‹ Dante et le Moyen-AgeChapitre 10 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le Midi des Gaules, par sa position géographique, était plus à même de profiter de Tinfluence civilisatrice de Rome. 11 en est ainsi des contrées qui, placées plus directement sous le soleil, ressentent davantage les bienfaits de sa vivifiante chaleur. Nous avons établi qu'avant la conquête, la Gaule NarbOnnaise n'était pas dénuée de littérateurs et de savants et que ceux-ci y jouissaient de l'estime publique et des faveurs impériales. Mais il est naturel d'ajouter que la proximité de Rome entretenait cette animation littéraire dans les esprits. Il y acependant quelque distance de ces réminiscences classiques de l'antiquité grecque et latine à l'émancipation du génie de la poésie dans la Provence. Selon nous, on peut inférer de diverses causes extérieures le développement précoce de l'harmonie dans la patrie des troubadours. Les grandes invasions barbares ne l'avaient décimée que très-faiblement si nous la comparons aux provinces de la langue d'Oil qui furent témoins des plus horribles scènes de dévastation. Quand les Teutons et les Cimbres descendirent en Gaule, semblables à un torrent qui répand partout la désolation et le deuil, ils furent arrêtés à Aix, par Marins, dans leur marche furieuse, et la plaine de Verceil devint leur tombeau. Mais c'est de

celle désastreuse irruption de pirates, qu'on peut din avec Racine :

Je ne fis que passer, ils n'étaient déjà plus. Les barbares, en effet, avaient seulement apparu au Midi et le jour de leur apparition avait été en même temps celui de leur défaite. Si, au contraire, nous nous retournons vers le Nord, quelle dissemblance écrasante ! 11 a été sans cesse menacé et victime d'invasions étrangères; tels les Germains, les Huns et Attila, les Normands et Rollon. La barbarie y a donc tracé un sillon profond, elle y bâtit des monuments, s'y police, y gouverne, fait plier le pays sous le fardeau d'une sujétion dure. Que retrouvons-nous d'elle, au contraire, dans le Midi de plus que de pâles vestiges accusant à peine son passage et sa force brutale? C'est un joug beaucoup plus doux que sur la Loire et sur la Seine. Les Romains une fois éclipsés, la plupart des cités sont communes ; la liberté leur est rendue et aussi leur législation, leurs droits; l'ancien régime municipal y subsiste. Là où se sont implantés de nouveaux conquérants, les Visigoths, par exemple, est-il seulement quelque apparence de la férocité et des mœurs grossières des Germains? Si ce sont des Visigoths, ils sortent de l'Espagne; alors on ) doit savoir que l'Espagne a tombé sous la domination des Maures et que ses maîtres sont à cette époque le peuple de la terre le plus instruit et le plus avancé. C'est Abdérame III qui fonde la première école de médecine. La philosophie arabe revendique Averrhoès, ce fameux médecin et physiologiste qui traduisit complètement hîs ouvrages d'Aristote et qui a fait école. C'est encore un

arabe, Aboul-Feda, qui écrit au xiii^ siècle VHistoire abrégée du genre humain. Si'Gerbert, encore moine, veut étudier à fond l'algèbre, il se rendra à Séville et à Cordoue. Plus tard il traduira et commentera l'arithmétique des Arabes, ses professeurs. Les sciences surtout enfantent parmi eux des chefs-d'œuvre de mécanique et de physique. On courait grand risque en les hantant de se faire appliquer l'épithète de magicien comme à Gerbert, mais il n'en est que plus vrai que pour les contemporains ces prodiges de savoir presque surnaturels étaient des énigmes diaboliques. On présume les résultats pour la Gaule méridionale du voisinage des Arabes. Il hâta nécessairement l'éclosion et le développement des instincts civilisateurs, en attirant les intelligences vers la littérature. Et puis, sous ce ciel azuré, au milieu de ces provinces où la nature a jeté à profusion des trésors de parfum et de force vitale, initiées à la jouissance de leurs facultés morales et politiques, tout respirait le bien-être et l'aisance, tout contribuait à récréer lesprit et le cœur. Je ne doute pas que ce fut sous l'influence de ces gouvernements paternels, de cette nature riche et abondante, des mœurs et de la civilisalion orientales, que les troubadours sentirent s'éveiller en eux leurs premières inspirations poétiques semblables au jus qui s'exprime de la grappe mûrie, quand viennent les vendanges. La liberté de penser doit se compter avec les passions des masses dans les temps modernes ; mais au moyen -âge ce n'était ni un droit, ni une tolérance. La poésie, noble exercice d'ailleurs, qui charmait les seigneurs et les belles dames, n'était que

pur délassement de l'esprit ; quel que fut le sérieux qu'elle affecta à différentes reprises, on ne lui accorda jamais de sincère importance politique. En veut-on un preuve? En pleine croisade d'Albi, au moment où la guerre civile s'allumait de toutes parts, où la destruction de Béziers incitait à de nouveaux massacres, où leparoles odieuses du moine de Citeaux relehtissaien lugubrement à toutes les oreilles, maître Guillauni! « qui fut clerc en Navarre à Tudela nourri» écrivai; « de sa main » le Récit en vers de la Croisade contre les hérétiques albigeois. Eh quoi! direz-vous, en laissant éclater sa colère contre les crimes et les horreurs de cette lutte acharnée, prélude de la réforme, maître Guillaume espérait-il donc se soustraire à la fureur des évêques? Il ne s'embarrassait nullement de cela ; il lui plaisait de chanter ; on le laissait faire, et avec d'autant moins de soucis qu'on était certain qu'on ne l'écoulait pas.

