sentiments religieux de Dante. Invectives contre Boniface. — VIII. Episode de Manfred. — IV. Dante et la Réforme. Ce qu'il eût pensé de Luther. — V. Valeur esthétique des croyances chrétiennes. Dante précurseur de Chateaubriand.
Passionné, Dante ne le fut pas moins dans sa vie religieuse que dans sa vie poli-
tique. La foi, à ne la considérer que sous le rapport du sentiment, comporte bien des degrés, depuis la croyance calme, constante, sans inquiétude ni fièvre, jusqu'aux états transcendants et enflammés de la piété mystique. L'âme de Dante se complut de préférence à ces états de ferveur et d'exaltation.
La plus pure orthodoxie inspire son credo. Du catholicisme, il accepte non seulement tout le dogme positif, mais encore lous les éléments historiques, légendaires, philosophiques, en un mot tous les éléments profanes qui se sont incorporés à la doctrine pendant le cours des siècles.
Ce qu'il croit^ il l'a clairement exprimé, d'ailleurs, dans la magnifique prière qu'il récite sous le regard de Béatrice, au Paradis, et qui mêle à la simplicité du symbole des apôtres la scolastique précision de saint Thomas d'Aquin :
« Je crois en un Dieu unique, éternel, qui, dans son immobilité, meut le ciel tout entier
par le désir et Pamour. Et, à l'appui de cette croyance, je n'ai pas seulement les preuves de la physique et de la métaphysique. Mais j'en trouve encore dans la vérité qui descend d'ici par Moïse, par les prophètes, par les psaumes, par l'évangile, par vous enfin qui écriviez sous l'inspiration sanctifiante de l'ardent Esprit. Je crois de même en trois personnes éternelles et je crois leur essence si parfaitement une et triple qu'elles confondent le pluriel et le singulier. Maintes fois, par la vertu de la doctrine évangélique, la mystérieuse nature divine a mis le sceau sur mon âme. C'est là le principe, c'est là l'étincelle qui, après s'être épanouie en flamme vive, scintille en moi comme une étoile au ciel (1). »
(1) Io credo in uno Iddio
Solo ed eternoy che tutto il ciel muove, Non moto, con amore e con disio.
Ed a tal creder non ho io pur prove Fisice e metafisice, ma dâlmi Anco la verità che quinci piove Per Moisè, per Profeti e per Salmi,
Aussi Béatrice, admise au séjour céleste, peut-elle porter sur son amant spirituel ce témoignage décisif : « L'Eglise militante n'a pas de fils qui lui ait fait concevoir plus d'espérances (1). »
A l'heure où Dante exprimait ces croyances, deux grandes familles d'esprits religieux se partageaient la direction du catholicisme. D'un côté, les rêveurs et les tendres, marchant sur les pas de saint François d'Assise; de l'autre, les sévères et les forts, reconnaissant pour chef saint Dominique, dualisme
Per VEvangelio, e per voi che scriveste, Poi che Vardente Spirto vi fece almi.
E credo in tre persone eterne, e queste Credo una essenzia si una e sï trina, Che soffera congiunto sono ed este.
Délia profonda condizion divina CK io tocco mo, la mente mi sigilla Più volte V evangelica dottrina.
Quest' è il principio; quesf è la favilla Che si dilata in fiamma, poi, vivace, E, corne Stella in cielo, in me scintilla. Par. XXIV, 130-147.
(1) La Chiesa militante alcun figluolo Non ha con più speranza.
Par. XXV, 52-53.
qui plus tard se continuera par saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin, par saint François de Sales et Jansénius, par Fénelon et Bossuet, par Gratry et Lamennais.
Vers la fin du treizième siècle, l'institution franciscaine brillait encore de toute sa gloire. Née dans le milieu le plus humble, issue d'un mouvement populaire, éprise de pauvreté, passionnée pour la misère des faibles, soutenue par une admirable légion de mystiques, de contemplatifs, d'illuminés, elle gardait toujours la marque de ses origines. La hiérarchie et la discipline ecclésiastiques comptaient peu pour elle. Beaucoup de ses membres étaient des croyants fort libres. Les nouveautés religieuses et sociales trouvaient facilement crédit auprès d'eux. L'ardeur du sentiment qui les enflammait tous cachait souvent des hardiesses dangereuses. Plus d'une fois, la règle d'Assise couvrit un germe de révolte, un levain d'hérésie. Mais un songe d'une incomparable douceur se perpétuait parmi les des-
cendants du Séraphique. Leurs espérances terrestres étaient sans limite, puisqu'elles leur faisaient entrevoir la réforme de l'Eglise par la vertu des Frères Mineurs et le salut du monde par la restauration de la vie évangélique.
En face d'eux, l'ordre dominicain représentait la rigueur orthodoxe et scolastique, le dogmatisme autoritaire opposé aux intuitions périlleuses du mysticisme, la soumission étroite au Saint-Siège, la poursuite impitoyable des novateurs et des hérétiques. D'autre part, une haute valeur d'intelligence et de savoir, qui permit à l'ordre de produire le plus grand théologien de l'Eglise d'Occident, le plus grand philosophe du moyen âge, saint Thomas d'Aquin.
Deux monuments symbolisaient, à Florence, ce dualisme de la pensée catholique, l'église franciscaine de Santa-Croce, l'église dominicaine de Santa-Maria Novella. Dante pouvait porter presque indifféremment à l'un et à l'autre ses oraisons.
Par l'ensemble de ses instincts religieux, il appartient plutôt à l'école d'Assise. Sa piété est faite surtout de rêverie et de tendresse. Il possède éminemment la faculté mystique, le don d'apercevoir l'invisible et d'éprouver intérieurement la présence divine. Les spectacles éblouissants du monde céleste, les splendeurs de la gloire éternelle, les joies ineffables des élus, l'image même de Dieu s'évoquent en son âme avec une puissance extraordinaire. Lorsqu'il arrive à la neuvième sphère du Paradis, l'Essence divine se découvre à lui : « Je vis un point lumineux qui rayonnait d'une clarté si éblouissante que, brûlés par elle, les yeux devaient se fermer à son tranchant aigu (1). » La moindre des étoiles qui nous apparaissent au firmament est un astre immense, en comparaison de cette molécule ignée. Autour de
(1) Un punto vidi che raggiava lume
Acuto si che il viso, cK egli affuoca, Chiuder conviensi, per lo forte acume.
Par. XXVIII, 16-18.
Patome incandescent, un cercle de feu tournait, si rapide qu'il eût dépassé en vitesse toutes les planètes des cieux. Huit autres cercles tournaient ainsi autour du même centre. « Et chacun d'eux avait un mouvement plus lent, selon qu'il était plus éloigné du premier. Et chacun d'eux brillait d'un éclat plus vif selon qu'il était moins distant de l'étincelle pure (1). » A ce spectacle prodigieux, un trouble violent de surprise, de curiosité, d'admiration, saisit Dante, et Béatrice lui explique : « De ce point dépendent le ciel et toute la nature (2). » Le poète comprend alors qu'il est en présence de Dieu, au centre même « du temple admirable et angélique qui n'a pour confins
(1) E ciascheduno Più tardo si moveoy secondo chy era In numéro distante più dalV uno.
E quello avea la fiamma più sinceray Oui men distava la favilla pura.
Par. XXVIII, 34-38.
(2) Da quel punto Dépende il cielo, e tutta la natura.
Par. XXVIII, 41-42.
que la lumière et l'amour (1) ». Dans les neuf cercles, qui empruntent leur splendeur au foyer divin, il reconnaît aussi les créatures incorporelles du royaume céleste, les hiérarchies des anges et des archanges, des séraphins et des trônes, des vertus et des dominations « qui, toutes entraînées par l'amour, entraînent le monde entier vers Dieu (2) ». Mais, si transcendante que soit cette révélation, le mystique voyageur s'élève plus haut encore. Son regard, fortifié par un secours surnaturel, s'enhardit et s'accoutume à fixer le point aveuglant. Il y découvre d'abord, condensés et comme fondus ensemble, les principes des choses créées, leurs substances, leurs modes, leurs accidents, « tout ce qui se disperse dans les m
(1) In questo miro ed angelico templo Che solo amore e luce ha per confine.
Par. XXVIII, 53-54.
(2) Questi ordini di su tutti rimirano,
E di giù vincon sï che verso Dio Tutti tirati sono, e tutti tirano.
Par. XXVIII, 127-129.
130 CHAPITRE lll
formes innombrables de l'univers (1)». Puis, fixant toujours avec plus d'attention la molécule infiniment lumineuse, il y distingue encore « trois cercles d'égale mesure mais de couleur diverse, dont le second était comme le reflet du premier, dont le troisième semblait un feu émané des deux autres (2) », dévoilant ainsi aux yeux du poète extasié le mystère suprême de la Trinité.
Par la magnificence de telles visions, Dante dépasse les grands illuminés du moyen âge, les saint Bernard, les Tauler,
(1) Nel suo profondo vidi che s' interna,
Legato con amore in un volume Ciô che per V universo si squaderna; Sustanzia ed accidente, e lor costume, Quasi conflati insieme per tal modo, Che ciô cK io dico è un semplice lume. Par. XXXIII, 85-90.
(2) Nella profonda e chiara sussistenza
DelV alto lume parvemi tre giri Di tre colori e d'una continenza; E V un dalV altro, corne Iri da Iri, Parea riflesso, e il terzo parea fuoco Che quinci e quindi egualmente si spiri. Par. XXXIII, 115-120.
les Eckart, les Suso; il atteint à la sublimité des Isaïe et des saint Jean.
Autant que son mysticisme, sa dévotion à la Vierge le rapproche des Franciscains.
Parmi tous les ordres monastiques, nul n'égalait celui des Frères Mineurs dans leur zèle à exalter la mère du Christ, puisqu'ils allaient jusqu'à reconnaître en elle les attributs mêmes de Dieu. Cette tendance à féminiser le divin s'accordait trop bien avec la sensibilité de Dante pour qu'il n'y obéît pas. Aussi manifeste-t-il, à tout propos, l'adoration que lui inspire la Reine des Cieux. Constamment il l'invoque, dans la Divine Comédie, pour opposer à chaque péché humain sa grâce radieuse et immaculée. Il l'appelle des noms les plus poétiques: « la belle fleur que, matin et soir, j'implore chaque jour (1) », « le beau saphir dont le
(1) Il bel fior cK io sempre invoco,
E mane e sera.
Par. XXIII, 88-89.
ciel le plus clair s'azure (1) », « la vivante étoile qui triomphe là-haut comme elle triompha ici-bas (2) ». Elle lui dicte encore cette prière pathétique, où l'imploration du pénitent est comme scandée par les battements de son cœur :
« 0 Mère de vertu, Lumière éternelle, génératrice de ce fruit de bonté qui, pour nous sauver de la géhenne obscure, souffrit sur la croix une mort affreuse;
« Dame du ciel, Souveraine du monde, intercède auprès de ton digne fils, afin que par sa toute-puissance il me conduise au royaume céleste.
« Tu sais qu'en toi fut toujours mon espérance. Tu sais qu'en toi fut toujours mon rêve. Maintenant, viens à mon secours, infinie Bonté!
(1) Il bel zaffiro Del quale il ciel piu chiaro s' inzafflra.
Par. XXIII, 101-102.
(2) La viva Stella Che lassù vince, corne quaggiù vinse*
Par. XXIII, 92-93.
« Oh! oui, secours-moi puisque me voici près du port, où il faut de toute force aborder! De grâce ne m'abandonne pas, toi, mon suprême recours!
« Si j'ai péché ici-bas, vois comme j'en ai l'âme éplorée et le cœur contrit (1)! »
C'est enfin par une apothéose de la Vierge qu'il couronne son œuvre mystique, L'hymne qu'il met dans la bouche de saint Ber-
(1) O Madré di virtute, Luce etema Che partoristi quel frutto benegno Che V aspra morte sostenne sul legno Per scampar noi dalV oscura caverna.
