CHAPITRE I
En voyant le haut degré de prépondérance et de civili* sation de la Ville Eternelle, lorsque l'Empire Romain n'était pas encore lancé dans la voie de la décadence, une surprise naturelle ne nous a-t-elle pas ramenés au temps où furent jetés par Romulus sur l'Aventin les fondements d'une simple bourgade? Proscrits, aventuriers, gens de toute espèce, tribu errante et confondue, sans lois et sans femmes, venaient la peupler. Ce sont là néanmoins les ancêtres des citoyens romains, des quirites de celte capitale, qui tint entre ses mains
pendant plusieurs siècles le Qambeau de la science, de la politique, de la littérature et de la civilisation du monde entier !
Certes, je ne m'appuierais que de son origine et de ses habitudes premières pour montrer, s'il y avait lieu, comment Rome était appelée à guerroyer toujours, à conquérir et à dominer. 11 n'est pas à soupçonner que des intentions d'ordre et de paix animaient les bandes cosmopolites et déréglées qui l'habitèrent d'abord : au contraire. Leur maxime et leur esprit tournaient à l'agression, à l'empiétement et au pillage. Dépourvus de fortune, et possédés de grandes ambitions, c'est par ce mode qu'ils s'enrichiront aux dépens de leurs voisins. Si ces derniers sont nombreux et forts, on les attaquera en dessous, par la ruse et la trahison ; s'ils sont faibles, l'intimidation ou les armes en cas de résistance, les réduiront à consentir aux traités les plus onéreux. Spolier, s'agrandir et croître au détriment des autres États, qu'ils soient puissants ou incapables de lutter, employer avec persistance et selon les circonstances, la force oppressive ou l'astuce ; obéir, malgré la vileté et le despotisme de cette conduite, aux instincts et aux mouvements généreux, nobles et utiles, tels furent les principes politiques de Rome à l'étranger. Sa discrétion et sa prudence l'abritèrent constamment contre les ligues ou coalitions ; de sorte que les villes qu'elle flattait aujourd'hui pendant qu'elle ruinait et assujettissait leurs rivales, ne se doutaient même pas que le lendemain elles dussent subir le même sort. C'est ainsi qu'elle s'avança peu à peu en Italie, semblable aux flots
de l'Océan qui, à l'heure de la marée, s'avancent peu à peu sur le rivage et le couvrent bientôt tout entier.... La Gaule, envahie par César, n'avait pas résisté au cher des légions romaines. Il avait fallu dix années pour la soumettre et lui imposer le régime et l'administration des conquérants. Ce n'était pas le moindre des effets do leur puissance et des avantages de leur politique d'appeler leurs tributaires à la jouissance des droits et des facultés dont ils disposaient eux-mêmes. Ils forçaient ainsi les vaincus à s'identifier avec eux, à leur ressembler, à s'intéresser à leurs coutumes, à connaître leurlois et à ne pas sentir trop de répugnance pour leii: domination. Et le moyen excellent et immanquable d'éloigner l'idée de l'esclavage que de traiter en égaux ceux qu'on tient sous le joug et de les amener, malgré leur sujétion, à se croire indépendants et leurs maîtres! Ce qu'il est aussi essentiel de remarquer, c'est que le prestige et la renommée de son génie et de ses victoires ■accompagnaient Rome partout dans ses entreprises. Vous me direz que j'insinue ici une thèse qui n'a pas le sens con* mun en prétendant sans doute que les provinces étaient flattées de savoir que Rome voulût bien s'occuper d'elles et projetât de se. les approprier. Non; mais ces provinces, une fois conquises, contraintes d'accepter les volontés souvent rigoureuses d'un ennemi, préféraient avoir été domptées par Rome que par un autre peuple, à cause de sa force, de sa grandeur, de sa réputation universelle. Cela faisait leur consolation dans le désespoir. Libres ou soumises, Rome les fascinait; c'était une nation belliqueuse, aguerrie, la reine du
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monde pour le langage, la littérature^ la science, qui éclairait des reflets de sa gloire tout ce qui l'environnait, le centre où aboutissaient tous les points de la circonférence, pour me servir d'une image de Dante. Voilà, selon nous, quels étaient les sentiments extérieurs des peuples vaincus. Mais l'instinct de la liberté, rattachement séculaire aux institutions existantes, ne refoulaient-ils pas cette espèce d'admiration vague et anti-patriotique? Chaque fait dans l'histoire de la conquête l'attesterait. Assurément, nous serions bien frivole de chercher un exemple plus véridique que celui qui nous tombe sous la main : la langue latine.
