CHAPITRE II
Nous avons vu que Rome entretenait le goût des choses littéraires dans les Gaules en accroissant la prospérité des écoles établies antérieurement à la conquête et en en instituant de nouvelles. Il serait invraisemblable de supposer que les progrès opérés dans l'enseignement public ne provoquèrent nulle part d'émulation. Parmi la classe savante, seulement, se manifestèrent des intelligences possédant une érudition vaste... L'explication des maîtres dans les littératures latine et grecque devint un champ ouvert à toutes les patiences et à l'ardeur infatigable des érudits. Ce ne fut pas là une effervescence passagère. Non seulement elle valait à la Gaule une réputation intellectuelle fort étendue, mais bien avant la conquête, des éludes laborieuses dans ce genre classique et trop sérieuses pour être toujours intéressantes, lui avaient acquis une juste participation au grand mouvement littéraire du siècle d'Auguste. C'est avec orgueil qu'elle nommait avec Virgile, Horace et Ovide, Trogue- Pompée, historien universel ; Cornélius Gallus, poète remarquable, ami de l'auteur de VEnéide, et Publius Térenlius Varron qui cultiva l'épopée et l'élégie avec succès. Narbonne avait aussi donné le jour à Roscius Quintus, célèbre acteur, dont Cicéron goûtait beaucoup les leçons de déclamation. Mais gardez-vous de croire
qu'il y eut dans ce fait quelque chose d'anormal. Au contraire, quoi de plus naturel, de moins extraordinaire que la Gaule ait produit Roscius ! N'est -elle pas le pays, le berceau de Téloquence ? N'est-ce pas de son sein que Rome tire ses orateurs, ses diseurs de causes? Voulezvous apprendre les lois de Téloquence extérieure, de la diction et de Tart oratoire? Allez en Gaule. C'est le conseil de Juvénal. On pourrait accumuler beaucoup d'autres preuves de ce fait, que depuis longtemps avant l'ère chrétienne la réputation des provinces gauloises méridionales pour le beau langage, la facilité d'improvisation, la pureté et la rectitude de la prononciation, avait fait le tour de l'Italie. Qui s'en fût douté? Comment cette habitude pour Rome d'envoyer ses enfants aux écoles de la Gaule narbonnaise fut-elle un acheminement vers l'asservissement général? Ici encore, il nous faut admirer la politique toute de prévoyance et d'insinuation de la ville éternelle.
Un différend surgit-il entre les populations et le préfet romain? S'agit-il de faire baisser un impôt ruineux et vexatoire ? N'a-t-on plus la force d'endurer les exactions d'un pouvoir arbitraire? Ce ne sont pas des plaintes écrites qu'on signera, comme cela se pratiquerait dans notre société moderne ; ne vous attendez pas non plus à entendre la populace chansonner ou déplorer les travers ou les abus de l'autorité : la parole est considérée comme le plus puissant moyen de lutte et de succès. Aussi un orateur sera-t-il appelé pour cette mission importante. La cité l'enverra à Rome, et arrivé là, c'est devant le Sénat qu'il exposera ses griefs. Jugez de sa satisfaction
LITTÉRATURE PROFANE DES SIX PREMIERS SIÈCLES. t05
et en même temps de son trouble. Il mettra un soin infini à préparer une belle et longue harangue; mais très-souvent pour commencer il rappellera qu'il est transalpin et il invoquera l'indulgence de son auditoire en faveur de son incurie à s'exprimer en latin. Hypocrisie, raffinements d'amour- propre! Au moins cette pudeur, cette déférence, ce respect pour la langue latine nous consolent. Tant qu'il y a dans les esprits cette retenue et ces délicatesses, c'est que le fonds littéraire, bien qu'altéré par l'amphibologie et la redondance, subsiste toujours.
Mais il était beau de voir la sollicitude et la munificence des empereurs épier les succès des orateurs pour les couronner lucrativement au grand jour. Rien ne se soustrayait à leur vigilance. Si, dans leurs cours publics, les professeurs de rhétorique ou d'éloquence se distinguaient par leur application ou introduisaient dans l'enseignement une nouvelle méthode, la même protection généreuse venait les récompenser dans la modestie de leur mérite. On s'étonne de l'éclat dont brillent les écoles latines. Les lettres et les sciences y ont d'illustres adeptes ; et il n'est pas rare d'en voir sortir des élèves aussi célèbres que Vibius Gallus, Pacatus, d'Agratus, Claudus Quirinalis, les deux Montanus de Narbonne et Domitius Afer, qui survit à la chute de Tibère, Caligula, Claude et Néron et tient le sceptre au barreau à Rome sous leurs règnes. Tous ces orateurs et savants sont des Gaulois. Mais je ne suffirais pas à citer ceux qui rivalisèrent avec eux de talent, tellement ils sont nombreux. On voit que par cette agitation continuelle, la Gaule
s'élevait même par la suite au-dessus de Rome pour rintellectuel. Ce ne serait pas une de vos moindres surprises si je passais en revue devant vous la somme de connaissances multiples et variées qui étaient la richesse des littérateurs et des écoles publiques. Les Romains ne se contentaient pas de prodiguer des encouragements à la classe lettrée et savante ; ce qui l'atteste, c'est la création d'une école gauloise du palais, rapportée par Symmiaque. Qu'était-ce que cette école? Il y a tout lieu de penser qu'en l'établissant on s'était proposé de reconnaître la supériorité de la Gaule et de la représenter. Aussi portait-elle une dénomination particulière. Son caractère était presque académique. Dans les réunions qui s'y tenaient entre des professeurs d'élite, on discutait des questions d'une importance assez notable. Les décisions qui émanaient de ces conférences d'un air solennel étaient accueillies avec confiance ; c'étaient comme des arrêts définitifs et sans appel.
