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CHAPITRE V l'érudit

I. Vaste culture de Dante. Les écoles de Florence. Brunetto Latini. — II. Dante et l'antiquité classique. Sa foi en Aristote. L'idéalisme platonicien et l'esprit scolastique. Culte de Dante pour Virgile. Signification allégorique de Virgile et de Béatrice dans la Divine Comédie. Goût de Dante pour Ovide. Paganisme et christianisme. Influence de la Bible sur l'inspiration dantesque. Dante et la littérature française du moyen âge. — III. Après la mort de Béatrice, Dante cherche une consolation dans la philosophie. Sa passion des idées. Sa prédilection pour la métaphysique et la morale. — IV. Dante et les sciences naturelles. Etendue de son savoir et curiosité de son esprit. Cosmographie des royaumes d'outretombe. — V. Dante novateur. Son originalité dans le domaine de l'art, de la science et de la philosophie. Limites de sa pensée. Episode caractéristique d'Ulysse. Que ce n'est pas Dante mais l'empereur Frédéric II qui est le véritable précurseur de la Renaissance au moyen âge.

La Divine Comédie expression suprême du monde médiéval.

Le contraste est fréquent, chez les poètes, d'une intelligence médiocre avec un grand génie. Victor Hugo, qui fut un puissant visionnaire et un prestigieux artiste, s'entendait peu au maniement des idées. Sous la magnificence de la forme, sa philosophie manque singulièrement de profondeur et d'originalité. Dante fut, au contraire, un des premiers esprits de son époque, un des plus éclairés, des plus robustes et des plus pénétrants.

Sa vaste culture émerveillait ses contemporains. Benvenuto d'Imola, qui commentait la Divine Comédie à Bologne vers 1370, nous assure qu'il s'était acquis une telle réputation dans tous les genres d'études que les contemporains l'appelaient indifîérem-

ment « le poète », « le philosophe » ou « le théologien ». On peut dire que, si le don poétique lui avait été refusé, il n'aurait pas moins laissé sa trace dans l'histoire du génie italien.

Tout jeune, il eut la fièvre de savoir. Vieilli, accablé de maux et de tristesses, il gardait le même enthousiasme intellectuel, comme en témoigne la fervente invocation à Apollon qui ouvre la dernière cantica.

Poésie, rhétorique, philologie, dialectique, histoire, théologie, mathématiques, physique, astronomie, cosmographie, zoologie, il connaissait à peu près tout ce qu'on pouvait connaître au seuil du quatorzième siècle. Et cette érudition était d'autant plus méritoire que les instruments de travail n'existaient alors qu'en petit nombre. Les manuscrits étaient rares et de lecture difficile. Les bibliothèques monastiques, où étaient concentrées toutes les archives de la science humaine, ne renfermaient que peu de livres, à l'exception de quelques dépôts célèbres

comme ceux du Mont-Cassin, de Bobbio ou de Novalesa. Les auteurs anciens ne pouvaient être lus que par extraits, par bribes, dans les Florilegia et les Compendia. Le zèle de recherches, qui devait peu à peu reconstituer les monuments de la culture classique, s'exerçait encore en vain.

Dante eut sans doute pour premiers précepteurs ceux qui instruisaient la jeunesse florentine, à l'école franciscaine de la Porta- San-Gallo et à l'école dominicaine de Santa- Maria-Novella. Quelle fut l'influence particulière de l'une et l'autre écoles sur la formation de son esprit? On ne saurait le dire avec précision. Mais on se figure aisément le vif et gracieux éveil que la parole des professeurs franciscains dut provoquer dans les facultés imaginatives de l'enfant. Les disciples de saint François ne s'adonnaient que depuis peu à l'enseignement; leur doctrine, leurs légendes, leur vie errante, ne les y préparaient guère. L'apôtre d'Assise n'avait-il pas dit que Jésus sur la croix lui

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tenait lieu de lecture? L'auteur de limitation n'avait-il pas écrit : « A quoi bon savoir des choses sur lesquelles nous ne serons pas interrogés au jour du jugement dernier? » De quoi serviront en effet les ressources de la dialectique humaine contre l'implacable logique du Juge éternel? La famille ombrienne tout entière pensait avec son maître que la vraie science s'acquiert par l'amour. Et la preuve en est qu'un seul baiser du Rédempteur avait suffi à Frère Jean d'Alverna pour lui permettre de résoudre sans aucune étude les plus ardus problèmes de la théologie et de la philosophie. Enfin la règle même de l'ordre interdisait aux Mineurs d'enseigner les lettres : Non curent, litteras nescientes, litteras discere. Cette prévention contre les connaissances profanes avait bientôt perdu de son rigorisme primitif. Mais l'enseignement franciscain en gardait une liberté, une souplesse, un charme, éminemment propices à l'éclosion d'une âme poétique.

Saint Dominique avait, au contraire,, assigné à son ordre, comme objets d'une égale importance, l'apostolat et la science, persuadé que l'une était l'instrument nécessaire de l'autre et que la prédication se dépenserait en phrases vaines si elle n'était continuellement nourrie et fortifiée par l'étude. Aussi les écoles dominicaines brillaient-elles d'un vif éclat. On peut admettre que leurs sévères méthodes furent décisives pour la formation intellectuelle de Dante, pour la discipline de son esprit et l'essor de ses idées.

Mais un homme semble avoir exercé alors une prédominante action sur l'adolescent, Brunetto Latini, l'auteur du Trésor. C'était un notaire florentin, de vaste culture et de nobles manières, dont Giovanni Villani nous a tracé ce portrait : « Il fut grand philosophe et grand rhéteur, incomparable dans l'art de bien écrire et de bien parler. Il était aussi homme du monde. Il commença de dégrossir les Florentins et les rendit habiles

à s'exprimer en beau langage comme à gouverner notre république selon les préceptes de la science politique (1). »

Dante subit profondément la séduction de cette belle et diserte intelligence. Brunetto Latini paraît lui avoir enseigné les lettres, la poésie, les éléments de l'astronomie et des mathématiques; mais il fut, pour son disciple, un incitateur et un guide encore plus qu'un maître. En retour, le jeune poète lui voua une gratitude et une vénération filiales, quoiqu'il lui ait infligé plus tard, pour peine de ses mœurs trop libres, une fâcheuse compagnie dans l'Enfer. Toujours il garda « présente au souvenir la chère et bonne et paternelle image de celui qui jadis lui avait appris comment l'homme s'éternise (2) ».

(1) Fu gran filosofo, e fu sommo maestro in rettorica, tanto in bene saper dire corne in benedittare... Fu mondano uomo, ma cominciatore e maestro in digrossare i Fiorentini, e fargli scorti in bene parlare, e in sapere guidare e reggere la nostra reppublica secondo la politica. — Gron. VIII, 10.