Je demande pardon de cet exemple, tant furent affligeantes pour les hérétiques et les catholiques ces boucheries, dont le génie d'Innocent III fut moins responsable que l'intolérance et l'ambition de Foulques de Toulouse et de Simon de Montfort. C'est que le premier cri de guerre et de révolte changea l'aspect de ces provinces heureuses, tranquilles et poétiques. -Il régnait dans les villes une fruclueuse activité ; le peuple n'avait rarement à se plaindre de ceux qui le gouvernaient et l'administraient. Vous avez souvent entendu, par un beau crépuscule d'été, le chant des cigales dans les blés jaunis ; le temps de la moisson était venu, c'était fêtes et récréations

continuelles pour la Provence, l'Auvergne et le Limousin qui avaient alors leurs chanteurs. Une douce quiétude, la prospérité commune, les enivrements de la jeunesse et le besoin de donner à leur joie et à leurs tendres sentiments une expression agréable, engageaient les chevaliers aux plaisirs de la gaye science. Le troubadour, c'est le partisan le plus chaleureux des gaies aventures, des modes et des coutumes de la chevalerie. On aime , on se dispute ses ^en^on^et ses sirventes ; tout le monde sait par cœur ses contes divertissants quoique souvent graveleux. On tient pour bonnes ses maximes sur le savoir-vivre; s'il verse l'ironie sur la religion, dit légèrement des choses très-graves, on sourit.... Comment ne pas oublier les fredaines de cet amusant libertin ! Le seigneur du lieu offre-t-il une fête? Certes, le troubadour sera des invités : c'est un point d'honneur. On le verra , aimable ou bouffon , en compagnie des ducs, des comtes et des barons. Mais il faut pour cela que les dames ne se soient pas réunies en cercle autour du galant rimeur. Oh ! alors, que de prévenances, d'œillades, de ménagements affectueux. Adulé, choyé, c'est un petit despote. Heureuse est la beauté dont il célèbre les charmes, à qui il adresse ses libres hommages ! Elle devient la reine de la fête ; vieilles comme jeunes la regardent avec envie. Voilà qui est bien pour la femme. Mais les seigneurs aussi ne paraissent avoir d'autre désir que de complaire au troubadour. Ils l'admettent à leur table, quelquefois ils lui font accepter une opulente hospitalité. C'est qu'ils ont leurs vues à satisfaire : un rival, je suppose, à confondre, un supérieur à blesser,

une famille à diviser. Pour amener le poète à consentir d'être le complice actif de ces rivalités et de ces vengeances, ce ne sera pas trop de quelques présents et do quelques sacrifices. Mais ce rimeur est souvent un homme de principes; léger et railleur en apparence, un cœur probe et loyal bat dans sa poitrine. S'il doit accomplir des vengeances, il est biei\ décidé à porterie poids de ses actes. Il a appris à manier l'épée de même que la plume. Les exigences de l'honneur lui seront sensibles. La chevalerie ne lui commande-t-elle pas d'y répondre? De toutes les causes du monde, celledu faible opprimé lui paraît digne de pitié, celle du félon misérable et dégradante. Il est f(»rt à propos d'ajouter que les troubadours sont naturellement vantards ; en dépit des lois chevaleresques, ils hésitent souvent à prendre en main la cause sainte de l'Église , de la veuve et de l'orphelin....

Il régnait assurément de Tépicuréisme dans l'atmosphère où vivaient ces poètes provençaux. L'amour des plaisirs, la présomption de soi-même, leur vif engouement pour les coutumes chevaleresques, le contact et la louange des femmes, leur humeur belliqueuse, les prédisposaient à soigner et travailler la forme et à tenir peu de cas de la pensée et du sentiment religieux. Il s'en est rencontré parmi eux plusieurs qui ont ressenti comme un vertige lyrique. Mais la plupart n'ont brillé que par leur simplicité, leur rondeur, l'impuissance de leur imagination. Il ne faut pas s'abusera ce point de croire sur parole que la poésie provençale ait remonté aux sources de l'antiquité; c'est même pour n'y avoir

pas réglé son rhythmeet cherché rimitation qu'elle a été originale. Cette originalité, la lecture de quelques pièces de troubadours nous la démontrerait au besoin. Avant tout , ce sont des humoristes, au gré de leurs caprices, selon les nuances de leur caractère. Il n'y en a eu guère parmi eux qui ait arboré franchement un drapeau individuel, qui ait professé des sentiments constamment sérieux et égaux, des principes soutenus. La question de fond est seule en jeu ici; nous écartons celle du genre. Or, dans cette multitude de cassides, de tensons, de novelles et de sirventes, on ne voit pas de but déterminé, de parti pris, mais on saisit une similitude naturelle de l'imagination poétique, la trace d'un esprit franc, léger, capricieux, hardi. Dès lors, nous n'avons plus de peine à comprendre la rareté des œuvres de longue haleine dans la littérature provençale. Elles étaient antipathiques à l'insouciance, à la vivacité, au caractère bénévole des troubadours. Tls ont souvent une verve tellement abondante, que l'harmonie et l'unité de leurs compositions en souffrent. Ainsi, ils raillent la religion par l'effet d'un scepticisme sans conséquence, et grâce à leur honnêteté, la vertu et l'héroïsme sont glorifiés. Chevaliers de renom, ils chantent l'amour des belles et les plaisirs de l'ivresse. Mais au suave murmure de la cascade que la feuillée dérobe au regard, aux beautés de la nature éveillée sous la baguette magique d'un printemps radieux, ils préfèrent l'horrible mêlée des combats, l'odeur du sang, le bruit sourd ou aigu des armures , des boucliers ou des lances des hérauts montés sur leur chevaux bardés de fer. Telle est la poésie des

troubadours, c'est-à-dire gracieuse^ chevaleresque, guerrière, pastorale et irreligieuse.

