SCÈNE
DANTE, puis BRUNETTO.'
DANTE, seul.
A quoi tient, ô mon Dieu,, le destin des États ?
Où donc marchent tous ceux que vous ne guidez pas?
— Cet homme qui me sert aujourd’hui, qui> m'encense. M’outragera demain si je perds ma puissance!
— Maintenant,. Brunetto va venir; mais pourquoi Ce rendez-vous secret qu’il me demande; à moi.
Ici? — N’entends-je pas frapper?... C'est lui, sans doute. {Dante ouvre la porte secrète. Brunetto entre.)
BBÜJÎETTO.
Ne perdons point de temps.
DANTE
J'ignore, maître...
BRUNETTO
Écoute
Mes conseils ne t^ont pas manqué depuis un mois.
«CTEm.
Tu m’as obstinément repou^ chaque fois.
C'est un dernier effort aiôourd'hui que je tente;
11 faut te décider. Florence est dans l'attente.
Ton système sembla réussir quelques jours;
La haine des partis reprit bientôt son cours,
Ce devait être ainsi. Dans le siècle où nous sommes Dieu seul peut rétablir la paix entre les hommes. Tu le vois, à présent les haines ont grandi.
Plus ardent est le feu que tu crus attiédi.
Quant à moi, ce n’est pas à mon âge qu’on change : Né Guelfe, je mourrai Guelfe. — Ton rêve étrange De concorde et de paix n’est pas de notre temps; Deux partis, acharnés depuis plus de trente ans.
Se disputent Florence et toute ITtalie,
Pourtant le parti noir au parti blanc s'allie !
Car tous deux de ta chute ont le même désir...
DANTE
Afin de se combattre après tout à loisir!
— Maitrc, voilà longtemps que ma réponse est prête ; Je persiste. Sans doute il y va de ma tète;
Quoi qu’il puisse advenir, je ferai mon devoir.
Vous êtes deux partis, mais je suis le pouvoir!
Et la loi doit régner seule, intacte, absolue.
— Tenez, maître, brisons; la chose est résolue.
Rélléchis bien. Les deux partis sont contre toi.
DANTE
Je sais depuis longtemps tout cela, maître.
BRUNETTO
Quoi!
Tu sais...
DANTE
Votre alliance avec Bardi; oui, certe.
. BRÜNETTO.
Eh bien! je te le dis : tu touches à ta perte;
Le peuple, aujourd'hui même, avant une heure, ici, Le peuple doit venir.
DANTE
Je le savais aussi.
Tu ne peux résister : ce palais est sans gardes.
DANTE
Mon droit me défendra mieux que les hallebardes. Mon droit,
{Montrant le gonfalon.)
Et ce drapeau. — Mais je sais encor plus.
Tous vos projets, depuis longtemps, me sont connus : Vous voulez appeler l’étranger à Florence,
— Oui, Charles de Valois, frère du Roi de France. — C’est infâme, cela!
BRÜNETTO.
Poète ! — sache bien
Que qui veut triompher doit ne négliger rien.
C'est infâme, as-tu dit! — C’est de la politique.
Et c’est ainsi partout que cela se pratique,
On eût des alliés de tout temps.
DANTE
A mon tour
Je vous dis : prenez garde ! Avant la fin du jour Vous saurez où conduit la révolte, peut-être;