(2) Che' in la mente m' è fitta ed or mi accora,

Il était déjà en pleine maturité d'esprit, quand un séjour à Padoue, à Bologne, puis à Paris, lui permit de connaître ce que les trois universités les plus fameuses du moyen âge renfermaient alors de zèle scientifique et de talent.

La cara e buona imagine patenta Di voi, quando nel mondo ad ora ad ora AT insegnavate corne V uom s' eterna.

Inf. XV, 82-85.

C'est là, c'est dans ces sanctuaires de la scolastique, que Dante a conçu la plus forte de ses convictions intellectuelles, sa foi en Aristote. L'auteur de YOrganon lui apparaît comme le père de toute connaissance, le souverain précepteur de l'esprit humain.

Pour le désigner, il invente de glorieuses formules : « le Maître de ceux qui savent (1) », « le Maître de l'humaine raison (2) », « digne de toute croyance et toute obéissance (3) »,

(1) II maestro di color che sanno.

Inf. IV, 131.

(2) Il maestro délia umana ragione. — Gonv. IV, 2.

(3) Degnissimo di fede e oV obbedienzia. — Gonv IV, 6.

« le Maître de notre vie (1) », « l'illustre philosophe à qui la Nature confia le plus de secrets (2) ». L'admiration superstitieuse de Lucrèce pour Epicure ne s'exprimait pas en termes plus enthousiastes.

L'influence du Stagirite se fait sentir dans tous les écrits de Dante, depuis le Convito jusqu'aux derniers chants du Paradis. C'est notamment à l'Ethique qu'il a emprunté son système moral et cette classification des vertus et des vices d'après laquelle est composée la Divine Comédie. Toute sa métaphysique lui vient aussi de l'école péripatéticienne. Quand il fonde sur l'idée de finalité sa théorie du primo mobile, moteur suprême auquel convergent tous les êtres; quand il cherche dans le principe de l'universelle attraction le secret du Cosmos; quand il nous décrit le vaste courant d'amour qui circule « à travers la mer immense de

(1) Il maestro délia nostra vita. — Gonv. IV, 23.

(2) Quello glorioso filosofot al quale la Natura più aperse li suoi segreti. — Conv. III, 5.

l'être (1) », il ne fait qu'interpréter avec sa merveilleuse imagination la doctrine aristotélique.

Dante a peu lu Platon, qui n'était d'ailleurs guère connu au moyen âge. Mais l'étude qu'il a faite de Boèce, de Richard de Saint- Victor, de saint Bonaventure et de saint Thomas, lui a permis d'entrevoir l'idéalisme platonicien à travers l'esprit scolastique. Son tempérament personnel le sollicitait, du reste, à suivre les voies frayées jadis par le disciple de Socrate. Pour Dante comme pour Platon, les réalités du monde phénoménal ne sont que les reflets des vérités absolues; la nature n'est que la transcription de la pensée divine; les idées, principe de toute vie, émanent de Dieu; la raison domine l'expérience; l'union avec la Divinité est la fin des actions humaines; et l'amour des beautés mortelles ne doit être qu'un préliminaire au culte du Beau éternel. Toute la

(1) Per lo gran mar delV essere.

Par. I, 113.

philosophie dantesque est ainsi pénétrée par les conceptions platoniciennes. Dans le symbolisme continu de la Divine Comédie, on croit, à chaque instant, reconnaître un souffle de l'Académie.

Après Aristote et Platon, Dante n'a retenu qu'un nom de la littérature grecque : Homère. Son admiration pour le chantre de VIliade et de VOdyssêe touche à la piété. L'un et l'autre poèmes sont cependant lettre morte pour lui, puisqu'il ignore le grec et que les œuvres homériques n'étaient pas encore traduites en latin. Il ne peut donc s'en faire une idée que par les fragments des anthologies ou par quelques citations.

L'érudition latine de Dante est incomparablement plus riche. Il est familier avec Virgile, Ovide, Tite-Live, Salluste, Cicéron, Horace, Lucain, Juvénal et Stace.

Virgile est son dieu. Il ne parle jamais de lui qu.'avec dévotion; il sait par cœur Y Enéide entière.

Le moyen âge professait pour Virgile un sentiment bizarre et complexe. Sur la foi de quelques légendes, il en faisait un prophète, un thaumaturge, un nécromant.

Dante est le premier qui ait restitué l'image du poète romain dans sa pure et glorieuse lumière. Il salue en lui l'interprète sacré du savoir antique, le dépositaire de tout ce que l'humanité a connu de vrai, de beau et de bien, avant la révélation chrétienne.

Aussi lui prodigue-t-il, comme il fait pour Aristote, les invocations laudatives : « C'est toi mon guide, mon seigneur et mon maître (1) !» — « 0 toi, l'honneur de la science et de l'art (2) ! » Il l'appelle encore « le docteur profond (3) », « notre Muse la

(1) Tu duca, tu signore, tu maestro/

Inf. II, 40.

(2) O tu che onori e scienza ed arte!

Inf. IV, 73.

(3) V alto dottore.

Purg. XVIII, 2.

plus grande (1) », « la souveraine Vertu (2) ». Mais Aristote n'a reçu de lui qu'un tribut d'admiration. Sa reconnaissance pour le Stagirite s'adresse au philosophe, au savant, et non à l'homme. La gratitude qu'il professe pour Virgile lui vient du cœur. Avec quelle tendresse il le sollicite et l'implore! « 0 le plus doux des pères (3) !» — « 0 mon soutien (4) !» — «0 noble âme de Mantoue (5) ! » Lorsqu'il l'aperçoit au seuil du royaume infernal, il est transporté de surprise, d'allégresse et de respect religieux : « Oh! lui répondis-je le front rougissant, es-tu donc ce Virgile, cette source de qui s'épanche un si large fleuve de poésie? 0 des autres poètes

(1) Nostra maggior Musa.

Par. XV, 26.

(2) La Virtu somma.

Inf. X, 4.

(3) O dolcissimo padreJ

Purg. XXX, 50.

(4) Il mio conforto.

Purg. III, 22.

(5) O anima cortese mantovanal

Inf. II, 59.

la lumière et l'honneur, que ma longue étude et mon grand amour de ton œuvre me servent auprès de toi! Tu es mon auteur et mon maître. C'est à toi, et à toi seul, que je dois le beau style qui fait mon renom (1). » Le même sentiment d'enthousiasme et de vénération fait bondir le cœur du trouvère lombard Sordello, quand il reconnaît, au Purgatoire, son ancêtre mantouan : « 0 gloire des Latins, par qui notre langue a montré sa puissance, ô éternel honneur du lieu où je naquis (2) ! »

(1) Or se' tu quel Virgilio, e quella fonte

Che spande di parlar si largo fiume?

Risposi lui con vergognosa fronte.