La netteté et la résolution avec laquelle elle s'exprimait envers et contre tous les pouvoirs spirituels et temporels, devaient, il nous semble, entrer dans les vues politiques du peuple. S'il y avait un moyen d'échapper à l'asservissement , la liberté des poètes pouvait à la longue y conduire. La rigueur des lois féodales se mitigeait ; et celte aristocratie hautaine, implacable, qui, dans ses domaines respectifs, était habituée à châtier toute doléance comme un acte de rébellion , écoutait assez volontiers les admonestations sévères de la gaye science. C'était une concession au détriment de l'injustice et de l'oppression qui en amènerait d'autres et de plus amples, voire même l'augmentation des franchises et l'extension des privilèges libéraux. A raison sans doute du rang et des titres des chanteurs, la réprimande ou la leçon est voilée par des allusions ou donnée rondement, avec crudité, et accompagnée de menaces. Celte témérité des écrivains fut sans doute salutaire pour l'affranchissement des provinces du midi, mais elle n'était pas renfermée dans la politique. En morale, en religion, on tolérait les mêmes licences et on les dépassait. Ce n'était pas de l'idéal qu'on s'éprenait; la poésie s'inspirait et se nourrissait des événements du temps, des phénomènes divers du monde réel, physique. Nous y rechercherions donc vainement une moralité qui ne saurait ressortir des sujets. Oui, celte moralité, les troubadours ont quelquefois essayé de l'introduire dans leurs compositions. mais nos yeux n'ont pas été dupes d'un faux-brillani

Nous n'avons pas pris au sérieux les professions de religiosité et d'enthousiasme de plusieurs d'entre eux, à propos des Croisades. Ils les ont écrites sur ce ton badin, léger, que le monde emprunte pour parler de frivolités et raconter des sornettes. Il faudrait appeler cette façon de railler indirectement sur des choses de cette importance et de cette gravité historique, le tour de Polichinelle. Ginguené, sans s'appuyer de ces motifs, est convenu positivement du scepticisme anodin des troubadours, nous renouvelons cette conclusion.

C'est un fait frappant dans la littérature qui nous occupe que la spontanéité de son élévation et de la rapidité de sa chute. Et d'abord, comment et de quoi s'est-elle formée? Qui a suscité cette manifestation littéraire? Quels sont les événements qui l'ont préparée? Il est évident qu'elle n'est pas un reste de la conquête et de la civilisation romaine. Les troubadours n'ont aucune affinité avec les poètes latins. Si quelques légères ressemblances de forme ont été constatées entre eux et ces derniers (tel Ovide), sommes-nous fondés à déduire de cette minime raison une coïncidence quelconque des anciens conquérants avec les vaincus, par rapport à leurs productions littéraires? D'ailleurs, la révolution poétique en Provence ne s'accomplit que plusieurs siècles après l'envahissement de la Gaule par les Romains, dont les traces se retrouvaient surtout dans les institutions politiques et civiles.

Qu'est-ce qui a donc suggéré les troubadours ? D'où vient ce vent poétique qui souffle l'enthousiasme poétique dans les pays méridionaux? — D'après toutes les

suppositions, il vient de l'Espagne. — Le lecteur se rappelle qu'au commencement de ce chapitre nous nous sommes étendu sur les bienfaits du voisinage de la Gaule avec l'Espagne. C'est que la littérature y était florissante. Dans des siècles où l'abâtardissement des races, la féodalité et d'autres causes avaient ouvert les hostilités contre le relèvement des facultés intellectuelles, nous voyons en Espagne une foule de savants et de poètes; ils ont pour la plupart étudié aux écoles des Arabes, ils sont stimulés par les encouragements des vainqueurs, mais, que dis -je, la plupart sont de même nationalité que ceux-ci. L'érudition des Orientalistes nous a aujourd'hui mis à même de nous édifier sur la valeur et les formes de la poésie des Maures. Si nous n'avions conscience de notre propre faiblesse, ce serait bien volontiers que nous nous attacherions à l'analyse et à la critique d'un de ces poèmes lyriques, où la verve, l'abondance des images et la richesse du coloris diminuent la ténuité du fonds. Sous le rapport des formes surtout, il y aurait là matière à un bon travail; nous ne parlons pas de la pensée, de l'inspiration; car poumons, il est inutile de le cacher, c'est de l'imagination, de l'éclat et de la magnificence du style que nous avons spécialement été frappé.

Toujours est-il vrai que les troubadours ne pouvaient en ce temps-là tomber à de meilleurs maîtres. Je ne sais même pas s'ils ont été des disciples dociles ; en conférant un tenson provençal à une composition arabe, nous nous rendrions peut-être compte de la mesure et de la prudence avec lesquelles ils ont profité de leurs

ancêtres. Leur originalité, à notre point de vue, se fût dissipée pour devenir une inclination à l'imitation et à la servilité, le jour où elle aurait voulu se transformer. Nos poètes, malgré leur préférence poup^la chanson, se défièrent constamment de l'enthousiasme ; et cette retenue, cette sobriété de gestes, d'expression, qui leur sont ordinaires, durent sans doute leur faire juger désavantageusement les emportements lyriques des Arabes. Nés sous un climat moins ardent, ils n'avaient qu'une partie de la fougue, du génie essentiellement fictif et conteur de ces derniers. Cependant il n'est pas défendu de présumer que, au contact de l'Espagne, séparé seulement d'elle par les Pyrénées, le midi de la Gaule se soit nourri de l'étude des monuments de la littérature orientale. Une différence assez sensible est pourtant à noter dans le choix des sujets qui ont été traités de part et d'autre : tandis que Tune adopte le genre fictif, Tautre ne va pas au-delà de la vie réelle, ou bien si elle dépasse ces limites, c'est une exception rare.