Tu del ciel Donna, e del mondo superna, Dehf prega dunque il tuo figliuol ben degno, Che mi conduca al suo céleste regno, Per quel valore che sempre ci governa.
Tu soi cK in te fu sempre la mia spene, Tu sai ch* in te fu sempre '/ mio diporto : Or mi soccorri, o infinito benef
Or mi soccorri, chHo son giunto al porto. Il quai passar per forza mi conviene; Dehf non mi abbandonar, sommo confortof
Che se mai feci al mondo alcun delito, L'aima ne piange, è 'l cor ne vien contrito.
Ganz.
nard, au dernier chant du Paradis, est une des plus magnifiques effusions du lyrisme religieux. Et Michel-Ange n'a fait que traduire plastiquement les paroles suaves « Vierge mère, fille de ton fils... (1) », lorsqu'il a créé la divine figure de sa Pietà.
Pour la personne même de saint François, Dante professe une admiration sans borne. Les disciples exaltés du Séraphique ne voyaient en lui rien moins qu'un second Christ, égal au premier par l'amour et la charité, supérieur peut-être par la pauvreté, manifestement envoyé par Dieu pour fonder sur terre le règne du Saint-Esprit et y accomplir le programme de Galilée. Aux yeux de Dante, l'image de l'apôtre ombrien s'illumine d'une auréole presque aussi brillante. La stigmatisation de François lui paraît marquer une date capitale dans les destinées du christianisme, et il compare le saint à un soleil nouveau que Dieu
(1) Vergine Madré, figlia del tuo Figlio. Par. XXXIII, 1.
aurait fait lever sur le monde « un soleil qui sort d'Assise, comme l'autre sort du Gange (1) ».
Dante semble même avoir donné une marque plus effective de son adhésion à l'idéal franciscain, en prononçant les vœux du tiers ordre. Et la tradition affirme qu'il voulut être enseveli dans son habit de tertiaire.
La haute et impérieuse figure de saint Dominique n'exerce pas un moindre ascendant sur l'esprit de Dante. Le fondateur de l'Inquisition nous est dépeint en ces termes d'une si juste et si vivante expression : « l'amant passionné de la foi chrétienne, le saint athlète, doux aux siens, terrible aux ennemis (2) ». Son œuvre est
(1) Nacque al mondo un sole, Corne fa questo tal volta di Gange.
Par. XI, 50-51.
(2) Vamoroso drudo Délia jede cristiana, il santo atleta, Benigno ai suoi, ed ai nemici crudo.
Par. XII, 55-57.
résumée d'un trait non moins juste : « Avec sa doctrine et son énergie tout ensemble, il entra dans son office apostolique, comme un torrent qui d'une source élevée se précipite (1). »
Mais si l'école dominicaine peut réclamer Dante pour son adepte, elle le doit moins au créateur de l'ordre qu'à son plus illustre docteur.
Saint Thomas d'Aquin a exercé sur la pensée religieuse de Dante une influence capitale.
Quand le poète florentin pénètre avec Béatrice dans le quatrième ciel qui est la sphère du soleil, les âmes bienheureuses, toutes resplendissantes de joie et d'amour, se groupent autour de lui comme une couronne de feu. Il veut savoir « de quelles plantes fleuries est composée cette guir-
(1) Poi con dottrina e con volere insieme, Con V offizio apostolico si mosse, Quasi torrpnte ch' alta vena preme.
Par. XII, 97-99.
lande (1) ». L'une des âmes se nomme : « Je suis Thomas d'Aquin ».
La reconnaissance officielle de l'Eglise réservait au Doctor universalis une situation plus éminente encore que celle où Dante l'a placé dans le ciel. Deux ans après la mort du poète, le pape Jean XXII canonisait l'auteur de la Somme, en déclarant que ses écrits valaient tous les miracles : Quot scripsit articulos, tôt miracula fecitf Et le pape Clément VI ajoutait encore à cet éloge, en élevant le nouveau saint audessus même de Salomon, qui résumait pour le moyen âge toute la science de l'antiquité sacrée : Ecce plus quam Salomon hic.
En subissant le charme de la dévotion franciscaine, Dante satisfaisait principalement aux exigences de sa sensibilité. « Dieu sensible au cœur », cette définition de Pascal
(1) Tu vuoi saper di quai piante s'infiora
Questa ghirlanda, che intorno vagheggia La bella donna cK al ciel ? avyalora.
Par. X. 91-93.
aurait pu être formulée au couvent d'Assise. Dante ne fait donc que répéter sans doute la parole de quelque mystique ombrien, lorsqu'il déclare : « Dieu ne veut en nous de religieux que le cœur (1). »
Mais la foi n'est pas seulement d'ordre sentimental; elle fait appel aussi à l'intelligence puisqu'elle implique la connaissance réfléchie de Dieu, la compréhension de ses attributs et de ses perfections. Or, saint Thomas, le plus autoritaire des théologiens orthodoxes, est pourtant celui qui a proclamé le plus hautement les droits de la raison humaine à traiter les questions divines. Pour lui, la philosophie et la théodicée ont même origine et même principe. La raison, comme la révélation, vient de Dieu. Entre l'une et l'autre, il peut y avoir désaccord accidentel et apparent; il n'y a pas antinomie. Ce qui surpasse la raison ne saurait lui être contraire. En affirmant ainsi
(1) Iddio non vuole religioso di noi se non il cuore.
Gonv. IV, 28.
la légitimité de la méthode rationnelle pour la démonstration de l'être divin, saint Thomas visait particulièrement l'école contemplative qui, répudiant les procédés dialectiques, prétendait arriver à la science par la seule vertu de l'intuition mystique.
Dante adhère pleinement à cette doctrine. Quelles que soient ses sympathies pour l'école mystique, la raison lui paraît aussi indispensable que la révélation pour la connaissance des vérités éternelles et nécessaires. Il ne conçoit pas plus la foi sans les idées que les idées sans la foi. Et toute sa croyance proteste contre le mot de Tertullien : Credo quia absurdum. Aussi, fortifié par l'autorité du grand dominicain, emprunte-t-il à la Somme la formule et les motifs de tout ce qu'il doit croire sur l'essence divine et sur les attributs divins, sur la création, sur les rapports de Dieu avec les créatures, sur le plan de l'univers, sur le gouvernement providentiel du monde.
Mais, avec la même netteté que saint Tho-
mas, il arrête l'exercice de la raison au seuil des mystères, comme n'étant pas objet de dispute. La Trinité, l'Eucharistie, la Résurrection, la Transfiguration, les miracles, ce sont là les secrets de Dieu. Si la raison humaine pouvait les pénétrer, quel besoin y avait-il de la rédemption? « Insensé est celui qui espère que notre raison peut parcourir la voie infinie qui renferme en une seule substance trois personnes! 0 genre humain, contente-toi du parce que. Si l'on pouvait tout savoir, il eût été superflu que Marie enfantât (1). »
(1) Matto è chi spera che nostra ragione Possa trascorrer la infinita via, Che tiene una sustanzia in tre persone. State contenu, umana gente, al quia; Chè, se potuto aveste veder tutto, Mestier non era partorir Maria.
Purg. III, 34-39.
Dante a-t-il toujours eu cette foi intégrale et robuste? N'a-t-il pas connu le doute? La question a été si souvent posée et si diversement résolue, qu'il n'est pas possible de l'éluder.
Le seul point hors de conteste, c'est que la crise d'incertitude, sinon d'incroyance, n'a pu se produire qu'au temps où il s'adonnait passionnément à la science humaine et où il composait le Convito> c'est-à-dire vers le début de son exil.
Si l'on considère l'état moral de Florence à cette époque, il semble naturel que le poète n'ait pas échappé au scepticisme.
Jusqu'aux premières années du treizième
siècle, la cité florentine avait édifié l'Italie par sa piété, son orthodoxie, sa dévotion au Saint-Siège. La mauvaise herbe de l'hérésie n'avait jamais réussi à fleurir sur le sol toscan. C'était grande rareté et grand scandale quand le bûcher de l'Inquisition s'allumait sur la place de Santa-Croce. Mais bientôt le rapide essor de la richesse et de la culture avait altéré les anciennes croyances. L'impie Frédéric II, ce précurseur de l'antéchrist, ce « roi de pestilence », comme l'appelle Grégoire IX, l'homme qui osait soutenir « qu'il faut être stupide pour croire qu'un Dieu tout-puissant est né d'une vierge », avait exercé sur l'esprit des Florentins une extraordinaire séduction. Quand il était mort excommunié, en 1250, un moine de Padoue avait écrit : « L'ennemi de Dieu et des saints est descendu aux enfers, n'emportant avec lui que le sac de ses péchés. » Florence l'avait vu disparaître avec regret, comprenant tout ce que la pensée philosophique et le libre examen perdaient en lui.
Exclusivement adonnés à l'industrie, à la banque, au négoce et au plaisir, les Florentins s'étaient pris à en user fort aisément avec la religion. Ils restèrent exacts aux pratiques : ils ne s'interdirent aucune audace en matière de foi. Si, à l'article de la mort, une inquiétude trop vive les hantait, ils soulageaient leur conscience en rachetant d'un coup, à prix d'or, le lourd fardeau de leurs péchés. Leur esprit pratique trouvait toute satisfaction à ce procédé, dont l'Eglise s'accommodait pareillement.
La société de Florence s'imprégna dès lors d'un scepticisme élégant, qui allait jusqu'aux dernières limites de l'incrédulité. « En ce temps-là, écrit G. Villani, la ville était toute corrompue d'hérésie et spécialement adonnée à la secte d'Epicure, par vice de luxe et de sensualité (1). » Et Benvenuto d'Imola nous assure également que les
(1) La città era in que' tempi molto corrotta di eresia; e intra le altre era délia setta delli Epicurei, per vizio di lussuria e di gola. — Ist. fior. IV, 29.
Epicuriens ne se comptaient plus à Florence. Farinata degli Uberti, Guido Gavalcanti et les principaux Gibelins étaient mécréants au point de nier la Providence, la Révélation, la Trinité, l'Eucharistie, la Résurrection. Farinata, grand, beau, intelligent, altier, aussi avisé dans le conseil que valeureux sous les armes, prototype des héros de la Renaissance, se déclarait hautement disciple d'Epicure, estimant qu'il faut tirer de cette vie toutes les jouissances possibles, car il n'y a rien après (1). Et le brillant patricien Gavalcanti se plaisait à répéter : « La mort d'un homme, la mort d'une bête c'est même chose. Notre condition est égale devant le destin (2). »
(1) Imitator Epicuri non credebat esse alium mundum nisi istum. Unde omnibus modis studebat excellere in ista cita brevi, quia non sperabat aliam meliorem. — Benvbnuto d'Imola. Gomm.
(2) Iste omnino tenuit sectam Epicureorum,semper credens et suadens aliis quod anima simul moreretur cum corpore. Unde ssepe habebat in ore istuddictum Salomonis : Unus est interitus hominis et jumentorum, et sequa utriusque conditio. — Id.
Pour dépeindre le châtiment de ces libres penseurs, Dante n'a pas de couleurs assez fortes. Il nous les montre, au sixième cercle infernal, enfermés dans des sépulcres de feu, au milieu d'une vallée sinistre, d'où s'exhale une puanteur insoutenable. Entre ces Epicuriens et les pires hérétiques, il n'établit aucune différence. S'il ne peut se défendre de quelque admiration pour leur intransigeance altière, s'il reconnaît quelque « magnanimité » à ce Farinata degli Uberti qui se dresse de toute sa hauteur hors de sa fosse embrasée et qui promène autour de lui un regard dédaigneux, « comme s'il avait l'enfer en grand mépris (1) », il ne leur témoigne aucune pitié. Assurément, il n'a jamais été des leurs.