Une conséquence naturelle de la domination de Rome dans la Gaule avait été l'imposition de son idiome, puisqu'elle adaptait son système gouvernemental au pays assujetti et que les lois, ordonnances et actes publics étaient écrits en latin. 11 y avait donc utilité flagrante, au point de vue de leurs intérêts capitaux, à ce que les populations comprissent la langue dans laquelle s'exprimaient les gouverneurs, les préfets, représentants des vainqueurs parmi eux et chargés de manifester les ordres et les idées de qui les envoyait. Leur indifférence, s'ils en affectaient d'abord, eût été au plus une anomalie : mais les communications journalières avec Rome devenant de tous les instants et accroissant aussi d'importance, ne tarderaient pas à diminuer l'apathie et la désaffection répandues dans les esprits. A la justesse apparente de ce calcul étaient opposées l'ignorance, la division qui étaient renforcées de l'influence des événements contemporains. Avec son expérience des
choses, Rome prévoyait que l'eau n'abandonnerait pas avant longtemps son cours ordinaire; au lieu de l'arrêter brusquement à son passage, elle s'efforce indirectement de la détourner de sa voie. Elle fonde des écoles officielles dans presque toute la Gaule, moyen aussi louable que fructueux pour s'assurer la direction des intelligences. On y enseigne le latin à la jeunesse, mais à quelle partie de la jeunesse profilent les démonstrations de la science? Sont-elles goûtées des populations, des villes? Améliorent-elles sensiblement la situation intellectuelle? Vous distinguerez bien, ça et là, quelques familles assez riches et amies du beau langage, qui persistent à envoyer leurs enfants écouter les leçons des professeurs d'éloquence et de rhétorique; mais est-ce que les enfants du peuple y assistent? Les malédictions ou le dédain de leurs pères les tiennent à l'écart du mouvement littéraire ; il semble que les nouvelles générations soient frappées d'impuissance et de stérilité, que la catastrophe qui a enseveli leur nationalité et leur indépendance les ait abâtardies, en étouffant dans leur cœur les germes de l'intelligence et de l'émulation dans les sciences et dans les lettres. On ne peut imputer leur insouciance pour l'étude de la langue latine au défaut d'utilité; car cette langue traduisait les décisions de l'autorité que leurs propres intentions et besoins leur commandaient de savoir et d'approfondir. Les Gaulois donc ne prirent pas la peine énorme d'apprendre le latin pour cette raison première expliquée par leur dégoût naturel de plier sous la loi de l'asservissement et par la conservation traditionnelle de leurs habitudes et de leurs jargons antérieurs.
