‹ Dante et le Moyen-AgeChapitre 18 sur 21 · Élévaliortf moralité du sujet choisi par Dante · texte numérisé non relu

Élévaliortf moralité du sujet choisi par Dante

De ce sujet en paiierai-je? Oui, parce que c'est un point qui mérile d'être mis en lumière, mais je n'en traiierai que brièvement, car il n'est personne, fût-il athée, qui n'y ait pas souvent et longuement réfléchi. Au moyen-âge, il n'y a donc pas seulement des milliers de naïfs et pieux légendaires à qui arrive cette pensée de l'éternité; un grand poète, fier, indompté, amer et sarcastique se prosterne devant ce dogme terrible et lui érige un monument indestructible. Ce ne sont pas des sujets d'une si grave portée qui s'effacent de notre mémoire : aussi longtemps qu'il y aura des hommes ici-bas, la certitude de la mort, les imperfections de ce monde les amèneront tremblants à cet autel où tous nous nous agenouillons. Dans les temps du paganisme et aussi haut que l'esprit puisse remonter dans le cours des siècles, nous voyons les peuples s'inquiéter de la destinée de l'âme. C'est dans les cultes que se décèlent ces appréhensions. Ainsi la mythologie détermine quel est le sort des justes et des pécheurs. Homère ne cède à ces suggestions générales que parce qu'il en est luimême opiniâtrement assiégé. On trouve dans Vlliade maintes expressions de ses convictions ou de ses doutes. Dans VOdyssée il donne la description des lieux infernaux parcourus par Ulysse. Faut-il ne regarder ces faits que comme de purs caprices d'Imagination? Il me semble qu'il y a plus, c'est-à-dire qu'Homère, harcelé par de fortes présomptions, se fait l'organe public de la foi populaire en son temps. Après Homère, c'est Platon. Si Tamour-propre le travaille assez puissamment dans le Pfiédon pour paralyser l'essor et la fidélité de sa

pensée, il la formule nettement dans la Répîibliqu C'est même probablement dans le but de s'empaiLi entièrement de notre attention qu'il appuie ses spéculations d'un exemple positif. Un soldat, Err l'arménien, a été tué sur un champ de bataille et son âme comparait devant le tribunal suprême qui lui ordonne de retourner dans le monde pour publier ce dont il a été témoin. Remarquez que le cadavre de l'arménien, qu'on a von aux flammes selon l'usage traditionnel;, se ranime, l. le soldat, après avoir repris sa forme matérielle, raconte les résultats de sa vision. Mais un autre génie ne paie-til pas sa dette à cette préoccupation universelle de notre sort ultérieur? Virgile, frappé de crainte ou fermement convaincu de cette doctrine, ne nous lègue-t-il pas ui description poétique achevée de l'Elysée? Ces témoignages abondent; on en recueillerait par milliers, -i quelques-uns seulement n'étaient pas aussi absolus aussi concluants qu'on le peut désirer. Cette inquiélu;; vague, ces aspirations, ces croyances vers une exislent», éternelle, réglée selorr notre conduite, nous les apportons avec nous; du berceau à la tombe elles entretiennent dans notre cœur la terreur ou l'espoir. Lorsque les yeux de l'enfant recueilli et pensif se voilent d'un nuage, lorsque l'homme viril jette un regard en arrière pour mesurer la distance qu'il a franchie et médite sur les déceptions, les joies, l'instabililé des choses de celte vie, lorsque le vieillard dont la neige des ans a refroidi le cœur, salue le convoi funèbre qui passe, ou s'arrête devant une tombe, soyez assuré qu'une même pensée assiège à la fois le vieillard, l'homme viril et l'enfant :

Et au-delà qu'y a-l-il? Ah! mettons bas ici tout charlatanisme, toute bravade, arrachons le masque d'une indifférence dont nos secrets chagrins, nos bouleversements intérieurs, nos émotions passagères trahissent la fausseté ! Aussi forts que nous nous disions, nous avons tous été par quelque jour de deuil ou de tristesse inexpugnable, en proie à ces hallucinations étranges. Et c'est d'ailleurs une preuve innée en nous, inhérente à notre constitution, que nous repoussons le néant et que nous avons un besoin irrésistible de croire à une existence éternelle à laquelle nous nous préparons seulement.