O degli altri poeti onore e lume,

Vagliami il lungo studio e il grande amore Che m' ha fatto cercar lo tuo volume.

Tu se' lo mio maestro e il mio autore : Tu se' solo colui, da cui io tolsi Lo bello stile che m' ha fatto onore.

Inf. I, 79-87.

(2) O gloria de' Latin, disse, per cui

Mostro ciô che potea la lingua nostra, O pregio eterno del loco onoV io fui!

Purg. VII, 16-18.

Ce culte virgilien n'est pas seulement d'ordre littéraire et sentimental : il procède aussi d'une pensée mystique. L'esprit de Dante, rompu aux symboles, discerne en Virgile une marque de prédestination.

Depuis longtemps déjà, l'inspiration sibylline de la quatrième Eglogue avait paru messianique. La vague prophétie, que, par flatterie pour Auguste, Virgile appliquait au fils de Pollion, semblait avoir présagé la venue du Rédempteur, la rénovation prochaine du monde par l'amour et la charité :

Magnus ab integro sœclorum nascitur ordo; Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia régna: Jam nova progenies cœlo demittitur alto (1).

Les théologiens et les papes avaient confirmé cette interprétation. Jusqu'au milieu du quatorzième siècle, on chantait dans l'église de Mantoue, à la messe de saint Paul, une séquence qui montrait l'Apôtre visitant le tombeau du poète à Naples et pleurant

(1) Eclog. IV, 5-7.

d'être venu trop tard pour connaître un si beau génie :

Ad Maronis mausoleum Ductus, fudit super eum Piae rorem lacrimœ.

Quem te, inquit, reddidissem, Si te vivum invenissem, Poetarum maxime!

Avec la même ingénuité de conviction, Dante salue en Virgile l'annonciateur du Christ, le précurseur de la vérité religieuse, et il définit son rôle par une comparaison poétique : « Tu es comme un éclaireur qui marche de nuit, portant derrière soi une lumière qui ne lui profite pas, mais qui rend la route sûre à ceux qui le suivent (1). »

Aussi ne se fait-il pas scrupule de mêler parfois les citations de Y Enéide aux paroles de Y Evangile, comme dans l'admirable chœur des Anges qui escortent le char triomphal

(1) Facesti corne quel che va di notte,

Che porta il lume dietro, e se non giova, Ma dopo se fa le persone dotte.

Purg. XXII, 67-69.

du Purgatoire : « Tels que les bienheureux, au jour du Jugement dernier, surgiront de leur tombeau en chantant, de leur voix enfin recouvrée : Alléluia! Tels, sur le char divin, se levèrent ad vocem tanti sertis cent ministres et messagers de la vie éternelle. Tous disaient : Benedictus qui venis. Puis jetant des fleurs au-dessus et à l'entour, ils ajoutaient : Manibus o date lilia plenis (1) ! »

De même, dans le traité de la Monarchie, le bel oracle virgilien : Tu regere imperio populos, Romane, mémento, est allégué comme la preuve du secret dessein que la Providence a toujours eu de confier à Rome l'empire du monde.

(1) Quali i beau al novissimo bando

Surgeran presti ognun di sua caverna, La rivestita voce alleluiando,

Cotali, in su la divina basterna.

Si levâr cento, ad vocem tanti senis, Ministri e messaggier' di vita eterna.

Tutti dicean : Benedictus qui venis, E, fior gittando di sopra e d' intorno : Manibus o date lilia plenis!

Purg. XXX, 13-21.

Enfin, c'est Virgile, considéré comme symbole de la science humaine, qui conduit Dante à travers l'Enfer et le Purgatoire jusqu'au bord du Léthé, où Béatrice, symbole de la science révélée, vient le prendre pour l'introduire au séjour de la béatitude éternelle. Par ce rôle d'initiateur aux mystères d'outre-tombe, la signification allégorique de Virgile se rattache à la conception fondamentale de la Divine Comédie, au dualisme religieux et moral sur lequel repose tout l'édifice du Poema sacro : « La Providence a assigné deux fins à l'homme, l'une qui est la félicité en ce monde, l'autre qui est la félicité dans le ciel (1). » La philosophie est la voie qui aboutit à la première; la théologie est le chemin qui accède à la seconde. L'honneur de Virgile est de représenter à lui seul cette miraculeuse vertu de

(1) Duos fines Providentia Ma inenarrabilis homini proposuit intendendos, beatitudinem scilicet hujus vitœ, quse per terrestrem Paradisum figuratur, et beatitudinem vit» seternse, quse per Paradisum cœlestem intelligi datur. — De Mon. III, 15.

la raison naturelle qui permet à l'homme d'accomplir sa fin terrestre.

Après Virgile, l'auteur latin que Dante a le plus pratiqué est Ovide. La meilleure part de son érudition mythologique lui vient des Métamorphoses; il s'y réfère volontiers; il leur emprunte nombre de scènes ou d'allusions; il cite Pasiphaé, Nessus et Déjanire, Sémélé, Ganymède, Ulysse et Circé, Athamas, Arachné, Aglauros, Hermaphrodite, Niobé.

Ces épisodes païens produisent même un singulier effet dans le poème catholique. Dante prélude ainsi à l'alliance que le quattrocento réalisera si audacieusement, l'alliance de l'idéal antique et de l'idéal chrétien.

Lucain et Stace fournissent aussi à Dante de multiples réminiscences. Par une erreur de goût dont tout le moyen âge fut complice, il accorde au froid versificateur de la Thébaïde la primauté parmi les poètes épiques; il le place immédiatement au-dessous d'Homère et de Virgile. Par une autre erreur moins explicable encore, il en fait un chrétien

de la primitive Eglise, un maître de la vérité religieuse, le représentant de la Philosophie éclairée par la foi.

On s'attend à relever, dans la Divine Comédie, de fréquents souvenirs de Juvénal, puisque Dante l'avait lu. Combien il a dû en effet le méditer et l'admirer! Que de traits communs entre leurs caractères! Malgré tout ce qui les sépare dans l'ordre de la croyance et de l'inspiration, que d'affinités entre leurs génies! Cependant, c'est à peine si Dante cite l'auteur des Satires. On peut croire néanmoins que l'âpre flagellateur de la corruption romaine a été son professeur d'ironie et qu'il n'a appris de personne autre quelle arme terrible est le sarcasme au service d'une pensée vengeresse.

L'action de l'antiquité classique s'est donc fait sentir profondément sur la formation intellectuelle de Dante. Mais une action, plus décisive encore, a façonné son esprit, celle de la Bible.