La casside, le tenson et le sirvente sont les trois genres favoris et les plus populaires de la littérature provençale. Ces pièces étaient généralement courtes ; et c'est pourquoi le peuple les retenait facilement et prenait plaisir à les chanter. Parlerai-je de leur facture , de l'art qui réglait la versification? Il y a dans la facture des troubadours une simplicité adorable ; leur manière de peindre les sentiments, de décrire, révèle des talents qui appartiennent aux âges primitifs ; un certain engoûment, une brièveté piquante, une aisance des plus remarquables les caractérisent. Ils affectionnent comme

presque tous les poètes du moyen-âge ces inversio! gothiques :

« Bien me plaît le doux printemps qui fait venir feuilles et fleurs. Irme plaît d'écouter la joie des oiseaux qui font retentir leurs chants par le bocage. Il me plaît (' voir sur la prairie tentes et pavillons plantés; et il n-^ plaît jusqu'au fond du cœur de voir, rangés dans la campagne, cavaliers avec chevaux armés. »

(Bertram de Born.)

C'est par cette grâce, cette naïveté, ce naturel, dans des vers qui sont comme l'écho d'une musique suave et légère, que les troubadours nous captivent et tiennent notre cœur sous l'empire de leur mélodie. Chantent-ils les beautés de la campagne, les occupations et les dooceurs de la vie agreste? Leurs tableaux frais et riants, touchés avec finesse et élégance, sont l'image d'un sou^ venir cher à tous ; on les dirait dessinés d'après les Bucoliques. Mais la partie merveilleuse et touchante est figurée par les fabliaux. Nous passons sous silence les novelles, et notre pudeur sera prisée de tous les gens honnêtes. La plupart des îensons provençaux offrent de curieux échantillons d'originalité et d'imagination, que leur variété ne rend que plus intéressants. Il serait réellement à soupçonner que cette poésie des troubadours coule de source, tant elle semble dégagée de difficultés et fait peu pressentir le travail.

Mais aucun homme de génie ne représente Celte littérature. Les troubadours ont indistinctement cultivé tous les genres, de la casside au sirvente. Cette absence de spécialité a pu empêcher qu'un poète surpassât

TROUBADOrRS. 165

ses devanciers et contemporains, en s'appliquant à un genre exclusivement déterminé : ainsi des tragiques, des lyriques, des satiriques et fies élégiaques. Nous ne contestons pas la distinction ou la supériorité de tel ou tel sur les uns ou les autres ; mais nous remarquons qu'aucun génie n'a résumé cette époque de la littérature en France. Nous reviendrons sur ce point.

11 en est, dans l'histoire, des troubadours, dont la biographie présente un touchant intérêt. Compulsez le Recueil, publié par le Moine des Iles d'Or, de toutes ces biographies enluminées et encadrées de filets rouges et noirs , il s'en trouve qui faisaient pleurer nos pères. On nous permettra un exemple :

Un jour, l'on montra à un troubadour vaillant et renommé le portrait d'une femme charmante , de la comtesse de Tripoli I Aussitôt il fut touché de la beauté et de la distinction qui étaient empreintes sur les traits de la dame et en devint fort amoureux. N'était pourtant que ce chanteur fût un libertin; à la cour, on le voyait avec plaisir et d'autant plus qu'il était galant. Bien vous pensez que Tamour qui le possédait le tenait en esclavage, et bientôt il exigea le voyage à Tripoli, ce à quoi le troubadour ne désobéit pas. Ses parents et ses compagnons le plaignaient , mais lui partait sans nulle inquiétude, car il allait en Terre-Sainte. Oh! plus il n'était songeur aux maintes joyeusetés de sa jeunesse, il souhaitait plutôt de voir la dame qui lui plaisait tant ! Et comme il naviguait la voile en avant pour Tripoli , le cœur tout plein de bonheur et d'espoir, il se mit à chanter. . . Mais il fut débouté de sa « doulce » entreprise ;

car en arrivant à Tripoli , c'était presque un homme mort et son âme prêle à s'envoler vers Dieu ! et son cœur toujours soupirant après la dame au portrait ! On le sut bientôt par la ville, et la comtesse de Tripoli, qui l'apprit aussi, fut voir ce pauvre chevalier, alité et mourant. Elle pleurait; elle lui donna sa bague et il mourut ensuite, les yeux attachés sur ceux de la comtesse qui le fit déposer dans l'église des Templiers et se retira dans un couvent....

N'est-ce pas qu'elle est bien touchante cette chevaleresque légende, qu'elle fait naître dans le cœur une pure et douce émotion? Du commencement jusqu'à la fin, l'âme est pénétrée du sentiment de l'idéal et de la touchante vraisemblance qui s'y accordent et feraient plutôt croire à une fable gothique qu'à un récit véridique et de tous points exact. Eh bien ! cette histoire, c'est celle de Geoffroy Rudel ; nous n'avons pas le mérite de l'avoir inventée, et M. Villemain l'a racontée avant nous avec beaucoup de naturel et de finesse. Mais il nous coûtait de ne pas nous y arrêter un instant pour la redire à nos lecteurs. Ce n'est pas que l'histoire de Geoffroy Rudel soit la seule intéressante ; à d'autres points de vue il y en a de plus originales , mais non de plus navrantes et de plus poétiques.

