‹ Dante et le Moyen-AgeChapitre 11 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La dissemblance qui existe entie les langues d'oc et d'oui ou d'oil est trop frappante pour ne pas rappeler toute notre attention. Quelqu'imagination qu'un poète possède, il est souverainement esclave de la forme, du langage par lequel se traduit sa pensée. Tandis que la langue des troubadours, polie, déjà correcte, douce ou sonore comme l'Italien et l'Espagnol, se prêtait délicieu sèment aux accords de la mélodie, celle des trouvères sortait à peine des langes, du berceau. Non-seulement elle s'était incorporé beaucoup de locutions barbares, mais encore à l'étal vulgaire, aucune règle précise ne la déterminait. Partant de ce point, sa diffusion et sa rudesse une fois adoptées, elle était singulièrement rebelle aux mouvements gracieux et aux tentatives de la poésie.

Cependant le Wallon qui n'était guère qu'un patois informe, employé seulement pour les besoins de l'usage, avait devant lui un brillant avenir, il éiait français ; il exprimait et représentait l'idée nationale, il se formait sous les auspices de la Royauté, de cette Royauté qui, confinée d'abord dans l'île de France, acquérait sous chaque nouveau monarque une plus grande extension.

Progressivement et de pair avec la Royauté, la langue d'oil augmentait de considération, d'étendue et d'influence. — Le Provençal, au contraire, était miné par les événements politiques de tous genres dont le Midi était le théâtre et par l'ascension continuelle du roman du Nord. Tout s'inclinait nécessairement devant sa suprématie poétique, portée si loin, en Angleterre, en Espagne,en Italie, par les troubadours de Provence et d'autres contrées ; mais elle n'avait aucune force politique. Ainsi c'est le chant français de Taillefer, qui électrise l'armée d'aventuriers de Guillaume-le-Bâtard, qui est le Montjoye St-Denis de la bataille d'Haslings.

Quant il orent chevalchié tant

L'as Engleis vindrent aprismant ; (1)

Sires, dit Taillefer, merci,

Je vos ai lungement servi.

Tut mon servise me debvez ;

Hui, (2) se vos plaist, me le rendez,

For tut guerredun (3) vos requier...

Devenu maître de Tîle, Guillaume la partage, selon la réquisition de Taillefer, en fiefs entre ses Normands qui parlent et écrivent la langue d'oil et ses aventuriers. On voil par là que le Français est plus connu et exerce plus d'action en Angleterre que le Provençal : ce n'est pas tout. Par suite du mariage de Louis VII avec Eléonore de Guyenne, le Poitou, le Limousin, la Gascogne et les comtés de Bordeaux et d'Agen sont réunis à la couronne de France Quinze ans après, ces provinces

(1) Approchant.

(2) Aujourd'hui.

(3) Récompense.

passent entre les mains de Henri Plantagenet qui a épousé Éléonore, la reine répudiée. Voilà donc l'idiome méridional exposé successivemeotà des altérations diverses. Puis éclate la guerre contre les Albigeois; l'infortuné comte de Toulouse a été dépouillé de ses États ; Sinwn de Montfort les a légués en mourant à son fils Amaury. Mais si Philippe-Auguste est assez désintéressé, assez loyal et fier pour repousser l'offre d'Amaury de lui céder ses vastes domaines, Louis VIÏI suivra une marche opposée. Non content d'accepter cette offre considérable, il s'empare du Bas Poitou, de l'Aunis, du Limousin et du Périgord. Bientôt, sous saint Louis, le midi de l'ancienne Gaule sera complètement soumis à la France. Cette soumission témoigne de sa fierté, de son indépendance, de ses coutumes libérales et aussi de la décadence de l'idiome des troubadours. Brunetto Latini (1220-1294], écrira le Trésor, en français, pour « chou que c'est la plus délitable des langues et la plus commune à toutes gens. »

C'est ainsi que presque toujours nous voyons dans l'histoire l'étroite union de la prospérité politique et de la langue des nations, de sorte que si l'une décroît ou disparait, l'autre ne tarde pas à subir le contre-coup. Le Provençal, atteint directement dans son existence par les malheurs dont toutes les provinces méridionales furent frappées siinultanément, se dissipa lentement, combattu par l'autorité et l'extension croissantes de la langue française En voici le premier monument historique : c'est le serment de 842, le serment de Louis-lc- Germanique à son frère Charles et réciproquement, à