Mais il était facile de prévoir qu'une semblable littérature périrait un jour, faute d'activité et de variété, minée par une singulière torpeur, monotonie classique, et les réminiscences même de l'antiquité dont elle se nourrissait. 11 lui eût fallu de la jeunesse, c'est-à-dire de la sève et de la nouveauté. Ses goûts étaient usés, renouvelés des Grecs et des Romains. Partant, ce n'était pas qu'elle eût un génie propre, une inspiration à elle, mais elle avait l'instinct scrvile et infécond de l'imitation. Pour toute originalité, pour tout symbole distinctif, elle n'avait qu'un grand ridicule : la déclamolion. Le dérèglement du stylo et la phraséologie énervent les facultés de l'homme. Il
en sera de même de la littérature profane. Constamment dominée par la recherche de l'effet, des couleurs, des sons, elle laissera fuir bien loin la pensée dans ses discours banals pour saisir au passage des mots creux et vides de sens, les oripeaux de sa prose sans consistance et sans nervure. Ne demandez pas à la poésie ces qualités, ne sait-on pas qu'elle brise trop souvent les entraves de la règle et que la raison et la grammaire gémissent trop souvent de ses hardiesses? Cependant celle-ci n'est point téméraire ; par contre, son défaut est d'être pédantesque, embarrassée, accablée de lassitude, sans élan et non relevée par la facture et le trait. Il n'est rien de comparable pour la pâleur à ces chants dithyrambiques entremêlés de métarî)hores allégoriques à l'honneur des princesses ou des vierges, que les barbares , ignorants et superstitieux, assis à des tables richement servies , applaudissent frénétiquement. La tâche ingrate aussi de toujours louer ! et combien cette molle gymnastique anéantit ou abaisse les forces de l'esprit !
Un fait dont je me réservais de parler porte le dernier coup à cette littérature hydropique et abâtardie : c'est le partage du gouvernement de l'Empire Romain entre deux Césars : Dioclétien et Constance Chlore, qui fixa sa résidence à Trêves. A ne considérer que les apparences, on est tout d'abord entraîné à croire que grâce à celte capitale, ce centre commun que le vainqueur luimême vient de créer, la Gaule aspirera désormais au réveil, à la résurrection politique, puisée à la source d'une nationalité pleine d'ensemble. Quelles sont au
108 LITTÉRATURE PROFANE DES 9iX PREMIERS SIÈCLES.
contraire les conséquences de l'établissement à Trêves de Constance ChlSre? Le mouvement littéraire en Gaule se centralise, il se produit autour du César, comme pour illuminer sa présence. A peine les écoles de Trêves sontelles ouvertes que la jeunesse de tous les points de la Gaule et de l'Italie y afflue pour participer aux agapes de la science, Mais le mal se glissait à l'intérieur. Au commencement c'était question de pure curiosité que la magnificence de la cour, la vénalité des emplois, la richesse des vêtements des dignitaires et des palais où Tor, l'argent et les pierreries brillaient partout. Graduellement, la soif des plaisirs et des charges se fit sentir : ce fut comme une maladie contagieuse, Alors les âmes étoufïèrent un reste de décence et de pudeur et s'avilirent. Le panégyrisme fut institue en l'honneur inévitable des Empereurs. Claude Mamerlin s'inscrivit le premier sur la liste des panégyristes, et après lui le consul Eumène, Titien, Numérien, etc. Aussitôt la loi connue de ces faveurs ofTicielles, la jalousie monta les imaginations. Et dans ce genre à qui la palme? Non au talent, mais à la bassesse, à celui qui rampera le plus et le mieux au pied du souverain. Abrutis par la cupidité, les orateurs et les poètes tinrent grand débit de cette « denrée impériale » distribuée à jour et heure convenus. Moralement donc, la littérature se dégradait, par sa trivialité, ses adulations surannées; elle corrompait dans ses œuvres la modération et la délicatesse, cette fleur dont nous aimons tant à respirer riionnêtc parfum. En scandalisant ainsi l'opinion et les écoles, elle dépréciait le peu d'influence qu'on lui accordait
encore, bien qu'elle fût loin d'en justifier. Le pouvoir lui-même ne la regarde plus que comme une machine qui fonctionne à sa volonté, sous sa pression diverse. A partir du jour où elle a abjuré sa liberté et sa vertu, les populations ont-elles hésité à lui retirer leur confiance el à flageller son zèle intéressé pour la déclamation et l'emphase ?
L'influence littéraire, à qui est-elle donc échue ? Ou bien est-elle nulle à cette époque? C'est dans des études plus sérieuses, plus pénibles, moins éclatantes peutêtre, mais aussi d'un intérêt social éminent, que nous la voyons s'exercer et se fixer. Ajoutons que jamais influence n'a été plus vive et plus moralisatrice. Protectrice insigne des intérêts si fréquemment blessés de l'humanité au moyen-âge, ayant hérité de Dieu la vertu d assister, de soutenir les peuples dans le choc violent de leur existence politique avec les invasions barbares et la féodalité, l'Eglise, mère universelle, dont les bras sont toujours ouverts aux affligés, dispense partout ses consolations salutaires et ses avertissements terribles. C'est là le principe de l'influence et de la vénération populaires qui sont la gloire de la littérature religieuse.