Et pourtant l'implantation et l'adoption générale du latin n'étaient rien moins qu'un grand bienfait, un éminent service rendu à l'unité, aux relations et au commerce ides peuples. Etaient-ils au nombre de vingt? C'étaient irrécusablement vingt langues distinctes qu'ils représentaient. Mais que dis-je? Qui nous autoriserait à appeler du nom de langues vingt patois informes, grossiers, sans harmonie, sans grammaire, sans autre syntaxe que les fantaisies de Tusage, la mobilité des années? L'idiome des conquérants, au contraire, sacré par la religion, admis par les savants et les littérateurs, enrichi de tous les perfectionnements de l'art et des siècles, réunissait sous son empire toutes les tribus assujetties, et recelait peut-être, en légitimant entre elles l'entente et les communications, leur rédemption politique. Mais, pensera-t-on, les hommes de ce temps-là n'avaient donc pas la plus simple notion de l'ordre, du beau et du vrai pour fermer les yeux sur la supériorité et l'admirable perfection du latin ? Est-il rien de si ordinaire et de si juste de voir tous les jours des gens quitter leurs anciennes habitudes pour en contracter de meilleures? Rome était convaincue à ce point de l'excellence de ce principe qu'aussitôt qu'elle remarquait chez ses voisins ou rivaux une institution ou une coutume inconnue d'elle jusqu'alors, elle en faisait l'expérience, et si la réussite couronnait ses essais, aussitôt elle passait de la théorie à la pratique. Comment, en prêtant son attention à toutes les découvertes du progrès et s'en appliquant les utiles résultats, ne se serait-elle pas constituée une organisation exceptionnellement avantageuse et en rapport avec les
mœurs et l'esprit de l'époque? Je suis faible caution pour cette idée et son ancêtre qu'elle revendique a nom Montesquieu. Pascal» dans une de ses pensées qui sont des éclairs de sagesse et de génie, ne dit-il pas qu'il est efficace de revenir sur les choses anciennes dès qu'ellr sont bonnes, afin de prémunir notre légèreté conti d'autres que leur nouveauté n'empêcherait pas d'êti mauvaises?
Les semences du progrès, lorsque le vent les jette sur un sol bien préparé, y germent et s'y développent. Si le terrain, au contraire, est inculte ou marécageux, ell< pourissent et se perdent, ou bien étant levées, lem végétation languit et elles meurent. Ainsi, de la langue latine dans les Gaules. Avant qu'elle fût parlée dan< les villes, on la regardait avec indifférence comme un dialecte étranger. Devenue langue officielle, l'expressini! des intérêts du pays et des ordres de ses magistralelle est le souvenir vivant et cruel de la défiiite et d( l'esclavage. On est prévenu contre elle et on croit faire acte de patriotisme en la repoussant. Au seul point de vue du langage , il faut saisir d'autres motifs d'opposition. Que l'on soit aise d'échanger le pis-aller contre le médiocre, le médiocre contre le bien, c'est strictement logique ; mais que la Gaule s'enorgueillisse de parler purement en latin, heureuse d'abandonner ses patois pour un idiome-roi et parfait, c'est chose peu vraisemblable et cnlicrement fausse. Un peuple peu lettré ridiculise ces prétentions courageuses de l'amour-propre. La langue latine ^vait été l'objet de tous les perfectionnements désirables, mais partout dans sa grammaire
Tassemblage des avis quelquefois incohérents des auteurs évoquait la subtilité et le doute. D'après cela, jugez de l'immense tâche que figurait l'étude du latin. Les Romains eux-mêmes qui devaient être les plus experts en cette matière s'embrouillaient et se perdaient fréquemment dans un dédale de variations, de déclinaisons et de difficultés. Las de fouiller les textes sans résultats et de chercher de vagues éclaircissements dans l'obscurité, ils remettaient la décision à la langue usuelle. Pour les écrivains, ils étaient moins libéraux parce qu'ils craignaient que leur tolérance n'impliquât l'absence de tout principe dans leurs ^productions. C'est que les savants avaient des scrupules inimaginables : ils considéraient la langue comme une propriété inamovible, sacrée, qu'il est défendu d'entamer, de