CHAPITRE IlL
liittératurc Religieuse.
Il n'y a pas à contester qu'en évangélisant la Gaule comme les autres parties du monde, les missionnaires
n'eurent pas le temps de consolider la foi des nouveaux chrétiens par la démonstration des principes de notre religion. Comme l'artiste dessine d'abord sur la toile l'esquisse de son tableau, il fallait également au début dévoiler aux peuples les vérités fondamentales du christianisme. C'était faire naître dans les cœurs le désir du pénétrer davantage dans l'esprit de la doctrine. Mais de quelle grandeur n'était pas cet ouvrage ! Pour le réaliser, il fallait élrc vraiment inspiré d'en-Haut, caries sociétés, pour prospérer et se développer, ont besoin d'être assises sur un culte dont les 'bases soient inattaquables et surtout, reconnues par les peuples. C'est donc, quoi qu'on en dise, à la puissance ecclésiastique que le lourd privilège et le devoir de surveiller tutélairement les nations jusqu'à l'âge de leur formation définitive, sont échus; c'est ce qui explique sa prépondérance politique pendant tout le moyen-âge. La religion est la base de toute société. Toutes les fois qu'on l'a voulu renverser, la société a chancelé et s'est trouvée en péril, tant est qu'un édifice s'écroule quand ses fondements branlent. L'histoire des révolutions et en particulier celle de 1793 doit nous convaincre de cette vérité : autant la licence et la dissolution en matière religieuse annoncent une société malade et un gouvernement sans consistance et sans stabililé, autant le respect et l'amour du culte sont la preuve du contraire. Dans les éléments qui concourent directement ou non à la prospérité des nations et à leur développement, tout se touche, et séparer l'un de l'autre, c'est vouloir tout perdre. Et, n'en doutez pas^ si quelque fil se rompt et qu'il soit attaché à la Religion,
y a l'apparence d'un grand danger. C'est le point de départ de tous nos malheurs, à nous autres Français. A ce que nous croyons, il faudrait souvent opérer un retour vers le passé. On se rappellerait ainsi qui a élevé, formé la France au moyen-âge, et ce qui l'ayant toujours soutenue est indispensable à sa sécurité et à son bonheur. Mais nous devançons le temps. Ces causes politiques, en assurant au clergé une importance politique irrécusable, étaient servies à souhait par l'éclat et la science de la littérature religieuse. Aux époques que nous étudions, seule, celle-ci était comprise, aimée pour ses allures sérieuses et vénérée pour la nature si grave de ses sujets dans les discours comme dans les livres. Nous n'avons pas besoin de dire quels étaient ses rapports avec le peuple. Comme la foi et la dévotion étaient fort communes, ces rapports étaient aussi de tous les instants. Le peuple ne goûtait qu'à l'église le pain de Tinslruction, dans les prédications qui suspendaient les offices. Voilà pour la parole. Mais les œuvres écrites, c'est dans les cloîtres que vivent, ignorés et pieux, leurs auteurs. Pendant que la barbarie étouiTe les instincts de civilisation, que les villes et les campagnes gémissent du joug auquel on les contraint et que les conquérants s'adonnent entièrement aux plaisirs ou au pillage, on voit se presser dans les cloîtres tous les hommes savants. La plupart se sont faits moines, les autres sont des orateurs, des évêques. Ils fatiguent leur corps dans les macérations et le saint ministère et reposent leur esprit dans le travail, par intervalles. Ils sont doués d'une admirable patience. Celui-ci pâlit à dé-
pouiller de vieilles chroniques, à compiler les faits et les usages du pays et à perpétuer, heureusement pour nous, la mémoire des actes de la conquête des Franks : tel, Grégoire de Tours. Ou hien, ce sont dans les couvents eux-mêmes que s'écrivent collectivement les chroniques; la charge d'historiographe y est remplie successivement par les religieux de l'ordre ; on dirait d'un livre-journal où sont enregistrés, au fur et à mesure, les événements, avec un soin et une précision qui sont des qualités solides pour le genre historique. Nous n'avons pas eu d'une autre manière l'histoire de France, des Bénédictins. Ce genre d'études, quoique sérieux, se rapproche trop du profane. Il faut, pour avoir une idée des laborieuses productions de la littérature religieuse, regarder du côté philosophique et des sciences en général. Alors on a en face de soi une multitude de travaux qui n'ont exigé rien moins que la vie entière de leurs auteurs et une immense érudition. Le dogme a été retourné dans tous les sens, discuté, abandonné, puis repris avec une vigueur nouvelle. Les luttes théologiques ont d'illustres adhérents, et plus d'une fois, moines et évêques y combattent vaillamment à masque levé. Voltaire ne plaisantait pas lorsqu'il disait sans vergogne, que la fondation des ordres religieux <ï fut une consolation. » Notons en passant cette vérité échappée d'un de nos plus grands sceptiques.