Il la connaissait à fond. Ses vastes études

théologiques la lui avaient rendue familière dans toutes ses parties. Sa mémoire était imprégnée d'images et de paroles hébraïques. On a compté dans la Divine Comédie, plus de cinq cents citations extraites de l'Ecriture sainte. L'ouverture du poème est curieuse, à cet égard. Le premier vers : « Au milieu du chemin de ma vie... (1) » semble traduire ce verset d'Isaïe : In dimidio dierum meorum, vadam ad portas Inferi (2). La « voie droite (3) », loin de laquelle le poète s'est égaré dans la forêt ténébreuse, est une comparaison empruntée à cette phrase des Proverbes : « Qui relinquunt iter rectum et ambulant per vias tenebrosas, qui exultant in rébus pessimis et quorum vix per ver sx sunt (4). » Les trois bêtes fauves, la panthère, le lion et la louve, qui s'efforcent

(1) Nel mezzo del cammin di nostra vita.

Inf. I, 1.

(2) Is. XXXVIII, 10.

(3) Che' la diritta via era smarrita.

Inf. I, 3.

(4) Prov. II, 13.

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de barrer la route au voyageur et de le repousser dans la vallée ténébreuse, avaient joué déjà leur rôle symbolique dans ce passage de Jérémie : Percussit eos leo de silva, lupus ad vesperam vastavit eos, pardus vigilans super civitates eorum (1). Ainsi, continuellement, le texte italien est enrichi de métaphores et de pensées bibliques.

Dante paraît d'ailleurs avoir pour Y Ancien Testament une préférence qui s'explique peut-être en lui, comme chez Michel- Ange, par ses goûts d'artiste et la vigueur de son imagination.

Une connaissance parfaite de la langue française complète la culture littéraire de Dante.

A la vérité, il n'y avait pas alors un seul Italien cultivé qui ne .fût versé dans notre littérature épique et romanesque. Vers la fin du treizième siècle, l'usage de notre idiome, l'influence de nos écrivains, l'imita-

(1) Jér. V, 6.

tion de nos ouvrages étaient même assez répandus pour qu'on pût se demander si la langue d'oïl n'allait pas devenir l'organe classique de l'Italie. Des foyers de civilisation française s'étaient formés à Milan, à Bologne, à Venise, à Mantoue, à Vérone, à Florence, à Sienne. Et Dante nous ap^ prend que la Marche trévisane fut un des pays où les modes de France firent le mieux fleurir l'honneur et la courtoisie chevaleresques (1). C'est en français que Brunetto Latini écrivait son Trésor, alléguant qu'il n'était point de parlenze plus délitable et plus comune à toutes gentes. Pareillement, Martino da Canale publiait en français sa Cronique des Vénitiens, parce que la lengue franceise cort parmi le mond et est lafplus délitable à lire et à oïr que nule autre. Et c'est en français aussi que Rusticiano de Pise rédigeait, sous

(1) In sut paese cK Adige e Po riga, Solea valore e cortesia trovarsi.

Purg. XVI, 115-116.

la dictée de Marco Polo, le Livre des merveilles du monde.

Dante est familier avec toute notre littérature, qu'elle s'exprime dans la langue d'oc ou dans la langue d'oïl. Il disserte savamment sur la poésie provençale; il connaît Bertrand de Born, Arnaud Daniel, Gérard de Borneil, Foulque de Toulouse. Il a lu les principales chansons de gestes et les romans de la Table ronde; il a charmé son imagination avec les héros du cycle carlovingien et ceux du cycle breton. Gharlemagne, Roland, Arthur, Genièvre, Tristan, Yseult, Mordrec apparaissent çà et là dans la Divine Comédie. C'est par Lancelot du Lac qu'il fait se perdre Françoise de Rimini (1). Enfin il est venu s'abreuver aux sources mêmes du génie français, à cette glorieuse Université de Paris, qui était alors le centre intellectuel du monde.

(1) Noi leggevamo un giorno per diletto

Di Lancilotto, corne amor lo strinse :

Soli eravamo e senza alcun sospetto.

Inf. V, 127-129.

Dante nous a raconté à quelle époque de sa vie et dans quelles circonstances morales il s'adonna aux études philosophiques. Béatrice venait de mourir, le neuvième jour de juin, Tan du Christ 1290. « Quand fut perdue pour moi celle qui avait été la première joie de mon âme, je demeurai navré d'une telle douleur que rien ne la pouvait apaiser. Toutefois, après quelque temps, ma raison, qui s'ingéniait à guérir ma blessure, s'avisa (puisque ni mes efforts ni ceux de mes amis ne réussissaient à me soulager) de recourir à la méthode où d'autres affligés avaient trouvé le remède à leurs maux. Et je me mis à lire le livre, trop peu connu, que Boèce

composa jadis pour se consoler de sa disgrâce et de sa captivité. Puis, ayant ouï dire aussi que Cicéron avait rapporté, dans son traité de Y Amitié, comment Lélius, homme excellent, s'était consolé de la mort de Scipion, son ami, j'entrepris également cette lecture. Quelque difficulté que j'éprouvasse d'abord à entrer dans la pensée de ces écrivains, je finis par y pénétrer, autant que ma connaissance de la grammaire et que mon intelligence le permettaient. Et, comme il advient qu'un homme, en cherchant de l'argent, découvre contre son attente de l'or qu'une cause mystérieuse a placé là, non sans quelque dessein de la Providence; ainsi moi, qui cherchais la consolation, je trouvai non seulement un remède à mes larmes, mais des noms d'auteurs, des préceptes de sciences, des titres de livres, qui me firent comprendre que la Philosophie, souveraine inspiratrice de ces auteurs, de ces sciences et de ces livres, était une très grande chose. Et je me l'imaginais faite

comme une noble dame, infiniment compatissante, en sorte que mes yeux, ravis d'admiration, devaient faire effort pour se détacher d'elle. A partir de ce jour, je me mis à fréquenter les lieux où elle manifeste sa présence réelle, je veux dire les écoles des théologiens et les conférences des philosophes. Et bientôt, après trente mois environ, je commençai de sentir par elle, une telle douceur que son amour chassa et abolit en moi toute autre pensée... Quel désir de la voir m'inspirait mon amour, je ne saurais l'exprimer. Et ce n'est pas d'elle seulement que j'avais le désir, mais de toutes les personnes qui avaient quelque parenté ou quelque rapport avec elle. Oh! combien de fois, la nuit, dans ma demeure, tandis que les yeux des autres hommes étaient scellés par le sommeil, mes yeux à moi contemplaient ardemment l'objet de mon amour (1) !... »

(1) Corne per me fu perduto il primo diletto délia mia anima, io rimasi di tanta tristizia punto, che alcuno conforto non mi valea. Tuttavia, dopo al-

Dante se montre là, dans sa vie intellectuelle, ce qu'il nous est apparu dans sa vie sentimentale, dans sa vie politique, dans sa vie religieuse, — un passionné. En lui, la forme habituelle de la pensée est une émotion forte, tenace, accompagnée d'images et faisant vibrer l'être entier, ce qui est la définition même de la passion.