Ainsi, l'on ne saurait méconnaître de quelle élévation imposante est l'idée inspiratrice de l'œuvre de Dante. Je trouve qu'elle est l'une des plus grandioses manifestations de l'esprit de Dieu, en même temps que servant de borne à la carrière de nos projets, de nos combinaisons, de nos bonheurs et de nos défaites, elle repose sur l'essence même de la morale. Parmi les éléments fondamentaux de l'ordre social, elle a une importance vitale ; son discrédit, si elle était susceptible de subir de dépréciation, engendrerait instantanément une foule de crimes, d'iniquités, d'abus aussi audacieux qu'épouvantables. Enfin, il m'est inutile de poursuivre la démonstration d'un fait évident, la religion périrait au moment même où l'éternité ne serait plus qu'un fantôme, où elle cesserait d'être le principe de toute foi et de tout amour.

C'est en consacrant pour toujours la pierre angulaire du christianisme, en alimentant l'âme de cette idée per-

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manente, généreuse, indispensable à la morale, à 1 société toute entière, en satisfaisant aux désirs constant qui oppressent ou consolent noire esprit, que \à Divin Comédie mérite toute notre application la plus sérieus» et comme poème religieux et comme poème social. Juge à ce seul point de vue, où il faut elre nécessairement impartial, car on y domine toutes les puériles questions du monde physique, le sujet choisi par Dante brille d'une grandeur, d'une gravité, d'un éclat devant lesquel-^ l'antiquité, le genre humain, Homère, Platon, Virgik Aristote, Tasse, Milton, Klopstock pâlissent et sonl forcés de s'incliner ! Que deviennent à ce contraste les exploits des combats, les gloires des nations, les artifices de l'amour, les spéculations de la philosophie, l'histoire de l'Eden, les mystères même de notre culte ! L'éternité n'enveloppe-t-elle pas toutes ces pompes poli tiques, littéraires et religieuses? Un jour elles passeront comme toutes choses passent, tandis que les mondes que Dante a chantés sont impérissables !

4. Plan général^ unité du poème. On se figui; aisément l'aspect d'un champ de bataille, d'une mêlée guerrière, d'une tempête au milieu des mers, parce que, soit que l'on ait assisté à ces spectacles, soit qu'on y ait été initié par les récits des hommes du métier ou des voyageurs, on a pour soi de frappants exemples. Voulez-vous un simple croquis? Le voici. Voulez-vous une description détaillée, des scènes de circonstances ? En voilà. Les livres de genre en fourmillent ; c'est un secours propice à l'inspiralion. Que Milton ait à peindre l'Eden, ce palais enchanté où la main de Dieu a amon-

celé les beautés les plus pittoresques et les plus imprévues, que le Tasse orne les jardins d'Armide avec une magnificence éblouissante et un goût rempli de mille attraits, ces poètes déploient dans ces tableaux plus de couleurs que de dessin, plus de talent que de génie inventif. Je ne me harsarderai pas jusqu'à ;dire que c'est là une affaire de copistes ; mais j'ajouterai sans mauvais dessein que la nature, si féconde, si riche d'innombrables chefs-d'œuvre, fournissait à ces artistes poètes les sujets d'études les plus vrais, les plus variés, de véritables originaux. Si, par opposition, Dante a un enfer, un purgatoire, un paradis à édifier, à décrire, sur quel original modèlera-t-il ses peintures, qui lui enseignera la voie de sa composition? Cette voie, il faut qu'il l'ouvre lui-même, car nul ne l'a encore trouvée. Personne n'a accompli non plus ce mystérieux voyage et personne ne peut raconter ce qu'il n'a pas vu. C'est la suprême et quelquefois l'insurmontable difficulté de ces conceptions exclusivement surnaturelles qui apparaissent et repassent constamment dans notre esprit comme des fantômes. Rien ici-bas ne les dévoile; elles sont nées dans notre intelligence; c'est la pensée isolément qui les enfante, c'est l'imagination qui les orne, c'est le talent et la volonté qui les jettent dans le moule. Aussi exigent-elles des principes d'un pur spiritualisme, beaucoup d'application, de temps, d'enthousiasme, car ces œuvres seraient bien pâles et bien froides si elles n'étaient animées par la chaleur et la verve du style. Telles sont les réflexions qui m'ont assailli dans l'examen sérieux de la Divine Comédie, et je n'aurais pas