Mais, dans son ascension du Purgatoire, Béatrice ne lui reproche-t-elle pas d'avoir jadis erré sur la voie mauvaise, de s'être
(1) Ed ei sy ergea col petto e con la fronte Corne avesse lo inferno in gran dispitto. Inf. X, 35-36.
complu aux fallacieuses doctrines, d'avoir méconnu les révélations d'en haut? Si tant est que ses paroles doivent être entendues au sens métaphorique, elles ne sauraient viser que la période où le poète, bouleversé par la mort de sa bien-aimée, chercha une consolation dans la philosophie. C'est à cette époque de sa vie morale que Dante aurait fait allusion, quand, au début de la Divine Comédie, il nous dépeint la forêt obscure où il s'est égaré, « forêt sauvage, âpre et épaisse », et dont le souvenir lui est « presque aussi amer que la mort (1) ». Qu'il se soit alors adonné avec passion aux études profanes, qu'il ait goûté avec une sorte d'ivresse les fruits de la science humaine au point de délaisser la science sacrée, la lecture du
(1) Nel mezzo del cammin di nostra vita Mi ritrovai per una selva oscura, Chè la diritta via era smarrita.
Eh quanto a dir quai era è cosa dura Questa selva selvaggia ed aspra e forte Che nel pensier rinnova la paura!
Tanto è amara, che poco è pià morte.
Inf. I, 1-7.
Convito nous en persuade aisément. Mais de là au doute religieux, il y a loin. Et, dans ce même Convito où Ton a voulu voir un livre d'apostasie, l'auteur soumet expressément à la discipline catholique toute acquisition de l'esprit humain. Donc, en aucune circonstance, il n'a été incrédule ni sceptique.
Mais, si sa foi est toujours demeurée intacte et robuste, il s'est accordé certaines indépendances de pensée ou, du moins, de sentiment, qui furent peu communes en son temps.
C'est ainsi qu'il se montre plein de sympathie pour les païens. La destinée finale de tous ceux qui, n'ayant pas connu le Christ, menèrent cependant une vie sans reproche, dresse devant lui un problème inquiétant. N'y a-t-il aucune chance de salut pour ces infortunés, puisqu'ils n'ont pas éprouvé l'effet miraculeux du baptême, c'est-à-dire la rémission du péché originel et l'infusion de la grâce? « Un homme naît
aux rives de l' Indus, où nul ne parle du Christ, nul ne lit ou n'écrit sur le Christ. Toutes les volontés et toutes les actions de cet homme sont vertueuses, autant que l'humaine raison le permet.
Il est sans péché dans sa vie comme dans ses discours. S'il meurt sans baptême et sans foi, où est la justice qui le condamne? Où est sa faute, s'il n'a point cru (1) ? » Grave question, qui depuis saint Paul jusqu'à saint François de Sales, a troublé la conscience chrétienne (2).
Dante se sent « le cœur saisi d'une grande
(1) Un uom nasce alla riva Dell Indo, e quivi non è chi ragioni Di Cristo, ne chi legga, ne chi scriva.
E tutti i suoi voleri ed atti buoni Sono, quanto ragione umana vede, Senza peccato in cita o in sermoni.
Muore non battezzato e senza fede.
Op' è questa giustizia che il condanna? Ov* è la colpa sua, se ei non crede?
Par. XIX, 70-78.
(2) Quomodo ergo invocabunt in quem non crediderunt? Aut quomodo credent ei quem non audierunt? — Saint Paul, ad Rom. X, 14.
douleur (1) », quand, traversant les Limbes, il aperçoit les plus beaux génies de l'antiquité retenus dans cette partie de l'enfer, pour la seule faute de n'avoir pas reçu le sacrement de la régénération. Autant que possible, il atténue en leur faveur la sévérité du dogme chrétien. S'autorisant d'un récit légendaire, il décerne à Trajan les honneurs du ciel. Il voit en Virgile un annonciateur du Messie et c'est par lui qu'il se fait conduire jusqu'au seuil du Paradis. A l'austère Gaton, malgré son suicide, il confie la garde du Purgatoire. Et le Troyen Riphée qui, dans les jours antiques, donna le suprême exemple de la justice, participe aux splendeurs de l'Eglise triomphante. Il épuise ainsi toutes les ressources de son imagination et de sa théologie pour sauver tant de nobles âmes; il prononce enfin sur elles cette grande parole d'espérance : « Beaucoup s'exclament : Christ! Christ! qui, au juge-
(1) Gran duol mi prese al cor.
Inf. IV, 43.
ment dernier, seront moins près de lui que tel qui ne connut pas le Christ (1). »
Son indulgence se manifeste d'une façon plus significative encore au profit d'Averroès, qu'il place dans la région sereine et mélancolique des Limbes. Le philosophe arabe ne devait guère s'attendre cependant à ce traitement privilégié. Pour le moyen âge, Averroès est le maître de l'incrédulité, le représentant du matérialisme, le blasphémateur exécrable qui a osé envelopper dans une même accusation d'imposture Moïse, Jésus et Mahomet, bref le monstre d'impiété que Pétrarque appellera bientôt de son vrai nom « un chien enragé (2) ». Mais, pour Dante, il est surtout l'auteur du Grand Commentaire, l'interprète infaillible
(1) Molli gridan : Cristol Cristol Che saranno in Giudizio assai men prope A lui, che tal che non conosce Cristo.
Par. XIX, 106-108.
(2) Canem illum rabidum Averroem qui, furore actus infando, contra Dominum Christum, contraque catholicam fidem latrat. — Epis t. sine titulo.
d'Aristote, le dépositaire de toute la tradition philosophique. Et ce titre suffît à lui ouvrir l'accès de la prairie émaillée où les sages païens, Orphée, Empédocle, Socrate, Platon, Sénèque et « d'autres personnages aux regards calmes et graves (1) » conversent avec lenteur dans une pénombre éternelle.
(1) In prato di fresca verdura,
Genti <? eran con occhi tardi e gravi Di grande autorité ne* lor sembianti; Parlavan rado, con voci soavi.
Inf. IV, 111-114.
Si les croyances de Dante en étaient restées là, elles n'auraient eu rien de très singulier. Nombreux étaient les Italiens du treizième siècle qui, par un éclectisme facile, associaient dans leur foi les rêveries tendres du mysticisme franciscain au dogmatisme scolastique de l'école dominicaine. Mais un élément tout personnel, fait de passion politique et de souffrance intime, ajoute à sa physionomie religieuse un caractère saisissant d'originalité.
Au retour de son ambassade à Rome, il voua au pape Boniface VIII une haine implacable, qui ne s'apaisa jamais. C'est qu'il avait rapporté de la Ville Eternelle une
déception trop violente. Le pontife guelfe, sur qui les modérés du guelfisme avaient fondé tant d'espoirs, avait brusquement trahi leur cause en les livrant au terrible « Vicaire et Défenseur de l'Eglise », Charles de Valois. Florence pillée, mise à feu et à sang; la ruine de tous les Blancs; l'exil perpétuel des meilleurs citoyens, l'asservissement définitif de la République aux Noirs, voilà l'œuvre du pape en qui Dante avait cru voir le sauveur de sa patrie et qu'il voulait donner pour chef suprême à l'Italie entière. La duplicité sournoise dont la Cour romaine usa dans cette circonstance rendait sa perfidie plus odieuse encore. Une colère tragique enflamma le poète. En cette âme impétueuse, ce fut comme un ouragan de douleur révoltée. Son opinion sur Boniface VIII se renversa complètement. Toutes les incriminations, toutes les calomnies mêmes, que Benedetto Gaëtani avait amassées contre lui en sept années de règne, il les fit siennes. On accusait Boniface VIII
d'avoir extorqué l'abdication de son prédécesseur Gélestin V, pieux ermite des Abruzzes qui avait simplement reculé devant le poids de la tiare; on allait jusqu'à prétendre qu'il avait jeté le saint vieillard dans une prison et l'y avait fait périr par la main du bourreau. On lui reprochait encore d'avoir attenté aux droits traditionnels des communes italiennes, usurpé le pouvoir œcuménique de l'Empire, favorisé les ambitions impies de la Maison de France, compromis l'intérêt sacré des Croisades. On inculpait enfin le scandale monstrueux, inouï, de ses pratiques simoniaques. Dante accueillit tous ces griefs. Pour lui, Boniface ne fut plus qu'un sacrilège, un apostat, un antipape, un meurtrier, un contempteur de toutes les lois divines et humaines. Parcourant le cercle des simoniaques, où les damnés sont plongés, la tête en bas dans des puits de feu, il avise le pape Nicolas III, dont les pieds flamboient hors de terre. Celui-ci, se méprenant au bruit des pas qu'il entend sur le
sol, croit reconnaître son successeur et s'écrie : « Gomment! c'est toi déjà, Boniface! Déjà toi! La prédiction m'a donc menti de plusieurs années (1)! » Par cet artifice, géniale inspiration de sa haine, le poète se donne licence de vouer son ennemi aux peines éternelles, comme s'il n'était encore bien vivant sur le siège apostolique. Et sa colère éclate, généreuse et virulente, contre les mauvais papes : « Si je n'étais retenu par le respect des clefs souveraines que tu détenais pendant la douce vie, j'userais de paroles plus sévères encore. Car le monde se désole de votre avarice qui foule aux pieds les bons et qui exalte les méchants. C'est de vous, Pasteurs, que l'Evangéliste voulait parler, quand il vit Celle qui est assise sur les flots se prostituer aux rois, Celle qui naquit avec les sept têtes, Celle que ses dix
(1) Ed ei gridà : Se' tu già costï ritto, Se' tu già costï ritto, Bonifaziof Di parecchi anni mi menti lo scritto!
Inf. XIX, 52-54.
cornes rendaient si puissante tant qu'elle sut plaire, vertueuse, à son époux. Vous vous êtes fait un Dieu d'or et d'argent. Quelle différence y a-t-il entre l'idolâtre et vous, sinon qu'il adore une divinité et que vous en adorez cent (1) ? »
Mais dans les cieux constellés du Paradis, dans une région toute de gloire et d'allégresse, il revient à la charge contre Boniface. Et son invective, plus terrible encore que la précédente, est comme traversée par un souffle biblique, un souffle d'Isaïe. A la
(1) E se non fosse che ancor lo mi vieta La riverenza délie somme chiavi Che tu tenesti nella vita lietay
lo userei parole ancor più gravi;
Ché la vostra avarizia il mondo attrista Calcando i buoni e sollevando i pravi.
Di voi, Pastor\ s' accorse il Vangelista Quando colei che siede sopra V acque Puttaneggiar co' régi a lui fu çista;
Quella che con le sette teste nacque E dalle dieci corna ebbe argomento, Fin che virtute al suo marito piacque.
Fatto v' avete Dio dy oro e oVargento; E che altro è da voi alV idolâtre, Se non cK egli uno, e voi ne orate cento? Inf. XIX, 100-114.
pensée du pontife indigne, saint Pierre s'écrie : « Celui qui sur terre usurpe ma place, oui, ma place à moi, ma place qui est vacante devant le Fils de Dieu, celui-là a fait de mon sépulcre un cloaque de sang et d'immondices, spectacle qui doit être bien doux,là-bas, au Pervers tombé des cieux (1).» Pour élever jusqu'au sublime cette apostrophe tragique, le poète ajoute : « Alors je vis le ciel entier se couvrir de la couleur dont, matin et soir, le soleil teint les nuages à l'opposite. Et comme une femme vertueuse, qui reste sûre d'ellemême, se sent néanmoins émue de honte, rien qu'en écoutant la faute d'une autre, ainsi Béatrice changea d'aspect. Et telle fut, j'imagine, l'éclipsé qui se fit dans le ciel-
(1) Quegli cK usurpa in terra il luogo mio, Il luogo mio, il luogo mio, che vaca Nella presenza del Figliuol di Dio, Fatto ha del cimiterio mio cloaca
Del sarigue e délia puzza; onde UPerverso, Che cadde di quassù, laggiù si plaça.