'entrevue des deux princes réunis contre Lothaire, et en présence de leurs armées; je ne cite que la réponse des chefs de l'armée à ce serment :

« Si Lodewigs sagrament que son fradre Karle juret, conservet, et Karles meos senher de soa part non lo tenet. Si ieu retornar non l'ent pois ne ieu ne nuels que ieu retornar ent pois, en nulla adjuda contre Lodewignon li ivrai... »

« Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère Karle et si Karle mon seigneur, de son côté, ne le tient pas, si je ne puis l'y ramener, ni moi, ni aucun autre, je ne lui donnerais nulle aide contre Lodewig (1). »

Vers cette même époque, les Normands apparurent aux embouchures des fleuves et commencèrent à dévaster les côtes. La tradition les représentait à tous les esprits sous un jour sinistre, et les légendes alors en créance contenaient sur leur origine et leurs exploits le récit d'événements presque surnaturels. On ne savait pas au juste quel pays les avait vus naître et de qui ils héritaient ce génie audacieux, aventurier, pillard, agressif qu'ils portaient dans leurs expéditions? S'ils avaient une patrie, pourquoi la quittaient-ils pour tenter de conquérir la fortune en affrontant tous les périls ? C'était sur de frêles esquifs qu'ils avaient traversé l'océan et sillonnaient nos fleuves. Lorsqu'ils étaient afi'amés ou que la soif du carnage et du butin les tourmentait, ils se jetaient avec voracité sur les côtes, ravageant et incendiant l'es villages, effrayant les populations de leurs cris sauvages et de leurs violences. Las enfin de voyages, de meurtres, de désastres et de périls,

projetant depuis longtemps de s'établir sur les rives de

(1) Augustin Thierry. Lettres sur l'Histoire de France.

184 TROUVERES.

la Seine, ils venaient tranquillement se fixer en Normandie. Rien ne paraissait capable de les épouvanter : ils avaient bravé impunément Dieu, les éléments, les lois et foulé aux pieds, et "Charlemagne, et les rois, et la féodalité.

On comprend ce que le merveilleux de tous ces exploits dut provoquer d'étonnement dans un des siècles du moyen-âge le plus enclin à la superstition. Ce devint chose vulgaire que l'art de raconter les hauts-faits des pirates normands. La velléité des récits gagna tout le monde. On méconnut la vérité et l'histoire fut altérée ou dénaturée par les inventions des conteurs qui quelquefois ne laissaient pas d'être fort extravagants et puériles. Telle fut l'une des causes du développement de notre LittérahLre Nationale.

Le goût légendaire en France date au surplus d'une époque plus reculée. Nous n'impliquons pas sa naissance, mais seulement son développement, des invasions normandes. Jusqu'à l'élévation de la langue romane à l'exercice littéraire, les récits sont écrits en latin. C'est un sujet sur lequel nous reviendrions inutilement que l'admission du latin comme langue officielle, publique, religieuse, savante et littéraire. Ainsi on l'employait dans les édits royaux, les offices , la théologie, les travaux de science et la poésie.- Mais en se corrompant graduellement il s'aiTaiblissait en autorité et en pratique, pendant que la langue vulgaire faisait de rapides progrès et qu'on desirait de plus en plus la parler et l'écrire exclusivement. L'occasion ne se présentait pas malheureusement pour opérer cette révolution: ce furent les

p TROUVÈRES. 185

ÎN'ormands qui la procurèrent. En sorte qu'au lieu de soumettre aux exigences de leurs principes et de leurs caprices le peuple au milieu duquel ils s'établissaient, ils s'initièrent dans ses desseins et contribuèrent à les réaliser. A peine arrivés en Normandie, leur perspicacité leur dévoila la faiblesse et la décrépitude du latin et l'opposition de son influence avec les tendances unanimes des habitants. Le supprimer tout d'un coup aurait été un événement très-grave et peu politique. Ils s'efforcèrent de concilier les opinions divergentes en maintenant les écoles latines et en créant des écoles pour l'explication du roman, persuadés que la force des choses achèverait leur entreprise. Ce ne fut pas en vain qu'ils comptèrent sur cet auxiliaire occulte mais si puissant. Un peu plus tard, nous constatons que les poètes en langue vulgaire sont en grande abondance.