tant insisté dessus si ce n'était de là que le plan du poème tirait ses qualités remarquables. Or, ce plan, bien que d'une extrême simplicité et d'une régularité géométrique, produit un grand effet et s'harmonis< complètement avec les convenances des lieux et 11 sentiments qu'ils nous inspirent. Rarement, on en a vu de plus compatible avec les exigences d'un goût religieux sévère ; jamais ;ni Michel-Ange, ni Brunelleschi] on n'en a conçu de plus majestueux. L'Enfer, gouffre immense et circulaire, touche par sa base au centre même de la terre et s'élève par galeries inégales jusqu a la surface du sol. Sa forme est celle d'un vaste entonnoir. De la sorte, l'œil plonge d'un seul coup jusque dans les profondeurs de l'abîme. Les galeries sont au nombre de dix et conséquemment dix classes de maudits se les partagent. Dante, en scrupuleux traditionaliste, a établi également une gradation et l'ordre le plus strict dans la position des coupables. Ainsi, à mesure que la sphère va en se rétrécissant, les supplices augmentent. Au centre de la terre des issues fort étroites conduisent à la montagne qu'il faut gravir pour atteindre le Purgatoire. Elle est rude et escarpée, ce qui signifie combien il est difficile de gagner le Ciel. A l'entrée du Purgatoire, un ange marque Dante au front sept fois de la lettre P, et à mesure qu'il franchit les sphères, représentant les pc chés capitaux, l'expiation s'achève. C'est à la sortie du Purgatoire, dans une magnifique campagne qui sert d'avenue au Paradis, que Béalricc rejoint son amant. Cette rencontre est l'un des anneaux de l'unité morale du poème. Le séjour céleste est divisé en dix cercles.

L'allégresse des élus, la majesté des spectacles et l'amour divin sont d'autant plus sensibles qu'on approche de rÊlre suprême. Enlin, Dante s'élève jusqu'à la dernière hauteur du Ciel d'où l'œil de Dieu plane sur l'éternité et sur le monde.

Ce plan admirable une fois exposé, vous ne vous lasserez pas d'en louer avec nous l'énergique facture, l'heureuse disposition et l'ensemble grandiose. A quoi servirait de revendiquer à d'autres titres le génie et l'art poétique incomparable de l'Alighieri? N'en avons-nous pas ici la preuve la plus palpable? Si l'on convient que la Divine Comédie ne soit pas une épopée, la question de l'unité matérielle de sujet tombe immédiatement. Il n'en est pas nonobstant moins certain que le poème aurait pu être scindé sans désavantage et sans lacune disparate en trois grandes sections, en trois scènes. Mais aussi avec quelle vigueur, quelle adresse Dante a relié puissamment entre eux, les enchevêtrant l'un dans l'autre pour les constituer parties intégrales d'un même plan, pour en faire un seul tout, le Paradis, le Purgatoire et TEnfer !

5. Style, formes poétiques et défauts du Dante. — Comparaisons.— Conclusion.

Dante a élé un si grand poète, et ^3ar la pensée, et par le talent, et par ses formes inimitables, qu'il est difficile de se défendre d'une espèce d'enthousiasme en l'appréciant à ce point de vue exclusif. Aussi n'a-t-il fallu rien de plus pour séduire l'ardeur belliqueuse d'une partie de notre jeunesse contemporaine, avide de relever toutes les gloires de la Péninsule? C'était chose

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si facile, si naturelle de présenter l'homme de son côté le plus brillant, irréprochable, et de nous dire : Il est aussi beau, aussi juste, aussi grand dans toutes ses œuvres, admirez-le sans restriction, il en est digne 1 Disons de suite que la majorité des auditeurs de ces paroles s'y est complètement et spontanément ralliée ! S'il y avait une cause à cette admiration fébrile, à ces ovations magnifiques , à tous ces hommages rendus universellement mais avec trop de précipitation, elle se trouverait bien dans les qualités, la perfection, le noble caractère de la poésie de Dante. Mais à part ces excellentes qualités dont nous allons parler, c'a été une anomalie de voir dans un siècle qui se vante d'être sceptique un poète italien, reçu, caressé, glorifié partout avec de saints transports pour avoir épuisé toutes les formes possibles des manifestations de l'intelligence? Dante a tout embrassé, ne s'est déconcerto devant aucune entreprise, tant son génie était vaste et débordait de confiance en ses propres forces. Mais la réussite a-telle toujours couronné ses tentatives? On peut répondre négativement, sans crainte de se tromper.