Nous rencontrons en Gaule, au ii« siècle, saint Fausiin, puis les actes du concile de Lyon. Au iii^ saint Irénée est la gloire de l'épiscopat. 11 est également le type du chrétien et du savant. Ses cinq livres contre les Hérésies
nous révèlent un logicien vigoureux et subtil, bien qu'animé d'une foi ardente. Il connaît beaucoup l'antiquité et il n'y a pas de réfutation plus hardie que la sienne des sophistes et des doctrines du paganisme. Au siège de Lyon, il a saint Hippolyte pour successeur. Le nouveau prélat peut passer pour un écrivain universel. M. Lefranc dit qu'il a résumé en lui « la science de son temps.» Mais il est curieux que la déclamation, la théologie et la poésie s'accommodent sous la même plume.
Le iv« siècle est un des plus brillants de la littérature sacrée. C'est alors que les plus beaux génies introduisent dans la philosophie des lumières inconnues. En lisant maintenant leurs discours, on est tenté de supposer que le don de la révélation était inné dans leur intelligence. Jamais la profondeur des idées ne s'allia si bien avec les pompes de l'éloquence. Et, chose surprenante ! leurs enseignements sont tracés avec une simplicité unique, ce qui est un des plus doux attraits de la vérité. Nous regrettons qu'il ne nous soit pas loisible de suivre la chaîne des théories admirables — codes de raison et de véritable philosophie— qui sortent de l'église chrétienne, depuis Lactance et saint Hilaire jusqu'à saint Augustin et saint Ambroise. Il serait vraiment d'un bon emploi de nos facultés de les avoir sans cesse sous les yeux, d'y modeler notre pensée et nos sentiments, notre pensée surtout , car elle s'élève avec tant de naturel et de puissance dans les orateurs sacrés, libre, rapide, plui profonde quelquefois que la pensée de Bossuet luimême, et se traduisant sans effort, avec concision et
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sobriété, sous leur plume inspirée ! Ce ne sont pas seulement des monuments à l'abri de l'injure et du caprice des siècles, ces productions des Pères de l'Eglise, aujourd'hui encore elles sont le critérium de la science théologique. Nos prédicateurs y prennent chaque jour le texte de leurs sermons. Une idée, une phrase, un mot de ces grands philosophes, résument souvent certains points de la doctrine. Certes, à ceux qui nieraient l'influence du christianisme dans les lettres et les arts, nous opposerions seulement les noms des docteurs Athanase et Jérôme, Grégoire et Basile, Chrysosiôme et Cyrille, Ambroise et Augustin, Thomas dAquin etBonaventure, Bossuet et Fénelon ! Quelle réfutation plus écrasante ! Il y a bien quelque distance entre ces grands hommes et les milliers de'petits littérateurs anodins et de controversistes scandaleux qui pullullent aujourd'hui en France î Nous ne crierons pas : à la réaction ! mais nous ferons remarquer, à propos de la tournure de notre époque à la légèreté, à la raillerie et au genre familier, que le genre sérieux et grave n'est pas à dédaigner et que bien des écrivains qui l'ont cultivé ne se sont pas repentis d'y avoir exercé noblement et utilement leurs facultés. Pensez-vous qu'au Moyen-Age la littérature sacrée ait eu moins de mérite et moins de considération à être recueillie, austère, lidèle aux principes, que tant de nos contemporains à contrefaire les mystiques et les humanitaires, à prophétiser les réformes sociales, à vouloir sonder l'inconnu et réaliser l'impossible?