Sa conception de la philosophie est ample

quanto tempo, la mia mente, che s'argomentava di sanare, provvide (poichè ne il mio ne V altrui consolare valea) ritornare al modo che alcuno sconsolato avea tenuto a consolarsi. E misimi a leggere quello, non conosciuto da molti, libro di Boezio, nel quale, cattivo e discacciato, consolato s' avea. E ndendo ancora che Tullio scritto avea un altro libro, nel quale, trattando delV amistà, avea toccate parole délia consolazione di Lelio, uomo eccellentissimo, nella morte di Scipione amico suo, misimi a leggere quello. E avvegnachè duro mi fosse prima entrare nella loro sentenza, finalmente v' entrai tant' entro, quanto V arte di gramatica cK io avea e un poco di mio ingegno potea fare. E siccome esser suole, che V uomo va cercando argento, e fuori délia intenzione trova oro, lo quale occulta cagione présenta, non forse sanza divino imperio; io, che cercava di consolare me, trovai non solamente aile mie lagrime rimedio, ma vocaboli d' autori, e di scienze, e di libri; li quali considerando, giudicava bene, che la filosofia, che era

et compréhensive, à la manière des Anciens : il y fait entrer non seulement la théodicée et la métaphysique, la morale et la logique, mais aussi l'éloquence, la poésie, la science, la politique, tout ce qui explique Dieu, la nature et l'humanité. Entre ces branches diverses du savoir universel, il s'attache surtout à la métaphysique et à la|morale. Sa pensée aime à évoluer dans le monde

donna di questi autori, e di queste scienze, e di questi libri, fosse somma cosa. E immaginava lei fatta corne una donna gentile; e non la potea immaginare in atto alcuno, se non misericordioso ; perche si volontieri lo senso di vero V ammirava, che appena lo potea volgere da quella. E da questo immaginare cominciai ad andare là ov' ella si dimostrava veracemente, cioè nelle scuole de' religiosi e aile disputazioni dé* filosofanti; sicchè in piccol tempo, forse di trenta mesi, cominciai tanto a sentire délia sua dolcezza che 'Z suo amore cacciava e distruggeva ogni altro pensiero... Quanto fosse grande il desiderio che amore di vedere costei mi dava, ne dire ne intendere si potrebbe. E non solamente di lei era cosï desideroso, ma di tutte quelle persone che alcuna prossimitade avessero a lei, o per familiarità o per parentela alcuna. Oh quante notti furono, che gli occhi delV altre persone chiusi dormendo si posavano, che li mieinelV abitacolo del mio amore fisamente miravano! — Gonv. II, 13 et III, 1.

suprasensible, en dehors du temps et de l'espace, dans le domaine des réalités absolues et des vérités premières. Son génie poétique illumine les problèmes les plus abstrus et réussit à parer d'une harmonieuse beauté jusqu'aux arides notions d'essence et de cause, de substance et d'accident, de contingence et de nécessité. Rien n'égale la variété des formules, la richesse des symboles, l'art ingénieux et profond qu'il déploie au service de ses idées. Voici, par exemple, comme il nous fait comprendre que toutes les actions humaines sont prévues dans la pensée de Dieu et que même les faits contingents s'y réfléchissent d'avance, sans être pourtant nécessaires : « Les choses contingentes, qui n'excèdent pas les bornes de votre matière, sont toutes figurées sous le regard éternel. Elles n'en subissent pourtant aucune nécessité, pas plus que le regard d'un spectateur placé sur le rivage ne nécessite les mouvements du navire qui descend le

courant (1). » La conciliation de la prescience divine et du libre arbitre s'exprime là d'une façon aussi originale et saisissante que rigoureusement exacte. Qu'on se réfère ensuite aux dissertations d'un saint Thomas d'Aquin sur cette grave matière et l'on appréciera tout ce que l'art d'un poète peut ajouter de clarté, de relief, de concision, à la pensée d'un théologien (2).

Mais, plus encore que la métaphysique, la morale est pleine d'attraits pour Dante. Il la considère comme la raison finale et la souveraine ordonnatrice des autres sciences;

(1) La contingenza, che fuor del quaderno

Délia vostra materia non si stende, Tutta è dipinta nel cospetto eterno.

Nécessita perà quindi non prende, Se non corne dal viso in che si specchia, Nave che per corrente giù discende.

Par. XVII, 37-42.

(2) Saint Thomas écrira, par exemple, avec une sécheresse toute scolas tique : Deus scit omnia non solum quse actu sunt, sed etiam quse sunt in potentia sua, vel creaturse.... Ea quse sunt scita a Deo, oportet esse necessaria secundum modum quo subsunt divinse scientise, non autem absolute, secundum quod in propriis causis considerantur.... — Sum. theol. P. I. XIV, 13.

il proclame que toute la beauté de la philosophie réside en elle (1); que la philosophie, vraiment digne de ce nom, est une affection sainte, un culte amoureux de la sagesse (2), et qu'il n'y a pas de philosophie là où il n'y a pas d'amour (3).

Depuis les jours antiques, on n'avait pas si vivement senti, si hautement affirmé que la philosophie est affaire de conscience et d'art autant que de science et de raisonnement; on avait oublié le secret de ce libre et noble commerce avec les idées, cette heureuse union des facultés spéculatives et du sentiment esthétique, cette façon d'entendre la philosophie, selon le mot de Renan, « comme la musique sacrée des âmes pensantes ».

(1) La moralità è bellezza délia filosofia. — Conv. III, 15.

(2) Filosofia è uno amoroso uso di sapienza; il quale massimamente è in Dio,perocchè in lui è somma sapienza e sommo amore. — Conv. II, 16.

(3) Le intelligenzie che sono in esilio délia superna patria filosofare non possono, perocchè amore in loro è tutto spento, e a filosofare è necessario amore. — Conv. III, 13.

Aux connaissances littéraires et philosophiques, Dante allie une curiosité scientifique très rare pour son temps, plus rare encore parmi les poètes de toute époque et dont Gœthe seul a offert aussi l'exemple.

Son regard est ouvert sur la nature entière. Si la sévérité de ses croyances religieuses ne lui permet pas d'en scruter toutes les énigmes, il en perçoit du moins toutes les formes, il en médite toutes les harmonies et les lois. Monde animal, monde végétal, monde sidéral, chaque région du vaste univers lui est objet de réflexion.

C'est sans doute auprès de son premier

maître, Brunetto Latini, qu'il a pris le goût des sciences naturelles. L'auteur du Trésor a réservé, en effet, à l'explication du monde physique une place considérable dans son ouvrage, qui résume tout ce qu'on savait alors d'astronomie, de zoologie et de cosmographie. Nul doute non plus que Dante ait pratiqué aussi les savantes encyclopédies d'Albert le Grand et de Vincent de Beauvais, ces deux puissants esprits, dont l'un fut l'Aristote et l'autre le Pline du moyen âge.