Mais sa poésie défie toutes les partialités , toutes les sympathies de race et de genre, tellement elle saisit à première vue et en détail, soit par sa cadence lugubre ou touchante, soit par sa sobriété caractéristique, soit par l'unité et l'ampleur de ton qui y régnent, qu'elle célèbre ou exprime n'importe quel fait ou quelle idée. Elle n'a pas à redouter le reproche que l'on a fait avec tant de persévérance à Viliadc : on ne dira jamais , à moins d'être sot, qu'elle est de provenances diverses, et que

les dissemblances existant entre ses parties, il n'y a plus le raison de croire à son homogénéité, à la paternité du :eul Dante. Partout, dans les plus faibles vers éclatent es mêmes qualités et se rencontrent quelquefois les nêmes défauts. Ce n'est pas que cette solution de continuité détruise la variété des images, des couleurs, des sons. Que nous serions surtout frivoles et j'ose ajouter ncompréhensibles et dénués de bon sens de nous plaindre d'un talent qui, comme celui de Dante, ne ploie, ne s'affaisse devant aucune difficulté et se maintient constamment à la même hauteur, à la même habileté, à la même finesse ! Combien d'hommes se sont crus poètes en ce monde qui n'ont jamais écrit une seule ligne qui eût le sens ou même Tapparence poétique! Combien aussi ont été inspirés par quelqu 'heureux lutin et ont assemblé des rimes au bout l'une de l'autre, et des rimes bien fraîches, bien sonores , qu'on eût dit écloses dans la main des grâces, et sont passés, hélas ! inaperçus dans le tourbillon littéraire ! La cause , à ces oublis, à ces dénis de justice, à ces ingratitudes de la renommée que tant d'honnêtes et braves écrivains ont essuyés, elle est particulièrement renfermée en ce qu'ils n'ont jamais eu de manière de chanter, d'écrire, de philosopher, de critiquer, personnelle^ étant leur propre, et qui ne fût empruntée à personne. Supposez un instant, par exemple, que la Divine Comédie ne se serait recommandée que pour l'attrait de ses inventions, de son plan et de son architecture, que serait-il advenu? On eût délaissé ce poème pour courir à de plus corrects et de plus intéressants, d'une lecture plus facile et plus

agréable. Peut-être est-ce là un travers du goût public Car pour moi je n'en estime pas moins celte humble chaste et suave violette qui se cache sous la ronce e l'herbe des champs que les troupeaux foulent aux pieds que bien d'orgueilleuses fleurs qui croissent symétrique-' ment et avec raideur dans nos jardins et dont Mère Nature a oublié de parfumer le calice ! Au moins suis-je bien content de m'être baissé et arraché les doigts pour ramasser à terre , voire même parmi les épines, cette odorante petite fleur plutôt que de cueillir cette autre, à la mine épanouie, superbe, mais, contre mon attente, n'ayant aucune senteur. Il en est de même à mon avis pour les œuvres littéraires; pour connaître la bonté du fond, il faut être patient à juger et souffrir les défauts de leurs formes. Cependant, elles sont préférables et meilleures à tout venant et tout gourmet, lorsqu'elles sont relevées encore de qualité par un beau et bon style, par la facture originale de leur auteur. Ne seriez-vous que très-médiocrement épris de la Divine Comédie, en elle-même, je vous exciterais beaucoup à la lire, afin que vous appréciiez à l'aise la facture caractéristique d'un des plus grands poètes d'Italie. Elle n'a pas eu d'imitateurs comme elle n'a pas eu non plus d'antécédents, et elle entraînera, lorsque se produira cette chimère merveilleuse, tous imitateurs cl fraudeurs à un plagiat monotone, stérile, obscur et bizarre. On profite, on se bonifie de la lecture de ces grands maîtres de pensée et de style, on peut les copier, sauf à n'avoir qu'un faible mérite de photographe textuel, mais on ne les imite pas. Dante a empli la mesure à niveau des bords ; c'est