La littérature sacrée poursuivait le but vers lequel inclinent les destinées présentes et futures de l'huma-
nité : le salut des âmes. Un tel sujet repoussait les embellissements factices de rimagination, les décors et la puérilité. Il réclamait une volonté énergique, une conscience sans déguisement et toutes les forces de la méditation. D'un aspect qui imposait de suite les égards et le respect, blanchis et voûtés par les ans, le labeur de l'esprit et les mortifications de la vie ascétique, les vétérans de la science, lorsqu'ils sortaient par hasard des cloîtres, étaient arrêtés par le peuple. Pères, mères, enfants, vieillards, les entouraient, embrassaient leurs vêtements, s'agenouillaient pour être bénis ou touchés. Ces jours-là étaient des jours de liesse pour les pauvres habitants soit de la ville, soit de la campagne, pour les misérables serfs. C'était là seulement, dans les églises, autour des pasteurs , que régnait la loi égalitaire ; ailleurs, le sol était couvert des symboles de la féodalité, du vasselage. On aimait donc la religion pour son inaltérable douceur et son esprit d'égalité. Dieu se partageait et ouvrait son cœur à tous ses enfants. A sa table, pauvres et riches, vassaux et suzerains, communiaient, se rassasiaient, sans distinction de castes, ni d'origine. Pour participer à sa munificence et être chéri de Lui, il n'était pas nécessaire d'avoir des titres sur parchemin.... Et pourtant lequel de Dïqu ou de ce duc, de ce comte, de ce baron, était le plus grand seigneur l Une telle dissemblance de régime subsisterait- elle donc longtemps ? — Déjà, on le pressent, la voix fatidique de l'égalité invite les populations à la révolte. A quoi tien^ dra l'inoculation lente et graduée de cette idée politique, si ce n'est à la religion elle même ?
Mais que les Franks envahissent les riches provinces que fertilise la Loire, que les Normands accostent le rivage et dévastent les côtes, que les populations soient opprimées par leurs suzerains, soit des ravages de leurs soldats, soit des impôts exorbitants qu'ils prélèvent, c'est à la religion que toutes les plaintes aboutissent ; elle est le médecin des âmes, la consolatrice universelle. Saisies de frayeur, on rencontrait des familles entières à genoux sur les tombeaux des saints, éplorées au pied d'un calvaire ou se rendant par longues files comme dans une procession aux églises pour prier à côté des reliques. Il n'était, hélas! ni armes, ni secours matériel, que l'Église pût leur délivrer. Et pourtant, à chaque calamité, il advenait que le peuple remontait toujours à la même source de consolation. Par ses conseils, par son action conciliatrice, l'Église s'interposait entre l'élément féodal et l'élément démocratique qui autrement se seraient abandonnés aux entraînements et aux désordres de leurs passions. Ne prévient-elle pas l'éclosion des luttes, au moins en atténuera-t-elle les effets? Si les remontrances de l'épiscopat sont inutiles, Rome interviendra. Le roi et les seigneurs se querellent-ils pour la possession d'un fief? S'agit-il de confirmer tel duc dans l'accaparement d'une province? C'est Rome qui videra la contestation. Sa décision sera sans appel.