Notre intention serait de n'embrasser que sous quelques points d'ensemble la poésie des trouvères, au risque de priver cette étude de Tintérêt de certains détails. Disons d'abord que leur art poétique, leurs rhythmes et leur mètre choquent souvent par l'irrégularité et la rudesse, et que sous ce rapport la supériorité des troubadours est incontestée. Nous avons déjà à ce même propos émis notre avis sur les raisons de ces différences si importantes et si sensibles, dont l'une émane logiquement de Tinformité et de l'abrupte rigueur de l'idiome du Nord. Mais l'histoire est tellement dans ces matières la compagne inséparable de la littérature et la science, que nous sommes obligé à chaque pas d'implorer son secours. En effet, les régimes politiques appliqués aux

provinces du Nord et à celles du Midi ont été très-dissemblables. Au Nord, la restriction positive des privilèges individuels gênait infiniment l'essor de la poésie. Le joug de la royauté ou de la féodalité habituait les intelligences à abdiquer leur liberté et leur action et à se considérer comme d'une neutralité absolue dans les affaires de l'Etat. Les écrivains n'osaient s'exprimer franchement; dominés par une crainte traditionnelle, constamment en face de l'oppression et de châtiments terribles, ils observaient une stricte réserve, évitant de s'occuper de politique et se défiant pour ainsi dire d'euxmêmes. Et puis , la nature avait été envers leur patrie d'une avarice extrême : un climat froid, intempéré, un ciel brumeux et triste , où jamais ne s'étaient reflétées les brillantes clartés de l'orient, un sol humide, peu fertile et d'une stérilité quelquefois complète.

Cependant les trouvères jouissaient de la même popularité que les troubadours. Aucun des attraits de la noble profession de chanteur provençal ne leur manquait : ni les encouragements publics, ni les invitations aux (êtes royales ou seigneuriales , ni les accompagnements indispensables de la ménesîrellerie. Celle-ci étalant partout sa corruption scandaleuse , des édits royaux intervinrent pour en corriger les mœurs et les licences éhontées. Un quartier spécial fut assigné dans Paris aux jongleurs, afin qu'ils ne pussent infester, en se disséminant, le reste de la capitale. Ils se formaient en bandes, en troupes , et allaient de ville en ville chantant les. /a^^, sirventes et rondeaux ùes trouvères, el entremêlant leurs symphonies de farces, de jeux et

de tours grotesques. Les saltimbanques de nos jours en .sont presque une photographie. A l'exemple de leurs ancêtres, dont nous avons parlé au chapitre précédent, les ménestrels du Nord aspirent au litre de poète ; ils prennent « pour génie un amour de rimer, » et ils composent et ils riment avec entrain, ma foi. Ils ont l'audace du métier, et c'est leur salut. Ils se croient doués de hautes inspirations quand ils ont assemblé de grossières expressions et des hardiesses saugrenues.

Mais hélas ! un grand nombre de trouvères ne se sontils pas fait une règle de la licence? Lorsqu'en verve de raconter une aventure plaisante, ils ont trouvé l'occasion de placer avec malice un mot à double sens, une équivoque, se sont-ils refusé le plaisir du cynisme? Non, dans leurs fabliaux même la licence a fréquemment dégénéré en abus, et cette immoralité est beaucoup plus prononcée que dans les troubadours, mais elle a pu inspirer ou justifier les contes graveleux de Boccace, de Rabelais et de Lafonfaine. Nous ne pouvons supposer que l'épicuréisme des trouvères soit l'effet de l'absence de principes moraux ou religieux. Il faut plutôt l'imputer à la grossièreté de leur imagination. Quant à nous, nous n'attachons qu'une minime valeur et un léger reproche à ces productions , en raison du peu d'influence qu'elles exercèrent ou même de leur nullité. La confiance illimitée qui était accordée à la religion était loin d'admettre qu'on en fît Tobjet de satires ou de bouffonneries. Les fidèles ne se récriaient pas contre les scandales que le cynisme des poètes pouvait provoquer, car ils savaient bien que c'eût été le meilleur moyen de

les encourager. La cause morale et religieuse était donc à l'abri de toute dépréciation par le fait même qu'on considérait les contes comme écrits frivoles, banaux cl qu'on les lisait rarement et sans idée préconçue.