morceler ou d'altérer. La rendre plus nette, plus claire, plus précise, plus intelligible, était une profanation, le sacrilège de l'ignorance. Le vulgaire méprisait les règles, se livrait à des abréviations, parlait à sa mode; mais dans l'écriture la question renversée acquérait des proportions illimitées. Avec les raffinements du pédantisme, s'ils eussent toujours surnagé, la langue latine fût resiée en chemin, vieille et décrépite avant l'âge. Pour confondre ces travers absurdes, les critiques et les gens de goût suscitaient eux-mêmes les innovations susceptibles de simplifier la langue sans l'appauvrir. Et peut-être n'est-ce pas une conjecture d'attribuer à ces motifs l'insistance et la chaleur d'Horace au chant I" de VArt poétique :
« Vous mériterez des éloges, si, par une heureuse alliance,
d'un "Vieux terme vous savez faire une expression nouvelle
Il fut toujours permis, il le sera toujours, de frapper une expression à l'empreinte de l'usage. Comme, au déclin de l'année, les forêts se dépouillent de leurs feuilles, comme les feuilles premières venues sont aussi les premières à tomber, ainsi meurent les mots vieillis, tandis que les nouveaux ont toute la vigueur, tout l'éclat de la jeunesse.... Plusieurs expressions tombées dans Toubli renaîtront ; d'autres, qui sont en honneur aujourd'hui, passeront à leur tour, si l'usage le veut, Vusage, arbitre souverain, règle constante, loi suprême du langage. »
Horace vient de trancher le nœud gordien en révolutionnaire et son procédé était bien de nature à soulever l'indignation des puristes. Mais quoique ce soit là un bon témoignage, il nous importe d'en recueillir un autre non moins concluant d'un personnage illustre : l'empereur Auguste. Nous le voyons pendant les loisirs du gouvernement prendre la férule du pédagogue. Certes, pour attirer ainsi sa sollicitude, il fallait que l'exaltation se fût introduite dans les débats des linguistes el que la question méritât cet honneur. L'Empereur combat avec courtoisie dans la lice; il y étale une érudition variée, il élague à droite et à gauche dans les sinuosités qui embarrassent la langue. Le souverain chez lui pâlit devant le grammairien. Le premier, brusquement, s'affranchissant d'exposer ses considérations au public dont il a la confiance, supprime, crée, rapporte, modifie de son chef. Mais, chose assez singulière! ce n'est pas la règle du grammairien Auguste : il tient en grande estime de vous convertir à ses sympathies et ne vous les impose pas. Vous vous édifiez auparavant sur ses principes dans des dissertations Irès-développées et vous convenez ensuite ou rejetez que l'orthographe doit être
l'image fidèle de la prononciation, ce qui inspire à M. Villemain cette répartie fine et ironique : « Pour les puristes de Rome, Auguste ne savait donc pas l'orthographe : il écrivait comme on parle. » On se disputait donc à Rome pour savoir qui l'emporterait : du rigorisme classique ou de Tusage dans la langue. La dissidence était établie entre le latin écrit, celui des savants, des écoles, et le latin usuel, communément parlé. Si des difficultés surgissaient donc, le litige n'allait pas plus loin : on le vidait instantanément, à sa guise. Il en résultait une corruption de forme réelle dans la langue latine, mêmeàRome, car en fait d'innovations de ce genre, le peuple, là comme ailleurs, excellait dans les barbarismes et les solécismes. Et c'est une langue aussi difficile, aussi discutée, d'une étude si ardue pour les Romains eux-mêmes et qu'ils sont incapables en général de parler purement et correctement, que la conquête implante dans la Gaule! Comment y sera-t-elle accueillie? Aura-t-on seulement même la pensée d'en connaître les règles? Est-ce qu'on se livrera à cet énorme travail? Pourvu qu'on sache quelques constructions et expressions latines souvent usitées, ne trouvera-t-on pas suffisantes ces connaissances bornées? Pourquoi, lorsqu'on s'est toujours fort accommodé d'un grossier jargon national, se dévouer volontairement à l'élude ingrate d'un idiome étranger, long et difficile à apprendre, pour contenter sa vanité, parce qu'on est amateur de la méthode et de l'harmonie? Il eût été infructueux de s'eiïorcer d'inculquer ces sentiments qui sont inhérents à une civilisation déjà avancée, à des tribus sans agré-