La faune de la Divine Comédie constitue, à elle seule, un merveilleux tableau des espèces créées. Toutes les bêtes y sont définies par leurs traits caractéristiques. On reconnaît que le poète a minutieusement observé leur structure et leurs instincts. S'il ne va guère au delà d'une description exacte, son excuse est dans l'imperfection des connaissances contemporaines. Les problèmes de la physiologie ne l'en préoccupent pas moins et il consa-

cre, par exemple, un long passage de son épopée (1) à disserter sur l'œuvre mystérieuse de la génération.

Mais c'est dans la description de la flore terrestre que Dante se révèle surtout un grand interprète de la nature.

Césalpin, Linnée n'ont pas eu un sentiment plus vif, plus délicat de la vie végétale. Avec autant de grâce que d'exactitude, il dépeint le sommeil des plantes et nous montre les fleurs s'ouvrant au soleil, se fermant au froid de la nuit (2). Il note avec sagacité la tendance qu'ont les tiges à toujours se redresser vers le ciel (3). Il sait qu'il y a des espèces cryptogames, dont la reproduction s'opère sans

(1) Purg. XXV, 34-60.

(2) Quale i fioretti, dal notturno gelo

Chinati e chiusi, poi che il sol gV imbianca, Si drizzan tutti aperti in loro stelo.

Inf. II, 127-129.

(3) Corne la fronda che flette la cima

Nel transito del vento, e poi si leva Per la propria virtù che la sublima.

Par. XXVI, 85-87.

qu'on voie les graines (1). Il semble deviner le rôle des vents printaniers dans le transport du pollen, et cette poétique genèse lui inspire un tableau exquis : « Telle, la brise de mai, annonciatrice de l'aurore, se répand dans l'espace et l'embaume, saturée qu'elle est de la substance des herbes et des fleurs (2). » Et toute la mélancolie de la mort végétale se respire dans cette comparaison : « Ainsi, en automne, les feuilles tombent l'une après l'autre, jusqu'à ce que les branches aient rendu à la terre leur dépouille entière (3). » Virgile avait déjà dit, dans le même sentiment :

(1) Alcuna pianta rfj ■ Senza semé palese ci s' appiglia.

Purg. XXVIII, 116-117.

(2) E quale annunziatrice degli albori,

V aura di maggio muovesi, ed olezza, Tutta impregnata dalV erba e dai fiori. Purg. XXIV, 145-147.

(3) Corne d' autunno si levan le foglie

U una appresso delV altra, infin che il ramo Rende alla terra tutte le sue spoglie.

Inf. III, 112-114.

Quam multa in silvis autumni frigore primo Lapsa cadunt folia... (1).

Mais Dante y ajoute ce détail, scientifiquement exact, que les feuilles mortes retournent à l'humus, d'où elles sont sorties.

Les phénomènes météorologiques l'intéressent au plus haut point. Pluie, nuages, rosée, brumes, ouragans, foudre, arcs-enciel, halos, tous les accidents de l'atmosphère excitent en lui le désir de comprendre. Il y applique une intelligence lucide et pénétrante, une remarquable faculté d'analyse et d'intuition. Telles de ses définitions sont d'une justesse parfaite. La physique moderne n'aurait rien à reprendre à sa concise théorie sur la formation de la pluie : « Tu sais bien comme dans l'air se condense cette humide vapeur qui se résout en eau, dès qu'elle atteint aux régions du ciel où le froid la saisit (2). »

(1) Mn. VI, 309 et seq.

(2) Ben sai corne nelV aère si raccoglie

QuelV umido vapor che in acqua riede, Tosto che sale dove il freddo il coglie.

Purg. V, 109-111.

Entre toutes les sciences, l'astronomie devait plaire à Dante, par les perspectives infinies qu'elle ouvre à l'esprit humain, par les incomparables sujets de méditation qu'elle offre aux âmes religieuses et poétiques. Ses tableaux du monde sidéral prouvent qu'il s'est pleinement assimilé YAlmageste de Ptolémée et les grands travaux des Arabes. Il connaît les différents aspects du ciel selon l'époque de l'année; il a étudié ïe calcul des éclipses, la marche des planètes et leur retour périodique, la position relative des étoiles, les signes du Zodiaque, la nature de la Voie lactée : il n'ignore rien de ce qu'on savait alors ou de ce qu'on se figurait sur le mystère des abîmes célestes. Le cours des astres lui est même si familier qu'il ne peut s'abstenir de dater avec précision chaque étape de son voyage dans le triple royaume, de sorte qu'on a pu reconstituer tout l'horaire de son exploration fantastique. Il se met en route le Vendredi saint de l'année 1300, à la première heure du matin :

« Le soleil montait dans le ciel au milieu des mêmes étoiles qui déjà l'entouraient, quand l'amour divin imprima le premier mouvement à toutes ces belles choses (1). » Or la tradition chrétienne nous affirme que le monde fut créé tandis que le soleil se levait dans la constellation du Bélier, jour doublement sanctifié depuis lors par l'incarnation du Christ et par sa mort. Et, pour la dernière année du treizième siècle, ce jour correspond au 25 mars. Dante pénètre au Purgatoire deux jours plus tard, c'est-à-dire le 27 mars, une heure avant l'apparition du soleil, à l'instant précis où Vénus, « la belle planète qui conseille d'aimer (2) », efface la constellation des Poissons. Et quand, par-

(1) Tempo era dal principio del mattino

E il sol montava su con quelle stelle CK eran con lui, quando V amor divino Mosse da prima quelle cose belle.

Inf. I, 37-40.

(2) Lo bel pianeta che ad amar conforta.

Purg. I, 19.

venu au terme de son pèlerinage, il atteint à l'Empyrée, l'émotion que lui cause cette minute sublime ne l'empêche pas de calculer mathématiquement sa position géographique par rapport à l'horizon occidental et au méridien de Jérusalem.

La science astronomique de Dante se manifeste quelquefois par des aperçus d'une surprenante nouveauté, qui feraient croire qu'il a pressenti l'attraction universelle, trois siècles avant Galilée, quatre siècles avant Newton. C'est ainsi que, dans une comparaison, d'ailleurs fort belle, il explique par les mouvements de la lune le phénomène alternatif des marées. Parlant de la décadence et de la ruine promises à toutes les institutions humaines, il s'écrie : « De même que vous autres, hommes, toutes les choses d'ici-bas ont leur mort. Quelquesunes semblent échapper à cette loi et vous croyez qu'elles durent. C'est que votre vie est brève! Et comme les phases de la lune couvrent et découvrent sans trêve les ri-

vages des mers, ainsi la fortune agit sur Florence (1). »

(1) Le vostre cose lutte hanno lor morte, Si corne vol; ma celasi in alcuna Che dura molto, e le vite son corte.