Transportez-vous en plein moyen-âge, un peu avant Tan mil. Une révolution sensible s'est accomplie dans l'ordre des saisons et des choses. De terribles fléaux ont décimé la France. Les âmes timorées ont vu dans ce bouleversement de la nature un augure sinistre ; selon
elles, les prophéties se sont réalisées et le monde est à proximité de sa fin. Mais les crimes dont les hommes se souillent ont dû de leur côté provoquer les châtiments du Ciel. On n'entend plus, en effet, parler que de rencontres meurtrières ; seigneurs et bourgeois sont divisés ; pour un mot, un geste, ils se défient et se battent. Évidemment il y a dans tout cela quelque chose d'extraordinaire. Mais soudain le bruit court que la fin du monde est fixée à l'an 1,000. Tout, la science, les événements trahissent ce cataclysme. Je ne saurais dire toutes les terreurs et tous les abandons à cette nouvelle. Spontanément, les cœurs s'émurent beaucoup.... Une anxiété poignante, l'effroi, l'égoïsme, firent couler des torrents de larmes. Ceux qui ne reprirent pas confiance perdirent la tête. Au milieu de la consternation générale, les regards se portèrent vers la Religion, mère de miséricorde. Les nobles accoururent se jeter au pied des autels et offrirent à Dieu leurs joyaux et leurs domaines. Ils s'adoucirent envers le mllain^ compatirent à son sort. On ne les avait jamais vus si charitables. Les armes furent proscrites parce qu'elles étaient pour le Ciel un sujet de colère. Et, nous faut-il le remarquer, ce fut dans cette morne stupeur qu'on établit les jugements et la trêve de Dieu... Non! jamais Tonne crut déployer assez de soumission, d'humanité et d'amour pour apaiser le courroux du Très-Haut. Cependant l'an mil est passé et le monde est encore debout. Mais vous voyez combien la Religion avait de puissance et comme et le roi, et les serfs, et les seigneurs de grands et de pelifs fiefs s'humiliaient devant elle? — Hugues-Capet
revêlait la chape d'abbé de St. -Martin de Tours. Son fils, Robert, ayant, par son mariage, acquis les provinces de la veuve d'Eudes de Blois, lâcha prise dès que le Pape lui eut octroyé l'excommunication. On connaît la fable de l'abandon de Robert et de Berthe qui accoucha d'un monstre. Ce bon roi ne l'eût pas cédé à saint Louis en vertu et en piété ! Il louchait les écrouelles. « Le roi te touche, disait-il aux malades, que Dieu te guérisse. » Quand il mourut, le peuple pleura beaucoup et longtemps, et les pauvres aussi. Ce fut un de nos plus saints monarques. Guillaume-le-Bâtard met à la voile pour l'Angleterre, en 1066, avec une troupe de 60,000 aventuriers, de toutes sortes et de toutes nationalités. La victoire d'Hastings livre l'Angleterre aux Normands. Mais qui ne leur disputera pas la possession de l'île? Ils ont, si l'on veut, un titre officiel»: la ratification prononcée par le Pape; or donc que pourrait on exiger de plus? Ce fut encore le Pape qui confirma Robert Guiscard et les siens dans leur établissement en Sicile et dans la Pouille. Ils s'étaient d'abord peu souciés de sa protection mais peu à peu ils avaient compris qu'il y allait de leur existence politique. Dès lors, ils avaient tendu vers Grégoire YII des bras suppliants et le Pontife les avait bénis, ces hypocrites! •
Qu'arrive-til encore quand Thomas Bccket, archevêque de Canterbury, le primat du clergé catholique en Angleterre, fut assassiné dans sa cadrédrale, en face du tabernacle, par des alTidcs du roi Henri II? Peu s'en fallût que ce crime n'entraînât la chute de la dynastie régnante. Toute la chrélienté, Louis Vif, les grands
feudataires, les évêques de France, se préparaient à venger la mémoire du martyr. L'archevêque de Sens lance l'excommunication; le Pape, dont on a réprouvé le silence, jette l'interdit sur les provinces anglo- françaises. Henri trembla pour sa tête et sa couronne en voyant ce soulèvement général. En fin Normand qu'il était, il affecta la mélancolie, l'abattement, il simula le délire. Quand il se fut bien roulé aux pieds du Pape, il légitima toutes ses mystifications involontaires en se rendant en procession, pieds nus, au tombeau de sa victime, et là il fit amende honorable.... Ainsi, l'excommunication et l'interdit faillirent, au moyen-âge, engloutir la fortune des Normands et ruiner l'Angleterre !