gation entre elles, la plupart ignorantes ou barbares, dont l'existence politique était nulle, et qui partageaient leurs occupations entre la guerre, la chasse ou l'adoration de Tentâtes. Et voici tout d'un coup, miraculeusement, que l'amour du beau les enflamme, les aiguillonne, el les plie à l'étude de cette langue des dieux dans laquelle Ovide et Virgile ont dit leurs chants les plus tendres, les plus suaves et les plus mélodieux! Que feront-elles donc ces peuplades de la Gaule, aussi dociles qu'elles soient à porter le fardeau de la servitude? Ce sera par un pur effet de mémoire qu'elles pourront s'exprimer en latin et le comprendre tant bien que mal, encore sera-ce par nécessité qu'elles y auront recours? Au sein de la famille, dans leurs conversations, dans leurs rapports domestiques ou de commerce journaliers, l'ancien jargon reprendra le dessus ou bien sera mélangé, brouillé avec des bribes d'un latin constamment dénaturé et déchiré en lambeaux, méconnaissable et diffus. En fin de compte, qu'est-ce que représente pour la Gaule l'altération de l'idiome des conquérants? Ce n'est pas à faire à elle de veiller à ce qu'il ne tombe pas en discrédit, quand elle ne le considère que comme un pis-aller inévitable. A la bonne heure l'ancien jargon original ; il n'a coûté aucune peine à épurer, à apprendre. Veut-on désigner un objet, décrire ses senliments, interroger quelqu'un , et ne se souvient-on plus des locutions latines? on se rejette sur le patois; il vous remet en verve après vous avoir délivré du pathos. Ainsi s'enchevêtrent l'un dans l'autre sans aucune symétrie les termes et les usages de la langue latine et des jargons
provinciaux, ainsi se forment de l'inextricable fouillis OÙ se heurtent et se confondent les deux éléments les plus hétérogènes, les langues vulgaires dites romanes.
Cependant on aurait mauvais dessein de prétendre que ce furent exclusivement de ce mélange que naquirent les langues vulgaires. Des événements d'une notoriété absolue et d'une conséquence politique au-delà de toute prévision vinrent accélérer la corruption profonde et générale du latin en même temps qu'ils exerçaient une influence extraordinaire et fort compréhensible sur les mœurs et les idées des peuples.
L'Empire Romain dégénéré par les vices honteux ou l'inaptitude des Empereurs, entraîné sur la pente de l'abîme par la dépravation qui rongeait la société païenne, demandait vainement à l'énervation ou à l'anarchie le pouvoir de réprimer tant de désordres, de faire respecter l'autorité à l'intérieur et d'assurer l'intégrité de ses frontières immenses. A chaque instant et sans cesse avec une impétuosité croissante et une avidité insatiable, la lisière de ses conquêtes était sillonnée de l'apparition des liordes barbares. Leur sauvagerie, leur sensualisme effréné, leur imposante et rude stature, et surtout leur persistance insolente à dévorer de l'œil les belles contrées de la Gaule, menaçaient celles-ci d'une invasion formidable et imminente. Qui se fût donc aventuré de châtier leur orgueil et d'opposer une barrière infranchissable à leur déchaînement furieux? Il n'y avait pas seulement des Franks dont les excursions inquiétantes et continuelles trahissaient les projets de carnage ; autour de la Gaule, sur presque tous ies-points, les mêmes
symptômes d'irruption répandaient l'alarme; partoutlebarbares impatients de jouir et de capturer levaient la tête et attendaient anxieusement l'heure de saisir leur proie. Lorsque cette heure fut sonnée ils n'éprouvèrent presque point de résistance à s'établir dans les différentc:^^ provinces de la Gaule, et ils régnèrent bientôt en maître dans les contrées qu'ils avaient choisies pour y élii domicile. Mais, objectera-t-on, quelle similitude entre l langage et les invasions barbares? Apparemment comm. effectivement, la relation est toute puissante. Les non veaux envahisseurs possédaient une langue spéciale, maternelle ; les Franks, par