E corne il volger del ciel délia luna Cuopre e discuopre i liti senza posa, Cosï fa di Fiorenza la fortuna..

Par. XVI, 79-84.

Tant de connaissances et de si variées, une telle envergure d'esprit, une telle richesse de notions et d'idées confèrent à Dante un rang si éminent, parmi les penseurs et les érudits, que l'on a souvent cru voir en lui un précurseur de la Renaissance.

Philosophiquement, il s'accorde en effet quelques libertés significatives. Il cherche à détendre un peu les entraves dans lesquelles la scolastique enfermait depuis des siècles l'intelligence humaine. Il n'a pas la superstition de la dialectique. L'infaillibilité du syllogisme n'est plus un dogme pour lui. Il sait même combien l'art de raisonner offre de ressources à l'esprit de ruse et de perver-

262 CHAIMTRE V

sion, au point qu'il prête à Satan ce propos ironique : « Sans doute, ne savais-tu pas que je suis logicien? (1) » Les fameux thèmes de discussion sur les universaux, sur le principe d'individuation, sur la dualité des intellects semblent le laisser indifférent. Par une sorte d'éclectisme, il admet que tous les systèmes contiennent une part de l'éternelle vérité; il rêve d'une « Athènes céleste », où disciples d'Aristote, disciples de Platon, disciples d'Epicure, disciples de Zenon uniraient leurs efforts pour atteindre le vrai. Dans l'étude des questions morales, il attribue à la recherche rationnelle et à l'observation directe un rôle important. Ainsi, dans le Convito, il fonde toujours ses raisonnements sur une base positive et ne perd jamais de vue les réalités concrètes.

Littérairement, son traité de Vulgari eloquio fait de lui un réformateur aussi pers-

(1) Forse

Tu non pensavi ch> io loico jossi.

Inf. XXVII, 122-123.

picace qu'audacieux. S'il n'a pas créé l'idiome de l'Italie moderne, du moins l'a-t-il fixé, poli et consacré. Par cette innovation, il a renversé la barrière qui jusqu'alors séparait les lettrés de la masse et il a jeté dans le domaine public la poésie, la politique, l'histoire, la philosophie, Ce qui le rapproche encore de la Renaissance, c'est la finesse de son analyse psychologique, la plasticité de son style, enfin son culte pour les génies de l'antiquité classique.

Scientifiquement, il annonce Léonard de Vinci par sa curiosité des problèmes naturels et par la sympathie compréhensive qu'éveillent en lui toutes les formes du monde physique.

Mais on ne saurait aller plus loin. Dante n'appartient nullement à l'ère qui va bientôt s'ouvrir. S'il admet la raison comme principe de connaissance, il ne la reconnaît pas comme principe unique. Or, c'est là le point essentiel. A ses yeux, la révélation divine demeure le critérium suprême de toute

vérité. Le théologien domine, chez lui, le penseur et le savant. Le dogme catholique régit despotiquement son intelligence. Jamais le scepticisme, sous une forme quelconque, ne s'est glissé dans son âme. Non seulement il n'a jamais été troublé dans sa conscience de croyant, mais il ne conçoit pas que la philosophie de son temps ne soit pas définitive, et il ne fait qu'entrevoir les conditions d'une ' méthode nouvelle. Enfin, malgré l'ampleur de ses connaissances et la pénétration de son esprit, son originalité spéculative est de second ordre. Il n'est pas inventeur. Il a mis sa marque personnelle aux idées du moyen âge; il n'en a créé aucune.

Sa curiosité scientifique ne doit pas non plus nous faire illusion. Il accepte sans conteste le dynamisme outré de l'école aristotélique; il croit à la doctrine des causes occultes; il ne doute pas que des lois démontrables a priori régissent les phénomènes de la nature. S'il a connu YOpus tertium de

Roger Bacon, il n'a dû le lire qu'avec méfiance.

Non, s'il y eut au moyen âge un précurseur de la Renaissance, ce n'est pas Dante, c'est l'empereur Frédéric II. Cet énigmatique et séduisant personnage est le seul qui, au treizième siècle, ait eu l'intuition de l'avenir. Politiquement, il a compris que les traditions, sur lesquelles le monde vivait depuis Charlemagne, avaient fini leur temps. Les réformes qu'il introduisit dans son royaume des Deux-Siciles et qui firent le scandale de la féodalité, réalisaient par avance la conception de l'Etat moderne. Que l'on compare les théories archaïques du traité de la Monarchie au régime que le César souabe édicta, dans ses sérails de Capoue et de Palerme, pour ses sujets italiens : les unes ne sont qu'une utopie rétrospective, la chimère d'une grande âme fascinée par le passé; toute une civilisation nouvelle est en germe dans l'autre. Intellectuellement, Frédéric II n'est pas moins novateur. Aucun empereur n'avait

encore porté à l'Eglise des coups si redoutables. Il est le premier qui, dépouillant les croisades de leur caractère sacré, n'y ait vu qu'une occasion d'aventures fructueuses.

Excommunié, chargé d'anathèmes, il a considéré comme possible la paix avec les infidèles, la réconciliation de l'islam et de la chrétienté. Dans l'ordre de la pensée pure, il s'est montré d'une audace extraordinaire. Habituellement entouré de docteurs arabes, de médecins grecs, d'astronomes juifs, de chimistes syriens, il a tenté de soustraire la philosophie, la science et même la foi à la discipline théologique. Pour toutes les applications de l'esprit, il a revendiqué le libre examen, la libre recherche, le libre jugement, sous la seule autorité de la raison. Malgré sa vive et large intelligence, Dante demeure au contraire convaincu que Dieu a assigné au savoir humain une infranchissable limite, qu'on est impie de vouloir scruter les ultimes profondeurs de l'œuvre divine, que la soif de tout connaître est signe

L'ÊRUDIT 267

d'orgueil et présage de perdition. « Pour avoir touché jadis au fruit défendu, la première âme a dû attendre pendant cinq mille ans et plus, dans la souffrance et l'angoisse, la venue du Rédempteur (1). » Et, depuis des milliers d'années aussi, l'ingénieux Ulysse expie dans les flammes éternelles son immodéré désir d'explorer le monde, son crime de ne s'être pas arrêté « au détroit où Hercule érigea les deux colonnes qui avertissent l'homme de ne point passer outre (1) ».

L'originalité littéraire de Dante comporte aussi quelques restrictions. Où il excelle, où la puissance de son tempérament individuel éclate, c'est dans la vision des êtres

(1) Per morder quella, in pena ed in disio CinquemiV anni e più V anima prima Brama Colui che il morso in se punio.

Purg. XXXIII, 61-63.