Parmi les troubadours , il n'existe point d'inégalités provenant de la naissance ou de la fortune, point de serfs ni de vassaux. A celui que Pégase docile laisse s'asseoir sur sa croupe, fût-il de la condition la plus servile, la liberté et la considération sont octroyées; traité dans les mêmes formes que ses compagnons d'une

illustre origine , il est aussi invité aux fêtes des cdurs seigneuriales k pour resiouir les princes,» (1) et il peut vêtir la robe des seigneurs, s'il leur plaît par ses fabliaux ou ses sirventes. C'est ainsi qu'à côté des noms de Guillaume d'Aquitaine (le premier troubadour) et de Richard d'Angleterre, se place le nom de Bernard de Ventadour. Peut-être, à cause de la particule, supposezvous que Bernard appartenait à la noblesse : pas du tout. Il était issu d'une pauvre et ignorante mais honnête famille. C'était un Limousin ; mais quoique Molière ait dit, cela ne s'opposait pas à ce qu'il fût et poète et galant par-dessus tout. D'ailleurs, Limoges a son contingent d'hommes célèbres; c'est la patrie de d'Aguesseau. Le père de Bernard était au service du comte de Ventadour ; il chauffait son four, et de ses modestes fonctions il s'acquittait bien. Tl n'y avait donc pas l'apparence que son fils eût été un bel esprit. Cependant comme le jeune Bernard, encore adolescent, s'amusait à faire des vers, son seigneur le prit en grâce, le fit instruire et bien élever ; il devint donc troubadour. Mais comment indemnisa-t-il le comte débonnaire de ses bienfaits? Admis dans son château, à ses fêtes, il en profita.... Devinez pourquoi? je n'ose pas le dire.... pour tenter de séduire la comtesse. Le galant rimeur, chevalier improvisé, fut chassé et la dame cloîtrée.

Une sorte de ménestrels ambulants, gens de peu pour la plupart et vivant au jour le jour du produit de leur bouffonnerie, étaient attachés au service des trouba-

(l) Le président Fauchet.

dours : c'étaient les Jongleurs. Ils répétaient leurs chants au son d'un instrument dont le dessin nous est parvenu par Laborde, un artiste érudit (i). Seulement les connaisseurs sont en divergence sur la nature et le nom de cet instrument. Selon les uns , c'était une vieille ayant 17 cordes, d'après Millot; n'en ayant que 7, d'après Ginguené. 11 fallait en même temps que ces jongleurs pussent « jouer du tambour et des cimbales, » imiter le chant des oiseaux, faire sauter les singes, » jouer de la cltole, de la mandore, manier la manicare » et la guitare, jouer de la harpe et bien accorder la » gigue pour égayer l'air du psaltérion, faire retentir la » lyre et résonner les grelots. » Voilà une bien longue énumération ! Et franchement, n'avions-nous pas tort de traiter avec si peu de charité ces accompagnateurs en tous les genres, ces musicomanes universels, salariés? En lisant la recommandation qui précède, nous nous figurons une de ces fêtes de moyen-àge où les troubadours, entourés des dames et des seigneurs, chantaient avec art, enthousiasme ou colère leurs chansons d'amour ou leurs sirventes, qu'aussitôt reprenaient en chœur, au bruit discordant des instruments, les jongleurs habillés comme dans une mascarade ! Nous consentons bien volontiers à admettre que ces spectacles grotesques, à l'antique, étaient une réminiscence des rapsodes grecs. Mais c'est la seule circonstance atténuante à invoquer. Ces concerts baroques où les cris stridents des jongleurs se mêlaient

(1) Ginguené— Histoire littéraire de l'Italie.

au bruit sonore des instruments de musique, ne devaient pas soulever des flots d'harmonie ni récréer Toreille, et mieux eût valu l'Orient et ses tam-tam... Cependant la jonglerie constituait non-seulement une profession, mais un art : des conditions la régissaient. Aussi, en la voyant tomber en discrédit par la négligence des règles, un troubadour Gascon, Giraut de Calanson, gémit-il de ces violations de l'harmonie, des grossièretés des jongleurs. Avares de leurs symphonies pour les vrais poètes, ils s'affranchissent bientôt de toute condescendance ; ils composent des chansons qu'ils chantent eux-mêmes sur tes places publiques. Ce métier est plus convenable, plus digne, plus approprié à l'intelligence et à l'amourpropre des ménestrels. Le plus infime d'entre eux, le plus obscur, dans son patois et son ignorance absolue , s'intitule impudemment troubadour , pareillement au roi d'Angleterre, au dauphin d'Auvergne, aux rois d'Aragon, Alphonse II et Pierre III [1], à Raimbaud d'Orange, au comte de Foix, etc.

Il faut également remarquer, en jetant un coup-d'œil sur la liste si longue des poètes , quelques femmes célèbres, des femmes-troubadours. Nous ne sommes pas, Dieu merci, disposé à la plaisanterie ; en ouvrant le recueil de l'éminent philologue, M. Raynouard, on s'assurera de notre véracité. Ce sera telle chanson

(i) Ces souverams Espagnols ne sont pas les seuls qui aient cultivé la poésie provençale. Beaucoup de rois castillans et autres protégeaient les troubadours, acceptaient avec bonheur leurs dédicaces, les appelaient de Provence à leurs fêtes et se vantaient de leur amitié.

d'amour, telle novelle libertine, tel morceau satirique, signé : comtesse de Die, Azalaïs de Porcerague, une comtesse de Provence, et dame Tiberge , surnommée Tiburtia ou Nalibors, la lionne de son temps , tro[i connue pour sa licence, sa beauté et sa conduite immorale et désordonnée.