un vase dont le contenu à la moindre secousse s'échapperait. S'il y avait eu un excès quelconque, et trèssimple même, cette poésie qui nous ravit, nous fait admirer et pleurer , à la fois, aurait été minée par des défauts insupportables; car elle a bien déjà quelques défauts, mais qui sont moindres. Un d'entre ceux-ci pourrait bien avoir son principe dans la marche cadencée, toujours sobre, toujours grave, pleine de rigidité et de régulière ordonnance, que le génie de Dante affecte avec une constance inouie. Une sorte de monotonie, de teinte uniforme s'en épanche sur beaucoup de chants et livre quelquefois le lecteur au sommeil. Mais Homère (Boileau l'a dit), a été à la merci de ces défaillances, de ces lenteurs, de ces embarras, et qui dit Homère nomme le roi de tous les poètes. Aussi, quand la pensée de notre héros s'élance vers l'idéal , le genre gracieux , l'idylle (je ne prétends pas qu'elle essuie un échec, puisque circonstanciellement j'ai prouvé qu'elle revêtait les plus tendres charmes), mais elle est soudain coupée au court, arrêtée brusquement par la logique et l'empire d'une raison absolue et petite-maîtresse. Montaigne objecte que c'est bon signe , marqué au coin de véritable dextérité du bon sens. « Et c'est chose difficile de fermer un propos et de le couper depuis qu'on est arrouté (mis en route) ; et n'est rien où la forge d'un cheval se cognoisse plus, qu'à faire un arrest rond et net (1), » mais aussi notre oreille chatouilleuse et délicate se froisse d'une si étrange et imprévue rupture d'accents dont notre âme

(l) Essais, hvre I^s chapitre ix, Des Menteurs.

s'épanouissait mollement et qu'on ménage si peu ? H serait impossible de trop louer le caractère des phrases de Dante. Chacune d'elles est un tout où les expressions sont enchevillées avec une vigueur naturelle , exempte de chancellement. La propriété des termes est donc tenue en fidèle observance par le génie téméraire et puissant d'Alighieri; il ne néglige rien pour dresser ses vers avec tout le perfectionnement imaginable; ils sont rangés sur un pied ferme , pleins de liaison et d'harmonie entre eux et d'une construction géométrique. Je m'étonne qu'avec une langue si âpre et si informe, Dante ait trouvé la clef de tous les sons susceptibles de frapper , d'une manière terrible ou agréable, notre oreille et notre âme. Et pourtant, rien d'ailleurs n'était moins compatible avec son amour passionné pour la pratique delà règle, il ne sacrifie jamais au veau d'or de noî' ' poésie du xix* siècle, à la fantaisie, aux idées vagues nébuleuses , aux grands et vains efïets. C'est un régin austère, difficile à s'appliquer , qui inflige de crueliio mortifications à notre imagination, mais qui en prévient les écarts, qui rend notre tempérament, notre esprit sobre et vigoureux , en le nourrissant constamment du bon sens , cette nourriture saine et substantielle ! Voilà de quelle excellence ce régime a été pour le Dante. Il a arraché de sa poésie touâ'i vains oripeaux et tout jargon; il a donné à son style de l'intrépidité, du nerf, de la correction, de la solidité, enfin, tous privilèges qu'il est rare de rencontrer dans le style de nos poètes ordinaires.