(1) Quando venimmo a quella foce stretta Ovy Ercole segnà li suoi riguardi, Acciô che V nom più oltre non si metta. Inf. XXVI, 107-109.

et des choses, dans le souffle de passion qui anime son œuvre entière, dans la sublime beauté de ses rêves, dans l'allure souveraine de son style. Voilà par où l'épopée dantesque surpasse toutes ses devancières. Mais l'idée première du poème et les procédés employés pour la développer appartiennent au cycle antérieur. Nombreux étaient les poètes qui, précédemment, avaient essayé de décrire la vie future et de raconter ce que deviennent les âmes après la mort. Le pèlerinage vers l'autre monde était depuis longtemps un thème littéraire, comme en témoignent le Voyage de saint Brandan, la Vision d'Albéric, la Descente de saint Paul aux enfers, le Purgatoire de saint Patrice, etc. Tous pareillement, pour traduire leur songe, avaient eu recours aux visions, aux symboles, aux allégories.

Dans le domaine de l'art comme dans celui de la pensée, Dante ne se dégage donc pas de la tradition médiévale. Il accepte le formulaire esthétique des générations pré-

cédentes. Il exploite le même fonds de croyances et de légendes; il se meut dans la même sphère d'inspiration. Loin d'ouvrir une ère nouvelle, la Divine Comédie résume les conceptions religieuses, philosophiques, sociales, politiques du moyen âge; elle en est l'expression suprême.

CONCLUSION

Les « deux extrémités » de la grandeur, selon Pascal. Dante aussi grand par l'âme que par le génie.

« On ne montre pas sa grandeur, a dit Pascal, pour être en une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois et remplissant tout Pentre-deux. » Dante est du très petit nombre d'hommes qui ont touché les « deux extrémités » de la grandeur et rempli « tout l'entre-deux ».

Il a été grand par l'imagination et le sentiment, par la poésie et par la science, par la pensée et par l'action. Il a vécu aussi pleinement dans l'idéal que dans la réalité. Sa ferme et spacieuse intelligence l'a initié aux plus hautes spéculations de l'esprit. Il

272 CONCLUSION

n'a ignoré aucune des formes de l'art et il a excellé dans quelques-unes avec une maîtrise sans égale. Il a connu la sublime ivresse des idées, l'ineffable splendeur des visions mystiques et tous les enchantements de la beauté. Sa vie tragique et bouleversée, son héroïsme dans la souffrance, la noblesse de ses amours, la puissance de ses passions, même les duretés de son âme altière ajoutent encore à sa grandeur. Il n'est pas seulement l'interprète de son époque, l'aède et le coryphée du monde médiéval : il est un des témoins les plus expressifs de sa race et un magnifique exemplaire de la nature humaine.

Sophia, 1907-1909.

Portrait et tempérament physiques de Dante. Son goût pour les arts du dessin, pour la musique, pour les parfums. Sa propension à la volupté. Années de jeunesse et de plaisir. Guido Cavalcanti. Béatrice et Monna Vanna. Les donne gentili de la Vita nuova. Episode de Matelda. Contraste entre le culte de Dante pour les femmes et la sévérité de ses jugements sur elles. Sa complaisance à décrire les égarements charnels. — II. Sensibilité de Dante aux émotions morales. Violence de ses passions. Son caractère intransigeant et vindicatif. Episode de Filippo Argenti- Les amertumes de l'exil. Invectives contre Florence et Pise. Orgueil de Dante; son amour de la

gloire. Le couronnement poétique. Dante irascible jusqu'à la cruauté. Scène de Fra Alberigo. Aspects opposés de la nature dantesque; sources intarissables de tendresse et de pitié. Nella Donati. — III. Béatrice. Précocité affective de Dante; ressemblance avec Byron et Henri Heine. Confidences de la Vita nuova. Qui fut Béatrice? Doutes sur sa réalité. Idéalisation progressive. Béatrice guide céleste et symbole de la beauté parfaite. « L'éternel féminin ». — IV. Mort de Dante 1

I. Dante à l'armée. Bataille de Campaldino, siège de Caprona. Vie publique de Dante. Le priorat. L'ambassade auprès de Boniface VIII. Charles de Valois à Florence. L'exil. — II. Patriotisme de Dante. Que l'Italie du moyen âge n'a pas eu le sentiment national. Culte de Dante pour la liberté; sa haine de la démocratie. — III. Théorie de Dante sur le gouvernement de l'univers. Rome et César, le Pape et l'Empereur. Le traité de la Monarchie. — IV. Passion de Dante pour l'action politique. Energie et ténacité de ses convictions. L'empereur Henri VII en Italie. Déception de Dante. Son inébranlable fermeté dans l'exil. Motifs de sa conversion à la cause gibeline. Sa solitude morale. — V. Contradiction entre l'idéal de .Dante et les tendances de son époque. Ana-

chronisme de son admiration pour le Saint- Empire. L'ère des grands condottieri. Déclin de la puissance pontificale. Les premiers symptômes de la Renaissance. Jugement de Machiavel. 71

I. Le Credo catholique de Dante. Conciliation du mysticisme franciscain et de l'orthodoxie dominicaine. Dévotion à la Vierge. Dante et saint Thomas d'Aquin. — II. Dante a-t-il connu le doute? Les Epicuriens de Florence. Farinata degli Uberti. Crise de rationalisme. Le salut et la damnation des âmes païennes. Sympathie de Dante pour les sages et les héros de l'antiquité. — III. Influence de la passion politique sur les sentiments religieux de Dante. Invectives contre Boniface VIII. Episode de Manfred. — IV. Dante et la Réforme. Ce qu'il eût pensé de Luther. — V. Valeur esthétique des croyances chrétiennes. Dante précurseur de Chateaubriand 121

1. Puissance de l'imagination dantesque. Réalisme et précision dans la peinture des types humains. Effets d'horreur : supplices de Mosca dei Lam-

berti, de Mahomet, d'Ugolin. — II. Dante et la nature. Sa connaissance des animaux. Exactitude et beauté de ses paysages. Tableaux dignes de Lucrèce et de Virgile. — III. Etat des âmes après la mort. Gorporalité des ombres. — IV. Dante observateur de l'âme humaine. Caractère scientifique de sa psychologie. Profondeur de ses analyses et de ses intuitions. Episode de Françoise de Rimini. — V. Mysticisme de la pensée dantesque. Rapports secrets de la nature avec l'invisible et le divin. Les grands symboles de la Divine Comédie : la selva oscura, la Porte de la pénitence, le cortège triomphal du Purgatoire, Rachel et Lia. — VI. Dante versificateur. Style et composition. Structure architectonique de la Divine Comédie. Sens du décor et du groupement. Concision plastique de la pensée : Roland à Ronce vaux, Jason, NessUs, Ugolin, la Pia. 169

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