Il y avait une partie des éléments de la poésie des trouvères, exempte de ces licences, et pourtant plus pittoresque, plus heureuse et abondante que les autres ; c'était la partie des romans de chevalerie où revivent les mœurs, les intérêts et les personnages de l'époque. Elle présentait plus d'affinité avec la Religion, et on se l'explique bien facilement. C'est que la Religion avait été vraiment la mère de la chevalerie chrétienne; elle l'avait entourée de son égide pendant l'âge de sa formation et de son développement, elle marquait ses devises héroïques et ses statuts généreux au coin des hautes vérités de sa morale et des formes symboliques de sa doctrine, elle ouvrait l'église au jeune damoiseau qui devait y passer la nuit en prières, et qui au lever de l'aube allait être armé chevalier de la main de son seigneur, à l'ombre de la chaire et du tabernacle ! Un jour, puis ensuite à quatre reprises, la chevalerie, sensible au cri d'appel parti du sein maternel, devait par un tonnerre d'acclamations enthousiastes soulever le peuple de France et d'Allemagne et l'entraîner avec elle sous l'étendard de la croix !

La chevalerie, a dit élégamment et spirituellement M. Villemain, a été « la garde d'honneur» de la féodalité. Qu'il nous soit permis d'ajouter que, propagandiste (sans préméditation assurément) des idées libérales et humanitaires,des sentiments loyaux, désintéressés et héroïques,

elle ne contribua pas médiocrement à la ruine de cette féodalité dont elle était issue ! Cette assertion, au premier abord, paraît étrange, .mais

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Et c'est bien le cas d'invoquer Boileau. Comment, en effet, s'imaginer que les chevaliers, pour la plupart fils de seigneurs ou eux-mêmes possesseurs de fiefs, se seraient aveuglément mis à la tête du mouvement libéral et populaire, à laquelle de conviction ils étaient opposés de toutes leurs forces? Ces questions-là. Dieu seul en connaît la réponse, qui fait servir à l'accomplissement de ses desseins n'importe lesquels de ses sujets, ces desseins seraient-ils diamétralement contraires à leurs propres intérêts.

' Toujours est-il que la chevalerie, secondée dans son impulsion par l'Eglise, déploya au ix® siècle un éclat sans pareil. Ses paladins avaient été le sujet de légendes populaires d'une piquante naïveté et d'une incroyable bizarrerie. Autour de ces guerriers bardés de fer, d'une structure colossale et d'une vaillance à toute épreuve, voltigeait une foule de craintes chimériques, de superstitions dues au prestige fantasque de leur existence aventureuse. On dit que leur puissance est surnaturelle; on les a aperçus rôdant le soir aux environs des donjons et des châteaux, et évoquant par leurs signes ou leurs cris cabalistiques les sorciers et les fées ; on rapporte qu'ils pénètrent au milieu de la nuit et couchent même dans des forêts qui sont des repaires d'animaux de toute espèce et de diables : c'est là qu'ils ont des communications avec les esprits. Il leur arrive aussi de partir

quelquefois pour des expéditions lointaines où ils exécutent des prodiges de bravoure et de valeur ; en campagne, ils portent sur eux des amulettes, des talismans précieux contre la mort, etc., etc.

Toutes ces histoires qui excitaient au plus haut point la curiosité, l'admiration ou la peur, étaient sans contredit des plus merveilleuses, mais elles n'étaient pas en général de pures fictions. Seulement, sur le simple canevas de la vérité, la main des poètes brodait toute une épopée composée de personnages merveilleux et d'événements gigantesques. C'est la mine inépuisable et historique où la poésie du moyen-âge puise son aliment journalier, les ressources sur lesquelles travaille ardemment son imagination chimérique et infatigable. La vérité n'a-t-elle pas à souffrir de ce brillant concour*S de l'imagination ? La fable se marie-t-elle à la réalité pour l'orner de riches détails, sans l'altérer et la corrompre? Ne pourrait-on pas assurer que la première, incessamment confondue avec la seconde, rend impossible la reconnaissance des faits véridiques? Il n'est pourtant raisonnement plus en désaccord avec la poétique d'Aristote, car ici on serait assez embarrassé de vouloir prouver que « la poésie est en quelque sorie pins vraie que l'histoire.»