Lorsque , sans marchander , on décerne au Dante de

|tels éloges, on ne doit pas les resteindre par la distincjtion des genres, puisqu'on tous les sujets de si diverse nature que sa poésie a abordés , il ne s'est brisé nulle part contre aucun récif. Lorsqu'il a chanté les amours de Francesca de Rimini, il n'a pas été moins beau et moins admirable dans le récit des tortures au milieu desquelles s'est éteinte l'existence du comte Ugolin. A peine a-t-il atteint Béatrice que son éloquence s'empreint du charme de la béatitude ; alors il exalte sa beauté et sa vertu, manifestant son allégresse par des transports de sainte joie, et participant aux plus purs épanchements du mysticisme. Il faudrait, si la réalité ne fermait pas la carrière au doute, se refuser à croire que c'est le même poète qui a célébré toutes les grandeurs et le pompeux spectacle du Paradis avec un accent de touchant respect et d'amour, qui profère par la bouche de St. Pierre de grossières imprécations contre l'Eglise. Je ne nie pas qu'il y ait dans ces injurieuses sorties un levain de rancune politique bien naturel , mais dedans aussi il y a ce qu'on désigne très-crûment sous le nom de malhonnêteté. Néanmoins , il" se déploie dans tous ces impitoyables sarcasmes beaucoup de véhémence, de chaleur, une magique originalité , une souplesse et une facilité terrible et unique, à déchirer et abîmer un ennemi. C'est ainsi que Dante est également supérieur dans la peinture des sentiments les plus opposés, des événements les plus navrants et les plus lugubres , dans l'expression des plus affectueux souvenirs, des profondes vérités éternelles, des inventions élégantes et gracieuses, des accidents les plus délicats ou extraordinaires de

son pèlerinage. Il accomode sa poésie aux objets qa attirent ses chants, lui imprimant le cachet particulie du sujet : la légèreté, dans les comparaisons ingénieuses et allégoriques qui fourmillent dans le troisième cantique ; la sévérité , l'aridité , et même (ce que nous regrettons") , l'obscurité dans les dissertations philcsophiques; la colère, l'éloquence, dans les menaces politiques; la passion, l'attendrissement, la pureté, une harmonie qui, sans blesser le sens physique, remue peu à peu, avec ménagement, le cœur humain dans ses plus cachés replis, dans les récits dramatiques. Voilà comment Dante parvient à représenter avec un art toujours revêtu d'une « fresche nouvelleté» les scènes les plus pathétiques et les plus terribles, saisissant les yeux du lecteur par la réalité prodigieuse de ses descriptions. Nous avons vu que l'emploi de ce même art l'avait porté trop loin, c'est-à-dire au-delà des bornes de la plus simple convenance et de l effet poétique. Indépendamment de ces trivialités , on a reproché avec justesse à Dante l'horreur des supplices de l'Enfer qui n'ont d'autre mérite (et ce mérite là a tout l'air d'une méprise) que de nous abreuver de dégoût. Et c'est proprement cette même remarque qui a suggéré à M. N. Lemercien que «l'extraordinaire et le terrible produisent souvent le! sublime, mais l'horrible et le bizarre n'en offrent jamais que la fausse apparence. »

La poésie Dantesque présente d'éclatants contrastes; tantôt vive , tantôt sombre , gracieuse ou pédagogique , enthousiaste ou calme, elle s'harmonise à tous les tons, aux plus infimes nuances, embrassant la généralité des

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jujets , des genres et des idées avec un succès commun t soutemi. Quant au style particulièrement, ni Homère, H Virgile , ni Tasse , ni Milton , ni Le Camoëns , ni iClopstock ne sauraient affaiblir la valeur et la gloire du )ante.

J'ai déjà soulevé le voile de tant de rares et grandes qualités en constatant quel était le caractère abrupt , naturel des constructions de notre poète , la propriété des termes dont il est si fidèle praticien , et le relief , la puissance de la plupart de ses expressions. A cette numération laconique de titres si brillants , il faudrait ajouter que bien que ce style soit substantiel, classique, quelquefois âpre, déguisant une certaine méthode, c'est encore une plus merveilleuse chose d'avoir tenu à ce qu'il n'en soit ni plus ni moins, mais avec sagesse, nerveux , souple , pittoresque , riche jusqu'à être ambitieux et surtout plein d'originalité et de saillie. A ce propos, écoutez le discours métaphorique et opulemment élogieux de M. de Lamartine :