Par. XXVII, 22-27.
pendant la Passion du Maître suprême (1). » Mais quand l'attentat d'Anagni est perpétré; quand Boniface VIII, assis sur le trône, la tiare au front, a subi l'outrage de Nogaret et le soufflet de Colonna, Dante sent se réveiller sa conscience catholique. Il oublie soudain ses griefs contre l'usurpateur simoniaque. Et, de toute son âme indignée, il appelle la vengeance divine sur les auteurs de la plus abominable offense que les hommes aient jamais infligée à l'Eglise de Dieu. « Je vois la Fleur-de-lis entrer dans Anagni et le Christ captif en la personne de son Vicaire. Je le vois derechef livré à la dérision; je vois renouveler le
(1) Di quel color, che per lo sole avverso Nube dipînge da sera e da marte, Via" io allora tutto il ciel cosperso.
E corne donna onesta che permane Di se sicura, e per V altrui fallanza, Pure ascoltando, timida si fane; Cosï Béatrice trasmutô sembianza.
E tal eclissi credo che in ciel fue, Quando paù la suprema Possanza.
Par. XXVII, 28-36.
vinaigre et le fiel. Entre deux larrons vivants, je le vois de nouveau sacrifié. Je vois un autre Pilate, si cruel que cela même ne le rassasie pas. Et, sans mandat, il porte sur le Temple ses mains cupides. 0 Seigneur quand donc serai-je assez heureux pour voir la vengeance cachée dans tes secrets et qui rend douce ta colère (1) ! »
L'hostilité qui anime Dante contre Benedetto Gaëtani est si forte qu'elle semble l'inspirer encore dans les jugements qu'il porte sur les autres papes; il se montre, à leur égard, d'une incompréhensible injustice. Parmi ceux qui ceignirent la tiare, de
(1) Veggio in Alagna entrar lo Fiordaliso, É nel Vicario suo Cristo esser catto.
Veggiolo un' altra volta esser deriso; Veggio rinnovellar V aceto e il fêle, E tra vivi ladroni esser anciso.
Veggio il nuovo Pilato sï crudele, Che cïô nol sazia, ma> senza decreto, Porta nel Tempio le cupide vêle.
O signor mio, quando sarô io lieto A veder la vendetta che, nascosa, Fa dolce V ira tua nel tuo segreto?
Purg. XX, 86-96.
son vivant, il n'en condamne pas moins de quatre à l'Enfer : Nicolas III, Gélestin V, Boniface VIII et Clément V. Et il en retient deux au Purgatoire : Adrien V et Martin IV. Dans le passé, les grandes figures de Silvestre, de Grégoire le Grand et d'Innocent III n'obtiennent de lui qu'un mot d'allusion. Il ne cite ni Léon III qui sacra Charlemagne, ni Urbain II, ni Clément III, ni Grégoire VII, ni aucun des papes qui ont prêché les Croisades. Le seul chef de la catholicité auquel il confère la gloire du Paradis est Jean XXI, qui ne régna que huit mois et qui brilla uniquement par ses connaissances théologiques. Enfin il n'abonde en éloges que sur les premiers Evêques de Rome, Lin, Clet, Sixte, Pie, Calixte, de qui l'on ne sait rien.
S'il traite ainsi les papes, il n'épargne pas davantage la cour brillante du Latran. Il stigmatise la vie scandaleuse des cardinaux, leur avarice éhontée, le matérialisme de leurs ambitions. Jadis, les Apôtres allaient
pieds nus, se nourrissant de charité. « Les pasteurs d'aujourd'hui veulent qu'on les soutienne sous les bras et qu'on les aide à marcher, et qu'on les soulève par derrière, tellement ils sont lourds. Ils couvrent de manteaux leurs palefrois, de sorte que deux bêtes vont sous une même peau. 0 divine patience qui en tolères tant (1) ! »
Il poursuit de ses diatribes « les acheteurs et les vendeurs du temple, de ce temple qui fut cimenté par les miracles et les martyres (2) ». Parlant du trafic des indulgences, il ose écrire qu'elles servent surtout « à engraisser le porc de saint Antoine et beau-
(1) Or voglion quinci e quindi chi rincalzi
Li moderni pastori, e chi li meni, Tanto son gravi, e chi diretro gli alzi. Cuopron de' manti loro i palafreni, Si che due bestie van sott' una pelle. O pazienza, che tanto sostieni!
Par. XXI, 130-135.
(2) Si cK un' altra fiata ornai s' adiri
Del comperare e vender dentro al templo, Che si murù di segni e di martiri.
Par. XVIII, 121-123.
coup d'autres qui sont pires que des porcs (1) ».
Enfin sa théologie même, d'autre part si orthodoxe, trahit ses sentiments personnels envers les papes de son temps. Il rencontre, au Purgatoire, le fils naturel de Frédéric II, Manfred, roi de Sicile, vaincu et tué sous les murs de Bénévent par Charles d'Anjou. Le jeune prince avait semblé de taille à réaliser les vastes ambitions du grand Hohenstaufen. « Il était, nous dit Villani, beau comme son père sinon plus, et dissolu en toutes les voluptés. Musicien et chanteur, il s'entourait de gentilshommes et de belles courtisanes. Il était fort généreux et il avait grande allure. Aussi était-il très aimé. Toute sa vie fut épicurienne. Indifférent à Dieu et aux saints, il n'avait souci que des délices corporelles. Il fut l'ennemi déclaré de la Sainte Eglise, des
(1) Di questo ingrassa il porco sanf Antonio Ed altri ancor che son assai pià porci. Par. XXIX, 124-125.
clercs et des religieux, s'emparant des biens ecclésiastiques, ainsi qu'avait fait son père (1). » Quand il fut tombé, couvert de blessures, le 26 février 1266, les soldats angevins ensevelirent son corps sous un amas de pierres. Mais trois jours plus tard, l'archevêque de Gosenza, légat du pape, fit déterrer le cadavre puis, les cierges éteints, il procéda solennellement aux rites suprêmes des excommunications. Après quoi, les membres du prince ana thème furent dispersés dans le Garigliano. Lorsque Manfred aperçoit Dante sur les sentiers du Purgatoire, il lui raconte toute cette lugubre scène et il conclut par ces paroles qui résonnent singulièrement pour une oreille catholique :
(1) Il re Manfredi... fu bello di corpo, e corne il padre, e più, dissoluto in ogni lussuria. Sonatore e cantatore era; volentieri si çedea intorno giocolari e nomini di corte, e belle concubine... Molto fu largo, e cortese, e di buon aire, sicchè egli era molto amato... Tutta sua vita fu epicuria, non curando quasi Iddio ne santi, se non a diletto del corpo. Nimico fu di Santa Chiesa, e de* cherici, e de' religiosiy occupando le chiese corne il suo padre. — Cron. VI, 46.
« Certes, mes péchés furent horribles, mais la bonté infinie de Dieu a de si grands bras qu'elle accueille tous ceux qui se tournent vers elle... La malédiction des prêtres n'est pas si puissante qu'elle nous empêche de reconquérir l'amour divin, tant que le rameau de l'espérance fleurit en notre cœur (1).» Ce refus de s'incliner devant les sentences de l'Eglise officielle, cet appel au tribunal de Dieu, est peut-être la plus hardie protestation que le moyen âge ait élevée, au nom des droits de l'âme, contre l'omnipotence arbitraire du sacerdoce. Deux siècles à l'avance, on croit entendre Savonarole ou Luther.
(1) Orribil juron li peccati miei;
Ma la bontà infinita ha si gran braccia, Che prende cio che si rivolge a lei.
Per lor maladizion si non si perde Che non possa tornar V eterno amore Mentre che la speranza ha fior del verde. Purg. III, 121-123, 133-135.
Faut-il donc voir dans le poète gibelin, comme plusieurs critiques l'ont vu, un précurseur de la Réforme? Non, certes. Malgré ses invectives contre Boniface VIII, malgré le langage inquiétant de Manfred, Dante reste profondément catholique.
Avant lui, plus d'un laïque, plus d'un clerc avait dénoncé les abus de l'Eglise, les vices des papes mondains, les infamies de la Rome pontificale, cette Babylone orgueilleuse qui se gorgeait d'or et de voluptés. La littérature satirique du treizième siècle notamment est remplie d'attaques moqueuses ou véhémentes contre la simonie et la sensualité du haut clergé. Mais Tins-
titution même de la papauté, Dante n'a jamais eu l'idée de la mettre en cause. La primauté du siège pontifical, la transmission des pouvoirs apostoliques, l'autorité vicariale du pape, tous les principes sur lesquels est fondée la hiérarchie suprême de l'Eglise équivalent pour lui à un dogme. Si, d'autre part, il flétrit, avec une violence que les polémistes de la Réforme n'ont pas dépassée, le commerce des indulgences, il ne les reconnaît pas moins comme de fondation divine. Son culte fervent pour la Vierge le montre également réfractaire à la théologie protestante. Enfin, à voir l'enthousiasme avec lequel il applaudit saint Dominique d'avoir écrasé l'erreur albigeoise, on devine comment il aurait jugé l'entreprise du moine augustin de Wittemberg. Il abhorre tout ce qui tend à rompre l'unité catholique, à disperser le troupeau des fidèles, la cité de Dieu. S'il eût vécu à l'époque de Luther, il n'aurait pas hésité à le plonger dans l'Enfer, dans le cercle des hérésiarques
ou des apostats, et il n'aurait pu inventer un supplice assez atroce pour l'homme qui aura fait le plus de mal au catholicisme romain. La foi de Dante n'a jamais varié; il a toujours considéré l'Eglise comme la seule gardienne, la seule dispensatrice de la vérité divine; il s'est toujours donné pour règle intérieure la formule célèbre : Ubi Ecclesia, ibi Christus.
Dans la physionomie religieuse de Dante, un dernier trait reste à noter, et non le moins original. L'auteur de la Divine Comédie est le premier qui ait compris la valeur esthétique des croyances catholiques et quelle admirable matière elles offrent à l'imagination d'un artiste. Faire du salut éternel, de la damnation, de la grâce, de la vie paradisiaque un thème à développements littéraires et à tableaux pittoresques, nul n'y avait encore pensé. Quand Chateaubriand exploitera plus tard « les moyens poétiques de la religion chrétienne (1) », il ne fera qu'adapter à son génie oratoire et théâtral les procédés de la trilogie dantesque.
(1) Le Génie du christianisme, II, 14.
Puissance de l'imagination dantesque. Réalisme et précision dans la peinture des types humains. Effets d'horreur : supplices de Mosca dei Lamberti, de Mahomet, d'Ugolin. — II. Dante et la nature. Sa connaissance des animaux. Exactitude et beauté de ses paysages. Tableaux dignes de Lucrèce et de Virgile. — III. Etat des âmes après la mort. Corporalité des ombres. — IV. Dante observateur de l'âme humaine. Caractère scientifique de sa psychologie. Profondeur de ses analyses et de ses intuitions. Episode de Françoise de Rimini. — V. Mysticisme de la pensée dantesque. Rapports secrets de la nature avec l'invisible et le divin. Les grands symboles de la Divine Comédie : la selva oscura, la Porte de la Pénitence, le cortège triomphal du Purgatoire, Rachel et Lia. — VI. Dante versificateur. Style et composition. Structure architectonique de la Divine Comédie. Sens du décor et du groupement. Concision plastique de la pensée : Roland à Roncevaux, Jfason, Nessus, Ugolin, la Pia.
