‹ Dante et le Moyen-AgeChapitre 19 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

On a pu lire dans notre biographie de Dante divers fragments de l'histoire des partis guelfes et gibelins qui régnaient en Italie et se la partageaient au xiii*' siècle.

Ainsi que je l'ai dit, le premier de ces partis soutenait les droits, mis en vigueur par le temps et la force des choses, de la papauté; le second, au contraire, réprouvant l'association dans une même main des puissances politique et spirituelle, appelait de toutes ses forces l'Empereur d'Allemagne de prendre possession définitive du gouvernement d'une contrée soi-disant traditionnellement dépendante de sa couronne. En présence de ces deux causes si profondément séparées, il fallait opter entre l'une ou l'autre. L'effervescence qui animait et altérait les esprits, la fougue naturelle de leur imaginalion, les excès de leur tempérament, leur patriotisme forçaient les Italiens à ce choix, car s'ils s'étaient abstenus, on les eût justement accusés dans le présent comme dans l'avenir, do ne point se soucier de leur existence politique. Jamais peuple depuis la chute de l'Empire Romain n'a été en proie à tant de douleurs, n'a été affligé de plus violentes et de plus sanglantes perturbations, n'a autant lutté pour la reconstitution de sa nationalité et de son indépendance. L'Italie a toujours eu en horreur la prépondérance de l'Allemagne sur ses intérêts, et soit que la dureté et l'injustice de ce joug accablant de l'étranger l'y ait invité, soit qu'une inexpugnable antipathie pour cet empire l'ait nourrie de cette pensée, elle a constamment recouru à la papauté comme à une ancre de salut. Est-ce à cause de la popularité de cette dernière ou des anciennes convictions de sa famille que Dante embrassa d'abord la cause des Guelfes? Nul ne le sait avec précision. Mais il est avéré qu'il combattit valeureusement pour le succès de cette

même cause et que la bataille de Campaldino fut le seul, rhéroïque exploit de sa jeunesse. Nous nous abstiendrons d'assigner quelques motifs, de notre appréciation personnelle, à la révolution qui s'opéra dans les idées de Dante, car ce ne fut que passagèrement qu'il prit rang parmi les Guelfes dont il déserta soudain le drapeau pour épouser les espérances des Gibelins avec une incroyable chaleur. Dès lors il fit une abnégation fatale de lui-même en faveur de l'Allemand, et devint entre tous le plus exalté, le plus absolument consacré au triomphe de ses prétentions. Déjà nous avons tracé le rôle important qui lui incomba parmi les siens; présent à toutes les attaques, il fut victime des mêmes revers; magistrat, il ne sut pas contraindre au silence ses sympathies que l'équité désavouait hautement ; débarrassé du fardeau des fonctions publiques, il se posa dans toutes les assemblées de son parti en factieux ardent, mettant à son service corps et âme. Les succès d'éloquence dans les réunions intérieures; des délégations et des ambassades multipliées dans différentes villes et près de plusieurs grands personnages furent impuissants à satisfaire sa dévorante activité, ses désirs de mener rondement et promptement les affaires de la communauté. Dieu lui avait donné un génie prodigieux qu'il appliqua à composer un poème impérissable; il fallut que dans ce poème, l'empire et son chef intervinssent dissimulés par de magnifiques symboles. Le premier cantique, celui de l'Enfer, ne contint que l'expression de ses haines, non de son enthousiasme. Bien vous pensez qu'il nous serait pénible de réveiller dans

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leurs tombes de feu, plongés dans des fosses infectes, livrés à tant de hideux et atroces supplices, tous les ministres de relise que Dante y a placés à son contentement. Il n'y a eu de pitié pour personne, même pour les moins inofïensifs, dans la reddition de ces longues séries d'impartiaux jugements. C'a été au contraire les plus élevés en position dans la hiérarchie ecclésiastique, les plus illustres dans l'histoire, qui ont été attemts de préférence par Tesprit de vengeance d'Alighieri. A quoi bon s'apitoyer sur la caste inférieure, puisque le scandale eût été d'autant plus restreint que cette castC;, dans la modestie de ses fonctions en général, jouissait d'une influence plus étroite? En s'attaquant au contraire au Successeur de Pierre, au premier représentant de l'Eglise Romaine, n'avait-on pas l'assurance que cette témérité eût attiré tous les regards et que les contemporains comme la postérité eussent vu là-dedans quelque chose d'extraordinaire, c'est-à-dire des fautes irréparables pour mériter si éclatante réprobation ?

Dans le Purgatoire, le poète prend un autre système; s'il ne lui est plus loisible d'abattre sous le faix des châtiments ses adversaires, il s'exprimera avec l'accent 4i' un prophète, d'un révélateur des pensées des âmes patientes ; ce qu'il proclame n'émane pas de lui, n'est pas un prêt de ses rancunes, de son aversion, c'est la vérité elle-même, telle qu'il l'a entendue exposer par les esprits détachés des liens terrestres e( vivant avec pureté aûQ d'avoir accès près de Dieu. Il en résulte que ses discours, outre qu'ils sont écrits sur un ton plus