« Le style n'a été ni avant, ni après, ni dans les vers, ni dans la prose, élevé par personne à une plus forte saillie sculpturale, à une plus éclatante couleur pittoresque, à une plus énergique concision lapidaire que dans les chants du Dante. Un mot est un bloc taillé en statue, d'un seul geste, par ce sculpteur de paroles, un coup de pinceau est un tableau vivant, oii rien ne manque, parce que l'image frappe, vit et remue sur la toile de ce coloriste d'idées. Chaque pensée tombe en proverbe de chaque vers en sortant de cet esprit ou de cœur dont le contrecoup, aussi puissant que le coup du balancier sur le métal, frappe en monnaie ou en médaille tout ce qui passe par sa pensée d'airain.') Dans ses plus splendides descriptions, alors que son

imagination déborde de métaphores, d'images, de terri' blés, tristes ou magnifiques inventions, que la mer agitée et houleuse que sillonne la barque du poète est couverte d'écueils, jamais Dante ne se reconnaît faible ou chancelant ; il peint les objets tels que nous pouvons ; les voir et avec toute la vraisemblance qu'il nous serait loisible de nous les figurer. La patiente attention du lecteur ne sera donc heurtée par aucun hors d'oeuvre, car il n'est pas si mince comparaison, si frivole détail qui ne soit naturellement amené et ne contribue à former la symétrie d'ensemble de tous les chants. Et quoique je convienne de celte symétrie, il est bon d'entrer dans l'esprit du texte. Tous les gens un peu intelligents qui ont lu avec quelqu'intérêt la Divine Comédie n'ont pas toutes osé dire qu'elle présentait sans doute quelques lacunes ; penser ainsi, c'est beaucoup s'avancer, et quand l'on sait combien le génie de Dante est régulier, non pas puriste mais laborieux à la compréhension et à l'édification, on se laisse difficilement envahir par l'opinion qu'il a pu concevoir et exécuter un ouvrage incomplet qui devrait être, en plusieurs de ses parties, plus animé, plus dramatique et plus intéressant. Ce n'est pas que d'un vol également intrépide et avec la môme hauteur de vues, de principes et d'esprit, Dante n'ait pas embrassé les trois vastes et majestueuses scènes de sa Comédie. Mais il n'y a pas déployé un égal et puissant attrait. Aussi Rivarol était-il des plus sagaces en n'entreprenant que y Enfer. Il en appelait à la majorité du peuple lettré et point particulièrement à la section savante, scolastique. Or, V Enfer tout entier s'adresse à

l'homme, à notre cœur qu'il fait nécessairement compatir aux tortures physiques de tous les genres infligées aux maudits ; c'est pour ainsi dire la vie réelle de l'éternité, pourvue d'épisodes, d'actions, d'un intérêt éminemment positif et compris par tous en général. Dans le Purgatoire, les incidents sont bien clairsemés et la patience la mieux exercée souffre de la langueur et de l'uniformité des chanls, malgré les orages de la politique qui y éclatent et à cause des nombreuses dissertations philosophiques. N'imaginez pas que le Paradis présente un caractère différent; le troisième cantique est bien plus encore penchant au genre contemplatif; l'action y est plus faible et encore moins accusée ; quant à la poésie, je n'ai nullement l'idée de la trouver aride ou incolore, car elle a beaucoup plus de grâces, de beauté, de charmes ; elle est soutenue de meilleures images et plus épurées et plus ingénieuses, ou plus grandioses. Mais quelque puissant attrait que cela donne au Paradis pour ceux qui y cherchent saveur et bonté de style, il ne faut pas disconvenir qu'aux yeux de tous lecteurs, l'absence d'action, la similitude assez fréquemment piquante des inventions, constituent un permanent ennui. En résumé, prêt à porter une conclusion sur le Dante, on est en fiice de sérieux embarras. C'est beau jeu d'arguer que son génie est des plus transcendants et des plus vastes, et que sa poésie est incomparable à nulle autre. La nature du sujet contemplatif et merveilleusement idéal que traite cette Comédie et les contrariétés soit vraisemblables, soit systématiques, qu'une lecture de chants éminemment pieux et dévots, ayant pour objet

le monde ultérieur, éternel, suscitera chez beaucoup de ^ personnes nuiront toujours à Dante? Les sceptiques, esprits faux et inconséquents, hausseront les épauleavec dédain et une prétention frisant la sottise ; leâ matérialistes ne verront dans Alighieri qu'un rêveur, un idéal utopiste, un extravagant, un mystique exalîé qui fouette Tair, frappe dans le vide, poursuit des chimères. Enfin les gens qui ne sont ni sceptiques ni pré* cisément positifs, qui partagent l'opinion de tout le monde et pour qui l'indifférence est à la fois une plaie, une preuve d'insuffisance et une commodité, remettront sans doute le livre au fond de leur bibliothèque dès qu'ils en auront légèrement goûté, semblables à cet enfant qui a pris un fruit amer et dur, le pensant doux et tendre, et qui le rejette loin de lui aussitôt, honteux de sa méprise.