C'est l'imagination et la sensibilité qui créent le poète; mais l'une et l'autre facultés peuvent lui être très inégalement imparties. L'imagination était faible chez Virgile, tandis que la sensibilité semble parfois éteinte chez Gœthe et Victor Hugo. L'œuvre de Dante, qui trahit en lui une si rare puissance de sentir, montre qu'il avait reçu au même degré le pouvoir d'imaginer. Aucun écrivain n'a possédé plus entièrement le don esthétique par excellence, l'aptitude à traduire, dans le langage des formes visibles, les conceptions de l'idéal et les impressions de la réalité. « Toute ma valeur, disait Théophile Gautier, c'est que je suis un homme pour qui
LE POETE ill
le monde visible existe. » Si remarquable qu'ait été, chez l'auteur des Emaux et Camées y la faculté de voir et de traduire l'apparence concrète des choses, le grand idéaliste qu'est Dante le dépasse beaucoup par l'intensité de la vision pittoresque, par la netteté du dessin, par l'énergie du relief. Nul poète n'a pratiqué plus scrupuleusement ce que Sainte-Beuve appelait « la soumission absolue à l'objet ». La littérature plastique ne compte pas de maître plus parfait que le chantre de la Divine Comédie.
En toutes ses descriptions, Dante recherche le détail exact, la singularité prédominante et caractéristique. Jamais il ne se contente d'une peinture vague ou d'une définition abstraite. Il emploie même de préférence les termes de comparaison les plus familiers, les traits les plus prosaïques, comme étant les plus suggestifs.
Traversant par exemple une région brumeuse de l'Enfer, il rencontre une troupe d'âmes qui s'efforcent de distinguer son
visage dans le brouillard. « Chacune d'elles, dit-il, nous regardait comme on se regarde, le soir, aux rayons de la nouvelle lune, et elles fixaient les yeux sur nous comme un vieux tailleur sur le chas de son aiguille (1). » Au septième cercle, les usuriers sont exposés à des rafales cinglantes de sable brûlant et, sans trêve, ils essaient de repousser avec leurs mains les cuisantes piqûres. Pour nous les rendre visibles dans leur tourment, le poète ajoute : « Ainsi font les chiens en été avec leurs pattes et leurs museaux, quand ils sont harcelés des puces ou des mouches (2). » Ayant à dépeindre l'Avarice, voici par quels traits réalistes il anime à son
(1) E ciascuna Ci riguardava, corne suol da sera
Guardar V un V altro sotto nuova luna; E si ver noi aguzzavan le ciglia Corne il vecchio sartor fa nella cruna. Inf. XV, 17-21.
(2) Non altrimenti fan di state i cani,
Or col ceffo or col piè, quando son morsi O da pulci o da mosche.
Inf. XVII, 49-51.
yeux cette allégorie : « Alors m'apparut en songe une femme bègue, aux yeux louches, aux pieds tordus, manchote et le teint hâve (1). » Les damnés du huitième cercle ont la tête entièrement retournée sur le thorax, de sorte qu'ils ont la face à revers. La souffrance qu'ils éprouvent de cette contorsion leur arrache un flot continu de larmes. Afin de mieux évoquer devant nous leur vision tragique, Dante spécifie : « Ces larmes leur coulaient dans la fente qui est au bas des reins (2). » C'est par ce procédé surtout que le poète atteint aux grands effets d'horreur, comme dans le cas du factieux, Mosca dei Lamberti, effoyablement tailladé par le glaive d'un démon : « Ayant les deux
(1) Mi venue in sogno una femmina balba,
Negli occhi guercia, e sovra i pie distorta, Con le man monche, e di colore scialba. Purg. XIX, 7-9.
(2) Quando la nostra imagine da presso
Vidi sï torta, che il pianto degli occhi Le natiche bagnava per lo fesso.
Inf. XX, 22-24.
mains tronquées, il levait ses moignons dans Pair sombre, de sorte que le sang qui ruisselait d'en haut lui faisait la figure toute noire (1). » De même, une image épouvantable nous reste d'Ugolin, quand le poète nous l'a fait voir dévorant un crâne humain, « à l'endroit où le cerveau se joint à la nuque (2) », puis « interrompant son atroce repas et s'essuyant la bouche aux cheveux de la tête dont il avait déjà rongé tout l'occiput (3) ». Enfin il n'est pas jusqu'aux traits les plus répugnants que Dante n'ose employer, dans son perpétuel souci d'individualiser tout ce qu'il peint. C'est ainsi que Mahomet, soumis au tourment des héré-
(1) Ed un cW avea V una e V altra man mozza,
Levando i moncherin' per V aura fosca, Si che il sangue facea la faccia sozza. Inf. XXVIII, 103-105.
(2) Là \e il cervel si giunge con la nuca.
Inf. XXXII, 129.
(3) La bocca sollevà dal fiero pasto
Quel peccator, forbendola a' capelli Del capo, cK egli avea di rétro guasto. Inf. XXXIII, 1-3.
siarques, nous est montré tout en pièces, fendu depuis le menton jusqu'au bas-ventre. « Ses boyaux lui pendaient entre les cuisses. On voyait le cœur à nu et le triste sac où la fiente humaine se fabrique de ce qu'on avale (1). » Et quel spectacle plus dégoûtant mais plus expressif que celui de ces faussaires, ravagés par une maladie de peau : « Chacune de ces ombres se grattait sans relâche pour calmer le terrible et inapaisable prurit. Elles arrachaient avec leurs ongles les croûtes de leur lèpre, comme on racle avec un couteau les écailles du scare ou celles de quelque autre poisson plus squameux encore (2). »
(1) Tra le gambe pendevan le minugia;
La corata pareva, e il tristo sacco Che merda fa di quel che si trangugia. Inf. XXVIII, 25-27.
(2) Corne ciascun menaça spesso il morso
DelV unghie sovra se per la gran rabbia Del pizzicor che non ha più soccorso.
E si traevan giù V unghie la scabbia, Corne coltel di scàrdova le scaglie O d* altro pesée che più, larghe V abbia. Inf. XXIX, 79-84.
Dante n'applique pas seulement aux hommes et aux actes' humains cette remarquable faculté de voir lesTobjets dans leur réalité plastique, vivante et colorée. Il observe les animaux avec le même regard pénétrant. Toutes les espèces de la création lui sont familières; Jtoute la faune champêtre, forestière, aérienne, aquatique, défile dans son poème, pour l'illustrer d'images naturelles et vives. On sent qu'il a étudié chaque animal avec curiosité, avec patience et, mieux encore, avec sympathie. Dante a d'ailleurs beaucoup vécu à la campagne pendant sa jeunesse/^beaucoup erré par monts et par vaux pendant sa proscription.
Aussi ne le cède-t-il à aucun peintre animalier, lorsqu'il nous montre le bœuf « qui se tord la bouche en tirant la langue pour se lécher les naseaux (1) », — le chien « qui s'élance, avec un vacarme et une fureur de tempête, contre le vagabond qui s'arrête pour mendier (2) », — la grenouille « qui, dans un fossé, tient la tête à fleur d'eau, cachant ses pattes et le reste de son corps(3) », — les fourmis « qui se rencontrent nez à nez, pour s'interroger sur leur route ou sur leur butin (4) », — les brebis « qui sortent du
(1) Qui distorse la bocca, e di fuor trasse La lingua, corne bue che il naso lecchi.
Inf. XVII, 74-75.
(2) Con quel furor e con quella tempesta
Ch? escono i cani addosso al poverello, Che di subito chiede ove s'arresta.
Inf. XXI, 67-69.
(3) E corne alV orlo delV acqua d'un fosso
Stanno i ranocchi pur col muso fuori, Si che celano i piedi e V altro grosso. Inf. XXII, 25-27.
(4) Cosï per entro loro schiera bruna
»S" ammusa V una con V altra formica, Forse ad espiar lor via e lor fortuna. Purg. XXVI, 34-36.
bercail une à une, deux à deux, trois à trois, les autres s'arrêtant craintives, les yeux et le museau à terre; et ce que fait la première, les autres aussi le font, lui montant sur le dos si elle cesse d'avancer, simples et paisibles, et ne sachant pourquoi elles font ainsi (1) ».
Entre toutes les créatures du monde animal, les oiseaux ont pour Dante un particulier attrait; il en parle non seulement avec vérité mais avec émotion. Depuis les contrées sinistres de l'Enfer jusqu'aux régions éternellement azurées du Paradis, un doux bruit d'ailes accompagne le mystique pèlerin. C'est le pigeon et sa compagne « qui s'expriment leur mutuelle tendresse en tournant et murmurant l'un autour de
(1) Corne le pecorelle escon del chiuso
Ad una, a due, e tre, e V altre stanno Timidette, atterrando V occhio e il muso; E ciô che fa la prima, e V altre fanno, Addossandosi a lei s' ella s' arresta, Semplici e quête, e lo 'mperchè non sanno. Purg. III, 79-84.
l'autre (1) »; ce sont les colombes « qui, appelées par leur désir, volent vers leur cher nid, les ailes hautes et fermes (2) »; c'est le faucon « qui, délivré de son chaperon, remue la tête et s'applaudit des ailes en montrant son ardeur et faisant le beau (3) »; c'est enfin l'alouette « qui commence par s'élever dans l'espace en chantant et puis se tait, ravie et rassasiée par la douceur de ses notes finales (4) ». Le dernier trait surtout est charmant. Seuls jusqu'alors Lucrèce et Vir-
(1) Si corne quando il Colombo si porte
Presso al compagno, e V uno alV altro pande, Girando e mormorando, V affezzione.
Par. XXV, 19-21.
(2) Quali colombe dal dis'io chiamate,
Con V ali alzate e ferme, al doce nido Vengon per V aère.
Inf. V, 82-84.
(3) Quasi falcone cti esce del cappello
Muove la testa, e colV ali si plaude, Voglia mostrando e facendosi bello.
Par. XIX, 34-36.
(4) Quale allodetta che in aère si spazia,
Prima cantando, e poi tace contenta DelV ultima dolcezza che la sazia.
Par. XX, 73-75.
gile avaient décrit les mœurs des animaux avec un sentiment aussi intime et délicat.
Ces grands noms de la poésie antique s'imposent encore à l'esprit, lorsqu'on apprécie Dante comme peintre de la nature inanimée.
Placé devant un paysage, il en reçoit une impression directe et pleine, qui se grave inaltérablement dans sa mémoire avec une fidélité absolue de contour, de couleur et de relief. Son talent de paysagiste n'est fait que de réminiscences. Tous les sites imaginaires, parmi lesquels se développe l'action de la Divine Comédie, ont pour origine une sensation vraie. De là leur aspect saisissant de réalité.
Dans ses moindres tableaux, il a soin de préciser la structure organique du terrain; il le montre de terre molle ou de pierre, de sable ou de roc, humide ou sec, plat ou accidenté. Pour les lieux dont la topographie a pu être identifiée, la justesse de ses descriptions est frappante. L'âpreté sauvage de l'Apennin aux sources de
l'Arno (1), la désolation de la côte ligure entre Lerici et la Turbia (2), la région indécise et marécageuse que forme le Mincio quand il sort du lac de Garde (3), les prairies toutes ruisselantes qui tapissent les fraîches vallées du Gasentino (4), la cascade mugissante du Montone dans le val Modigliana (5), le
(1) Nel crudo sasso intra Tevero ed Arno.
Par. XI, 106.
(2) Tra Lerici e Turbia, la più diserta,
La più romita via...
Purg. III, 49-50.
(3) Tosto che V acqua a correr mette co\
Non più Benaco, ma Mincio si chiama Fino a Governo, dove cade in Po; Non molto ha corso che trova una lama Nella quai si distende e la impaluda E suol di state talora esser grama.
Inf. XX, 76-81.
(4) Li ruscelletti che dei verdi colli
Del Casentin discendon giuso in Arno, Facendo i lor canali freddi e molli, Sempre mi stanno innanzi...
Inf. XXX, 64-67.