Pierre Vidal, dont les ouvrages ont été publiés par M. Raynouard, s'éprend avec passion d'une noble dame et mène une conduite d'aventurier; l'amour le rend fou, il meurt en 1200; ses extravagances bizarres lui ont acquis une certaine popularité. Nous devons citer ensuite Guillaume de St. -Didier, Bernard d'Almanson, Guillaume de la Tour, Richard de Barbezieu, Arnaut Daniel, Bertram de Born, etc.

Vivre pour guerroyer, en différends et en lutte continuelle avec sa famille, excitant constamment au combat les rois et les seigneurs, dénonçant et poursuivant d'une acerbe critique les croisés lents à partir pour la Terre- Sainte, voilà Bertram de Born. Il s'est imposé ce belliqueux manifeste et rien au monde ne l'en fera déroger. Seigneur de Haute-Fort (Périgord), il apprend que son propre frère lui conteste la propriété de sa terre ; il s'emporte, se prépare à repousser son ennemi et menace même de le prévenir. Courageux, batailleur, entêté et indomptable, il avait juré, encore enfant, qu'il ne céderait à personne un pied de terre. Il lui importe fort peu vraiment que l'agresseur soit son frère, car, appartenant à la famille ou non, le but de ses attaques n'est-il pas le même? Et Bertram de Born, sans pitié, sans réserve, est résolu fermement à ne pas faire grâce à ses adver-

f' TROUBADOURS. 4^i

saires : « Je crèverai les yeux à qui voudra m'ôter mon bien.» C'est sa plus célèbre formule, celle où il avoue le plus franchement ses instincts, sa dureté, son aversion, son inflexibilité à l'égard de ceux qui peuvent Toutrager. En sa faveur plaide une circonstance des plus atténuantes : c'est que ses principes de cruauté et de barbarie n'ont pas souvent été appliqués ; mais il est nécessaire de l'ajouter aussi, l'occasion de les mettre à exécution a été si rare. Cependant ne portons pas un jugement trop précipité qui serait notre propre contradiction. Il nous est acquis que Bertram de Born est resté fidèle à ses velléités de combat, à ses penchants meurtriers. Ni la paix, ni l'accommodement n'habiteront jamais dans son cœur. A coup sûr, il ne fît usage ni de protocoles, ni d'ambassadeurs; la voie la plus diplomatique pour cet agitateur permanent, ce fomenteur de troubles, était de se battre, a La guerre seule me plaît. y> Ce qui est assurément plus héroïque, mais fort déloyal et fort inhumain, c'est qu'il se moque des trêves d'hostilités; intraitable et féroce, il se battra les lundis comme les mardis, jours où tout soldat chrétien pose les armes. On a cité comme des traits d'anomalie la soif de pillage et la sauvagerie des mœurs des Franks. Bien qu'il ait vécu dans un pays plus hospitalier, d'où les poètes sortaient par enchantement comme l'eau d'une source intarissable, Bertram de Born ne s'en montre pas plus civilisé et plus chrétien. C'est un rustre, le sarcasme aux lèvres, la dague au poing, cherchant toujours des ennemis pour répandre le sang à plaisir. A peine débarrassé d'une guerre, il s'en met une autre sur les bras et

s'y jette corps et âme parce que, non-seulement il mène lui-même ses soldats à l'attaque, mais il outrage ses adversaires par ses sirventes. De voir une multitude de braves, moribonds, de guerriers ensevelis sous leurs chevaux, dans le pêle-mêle d'un champ de bataille, occis ou saignants, telle est sa folie, sa jouissance.

« Je vous le dis : le manger, le boire, le dormir n^ont pas tant de saveur pour moi que d'ouïr crier des deux parts? A eux ! » et d'entendre hennir les chevaux démontés dans la forêt, et d^entendre crier : « A l'aide ! à l'aide ! » et de voir les morts qui ont les tronçons outrepassés dans leurs flancs. ■» Par ce triste poison, les vents sont infectés, Les airs sont corrompus , et les cieux empestés, Leur souffle va chercher les bêtes carnassières, Les loups, dans les forêts, les ours dans leurs tannières. Pardon si j'ai osé rapprocher le troubadour de Lucain. Tl n'y eut ni César ni Pharsale à chanter dans la littérature provençale, et peut-être c'est bien heureux. Mais en voyant Bertram de Born se délecter de ces tueries, nous n'avons pu nous défendre d'un mouvement de répulsion, de dégoût, et de songer, l'âme pleine de tristesse, à ces oiseaux dévorants dont

Le transport de la proie ensanglante les marbres, * Fait rougir les forêts et dégoutter les arbres ! C'est que l'on a beau jeu de chanter avec légèreté, ori ginalité ou énergie ; la sensibilité et la raison protestent de toute leur force contre la préconisalion de ces instincts demi-barbares et indignes d'un peuple quelque peu doué de civilisation ! Tous les hommes de cœur nous approuveront. Si, en des circonstances solennelles, l'honneur et le droit ordonnent par hasard que le sang soit versé,

nous n'en déplorons que plus cette fureur de s'entr'égorger qui pousse les uns contre les autres pour se mutiler, se venger, vassaux et chevaliers, chrétiens contre chrétiens, et cela pour des motifs futiles ou pour la satisfaction d'un humoriste inconcevable ! Retournant un peu en arrière, nous rencontrerions les gladiateurs et les combats de coqs !