grave, acquièrent une autorité qui serait, s'il pouvait exister quelque accointance entre les dénonciations de ! Dante et la conduite réelle des habitants de l'éternité, ] des plus compromettantes pour les bienheureux mis en r jeu.... C'est qu'il porte loin l'indiscrétion et la calomnie, i. Tel lui racontera les crimes de sa famille, tel les hii- r quités des princes sous lesquels il a vécu, tel les violen- ■ ces et les rapines des gens d'église de sa cité, de son ! pays. Chacun vient apporter son concours à l'entreprise, ^ et j'ai signalé au fur et à mesure les excès auxquels ses ^ désaffections politiques ont entraîné Dante. Il n'est t personnalité si insignifiante qu'il ne mette en jeu ; cette ^ multitude d'adhérents implique la force du système. '. Mais est-ce l'histoire vraie que nous reconnaissons dans i cet amalgame? Peut être, seulement c'est l'histoire * éparpillée sur la tête d'une foule de personnes, devenue '. un composé de récits, d'épisodes particuliers ; je n'envisage ici que la question des faits. S'il s'agit au con- ■ traire de Tordre moral, les questions, isolées à priori ' de toute assistance de faits et de pratique, doivent être i entamées avec une indépendance de vues et une impartialité incorruptible. Sans doute, je liens beaucoup à avoir votre avis sur l'une ou plusieurs de ces questions, mais je regarde chose essentielle que vous exposiez les considérations qui vous ont déterminé à prendre un parti quelconque. Et c'est justement ce que Dante omet de faire. Rarement vous surprendrez la trame de ses combinaisons politiques. Il commence par les aperçus les plus larges, par des idées générales sur le monde et sur la marche des événements physiques et moraux

OU bien sur la nécessité d'un frein légitime aux ambitions coupables des hommes; en somme, voilà des sujets qui comportent une haute supériorité d'esprit et qui ne sont pas les indices du moindre éclat politique. Erreur ! Dante a le talent de tout relier et quelquefois de tout confondre. Voyant qu'une mauvaise direction détruit les heureuses dispositions de notre nature, il en trouve un exemple dans l'union du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel dans les mains de la papauté. Entre eux, inévitablement se produit la confusion et le désaccord, « car réunis ainsi, l'un ne craint pas l'autre.» C'est seulement effleurer le sujet et ne pas entrer au fond. Dante paraît nous dire : « Voilà quelles sont mes sympathies, entières, inaltérables.» Mais le mobile à ces sympathies, mais un motif, une justification ; il ne nous les expose pas ; il se retranche derrière ses sentences prophétiques, dans lesquelles l'allusion voile fréquemment et l'action et le personnage. Aussi ne le suivrons-nous pas dans ses diatribes. A un point de vue général, il y aurait fort peu de passages à relever, si ce n'est l'apparition de l'aigle que j'ai décrit à mon quatrième livre. Il est le drapeau, le signe de ralliement de tous les Gibelins répandus sur la surface de la terre, et en même temps le symbole majestueux de la puissance impériale qui prend sa source et ses insignes dans la grandeur de Dieu lui-même. C'est là un triomphe d'appareil, une brillante manifestation en faveur de la future descente de Henri VIII.

Si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur la question historique, c'est-à-dire celle qui a ses principes

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dans l'histoire des faits, il nous sera bon de noter le procédé employé par le Dante. C'est aux grands qu'iti s'attaque de préférence. Par leur fortune, par leur nais-^ sance, par leurs prérogatives, ils semblent appelés à , jouir sur le peuple d'un ascendant moral au moins;r égal à leur ascendant matériel. Mais au rebours de) cette noblesse d'esprit et de cœur, le vice est leurii mot d'ordre; leur influence est funeste, et autant ilsi sont élevés , autant la dégradation se développe et k s'inocule dans les masses qui, il faut le dire, sont émi- 1 nemment chrétiennes. Qu'oser prétendre améliorer en î face de spectacles si décourageants, de toutes ces bou- \ ches et canaux de la corruption? Cette terre d'Italie est* celle où l'on fasse le plus insolent mépris de l'amour ) de l'humanité. Encore, il n'est petit coin de terre qui ï n'ait son tyran et qui, par conséquent, n'ait été aussi un j boulevard d'iniquités et de crimes. Des forfaits de toutes i sortes, atteignant avec une égale audace le Très-Haut, ) la religion, les lois, intimident la plume du terrible 1 révélateur. Il y en a un petit nombre que son âme cha- i ritable console; il y en a beaucoup (et beaucoup trop) dont il ne plaint la situation désolée qu'en fusionnant ; les clameurs et les sarcasmes, en mélangeant la pitié et l'indignation, en exagérant leurs maux pour mieux leur faire entendre l'appel anarchique à la rébellion?! Ce ne serait pas le pire si à ce deuil permanent que ItHTespotisme seigneurial ou les factions commandent aux populations, l'Église opposait le faisceau des grâces et des vertus, une bonté touciiante et paternelle, une immuable justice qui mitigeât un peu la dureté de leur

sort, les salutaires révélations de Dieu. L'Eglise, bien au contraire^, est Tunique cause du désordre, des exactions, de l'extension des vices ; Rome, foyer de pourriture, altère, par ses émanations fétides, l'atmosphère de la Péninsule tout entier. Ne vous souvient-il pas de cette prostituée par laquelle Dante entend représenter la papauté, à la fin de son Purgatoire ? Nous avons ouï des bienheureux illustres, Pierre lui-même , ils ont été unanimes à flageller ces excès, ces débauches, ce relâchement de mœurs, à proclamer la venue d'un règne plein de sagesse et de prospérité pour l'Italie j )

Pourrons-nous donc juger ce règne bienfaisant après lequel, si nous en croyons Dante, soupire le patriote le plus indifférent et qui persistera, espère-t-il, pour la complète extinction de Tanarchie , de l'illégalité, des gouvernements antichrétiens! Si la prodigieuse transformation s'accomplit, nous remercierons Dieu et bénirons l'instrument de ses affectueux desseins Cet instrument, ce sera, ou plutôt c'est l'Empereur d'Allemagne. Nous allons traverser rapidement les phases d'origine de sa puissance inamovible, développées dans le traité :

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