Le premier monument do cette littérature chevaleresque a pour titre : Légende du voyage de Charlemagne par un prétendu Turpin. Du moins, e^t-ce le nom d'un archevêque de Reims, qui fut lié avec Charlemagne et à qui l'on a gratuitement attribue cette chronique historico-fabuleuse ? Cette pièce est une des plus curieuses

qu'on puisse citer pour l'élude des usages et des croyances contemporaines. On y a amalgamé les événements historiques et les inventions les plus naïves, les plus divertissantes sans goût et sans méthode. Ce serait ici qu'il conviendrait de parler si cela entrait dans notre programme des productions volumineuses et extraordinaires de la Table Ronde et des Amadis, qui montrent la propension si marquée de l'époque pour le genre héroïque. Je ne sais à quoi tint cette propension si ce n'est à la chevalerie. Le xi« siècle essuie un déluge de chansons de gestes. Ce mot gestes a quelque chose de hardi et d'expressif qui sied bien à ces légendes féeriques et capricieuses. Il sert de titre à la plupart des chroniques.

Voici une remarque qui vous surprendra et dont le caractère fondé contraste avec la tournure paradoxale. Il n'y a pas eu de siècle plus poétique que le xi® siècle. Jamais la versification n'a été plus en honneur et en vogue. Il semblait que la prose allât mourir dédaignée et que tous les Français fussent nés poètes. La théologie, la grammaire, l'histoire s'écrivirent en strophes et en vers. Vous jugez quels vers! et combien de veilles, de soucis, de recherches durent coûter l'assemblage des expressions et la construction des vers, sur un nombre de pieds égal. Il est à présumer que ces pléiades de professeurs, savants, conteurs, légendaires, politiques, assujettis à cette dure gymnastique de la pensée et du style, eussent taxé de folie ce critique débonnaire qui osa dire en parlant de la rime :

Au joug de la raison sans peine elle fléchit.

La rime, esclave rebelle, chimérique feu-follet, combinaison mathématique, instrument mélodieux, qui doit avoir la rectitude d'une figure de géométrie, et l'élégance et la richesse naturelle d'un travail d'imagination! Véritablement et plus je m'y arrête et plus je suis effrayé des tortures qu'elle dut imposer à ces intelligences savantes, laborieuses, mais trop indociles pour porter le joug de ce métier charmant et si difficile à apprendre, celui de poète.... Ce belliqueux acharnement à versifier se calma pour la raison bien simple que la fatigue eut bientôt raidi les doigts ineptes à pincer la lyre antique ! Ce fut un travers dont on avait été bien long à reconnaître le ridicule et dont la plupart des anciens se défirent peu à peu.

Le champ s'éclaircit donc pour mieux laisser voir les vrais poètes. Qu'on me pardonne si cette assertion frise le badinage. Mais il est hors de contestation et je ne saurai déguiser que le nombre des versificateurs comptés par deux érudils très-honorables, MM. de Sainte Palaye etLefranc, s'élève à plus de deux cents en moins de deux siècles. Ce chiffre paraîtrait modeste à tous ceux qui ne jugent le passé que superficiellement ou d'après le temps où nous vivons qui est un temps exceptionnel. A l'heure qu'il est, un dénombrement des poètes en France amènerait un total vingt fois supérieur. Est-ce un symptôme de prospérité littéraire? Est-ce le symptôme d'une fièvre contagieuse? Est-ce une calamité? Tlial is tlie question. Nous ne nous chargeons pas de la résoudre.... Mais pour le moyen-age, ces deux cenls rimeurs représentent, avouons-le, un magnifique résul-

lat poétique. Rarement nous aurions à en constater de pareils.

Bien que les velléités mythologiques ne soient pas '■, absentes des récits des trouvères, elles y sont moins abondantes que dans ceux des troubadours. Les méridionaux se sont un peu plus rapprochés de l'antiquité; ils ont combiné savamment leurs propres inventions et les réminiscences classiques ; c'est d'ailleurs leur cachet tout oriental d'unir la perfection , la facture artistique des formes aux notions de la science. Autre est le caractère de nos trouvères. L'examen de leurs productions fait surtout ressortir— non pas l'élégance et les beautés de leur versification toujours plus rude, plus âpre, et qui ressemble à une ébauche plus originale que correcte — mais la vivacité et le talent de la narration, la bonhomie et la simplicité de l'esprit et la fécondité de l'imagination. C'est pourquoi nous sommes entraînés en les lisant par le charme d'un soin ingénieux qui ménage avec délicatesse notre attention, trompe l'ennui par les saillies d'esprit les plus inattendues et les plus incisives, et met à contribution avec beaucoup de finesse et une extrême légèreté les plus pittoresques détails.