(5) Corne quel fiume che ha proprio cammino
Prima da monte Viso in ver levante Dalla sinistra costa d' Apennino,
Inf. XIV, 94-96.
gigantesque éboulement des Slavini di Marco près de Vérone (1), toutes ces esquisses, resserrées en quelques vers, parfois en quelques mots, sont d'une ressemblance parfaite. A l'impeccable fermeté du dessin, Dante ajoute les ressources les plus variées du coloris. Sa palette dispose de tous les tons, depuis les plus légers et les plus fins jusqu'aux plus chauds et aux plus vibrants. Les jeux infinis de la lumière, l'ombre et le clairobscur n'ont pas de secret pour lui. Aussi se complaît-il de préférence aux effets rares et fugitifs. Il excelle à peindre l'aurore, quand « la douce couleur du saphir oriental se mêle à la sérénité de l'air pur (2) », ou
(1) Quai é quella ruina che nel fianco
Di qua da Trento V Adice percosse O per tremuoto o per sostegno manco, Che da cima del monte, onde si mosse, Al piano è si la roccia discoscesa, CK alcuna via darebbe a chi su fosse.
Inf. XII, 4-9.
(2) Dolce color oV oriental zafliro,
Che s' accoglieva nel sereno aspetto DelV aer, puro infino al primo giro,
quand la planète Vénus, « la belle planète qui conseille d'aimer fait sourire tout l'Orient, en effaçant par son éclat la constellation des Poissons qui lui fait escorte (1) ». Le scintillement de l'étoile du matin lui fait penser aux pâles clartés dont s'irradie le visage d'un ange (2). Avec la même délicatesse de touche, il compose ce tableau charmant : « Je vis, au point du jour, la partie orientale du ciel toute rosée et le reste du firmament revêtu de la plus calme beauté; et je vis pareillement la face du soleil naître voilée d'ombre, en sorte qu'à travers les vapeurs qui atténuaient ses rayons, l'œil
Agli occhi miei ricomincià diletto Tosto cK V uscii fuor delV aura morta. Purg. I, 13-17.
(1) Lo bel pianeta che ad amar conforta,
Faceva tutto rider V oriente, Velando i Pesci cK erano in sua scorta. Purg. I, 19-21.
(2) A noi venia la creatura bella
Bianco vestita, e nella faccia quale Par tremolando mattutina Stella.
Purg. XII, 88-90.
pouvait la fixer longtemps (1). » Cet effet de l'aube sur les flots n'est-il pas aussi d'une notation exquise et parfaite? « Déjà l'aube chassait la brise matinale qui fuyait devant elle et, de loin, je vis frissonner la mer (2). » Pour évoquer enfin la magie des cieux nocturnes, le pinceau dantesque trouve des nuances et des harmonies de la plus rare qualité. La belle nuit lumineuse, où le poète nous montre « Phébé souriant parmi les nymphes éternelles (3) », n'est pas inférieure en prestige aux clairs de lune élyséens de Ber-
(1) Io vidi gia, nel cominciar del giorno,
La parte oriental tutta rosata, E V altro ciel di bel sereno adorno; E la faccia del sol nascere ombrata, Si che per tempe ranza di vapori L'occhio la sostenea lunga fiata.
Purg. XXX, 22-27.
(2) V alba vinceva V ara mattutina
Che fuggia innanzi, si che di lontano Conobbi il tremolar délia marina.
Purg. I, 115-117.
(3) Quale neiPplenilunii sereni
Trivia ride tra le ninfe eterne, Che dipingono il ciel per tutti i seni. Par. XXIII, 25-27.
nardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand. Dante n'est pas moins habile à rendre les aspects violents et sombres du monde pittoresque. Le décor terrible sur lequel s'ouvre la porte de l'Enfer; les marais livides de l'Achéron; le déluge éternel d'eau noirâtre et de grêle cinglante qui fond sur les damnés du troisième cercle; la cité de Dis, la Babylone infernale, aux dômes ignés, aux remparts incandescents; la forêt sinistre des Harpies; la plaine des sépulcres enflammés; les lagunes ténébreuses et glacées du cercle de Caïn, sont des peintures magistrales, où la puissance du coloris, la profondeur des ombres, l'intensité des effets atteignent souvent au sublime.
Parfois le réalisme de Dante l'entraîne à quelque abus du détail concret. Le tableau déborde alors le cadre. La description semble n'être là que pour offrir à l'artiste un prétexte à déployer sa virtuosité. Ainsi, voulant évoquer devant nous le lac de bitume bouillant où sont plongés les contempteurs
de la Justice, il songe aux vapeurs de goudron qui enfument l'arsenal de Venise. Une terzina aurait suffi, semble-t-il, à nous représenter ce décor suggestif. Mais l'activité du grand port adriatique avait vivement frappé l'imagination du poète. Vers l'an 1300, la marine vénitienne commençait à supplanter celle de Pise. L'Arsenale vecchio, construit dans les premières années du douzième siècle, ne suffisait plus aux besoins de l'industrie maritime; on en construisait un autre, le plus vaste de l'Europe, et d'où sortit, en 1311, le Bucentaure. Emerveillé par la prodigieuse animation des bassins et des chantiers, Dante ne résiste pas à la tentation de les décrire. Avec sa minutie habituelle, il a soin de spécifier que la scène se passe pendant l'hiver, c'est-à-dire à l'époque où les armateurs profitent des intempéries pour faire réparer leurs navires : « Telle, dans l'arsenal des Vénitiens, bout en hiver la poix gluante qui sert à radouber les bâtiments avariés; celui-ci remet son
vaisseau à neuf; celui-là calfate une carène fatiguée par de multiples voyages; ici, c'est à la proue que les marteaux frappent, et là c'est à la poupe; l'un fait les rames et l'autre tord les haubans; l'un rapièce une voile de misaine et l'autre une voile d'artimon. Tel bouillait, non par le feu mais par la volonté divine, un bitume épais qui, de toutes parts, engluait le rivage (1). » On sent que l'écrivain n'est plus maître de sa vision et qu'il échappe à ce qu'il appelle ailleurs si justement « le frein de l'art (2) ».
(1) Quale nelV arsenà de' Veniziani
Bolle V inverno la tenace pece
A rîmpalmar li legni lor non sani,
Ché navicar non ponno, e in quella vece Chi fa il suo legno nuovo, e chi ristoppa Le coste a quel che più viaggi fece;
Chi ribatte da proda e chi da poppa; Altri fa remi ed altri volge sarte; Chi terzeruolo ed artimon rintoppa :
Tal, non per fuoco ma per divina arte Bollia laggiuso una pegola spessa Che inviscava la ripa da ogni parte.
Inf. XXI, 7-18.
(2) Non mi lascia più ir lo fren delV arte.
Purg. XXXIII, 141.
La précision réaliste que Dante apporte à toutes ses descriptions est d'autant plus curieuse qu'elle s'applique à des régions surnaturelles, où n'habitent que des ombres. Mais, dans la représentation de ces ombres mêmes, son souci d'exactitude se manifeste d'une manière très originale.
Conformément à la tradition du moyen âge sinon à la vraie doctrine catholique, le poète ne croit pas à la spiritualité absolue des âmes après la mort et il leur reconnaît une apparence de corporalité. Dépouillées de leur substance charnelle, ayant laissé pourrir en terre leurs os et leurs muscles, ce ne sont que des enveloppes légères, des
fantômes impalpables, des simulacres immatériels.
Quand, à l'entrée du Purgatoire, le poète se trouve face à face avec l'ombre de son tendre ami, le musicien Casella, il veut la serrer dans ses bras; mais son étreinte ne saisit rien. Et comme le héros de YEnéide cherchant à embrasser les mânes d'Anchise (1), il s'écrie : « 0 ombres vaines! excepté pour la vue. Trois fois j'enlaçai mes bras autour d'elle et trois fois je les ramenai seuls sur ma poitrine (2). » Etant d'une nature si subtile, les morts sont nécessairement presque affranchis de la pesanteur.
Aussi lorsque Dante monte dans la barque de Phlégyas pour passer le Styx, son corps
(1) Ter conatus eram collo dare bracchia circum, Ter frustra comprensa manus effugit imago, Par levibus venus volucrique simillima somno.
jEn. VI, 699-701.
(2) 0 ombre varie, fuor che nelV aspetto!
Tre volte dietro a lei le mani avvinsi, E tante mi tornai con esse al petto.
Purg. II, 79-81.
réel alourdit aussitôt l'esquif, « et l'antique proue s'en alla, sillonnant l'eau plus profondément qu'elle ne faisait avec ses passagers habituels (1) ». Plusieurs fois, quelque indice de ce genre frappe de stupeur les âmes qui voient approcher le poète et leur fait comprendre qu'un vivant a pénétré dans le royaume funèbre. Les unes s'étonnent que le corps de ce voyageur inconnu projette une ombre sur le sol, tandis que leurs formes presque diaphanes ne laissent aucune trace derrière elles. « Oh! regarde-le, dit l'une; il semble se mouvoir comme s'il était en vie (2) ! » Ailleurs, le soleil couchant éclaire
(1) Lo duca mio discese nella barca,
E poi mi fece intrare appresso lui, E sol quand' io fui dentro parce carca, Tosto che il duca ed io nel legno fui, Secando se ne va V antica prora DelV acqua pià che non suol con altrui. Inf. VIII, 25-30.
(2) Una grido : « Ve\ che non par che luca
Lo raggio da sinistra a quel di sotto, E corne vivo par che si conduca. »
Purg. V, 4-6.
d'un reflet rougeâtre l'épaule de Dante. Une âme s'arrête, interdite, devant ce phénomène prodigieux, puis elle demande au pèlerin : « Pourquoi ton corps oppose-t-il une muraille au soleil? N'es-tu donc pas entré comme nous dans les rets de la mort (1) ? » Ainsi, jusqu'au milieu de la fiction, Dante reste un observateur exact et positif. Il respecte les lois de la survie comme celles de la vie. Tout au plus s'est-il laissé entraîner quelquefois par son génie plastique ou par son instinct dramatique, et a-t-il attribué aux plus scélérats d'entre les damnés un reste d'organisme corporel, afin de les faire mieux souffrir. Encore pouvait-il s'y croire au torisé par la tradition médiévale qui reconnaissait aux mânes des réprouvés un dernier vestige de consistance physique, pour les rendre plus sensibles aux tourments infernaux.
(1) Dinne corrC e che fai di te parete
Al sol, corne se tu non fossi ancora Di morte entrato dentro dalla rete.
Purg. XXVI, 22-24.
Dans l'extraordinaire musée de types humains qu'est la Divine Comédie, Dante se montre non seulement peintre mais moraliste, en ce qu'il voit l'homme tout entier, l'homme intérieur autant que l'homme extérieur. La vision de l'artiste se complète en lui par la réflexion du philosophe. De même qu'il a l'imagination des yeux, il a l'imagination du cœur, cette précieuse faculté, dont Shakespeare fut doué si éminemment, dont Victor Hugo fut si dépourvu, et qui permet au poète de se représenter l'âme d'autrui. Les pensées intimes des êtres lui apparaissent aussi nettement que leurs figures. Ou plutôt il n'observe d'un regard
si aigu leurs visages, leurs attitudes, leurs gestes, que pour mieux deviner leurs sentiments et leurs passions.
La psychologie de Dante dérive en effet tout entière du grand principe aristotélique qui a, pour ainsi dire, fondé la science de l'âme : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu. S'il reconnaît à l'intellect humain une activité propre, une vertu spécifique, il le soumet aux opérations des sens. « C'est toujours de la sensation, dit-il, que procèdent nos connaissances (1). » Il dit encore : « Toute opinion que les sens contredisent est fausse (2). » Et, sous une forme plus poétique : « L'opinion des mortels s'égare, là où la clef des sens ne peut ouvrir (3). » Il en tire cette conséquence, harcfie
(1) Dal senso continua la nostra conoscenza. — Conv. II, 5.
(2) Omnis opinio, quœ contradicit sensui, est mala opinio. — De aq. et ter. § 5.
(3) Egli erra V opinion, mi disse, dei mortali Dove chiave di senso non disserra.
Par. II, 52-54.
i94 CHAPITRE IV
fpour son temps, que les mouvements de i'âme sont étroitement liés à la nature phyfsique et ne se laissent percevoir qu'au travers d'elle, « comme la vie des plantes se manifeste par leurs feuilles vertes (1) ».