A notre avis donc, le seigneur-chanteur Bertram de Born n'est pas le type du guerrier troubadour. Sa bravoure dissimule sa cruauté, et sa loyale générosité l'assiste dans l'apaisement de sa soif de bataille et de meurtre. C'est là un jugement rigoureux, qui contrarie même l'opinion de critiques célèbres. Mais c'est notre pensée et nous la transcrivons librement et sans ambages. Certes, l'on n'éprouve aucune peine à se représenter la distance qui sépare celte extrême affection pour la guerre, le carnage, ce fanatisme passionné, — et la sage et louable fidélité des troubadours aux devoirs et aux coutumes de la chevalerie. Ce n'était que lorsque l'honneur les y exhortait vivement qu'ils recouraient aux armes; mais ils détestaient la force brutale. La valeur ne se calculait pas sur cette base, on ne considérait pas qu'un chevalier était preux, vaillant, parce qu'il se nourrissait de chicanes et répandait le sang à tout propos, sans aucun ménagement, avec une insolente témérité et une verve d'empirique. Laissons aux bretteurs le poids de leurs fanfaronnades et les remords de leurs succès achetés quelquefois au prix de l'existence ou de la fortune de plusieurs familles 1 Il a été de nos jours expliqué pourquoi la poésie des

Iroubadours n'avait brillé que d'un éclat éphémère et s'était évanouie comme un rêve lumineux dans le sommeil des temps 1 Son passage relève momentanément les intelligences, mais cette influence protectrice ne lui survit pas. A ce fait, nous sommes d'accord d'assigner deux causes: 1° l'uniformité du talent des troubadours dans divers genres et l'absence d'un poète transcendant; 2° la croisade contre les Albigeois,

Quant à la première cause, nous y avons déjà touché dans ce chapitre. Il était difficile, on le conçoit aisément, qu'un grand poète national se produisît alors au milieu des provinces et des villes, distinctement gouvernées et dépourvues entre elles de tout lien social. El pourtant, ce phénomène s'accomplissait vers le même temps en Italie où la division était complète. De nombreux dialectes, difi'érant sensiblement de règles et de prononciation, s'y parlaient à la fois, dans les diverses républiques. Un jour, un grand homme résolut de fixer pour jamais la langue de l'Italie en la formant de tous ces dialectes ; ce fut Dante. Mêmement, il entreprit d'oiïrir dans un vaste poème le résumé des traditions du moyen âge ; nous ne vous répétons pas la valeur et la durée de cet ouvrage. Voilà ce qui manqua à la poésie provençale. Il est à remarquer de plus que cette gloire n'eût pas coûté tant de difficultés à acquérir dans le midi de la France qu'en Italie. En effet, les troubadours n'étaient pas concentrés sur un seul point, mais disséminés en Provence, en Aquitaine, en Italie, en Espagne. Le lieu de leur origine importait médiocrement. Ils se saluaient du même nom, portaient le même litre, participaient au

même mouvement littéraire. Ainsi donc, agglomérés par la pensée, ils formaient une espèce de nationalité poétique, et grâce à ce contact, cette union, un représentant de la littérature et de la langue provençales avait tout avantagé à se produire. Cette langue d'une belle et rustique formation, que les nations les plus éclairées reconnurent comme la reine au moyen-âge, elle allait se décomposer, tomber en discrédit et en ruine, par suite de la croisade contre le schisme d'Albi.

C'est à peine si nous osons prononcer ce mot : Croisade. Tout ce qui se passa dans cette guerre meurtrière, toutes les horreurs qui s'y commirent, tous les crimes dont se souillèrent les fanatiques corrompus qui l'entreprirent, le saccage de Béziers, furent-ils donc accomplis pour la gloire de la Croix ou pour son opprobre ? « Tuezles tous, s'écriait le moine de Citeaux, Dieu reconnaîtra bien ceux qui sont à lui. i> Étrange et indigne langage ! Encore si, dans les conseils de leur raison, des historiens et des romanciers avaient imputé seulement à celui qui la prononça la responsabilité de ces paroles barbares, sans la faire partager à l'Église elle-même ! — Ce serait là, en effet, pour l'Église catholique, un remords cuisant et un honteux stigmate. Mais Thistoire vraie, impartiale, qui voit les faits comme ils sont, invulnérable contre les suggestions de l'esprit de parti et les préventions, a jugé depuis longtemps que la religion ne saurait être coupable ni caution des désordres et de Tinfamie d'un sectaire.... La connaissance que tout le monde a de cette expédition contre les Albigeois nous dispensera de la raconter. On sait que les schisma-

tiques inoffensifs furent exterminés ei de combien d ravages et de meurtres le Midi de la France fut désolé en cette occasion. Le trop fameux Simon de Montfort, après avoir remporté de brillants succè> à Béziers, à Carcassonne, à xMuret, et s'être emparé de presque toutes les possessions du comte de Toulouse, ne jouit pas du prix de son audace et de ses aventures : il fut tué devant Toulouse en 1218. Pendant que le Midi était ainsi le boulevard des plus sanglantes exécutions, quel était le sort de la poésie? Je n'ai pas besoin de le retracer, car on se le représente bien facilement. Au commencement, la ténacité des Albigeois à se réconcilier avec Rome, le bruit d'une ligue pour les réduire à la soumission, causaient dans les provinces du Midi une vive anxiété et de violentes provocations. Dans les lieux où dominait le schisme, la perturbation était générale, néanmoins la même énergie et la même indépendance y affermissaient les dissidents dans leur détermination de repousser d'un commun accord l'ennemi de tous ; mais cet état de crise, quelque grave qu'il fût, ne pouvait faire appréhender les événements que la ligue concertait. Aussi les troubadours redoublèrent-ils soudainement de verve et de causticité 1 C'était comme un dernier éclair, mais peut-être espéraient-ils par leurs menaces ou leurs conseils ramener à la modération et à la justice les partisans de Rome? Lors même que furent entamées les hostilités, ils n'abandonnèrent pas la poésie, mais bientôt le cours des événements les occupa tout entier; les uns frappés de tristesse ou d'inertie en suivirent, inactifs, les phases diverses; les autres, plus ardents, se

joignirent aux coalisés ou aux Albigeois et participèrent à tous les I érils et à tous les hasards de l'expédition. C'est avec d'amers regrets qu'ils se souvenaient par intervalles d'Apollon et des muses qui leur avaient procuré tant de délices aux jours passés !....