La fécondité de leurs inspirations se décèle dans des poèmes ou romans historiques d'une longueur invraisemblable. Il s'en trouve qui contiennent 30 et 40,000 vers, un seul en contient 77,000. Le génie des trouvères est essentiellement conteur, leur candeur, leur naïveté, leur ignorance même nous touchent, nous intéressent. A les entendre raconter avec une crédulité scrupuleuse leurs merveilleuses légendes, on est disposé à partager

leur bonne foi et on craint que l'amère réalité ne vienne trop tôt dissiper l'illusion, l'heureux prestige. Outre les romans historiques ou de chevalerie, voici quelles étaient les principales formes de leurs poésies :

1° La chanson. Il faut en distinguer de deux sortes, les chansons de gestes et les chansons badines ou bouffonnes. Dans les premières s'exhale déjà le sentiment de la nationalité : il imprime au lyrisme guerrier des trouvères un accent patriotique plein de chaleur et d'expression dont les troubadours sont incapables. La palme en ce genre appartient à Thibaut lV,comte de Champagne. Il est bon de ne pas confondre ce Thibaut avec le troisième comte du même nom, son père, qui fut pleuré par Villehardouin. Thibaut IV n'est pas seulement un poète lyrique; c'est un personnage historique de grande importance. Il avait d'abord encouragé et soutenu la ligue des seigneurs contre Blanche de Castille , mère de Louis IX, alors régente. Mais ayant conçu pour la Reine une violente passion , il déserta la coalition et continua, sous l'empire des insinuations et des ménagements de Blanche, à rester étranger à toute attaque contre le pouvoir. Dans les loisirs de ses différends avec la reine de Chypre, sa cousine, il composa des chansons où il y a d'admirables traits de lyrisme. Ces chansons, au nombre de 66, ont eu les honneurs d'une étude spéciale de M. Villemain. La vie de Thibaut fut trèsactive; par son mariage avec Blanche V, il devint roi de Navarre, prit part à la troisième croisade après laquelle il nlourul, âgé de 51 ans, au sein de sa famille.

2° La pastourelle. Plusieurs de ces pièces se sont

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transmises d'âge en âge jusqu'à nos jours et sont encore populaires dans certaines provinces du Nord. Ce sont, leur titre l'indique, des scènes de la vie agreste, des scènes d'amour qu'elles retracent. La désinvolture des poètes, trop libre, introduit souvent dans les descriptions une lasciveté dangereuse.

3° Les jeux-partis , dialogues dramatiques , sorte d'imitation des îensons provençaux, mais fort éloignés de leurs modèles.

4*^ Le sirvente ou serrantois. Le poète satirique d'Outre-Loire n'a pas la franche hardiesse, la verve mordante, l'indignation et la chaleur des troubadours. Ce n'est pas qu'il y ait moins d'âcreté dans son esprit, moins d'amertume dans ses allusions. Il calcule, combine, assure sa vengeance. Au lieu de relancer avec passion et colère ses adversaires, il les persiffle, leur suscite constamment de nouvelles tracasseries, déguise vis-à-vis eux sa haine concentrée; il est en un mot moins noble, moins pourfendeur, mais plus sournois, plus terrible parce qu'il est plus persévérant que le satirique provençal. Aussi les sirvcntos du Nord ontils la plupart un air facétieux et guindé, ils trahissent un ennemi hypocrite et cependant implacable.

o<» Les fabliaux ou novelles. Ces productions fourmillent. Un esprit éminemment licencieux secondé par le plus mauvais goût a dicté ces compositions peu littéraires. En revanche, elles témoignent du mauvais emploi d'une imagination abondante et extraordinaire et d'une prodigieuse facilité.