L'Église est donc, au moyen-âge, la première puissance politique. En toutes occurrences où l'intérêt des rois et celui des peuples sont en présence, son action est prépondérante et salutaire. Il n'y a pas de doute que la civilisation naissante en reçoit constamment les bienfaits, et nous sommes heureux de nous associer complètement sur ce point à la pensée d'un écrivain très-recommandable de ce temps-ci, M. Henri Cauvain : « Les sociétés » modernes, dit-il quelque part, ont grandi et se sont » développées, ont fait leurs premiers pas sous la tutelle » de la Religion. » Puisque l'Église jouissait d'un pareil ascendant, la littérature sacrée qui découlait de ses principes et de ses doctrines et dont les écrivains étaient la plupart des évêques ou des solitaires, ne partageaitelle pas ce monopole sur les esprits ? Oui, évidemment. Et cette domination théocratique même eût été annulée en politique, que la haute portée et la quintessence
morale et pliilosophique de ces œuvres gigantesques leur eussent assuré une influence extraordinaire et absolue à tous égards. Le nombre des érudits sacrés et profanes est tel qu'il nous faut renoncer à les nommer tous. Ce travail aurait d'ailleurs l'apparence d'un inventaire et dépasserait les limites de cette étude. Nommons seulement quelques-uns des plus remarquables d'entre eux : saintDelphin et saint Amand,évêques de Bordeaux; les saints Sulpice, Sévère et Prosper; les prêtres Didier et Ripaire; Salvien, Jean Cassien, qui poursuit l'œuvre de saint Irénée ; Fauste de Riez; Arnôbe le Jeune; Vincent de Lérins, au iv^ et au v« siècle. Au vi% saint Avite, évêque de Nismes,' un Auvergnat, s'évertue à raconter en vers les premiers événements de la Bible, y compris la création du monde. M. Lefranc note plusieurs passages où Avitus rivalise de richesse d'imagination avec le grand poète anglais, Milton. Puis se présentent ; saint Cyprien, évêque de Toulouse ; Firmin, Vivence, Messien, Etienne et Télrade ; saint Grégoire de Tours, auteur de VHistoire Ecclésiastique des Franks, qui, malgré son style souvent grossier et difl'us, a mérité pour ses connaissances et son impartialité le surnom de Père de notre histoire ; -Rurice, Sédatus, Eugende ; saint Césaire qui réglemente la liturgie, fonde des monastères et confond les hérétiques dans ses écrits et ses sermons ; et Fortunat, chapelain du roi Sigebert, puis évêque de Poitiers^ poète dithyrambique, dissertant sur les sciences ecclésiastiques.
Les écoles religieuses se multiplient sous le patronage des cvcques. C'est à l'ombre du clergé seulement
que la littérature donne quelque signe de vie. Ailleurs, l'intelligence se borne, s'abrutit; c'est l'apathie ou la stérilité. Cette torpeur, qui la secouera? Aurons-nous trop loué le zèle des évêques et des historiens à protester contre cette recrudescence des temps de barbarie ? Les rois de la première race ont honoré le talent, sans interruption, mais eux-mêmes n'offrent-ils pas un triste exemple de l'indiflerence et du dégoût? Ils ne respirent qu'un sensualisme effréné. Ils accréditent dans leurs cours la polygamie. Leur soif excessive des plaisirs est une cause de corruption générale. Il était donc peu probable que la littérature prospérât sous de tels maîtres, et notre étonnement doit-il être plus vif de ce que la tradition s'en soit conservée h un degré si élevé dans les écoles ecclésiastiques. Celle de Poitiers a pour élève le célèbre saint Léger. Saint Céraune, que l'on surnomma si élogieusement l'homme universel sur les sciences ecclésiastiques, appartient à l'école de Paris. Il est rare que l'une de ces institutions religieuses ne forme pas des saints, des évêques : ainsi les saints Leutfroi, Lezinson et Omer (fcîndaleur du monastère de Sithiu), saint Colomban et ses assesseurs, et que ne pourrais-je citer encore !