C'est une vérité vieille comme le monde que trop souvent les révolutions politiques entraînent l'abaissement de l'intelligence, paralysent les inspirations et les manifestations de la poésie, et ralentissent ou annihilent le progrès général. La poésie qui presque toujours tire de la fiction son principal aliment est tout-à-coup affligée par les plus sinistres réalités et le spectacle des plus grandes infortunes.... elle s'efface à l'horizon ; comme elle est le charme et le bonheur des hommes aux époques de la prospérité, en revanche comment les distrairait-elle et les ramènerait-elle au goût de l'idéal, alors qu'ils sont préoccupés entièrement de leur existence morale et politique menacée de ruine? Son intervention serait plus propre à irriter qu'à calmer cette effervescence et ces angoisses cruelles ?

Il en fut absolument de même pour les troubadours. Un siècle,— bien moins, — après la croisade contre les Albigeois, on ne reconnaît plus la tradition de leur gloire que par quelques-uns de leurs chants patriotiques, retenus et répétés par les grands ou le peuple dans les fêtes ou dans de simples réunions de famille.

En Espagne, en Italie surtout, leur exemple est mis à profit. La première donne à la rhétorique le nom de gaya siencia, par l'organe du fils de Ferdinand P^, roi d'Aragon, le marquis de Villena. La seconde revendique

des poètes qui tels que Dante, Pétrarque, l'Arioste et Boccace,ont étudié avec zèle le rliythme et la poétique des troubadours et ont adopté les formes de leurs compositions. Si nous avons nommé Dante, c'est à dessein de le rapprocher personnellement de nos poètes méridionaux. Lisez-le et vous vous rendrez compte de l'influence sur les lettres en Italie des littérateurs Provençaux, de ces « diseurs en rimes. » Lorsqu'il agite des questions ayant rapport à l'art poétique, il a toujours soin d'appuyer ses opinions sur l'exemple des troubadours : c'est ce qu'il falit voir dans la Vie nouvelle et la deuxième partie de son traité de YÉloquence miUjaire, intitulée : Esquisse de poétique. Ce n'est pas que celte esquisse dénote un maître profond ; elle n'a rien de fort saillant ni de remarquable, de pensée comme de style. Mais à entendre Dante, il semblerait qu'il ne connaît pas d'autres ancêtres que les écrivains en langue d'Oc. S'il parle du salut, de l'amour et de la sagesse, trois choses « dignes d'être excellemment vulgarisées, » il ajoute :

t- Elles ont inspiré les poètes les plus illustres. Bertrand de Born a chanté les armes; Arnaud Daniel, l'amour; Gérard de Barnel, la rectitude; Cino de Pistoie, l'amour, etc., etc....

» Au nombre des principales formes, la première, la canzone, comme la plus noble, sera digne des plus nobles sujets. Sa dénomination seule marque son excellence, car elle signifie chant, et tout ce qui se versifie se chante, et on l'a ainsi nommée comme type des choses harmonieuses, parce qu'elle ne marche jamais sans vieille prérogative. »

Cet enseignement, où Dante l'avait-il puisé? Serait-ce dans les réminiscences antiques des rimeurs Italiens? Non. Or, il est avéré que la canzone était un des modes

poétiques favoris des Provençaux, que Dante justifiait et vantait avec raison , en la considérant comme demandant parfois des qualités brillantes et du génie ; mais alors qui se fût imaginé que des philologues modernes auraient dénigré et ravalé au mépris des traditions classiques cette forme , l'une des plus belles des formes lyriques, la chanson? Nous constatons donc un fait important : à savoir que la poétique des troubadours se nationalisa en Italie jusque dans ses détails. Ceux-ci terminaient ordinairement leurs compositions légères par une apostrophe ou congé sur leur mission, le but où elles tendaient. Cette habitude se reproduit dans la Vie Nouvelle. Lorsque le poète a décrit les charmes de Béatrice, il s'écrie :

« Chanson, je sais que tu iras de tous côtés... Maintenant il faut que je t'avertisse de consulter là où tu arriveras, en disant : Enseignez-moi le chemin pour aller droit à la Dame vers laquelle je suis envoyée.... »

Nous quitterons maintenant les troubadours pour aborder les poètes en langue à'Oil, les trouvères. Bien certainement, l'étude de ces derniers sera presque pour nous un contraste. Mais l'on doit tenir compte des différences de temps, de mœurs, de langage et de régime politique. L'éclat de la poésie du moyen âge se lie intimement à l'histoire, aux circonstances, et sous le rapport littéraire seulement, les pays du Nord étaient dans une situation peu propice au développement des intelligences. Mais ce parallèle aura ses avantages : il permettra de mieux sentir la vive et piquante originalité des poètes méridionaux, l'harmonie, le lyrisme, la fraîcheur, le

ton énergique et la coupe artistique de leurs chansons, lais ou sirventes, les difficultés et l'excellence de leurs rhythnies et do leur rhétorique.

Page 1