• C'est pourquoi les portraits moraux de Dante apparaissent si ressemblants. Il est le premier écrivain du moyen âge qui ait vu dans l'homme, non pas un être abstrait, composé de facultés, de vertus, de vices, mais une réalité vivante et complexe, une créature de sang et de nerfs, organisée pour le désir, la douleur et la joie autant que pour l'intelligence et le rêve. Infiniment variés sont les caractères qu'il a ainsi composés, du dessin le plus accentué : Farinata degli Uberti, Gacciaguida, Ugolino délia Gherar-
{1) Ogni forma sustanzial, che setta
È da materia, ed è con lei unita, Specifica virtute ha in se colletta lia quai senza operar non è sentita, Ne si dimostra ma* che per effetto, <Come per verdi fronde in pianta vita.
Purg. XVIII, 49-54.
desca, FUippo Argenti, Pietro délia Vigna, Sordello de Mantoue, Forese Donati, Buonconte da Montefeltro, saint Dominique, saint François d'Assise, tant d'autres encore, tous comparables en puissance expressive et en vérité morale aux Othello, aux Richard III, aux Coriolan, aux Macbeth du dramaturge anglais.
Mais le chef-d'œuvre de la psychologie dantesque, c'est l'épisode de Françoise de Rimini. Quelle finesse d'analyse et d'intuition! Tout d'abord, la tempête effroyable, dans laquelle sont emportés les deux amants, symbolise d'une manière saisissante les orages et les impétuosités de la passion. « L'ouragan infernal, qui jamais ne s'arrête, entraîne les esprits dans ses rafales, les fait tournoyer sans cesse, les frappe et les tourmente indéfiniment (1). » Le poète distingue
(1) La bufera infernal, che mai non resta, Mena gli spiriti con la sua rapina, Voltando e percotendo li molesta.
Inf. V, 31-33.
les deux ombres qui volent enlacées. Pris de pitié pour elles, il voudrait leur parler. Virgile lui donne ce conseil, si ingénieux et si touchant : « Appelle-les, au nom de l'amour qui les gouverne et elles viendront aussitôt (1). » Elles s'approchent, en effet, et l'une d'elles, l'amante, prend la parole pour répondre aux questions de Dante. Le récit qu'elle fait de son aventure nous la montre comme le type accompli de l'adultère passionnée. Aucun remords ne l'obsède, mais un souvenir délicieux des voluptés coupables et même quelque fierté de la faute commise : « Amour, qui se prend vite aux nobles cœurs, attacha celui-ci à ce beau corps qui me fut ravi (et d'une façon qui me fait rougir encore). Amour, qui ne dispense nul aimé d'aimer, m'attacha si fortement au plaisir dont s'enivrait celui-ci, que, comme tu le
(1) Ed egli a me : « Vedrai quando saranno Più presso a noi, e tu allor li prega Per quelV amor che i mena; e quei verranno. Inf. V, 76-78.
vois, il ne m'a jamais plus quittée (1). » C'est elle seule qui parle, d'ailleurs. Son amant reste silencieux, dominé par elle, comme au début de leur tendresse, lorsqu' « il lui baisait la bouche, tout tremblant (2) ». Un tel charme s'exhale d'elle en cette minute, elle semble revivre si ardemment les heures passées, que Dante, de plus en plus ému, ne se retient pas de l'interroger sur ses plus intimes secrets de femme. Et, sans se faire prier davantage, elle lui raconte les « douces pensées (3) », les troublants
(1) Amor, che al cor gentil ratio s' apprende,
Prese costui délia bella persona Che mi fu tolta {e il modo ancor m' ofîende). Amor, che a nullo amato amar perdona.
Mi prese del costui piacer si forte Che, corne vedi, ancor non nC abbandona. Inf. V, 100-105.
(2) Quando leggemmo il disiato riso
Esser baciato da cotanto amante, Questi, che mai du me non fia diviso, La bocca mi baciô, tutto tremante.
Inf. V, 133-136.
(3) Quanti dolci pensier\ quanto disio Mena costoro al doloroso passof
Inf. V, 113-114.
émois, les « incertains désirs (1) », par où l'amour s'est insinué en elle jusqu'à la posséder tout entière.
(1) Ma dimmi : al tempo de1 do Ici sospiri, A che e corne concedette Amore Che conosceste i dubbiosi desiri?
Inf. V, 118-120.
Observateur si pénétrant de l'âme humaine, Dante sait aussi deviner l'âme obscure des choses.
Au delà des apparences réelles, il discerne1 une vie plus profonde, des harmonies cachées, des correspondances mystérieuses, une signification morale. Il perçoit, avec une délicatesse exquise, l'idéale et indéfinissable beauté, faite de parfums, de nuances, de rayons, de soupirs, dont la nature se pare en ses heures de féerie. Chez lui, le sentiment pittoresque est à la fois sensation, musique et pensée
Toute la mélancolie de Y Ave Maria du soir se respire dans ce merveilleux tableau
de soleil couchant : « Déjà c'était l'heure qui ranime les regrets des navigateurs et qui leur attendrit le cœur, le jour où ils dirent adieu à leurs chers amis; c'était l'heure qui blesse d'amour le nouveau pèlerin, s'il entend au loin résonner la cloche qui semble pleurer le jour agonisant (1). » Une poésie, plus intime et plus subtile encore, s'exprime dans cette peinture d'une aube printanière : « A l'heure voisine du matin, où l'hirondelle commence ses tristes chants, peut-être en souvenir de ses anciennes douleurs; quand notre esprit plus étranger à la chair et moins obsédé de pensées, est presque divin dans ses visions, il me semblait voir en songe... (2). » Dante se plaît
(1) Era gia V ora che volge il disio
Ai naviganti, e intenerisce il core Lo di che han detto ai dolci amici addio; E che lo nuovo peregrin oV amore Punge, se ode squilla di lontano, Che pafa il giorno pianger che si more. Purg. VIII, 1-6.
(2) NelV ora che comincia i tristi lai
enfin à reconnaître, dans les paysages, des analogies morales qui mêlent, pour ainsi dire, l'homme à la nature et qui ouvrent comme une perspective au rêve ou à la méditation. Décrivant la petite ville de Gesena, construite à mi-côte sur le bord du Savio, il la montre « assise entre la plaine et la montagne, de même qu'elle vit entre la tyrannie et la liberté (1) ». C'est le procédé qui inspirera plus tard à Chateaubriand sa belle comparaison :
Quelquefois une haute colonne se montrait seule debout dans un désert, comme une grande pensée s'élève par intervalles dans une âme que le temps et le malheur ont dévastée (2).
La rondinella presso alla mattina, Forse a memoria de' suoi primi guai, E che la mente nostra, peregrina
Pià dalla carne, e mendâ, pensier presa Aile sue vision quasi è divina.
Purg. IX, 13-18.
(1) E quella a cui il Savio bagna il fianco,
Cosï corn? ella sié' tra il piano e il monte, Tra tirannia si vive e stato franco.
Inf. XXVII, 52-54.
(2) René.
Cette aptitude à retrouver dans les formes du monde physique les linéaments du monde idéal, cette tendance à spiritualiser le réel, à représenter l'invisible par le visible, l'infini par le fini, est le propre de l'imagination mystique.
Chez Dante, en effet, le mysticisme est une disposition intellectuelle autant que religieuse et sentimentale. Son esprit,, obsédé d'absolu, ne voit partout qu'allégories et emblèmes; l'univers lui apparaît tout peuplé de symboles. On peut lui appliquer le mot de Schiller à Gœthe i « Mon esprit à moi agit symboliquement »r c'est-à-dire que, pour lui, toute image est le signe d'une idée et toute idée tend à s'incorporer dans une image. Aussi l'œuvre dantesque est-elle remplie de songes, d'illuminations intérieures et de visions. La Vita nuova ne compte pas moins de huit apparitions. Souvent même, le poète arrive à l'extase, qui s'achève presque toujours dans l'inconscience ou l'évanouissement, comme
si la pensée ne pouvait excéder ses forces sans s'anéantir.
Assurément, l'interprétation métaphorique était d'un usage très fréquent au moyen âge. La mode de l'allégorie était presque aussi générale que celle du syllogisme; les écrivains et les artistes la suivaient docilement, et non sans ingéniosité. Mais nul peintre, nul poète n'avait encore créé des symboles si profonds, si grandioses, si éloquents.
Dès le début de la trilogie sacrée, le lecteur est incité à découvrir un sens occulte dans le spectacle offert à ses yeux. « Au milieu du voyage de ma vie, je me trouvai dans une forêt obscure, car j'étais sorti du droit chemin. Ah! que ce serait chose pénible à dire combien était sauvage, âpre et épaisse, cette forêt dont le souvenir me remplit encore de terreur, d'une terreur si amère que la mort ne l'est guère davantage (1). » Cette forêt âpre et sauvage, cette
(1) Nel mezzo del cammin di nostra vita, Mi ritrovai per una selva oscura,
tU CHAPITRE IV
forêt d'épouvante symbolise la vie passionnelle, la vie pécheresse, adonnée aux délices de la chair, aux jouissances du luxe, aux satisfactions de l'égoïsme et de la vanité (1). Pour en sortir, Dante s'apprête à gravir une montagne, dont la cime brille d'un doux éclat. Mais trois bêtes féroces lui barrent soudain la route, une panthère « agile et très vive (2) », un lion « qui s'avance, tête haute, avec une voracité furieuse (3) », puis une louve « qui, dans sa maigreur, semble chargée de désirs (4) ». De ces trois fauves,
Ché la diritta via era smarrita.
Eh quanto a dir quai era è cosa dura Questa selva selvaggia ed aspra e forte Che nel pensier rinnova la pauraf
Tanto è amara, che poco è più morte.
Inf. I, 1-7.
(1) La selva erronea di questa vita. — Conv. IV, 24.
(2) Una lonza leggiera e presta molto.
Inf. I, 32.
(3) Contra me venesse Con la test' alta e con rabbiosa famé.
Inf. I. 46-47.
{4) E d' una lupa, che di tutte brame
Sembiava carca nella sua magrezza.
Inf. I, 49-50.
par qui le pèlerin est arrêté dans son ascension vers les hauteurs du salut, la panthère lascive et cruelle représente les voluptés impudiques, le lion altier l'orgueil, la louve ardente la cupidité.
Innombrables sont les symboles que Dante emprunte à l'ordre naturel pour désigner des objets ou des vérités de l'ordre suprasensible. Une de ses plus heureuses inventions en ce genre est celle que lui suggèrent les quatre vertus cardinales : il les compare aux quatre étoiles de la Croix du Sud, qu'il ne pouvait pas avoir observées puisqu'elles brillent sur l'hémisphère austral, mais dont quelque navigateur génois ou vénitien lui avait probablement parlé, comme d'une merveille du monde sidéral (1).
Le plus souvent, les correspondances matérielles, d'où est tirée l'allégorie, offrent
(1) Io mi volsi a man destra, e posi mente AlV altro polo, e vidi quattro stelle Non viste mai fuor che alla prima gente. Purg. I, 22-24.
au poète un thème à large développement. Ainsi, la doctrine scolastique sur la pénitence est-elle exposée tout entière dans la pittoresque métaphore qu'il emploie pour décrire l'entrée du Purgatoire. « Nous approchâmes. La première marche était d'un marbre blanc, si poli et si net, que je m'y voyais comme en un miroir. La seconde, plus foncée que la pourpre, était d'une pierre rugueuse et calcinée, crevassée en tous sens. La troisième et la plus élevée me parut d'un porphyre rutilant, comme le sang qui jaillit d'une veine. Les deux pieds de l'ange de Dieu posaient sur cette marche, et le seuil où il était assis me semblait un bloc de diamant. Par les trois marches où m'attirait ma bonne volonté, mon guide m'entraîna en disant : « Demande humble- « ment que la porte s'ouvre (1). » Ce magni-
(1) Là Ve venimmo, allô scaglion primaio, Bianco marmo era sï pulito e terso, CK io mi specchiai in esso quale io paio. Era il secondo, tinto pià che perso,
fique tableau figure exactement les stades successifs de la fructifera pœnitentia. Le marbre poli et net signifie la contritio cordis, la sincère candeur où doit être l'âme qui confesse sa faute. La dalle sombre, rugueuse et crevassée rappelle la noirceur du péché et les déchirements du repentir, qui se manifestent dans la confessio oris. Le porphyre flamboyant exprime la satisfactio operis, la ferveur d'amour et de charité, dont brûle une conscience purifiée. Enfin l'Ange qui siège sur le seuil personnifie l'autorité spirituelle du sacerdoce, le droit de lier et de délier, le « pouvoir des clefs » que l'apôtre
Z)' una petrina ruvida ed arsiccia* Crepata per lo lungo e per traverso.