Dans une littérature où les ouvrages ne se comptent

plus, il y a eu également place pour le bien et le mal, le beau, le médiocre et le mauvais. Si un choix judicieux était fait entre ces ouvrages, on pourrait en former un recueil sans contredit intéressant pour la curiosité publique et utile pour l'histoire. Cette publication se fonderait sur un avantage inappréciable, celui d'étudier le Moyen-Age d'après les monuments originaux. De celle manière, on mettrait un terme prochain à une foule de préventions ou de jugements erronés qui aujourd'hui encore, malgré les -louables eiTorls tentés jusqu'ici par les gouvernements pour satisfaire à une grande lacune de l'enseignement supérieur, sont admis ou préconisés dans la classe lettrée. Des collecteurs qu'on ne saurait trop remercier ont déjà mis la main à l'œuvre; c'est un exemple qui portera ses fruits, nous aimons à l'espérer.

Ce qu'il nous reste de supérieur et de réellement attachant dans la poésie des trouvères, nous porte à penser que sans la rudesse de leur idiome qui était pour eux une cruelle entrave, ces poètes du Nord auraient égalé sinon dépassé les troubadours. Peut-être n'avaient-ils pas la sensibilité, l'organisation essentiellement artistique des Méridionaux? Mais s'ils n'étaient pas nés pour \3igaye science, si leurs chants n'étaient pas aussi naturellement expressifs, il est indubitable que leur goût pour les choses de l'histoire avait reçu un développement iini(iue au moyen-âge. Le fond dans les trouvères est meilleur que la forme ; ils sont les dépositaires de l'originalité, de la verve gauloise et de l'esprit français, encore à l'état d'embii^on. Une ferme volonté et la plus

sérieuse affection pour le travail les animent. Quelquefois, le prouverais- je, le marteau fait jailliv de pures étincelles sur l'enclume poétique : Tenez, j'ouvre au hasard un roman historique : Parîhenopex de Blois, d'un poète inconnu, et je savoure de suite cette suave et riante description du printemps :

Li solex se torne a serain

Et s'embeslit et soir et main {matin)

Li ciel est clers, li airs est purs....

La terre esmuet de mort à vie;

L'erbe verdoie et la fleur naist,

Vie et verdor toz bois revaist.

L'aloete chante d'amor

S'en estraine l'aube du jour

Li rossignoux dit sa raison

Et nuit et jor en sa saison

Cil nos semons d'aimer adès.

Voilà quelques vers d'une délicieuse couleur agreste et d'une coupe élégante. Les finales surtout en sont gracieuses et pleines de fraîcheur.

Une autre fois, un chevalier part pour la Croisade ; c'est Raoul de Couci, le neveu du trop fameux sire de Couci. Quitter inopinément son pays, s'éloigner surtout d'une jeune et belle dame dont son cœur est ravi, donnent à son esprit une teinte de tendre mélancolie. Il exhale ses regrets dans de naïves chansons d'amour : Écoutez avec quelle pureté, quel doux accent, quelle souriante candeur il chante la saison de la verdure et

des fleurs :

Quant li rossignols jolis Chante sur la flor d'esté Que naist la rose et le lis Et la rosée et vert pré ; Plains de bonne volonté Chanterai com fins amis.

Ne me laissez pas suspendre sitôt le charme de cette mélodie et remarquez en passant l'attrayante variété de style de Raoul de Couci :

Quant 11 estes et la douce saisons Fait foille et flors et les prés reverdir Et le dois chans des menus oisillons Fait à pluisors de joie sos venir Las! chacun cante, et je plore et sospir, Et si n'est pas droiture ne raisons; Ains c'est adés tote m'entendons Dame, de vos honorer et servir.

Hélas ! Raoul partit pour la Terre-Sainte et n'en revint pas; la mort l'enleva à la fleur de l'âge, à 24 ans. La dame de Fayel, celle qui avait inspiré ses c'iansons, eut aussi sa dernière pensée : il lui envoya par son écuyer son cœur desséché et flétri, ce cœur dont les pulsations avaient compté leurs heures d'amour. Mais l'aventure eut des suites tragiques. Je ne rapporte pas ici cette horrible légende de la dame de Fayel. Qui sait si elle n'est pas controuvée? Toutefois je consens à la résumer en deux mots. On raconte donc que le mari de la dame de Fayel ayant appris la témérité de Couci et soupçonnant que sa femme était coupable, lui flt manger le cœur de son prétendu chevalier Détournons les yeux de ce hideux

festin.

Si je voulais prolonger les citations, je n'aurais qu'à prendre sans chercher dans les poésies de Thibaut de Champagne. « C'est, dit M. Villemain, le premier écrivain dont les vers puissent s'entendre et se lire....» On peut en détacher des stances qui sembleraient appartenir à une époque plus avancée de notre langue :

J'aloie, l'autre ier errant,

Sans compaignon, Sor mon palefroi, pensant

A faire une chançon, Quand je oi, ne sai comment.