exemple, importèrent d(3 leurs forêts le tudesque qui revêtit un caractère officie! en Gaule. C'était le deuxième idiome qui s'y introduisait de la même manière, que les vaincus étaient mis en demeure par leurs propres intérêts de connaître et de parler. Mais ne croyez pas que leur esprit s'en soit ému. Comme ils ont agi une première fois, ils continueront 1 seconde un procédé dont ils n'ont pas sujet de se plaindr et qui, sans provoquer de leur part aucun travail, n contrarie pas leurs goûts, leurs idées et leurs susceptibilités nationales. Exposé à l'action défavorable de cette révolution morale et politique, le latin ne tendra-t-il pas à s'effacer de plus en plus et ne verra-t-on pas se confondre bientôt sous l'influence tant passée que présente d'un triple régime et les jargons provinciaux, et le latin, et les idiomes barbares? De sorte qu'épurées et combattues dans leur rudesse originelle et leur informité parla conquête Romaine, les langues vulgaires essuient le contrecoup des invasions étrangères. Cependant le latin domine
FORMATION DES LANGUES ROMANES. " 'lO'l
dans cette élaboration, cette constitution des langues. Pour en acquérir la certitude, jetez un regard sur tous les écrits et les ouvrages des 'Pères et Orateurs de l'Église, et constatez d'après cela l'intensité que cette consécration religieuse devait assurer au maintien du latin dans la mémoire, les discours et les actes du peuple. Il est hors de doute que ce souvenir fut varié, moins vivace dans telle ville, plus constant dans une autre. Le passage des Romains et leur prépondérance ne laissa pas des traces égales partout ; il en fut de cela comme d'un orage qui s'étend sur une vaste surface du sol et occasionne des dégâts plus ou moins considérables ici que là. Ainsi, des endroits de la Gaule où furent ouvertes des écoles romaines, où le latin était une des parties les plus saillantes de l'enseignement public, où la fixation de colonies nombreuses et l'alliance des familles des vaincus avec celles des vainqueurs fusionnèrent des intérêts diamétralement opposés à l'origine et furent comme un reflet de la conquête. Dans ces endroits, évidemment l'influence du latin persista et les langues vulgaires en furent plus ou moins imprégnées.
Nous avons dit les langues vulgaires^ parce que des savants fort estimés ont contesté leur pluralité, bien que des motifs d'un ordre supérieur eussent infirmé leur jugement. On n'oserait véritablement pas imaginer, malgré les séductions d'un raisonnement quelconque, que la Gaule, vaste agglomération de tribus non réfrénées par des lois communes, dépourvues d'unité politique et sociale, de gouvernement identique, avait une seule langue, remplaçant pour elle le lien national qui
l'eût préservé de la servitude et de l'abrutissement ! Quoi! tant de provinces, de villes, isolées, rivales, sans communication, régies par des lois, des coutumes distinctes, se seraient entendues dans l'emploi d'un même idiome original ! Mais qui donc aurait établi, modifié, corrigé cet idiome? Par quel miracle se serait-il imposé, étendu, à la Gaule? Comment aurait-il été spontanément aJopté de toutes les populations, et dans quel intérêt et pourquoi? Ces questions seraient des problèmes insobv bles, parce qu'il n'y a pas de solution à l'idéal et à l'impossible. Les provinces ayant chacune un jargon maternel, continuèrent donc à le parler, et de là il résulte qu'elles eurent aussi leur langue vulgaire propre et spéciale, transformée, altérée et mêlée avec le latin et les dialectes barbares. Si nous en désirions un frappant et et irrécusable exemple nous n'aurions qu a confronter les œuvres des Troubadours et des Trouvères. Les premiers, enfants de la Provence, écrivent pour la plupart dans la langue d'oc, plus harmonieuse et plus correcte à cause de la nature du climat méridional et de l'influence des civilisations orientales, que la langue d'oil adoptée par nos poètes du Nord. Donc, deux idiomes dictincts en France au x® siècle; l'un tout exclusif, celui du Midi, passera et sera éclipsé par la langue à'oil, des Trouvères, le premier rudiment du Français national.