Jusqu'à Charlemagne, les légendes abondent. En fouillant dans les chroniques de l'époque, on est stupéfait de la prodigieuse quantité de récils merveilleux qui circulaient librement du nord au midi, des cités aux bourgs et ensuite aux villages. L'Histoire Ecclésiastique de Grégoire de Tours a été continuée par Frédégaire. Nous possédons une chronique qu'on considère comme
une continuation de ce dernier ; elle est anonyme comme presque tous les écrits de l'époque et a pour titre : « Gestes des Franks. »
Enfin nous arrivons à une des phases les plus fécondes et les plus variées de la littérature religieuse. Charlemagne, qui en est le chef, l'inspire et la résume. Il est, avec beaucoup plus de gravité et de savoir, le François I" du moyen-âge. Comme le roi-chevalier, il préside à la renaissance des lettres, il les restaure, les encourage publiquement ; intérieurement il les aim.e et les honore. Grâce à lui, le ix® siècle est, eu égard à la différence des temps et au progrès delà civilisation, le pendant du xvI^ Nous n'oserions pas dire qu'il revendique une gloire tout à fait étrangère à l'autre. Mais la seconde renaissance ne fut pas universelle en France. Si elle ne fixa point définitivement la langue, elle voulut la gréciser et la latiniser. C'était là une réminiscence excellente, mais la tradition s'était égarée, et pour la faire revivre, il n'eût pas été inutile de ressusciter les Gaulois et la conquête Romaine. D'ailleurs, la Renaissance a été le berceau de plus d'un genre de littérature ; mais, décemment, sans causticité, convenons que ce n'est ni Rabelais, ni Ronsard, ni Amyot, qui furent les aïeux de Bossuet, de Fénelon, de l'abbé Fleury et de Massillon. Loin d'emprunter à la littérature religieuse, la Renaissance lui tourna le dos. Elle sentait « son renard d'une lieue » c'est à dire le cynisme du curé de Meudon. Plus de dogme, de théologie, un tas de bluettes ! Il lui eût fallu, — on me pardonnera de glisser sur le précepte de lîuffon, — le génie de la patience pour exploiter avec
avantage, en l'attaquant par un autre côté, la mine tant de fois creusée. C'est donc au moyen-âge seul que nous imputerons le privilège d'avoir frayé la voie aux grands écrivains religieux du xvii" siècle. Sous Charlemagne, la scoiastique fit un grand pas. Mais ce n'est pas lemoindre bienfait de son génie que l'élévation soutenue de l'académie Palatine. Voulant la mettre au niveau de la situation politique si florissante de son empire, il fait appel aux savants de tous les pays et les Comble de faveurs. Ainsi, il lire Pierre de Pise, Warnefrid et Théodulf, de l'Italie ; Leidrade de la Norique, Alcuin et Clément, de l'Irlande. L'Austrasie lui fournit également pour collaborateurs, Eginhard et Angilbert, l'Homère de l'académie Palatine. L'on est aussi efïrayé de la somme prodigieuse de travaux produits par ces savants, dont la vie fut un rude labeur, que de penser à ce qu'il leur coûta de veilles, de recherches et de fatigues pour s'en procurer les matériaux. Il est bien aisé de comprendre que sillonnées et retournées en tous sens par Charlemagne et les écrivains qui l'entouraient, les sciences agrandirent leur domaine. Il se dégagea même de -là un certain mouvement populaire en leur faveur. Rien ne nous permettrait d'apprécier aujourd'hui quelles modifications sous ces nouveaux maîtres subit le langage; mais l'on sait que le tudesque prévalut particulièrement sous Charlemagne et que lui-même l'employa fréquemment dans ses relations politiques ou savantes. En même temps", les écoles ecclésiastiques et les monastères, où la discipline et les mœurs s'étaient relâchées, furent soumis à une réglementation sévère. Par l'application
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de ses Capitulaires, TEmpereur activait la répression des abus introduits dans le clergé. D'après les témoignages contemporains, le latin s'était profondément altéré. Les chroniques des couvents étaient mal tenues; non seulement on y relevait des fautes grossières de latin, mais le style en était confus, sans correction et d'une choquante bizarrerie. Pour remédier à une telle négligence, Charles réprimanda les abbés et les moines, et leur recommanda formellement d'être plus précis et plus soigneux à l'avenir. Dans le ressort de leur juridiction, les évêques api)uyèrent vivement les réformes olTicielles.
L'exemple éclatant du règne de Chaiiemagne aurait-il invité ses successeurs à continuer à la littérature la protection dont il l'avait toujours honorée ? Le dixième siècle fut-il, comme on l'a prétendu, h siècle de fer? Les rois Carlovingiens , Louis -le-Débonnaire et Charlesle-Chauve se montrèrent bienveillants envers les écrivains. C'est sous leurs yeux que naquit la fameuse controverse qui sépara si violemment l'épiscopat Gallo- Romain ou Ffank. Je veux parler du dogme de la prédestination soutenu par les mystiques et combattu par l'aristotélisme religieux. A quelque point de vue que ce soit, nous affirmons que ces luttes, nécessaires en elles-mêmes pour éclairer la foi et la raison, n'amenèrent que des conflits déplorables et scandaleux. Nous ne doutons pas que l'exaltation contagieuse de ces discordes de scolastique ne fut un précieux instrument de guerre à la disposition de Luther et de la Réforme. Quel fut leur berceau ? Qui les suscita? Eh ! mon Dieu !