Es un buisson, La vois dou plus bel enfant

K'onques vist nul hom Et n'estoit pas enfès si

N'eust quinze ans et demi; Oncques nul rien ne vi

De si gente façon.

Dans les poètes historiques se rencontrent plusieurs versificateurs transcendants, tels que Robert Wace, auteur du roman du Rou, où il trace l'esquisse de sa

vie :

Si l'on demande qui ceu dist

Qui ceste estoire en romans mist.

Je di et dirai que je sui

Waicce de l'isle de Gersuy

Elle est en mer vers occident

Aur fins de Normandie appent

En l'isle de Gersuy fu nez,

A Caen fu petis portez.

Outre le roman du Rou, quatre autres romans de Wace nous ont été conservés. Deux, ceux du Rou et du Brut, sont Thistoire des ducs de Normandie, de leur origine et de leurs conquêtes.

Chrestiens de Troyes domine les poètes du xii^ siècle, tant par la fécondité de son imagination que par la facture saillante, polie et variée de son style. Chrestiens^, on le reconnaît généralement, améliora la langue. Notons après lui, Huon de Villeneuve, Jehan de Flazy, Adenez-

le-Roi (le poète favori de Marie de Brabanl) ; son Aiinery de Narbonne est le plus long poète que nous ayons ; j'y ai déjà fait allusion plus haut ; il contient 77,000 vers.

Quesnes de Béthune (lloO; se fait remarquer par la simplicité, le naturel et le tour délié du style, sa verve piquante et l'intérêt historique de ses poésies. Il paraît que dans ce temps-là Paris tendait déjà à s'isoler des provinces et à centraliser le mouvement littéraire. Quesnes, ébloui des charmes de Marie de Fiance, veuve de Henri P*", comte de Champagne, lui ofTrit l'hommage de ses chants en échange de ses couleurs. Un jour, il fut admis à réciter ses vers devant Alix, veuve do Louis VII ; mais excitée par la jalousie, celle-ci raiUa le trouvère artésien à propos de son langage provincial, de ses expressions vieillies et de ses pensées surannées. Quesnes, piqué au vif par cette injustice, résolut de se venger, et voici comment il le fit :

La roine ne lit pas que courtoise

Qui me reprist, elle et ses fiex li rois ;

Encoir ne soit ma parole françoise

Si là peut-on bien entendre en françois.

Ne ci ne sont bien appris ne courtois

Qui m'ont reprist, se j'ai dit mot d'Artois

Car je ne fus pas norriz a Pantoise (sic).

La réplique était virulente, mais elle peignait un homme de cœur et elle prouve que si Paris se moquait des provinces, l'Artois revendiquait des poètes qui pour n'être pas nés à Pontoise n'en étaient ni moins honorables, ni moins spirituels.

« Quesnes de Béthune, dit un écrivain érudit, est l'expression

la plus complète de son siècle ; fort pour soutenir les faibles, pieux jusque dans ses écarts, brave quand la voix de l'honneur l'appelle, hardi dans ses chants quand un roi manque à ses devoirs, discutant avec les plus habiles, preux-chevalier, en un mot, donnant son âme à Dieu et offrant son cœur aux belles (1). »

Nous avons déjà constaté le génie lyrique des trouvères. Indépendamment de Thibaut de Champagne et de Raoul de Couci, de célèbres talents pour l'époque se sont fait une réputation dans la chanson, tels que Maurice et Pierre de Craon, Eudefroi-le-Bastard, etc. Ce genre de poésie exige des inspirations plus élevées, de l'enthousiasme et de la distinction dans le style ; ce ne sont que des intelligences d'élites qui s'y appliquent.

La poésie des trouvères est donc redevable de son génie et d'une grande partie de sa gloire à la chevalerie. Nous considérons leurs romans historiques ou épopées héroïques comme leurs productions les plus extraordinaires, œuvres de patience, de travail opiniâtre, remplies d'inventions merveilleuses, enfantées par une fécondité d'imagination et écrites avec une facilité de style exceptionnelles.

(1) Notice sur Quesnes de Béthune, par M. le comte d'Héricourt, membre de l'Académie d'Arras.

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