Nous avons pesé ces diverses opinions, et malgré leur importance vaine ou ridicule, nous nous sommes réjoui de reconnaître que cette œuvre immense, qu'il a fallu tant de génie, de talent^ de virilité, de raison, pour élaborer et accomplir, ne peut être sainement appréciée et justement admirée que par la classe vraiment intelligente, éclairée, à la recherche du vrai et du beau, dans la littérature comme dans les arts. Certes, si la foule extraordinaire de productions laborieuses, savantes, religieuses ou littéraires dont le moyen-âge s'honore, ne suffisait pas à mettre en relief et dignement représenter cet âge trop longtemps ignoré et méconnu, voilà bien qui parle haut et éloquemment en sa faveur : c'est le poème de Dante. A lui conduisent tous les chemins,

tous les sentiers ; en lui se reflètent et la candeur de nos milliers de légendaires, et la foi et la dévotion populaires, et la science et la philosophie des plus éminents docteurs de l'Église, et la grâce, l'imagination, l'enthousiasme, la richesse, la pureté de nos poètes du Midi letdu Nord; jusque la passion, le dangereux lyrisme, le terrible courroux, l'injustice de l'homme de parti dans l'Italie guelfe et gibeline !

Cependant, bien que pour juger Dante impartialement il faille surtout se reporter à son époque, se faire son contemporain, s'initier au caractère, aux croyances, aux mœurs, aux idées politiques du temps où il a vécu, il a sur tous les siècles précédents un ascendant énorme. Depuis Virgile, le monde avait été veuf de poète de génie, et ce semble comme un profond dessein et un grand bienfait de la sagesse divine de ne susciter que par longs intervalles quelqu'un de ces chantres sublimes. Dante vient fermer pour ainsi dire la barrière du moyen-âge et en même temps, sans aucun dommage pour tous les philosophes célèbres, pour tous les ingénieux conteurs, pour tous les charmants poètes qui lui sont antérieurs, mais au contraire après s'en être inspiré et nourri pour mieux les faire briller, il devient le centre éblouissant dont tous les rayons, correspond/mt au moyen-âge et se perdant dans ses replis et infinis détails, illuminent treize siècles tout entiers. C'est pour la raison de cette espèce d'identification de Dante avec le moyen-âge, de sa relation évidente et non interrompue avec lui, de sa gloire, de son élévation par rapport à lui et pour témoigner en sa faveur près des générations

futures, que nous avons cru devoir accoler ces deux noms dans celle élude. Puisse-l-il ,se dégager de co parallèle l'idée générale de cette union qu'on ne saurait nier, puisse-t-on se rappeler toujours en lisant la Divine Comédie, les époques qui en ont suggéré la pensée maternelle, la conception au Dante !

Sur le banc étroit et court des poêles du premier ordre, Dante paraît devoir occuper le quatrième ran c'est-à-dire arriver après Homère, Virgile et Millon nous n'avons pas de lui un poème épique, une épop( que signifie celte abstention, puisque l'œuvre qu'il nou^ a léguée n'ayant ni précédent, ni exemple, ni figure icibas, obligé de 4'inventer, de l'imaginer, de l'exécutor tout entière de ses propres ressources, le génie ' Dante a atteint les proportions d'une création gigantt que, unique et immense? Aussi, avec non moins d\ surance et d'orgueil, Dante pouvait-il dire avec Horaci

« Je l'ai achevé ce monument plus durable que le bronze, i»i élevé que ces pyramides, somptueux ouvrage des rois. INi pluie, cet élément rongeur, ni l'Aquilon furieux, ni la lonj: suite des innombrables années, ni le temps qui fuit, rien nc pourra le détruire. » (Ode xxx.)

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