Lo terzo, che di sopra s' ammassiccia, Porfldo mi parea, si fiammeggiante Corne sangue che fuor di vena spiccia.
Sopra questo teneva ambo le piante V Angel di Dio, sedendo in su la soglia, Che mi sembiava pietra di diamante.
Per li tre gradi su di buona voglia
Mi trasse il duca mio, dicendo : — Chiedi Umilemente che il serrame scioglia.
Purg. IX, 94-108.
Pierre a reçu du Christ et légué à ses successeurs.
D'autres fois, c'est toute une série de symboles que Dante imagine, en les reliant sous la forme d'un cortège idéal, d'une pompe triomphale et mystique. Telle est la procession glorieuse qui se déroule à travers les derniers chants du Purgatoire et où l'on voit défiler Jésus en sa double nature, les sept Sacrements et les sept Vertus, la Théologie, l'Ancien Testament et l'Evangile, l'Eglise universelle, le Schisme oriental, Rome, l'Empire et la Maison de France.
Si ce procédé apocalyptique semble parfois trop subtil et compliqué pour notre goût moderne, la muse de Dante sait aussi l'employer avec une mesure exquise. On ne peut concevoir une allégorie plus gracieuse que la vision de Rachel et de Lia, en qui le poète se plaît à opposer la vie contemplative et la vie active. « Je croyais voir en songe une belle jeune femme qui s'en allait cueillant des fleurs par la campagne et qui disait en
chantant : « Quiconque s'informe de mon « nom, qu'il sache que je suis Lia et que je « vais étendant partout mes belles mains « pour me faire une guirlande. C'est pour me « plaire devant mon miroir que je me pare « ainsi; mais ma sœur Rachel ne quitte « jamais le sien et reste assise devant, tout « le jour. Elle prend plaisir à contempler « ses beaux yeux, comme moi à m'orner de « mes mains. Ce qui la contente elle, c'est « de voir; et moi, c'est d'agir (1). »
(1) Giovane e bella in sogno mi parea
Donna vedere andar per una landa Cogliendo fiori. E cantando dicea :
« Sappia, qualunque il mio nome dimanda, CK io mi son Lia e vo movendo intorno Le belle mani a farmi una ghirlanda.
Per piacermi allô specchio qui m' adorno; Ma mia suora Rachel mai non si smaga Bal suo miraglio, e siede tulto giorno.
EW è de' suoi begli occhi veder vaga, Corn? io delV adornarmi con le mani; Lei lo vedere, e me V ovrare appaga. » Purg. XXVII, 97-108.
L'art chez Dante égale la pensée. Matériaux sequat opus. Style, métrique, composition, il est presque sans rival dans la technique littéraire.
S'il n'a pas créé la lingua volgare, il l'a du moins fixée grammaticalement. Avant lui, on parlait en Toscane un idiome assez grossier; les poètes siciliens de la cour souabe s'exprimaient certes mieux. Après la Divine Comédie, il n'y a plus seulement des dialectes italiens, il y a une langue italienne, une langue souple, riche, nuancée, harmonieuse, aussi apte à la prose qu'à la poésie. Entre les mains de Dante, elle est un des plus beaux instruments qui aient jamais
vibré sur les lèvres humaines, à la fois flexible et ferme, tantôt superbe d'éclat, tantôt idéalement suave. Dans les effusions mystiques, elle s'immatérialise jusqu'à n'être plus que musique et lumière. A l'inverse, quand elle passe au creuset de la passion, elle y acquiert une dureté métallique, une trempe d'acier; elle devient alors une arme coupante, assénante, sifflante, qui est terrible dans l'invective et le sarcasme.
Les ressources qu'une telle langue offre à la versification sont mises en œuvre par Dante avec un art suprême. Nul n'a manié aussi habilement le mètre difficile de la terza rima; nul n'a mieux connu la valeur pittoresque du verbe, le charme expressif des sonorités, la vertu mystérieuse du rythme, le secret d'enchanter simultanément l'oreille et l'imagination.
Dante possède à un degré rare le sens de la composition. La structure de la Divine Comédie semble une conception architectonique. Tout l'édifice révèle un plan général
et prémédité. Dans cette vaste épopée, qui ne compte pas moins de 14 233 vers, rien n'est laissé au hasard. Avant de poser la première pierre de son œuvre, le poète s'en est formé une représentation intégrale, achevée, aussi rigoureusement déterminée dans les détails que dans les grandes lignes et dont il ne s'est ensuite jamais écarté. Une symétrie mathématique, où le symbolisme habituel à la pensée dantesque intervient fréquemment, préside à l'ordonnance de toutes les parties. Le monde invisible comprend trois royaumes, qui se subdivisent chacun en neuf régions; il y a neuf cercles dans l'Enfer, neuf étages au Purgatoire, neuf sphères au Paradis. Triple aussi est l'initiation que le pèlerin doit subir pour être admis à la connaissance de l'éternelle sagesse. Et tout au long du poème, dans le détail des épisodes comme dans le déroulement de l'action, on remarque le souci de l'équilibre et de la mesure, la coordination des effets, la préoccupation constante de l'idée directrice.
Le pinceau de Dante se prête aux genres les plus divers. Toutes les manières de concevoir et de traiter un sujet se rencontrent dans la Divine Comédie. On y trouve d'amples développements et de saisissantes concisions; des fresques majestueuses et de légères miniatures; de grands portraits, du dessin le plus large, du coloris le plus puissant, et de simples esquisses, enlevées en quelques traits sobres et vifs.
Le tableau des discordes qui déchirent l'Italie, les gloires de l'Aigle romaine évoquées par l'empereur Justinien, le parallèle de saint Dominique et de saint François d'Assise, les hontes de Florence stigmatisées par Cacciaguida, l'épisode d'Ulysse, la bataille de Gampaldino, la peste d'Egine, font penser aux vastes peintures murales dont Giotto, Memmi, Orcagna et leur école commençaient à couvrir les édifices religieux et municipaux de la Toscane. Le poète dépasse même et de beaucoup les peintres de son époque dans l'art de grouper ses
personnages, de composer une scène et de l'encadrer; il annonce déjà Masaccio et Lippi.
Mais, d'instinct, il préfère les formules brèves et condensées qui résument en quelques mots une situation morale, un être vivant ou une théorie abstraite. Deux vers lui suffisent pour exprimer la complexe doctrine des scolastiques sur la foi, « substance des choses espérées, argument des choses invisibles (1) ». Dans une terzina, il fait tenir tout l'infini du ciel, « qui est une pure lumière; lumière intellectuelle pleine d'amour; amour du vrai bien, rempli de joie; joie qui surpasse toute douceur (2) ». Parfois c'est une scène historique, telle que
(1) Fede è sustanzia di cose sperate
Ed argomento délie non parvenu.
Par. XXIV, 64-65.
(2) Il ciel, cK è pura luce, Luce intellettual piena oV amore,
Amor di vero ben pien di letizia, Letizia che trascende ogni dolzore.
Par. XXX, 39-42.
le drame de Roncevaux, qui nous apparaît dans une vision rapide : « Après la douloureuse déroute, quand Charlemagne échoua dans la sainte entreprise, Roland ne sonna pas du cor plus terriblement (1). » Voici maintenant le roi des Argonautes : « Regarde cette grande ombre qui s'approche et qui, malgré sa souffrance, ne verse . pas une larme. Quel aspect royal elle garde encore! C'est Jason qui, par intelligence et courage, déroba la toison de Golchos (2). » Entre beaucoup d'autres fragments pareils, voici de même le centaure, victime d'Hercule : « Celui-ci est Nessus qui mourut pour la
(1) Dopo la dolorosa rotta, quando
Carlo Magno perde la santa gesta, Non sono si terribilmente Orlando.
Inf. XXXI, 16-18.
(2) Il buon maestro, senza mia dimanda,
Mi disse : « Guarda quel grande che viene, E per dolor non par lagrime spanda.
Quanto aspetto reale ancor ritienel
Quelli è Jason che per core e per senno Li Colchi del monton privati fene. »
Inf. XVIII, 82-87.
belle Déjanire et fut le propre vengeur de sa mort (1). » Ces fragments, ciselés ainsi •que des bas-reliefs, font penser, par leur beauté plastique, à tels vers parfaits de Victor Hugo, comme celui-ci :
Un pâtre, sur sa flûte abaissant sa paupière,
ou comme celui-ci encore :
Les satyres dansants qu'imite Alphésibée.
Dans le drame d'Ugolin, l'effet d'horreur est obtenu par le même procédé de concision intense. L'innommable torture du malheureux père nous est rendue visible en quelques traits : « Alors j'entendis clouer la porte de l'horrible tour. Je regardai mes enfants sans dire mot. Je ne pleurais pas; au dedans, j'étais de pierre. Ils pleuraient, eux. Et mon petit Anselme me dit : « Pour nous
(1) Quegli è Nesso
Che morï per la bella Dejanira E fè di se' la vendetta egli stesso. Inf. XII, 67-69.
« regarder ainsi, mon père, qu'as-tu (1)? » Enfin, dans le même genre de composition resserrée, voici un pur joyau, toute une tragédie intime résumée en vingt mots, l'aventure de la Pia. Nello délia Pietra, ayant épousé en secondes noces la belle Pia dei Tolomei et la soupçonnant d'infidélité, l'enferma dans un château abandonné de la Maremme toscane, où les vapeurs méphitiques du sol la tuèrent bientôt. L'héroïne de ce drame interpelle Dante au Purgatoire et le supplie de la rappeler au souvenir de ceux qu'elle aimait sur terre; puis elle ajoute : « Sienne m'a faite, la Maremme m'a défaite. Il le sait, celui qui, m'ayant prise veuve, me passa au doigt son anneau de pierreries (2). » Et, mystérieusement, elle dispa-
(1) Ed io sentii chiavar V uscio di sotto
AlV orribile torre : ond> io guardai Nel viso a' miei figliuoi senza far motto. Io non piangeva; si dentro impietrai; Piangevan elli; ed Anselmuccio mio Disse : « Tu guardi si, Padre, che hai? » Inf. XXIII, 46-51.
(2) « Deh, quando tu sarai tornato al mondo,
raît. Pas un reproche à l'auteur de sa mort.. Pas un murmure contre son destin. Pas un regret pour la vie. Tout au plus une allusion mélancolique au brillant gage d'amour que lui offrit cet homme, alors épris d'elle, et qui allait devenir son bourreau. Mais un sentiment exquis de pudeur et de résignation semble s'exprimer dans chaque parole de la morte. Sincérité de l'émotion, condensation de la pensée, pureté de la langue, délicatesse de la touche, le génie de Dante se montre là sous une de ses formes les plus accomplies.
E riposato délia lunga via », Seguitô il terzo spirito al secondo,
« Ricorditi di me, che son la Pia; Siena mi fe\ disfecemi Maremma :
Saisi colui che innanellata pria,
Disposata m' avea con la sua gemma. »
Purg. V, 130-136.